L'ALPHABET SACRE

 

"Qui connaît ce que son propre esprit subconscient contient ?
Et moins encore son propre Arcane. Ils sont la grandeur qui permet son opération par le silence"
(Le Centre de la Vie)

L'art des cultures antiques constituait un objet de fascination pérenne pour AOS. En tant qu'étudiant du Royal College of Art entre 1902 et 1905 il eut accès à la bibliothèque de cette institution dont le riche fonds historique illustré fut mis à sa disposition. Comme tous les étudiants passés et actuels, Spare visita également les musées Victoria & Albert et le British Muséum pour réaliser des croquis.  Imaginez l'effet des écrits originaux des royaumes ancestraux d'Égypte, d'Assyrie, de Sumer, sur le jeune artiste sensible à leur beauté mystérieuse, conscient de ce que leur signification d'origine était depuis longtemps tombée dans l'oubli. Ces glyphes avaient survécu à travers le temps, véhiculant l'atmosphère exotique des cultures qui leur avaient donné naissance, les pouvoirs en eux contenus étant demeurés intacts, latents. Dans les civilisations anciennes elles-mêmes, ces secrets de l'écriture étaient communiqués aux seuls initiés de la monarchie ou du sacerdoce, ainsi qu'aux scribes dont le travail ornait les monuments, les livres et les tombes. Et seul ces derniers connaissaient les clefs des 'mots de pouvoir'.

La première formule sigilique paraissant dans les oeuvres publiées de Spare peut être observée dans son second livre, Un Livre de Satyres , conçu et dessiné au cours de l'année 1906 et imprimé en édition privée en 1907, alors que l'artiste avait tout juste vingt ans. Dans le dessin intitulé 'Existence', cinq lettres combinées sont inscrites sur un parchemin ; il s'agit de la première forme visible des expériences de Spare sur les sceaux, le tout premier exemple de sa technique des sceaux proposé au public. Au cours de cette période Spare se mit à signer ses oeuvres à l'aide d'un monogramme composé des initiales de son nom - on peut en observer des variations sur des dessins tels que 'Officialism' et ‘Advertisement and the Stock Size' (Un Livre de Satyres) – imitant le style de monogramme qu'utilisait Albrecht Dürer (1471-1528), artiste dont Spare admirait énormément la finesse des dessins au crayon et les portraits - en réalité son oeuvre fut souvent comparée à celle de ce Maître. Les similitudes sont particulièrement évidentes dans la période de maturité de l'œuvre de Spare, dans les dessins au crayon réalisés au cours des années 1909-1910. Dés ses années d'études, l'idée qu'un artiste puisse signer son oeuvre par un monogramme était pour Spare une idée familière ; les monogrammes furent particulièrement populaire chez les artistes de la fin du dix-neuvième siècle et il ne fait aucun doute que le jeune étudiant en connut de nombreux exemples.

Spare déduisit de tout cela l'idée d'utiliser les sceaux comme méthode magique. Entre 1905 et 1910 il signait ses tableaux au moyens de diverses variations d'un glyphe personnel, au cours de l'année 1910, il remplacera ce monogramme sigilique par les initiales ‘aos’ en caractères italiques. Ce sera désormais sa marque de fabrique. Il semble que par ce changement de signature Spare ait éprouvé le besoin de marquer une distinction, l'application sorcière du sceaux devenant de plus en plus évidente pour lui. Au printemps 1910, Spare commença à travailler sur le texte constituant les chapitres du Livre du Plaisir, s'efforçant d'exposer les méthodes et la terminologie de sa technique magique particulière. Le livre était conçu à l'origine comme une sorte de mutus liber, constitué uniquement d'illustrations – "la Sagesse sans mots". Dans certaines pages d'un cahier de croquis, on trouve les indices de formes sigillaires alphabétiques qui apparaîtront plus tard dans Le Livre du Plaisir. En outre, le cahier manuscrit que nous citons datant également de 1910, contient des chiffres expérimentaux, des modèles de lettres issues de différents alphabets antiques dont on retrouve les traces dans les calligrammes et sceaux personnels des illustrations du Livre du Plaisir. Stylisées, des lettres Hébraïques, Grecques, Coptes et Cunéiformes apparaissent dans ces croquis, ainsi que des figures de géomancie et des lettres Enochiennes du manuscrit du Docteur John Dee. Ce dernier système est un réalignement éclectique de traditions très antérieur à l'essai de Spare. Il est sans doute utile de signaler dans ce contexte que Spare avait contribué par deux dessins automatiques au 'Manuel de Géomancie' – (Handbook of Geomancy)’ publié par Aleister Crowley dans The Equinox, Vol. 1 Nº2 (en date du 21 Septembre 1909) ainsi que les diagrammes des pages 275 et 283 du même volume. L'Alphabet Enochien fut dessiné dans le Liber LXXXIX vel Chanokh’, une brève ébauche de la magie angélique de Dee publiée dans The Equinox, Vol.1 Nº7 (21 Mars 1912), mais Crowley pouvait aussi bien avoir montré tout cela à Spare auparavant, puisque c'est en 1909 que A. C. avait recommencé à travailler sur le système de Dee.

En 1910 Spare cessa de signer son oeuvre par un monogramme et adopta une signature avec ses simples initiales. Ce n'est certainement pas une coïncidence si au même moment, les formes alphabétiques, désormais qualifiées de 'Sigils' ("Les Sigils [sceaux] sont des monogrammes de la pensée pour le gouvernement de l'énergie... " Le Livre du Plaisir p. 50) se convertirent en une base fondamentale de sa méthode sorcière. Des indices épars dans les documents existants indiquent que partant des formes sigillaires utilisées comme artifice stylistique, Spare finit par aboutir à la réalisation de leur véritable potentiel en tant qu'outils sorciers. Découvert sans l'avoir vraiment cherché, le sceau devint alors le point d'appui de sa sorcellerie et c'est pourquoi il disparut de son oeuvre purement décorative pour réapparaître plus abondant que jamais dans ses dessins occultes. 

Observant que Spare fut membre de l'Argenteum Astrum et que Le Livre du Plaisir fut conçu et créé postérieurement à son contact avec Crowley, divers commentateurs ont décrit Spare comme un émule de la Bête et évalué son oeuvre comme s'il s'agissait de celle, mineure, d'un de ses protégés. L'influence de Crowley se fait sans doute sentir chez le jeune artiste, mais Le Livre du Plaisir dénote une réaction marquée contre le mentor d'antan et suggère que ce que Spare apprit de Crowley fut surtout le chemin qu'il ne voulait suivre en aucun cas. 

"Ces magiciens dont le manque de sincérité est le salut ne sont que les dandys désœuvrés des Bordels. La magie n’est que l’aptitude naturelle de chacun à attirer sans demander ; la cérémonie est sans apprêt, sa doctrine est la négation des leurs. (...)  Se condamnant par leur répugnante obésité, leur manque de pouvoir, sans même posséder la magie personnelle du charme ou de la beauté, ils sont agressifs dans le mauvais goût comme dans leur marchandage publicitaire..."Le Livre du Plaisir, p. 2-3.

Cette sévère bordée - directement jetée à la face de Crowley - fut significativement rajoutée à la production du livre. Le ton de mordante ironie parcourant toute l'œuvre est une indication supplémentaire des sentiments de Spare en 1913, envers la coterie des courtisans occultes qu'il avait plus ou moins fréquentés. Le fait est que Spare était engagé dans sa révision et sa redéfinition de la praxis magique au moins depuis trois ans déjà, avant de rencontrer Crowley.  Ayant impressionné la Bête comme étant un potentiel candidat de l'A.*.A.*., Spare signa le Vœu du Novice (Probationer) en présence de Crowley le 10 Juillet 1909, adoptant le nom de guerre*  ‘Yihoveaum’. Mais il échoua dans la poursuite du Grand Oeuvre selon le schéma de Perdurabo et ne fut donc pas initié dans l'Ordre. Le 30 décembre 1912 - qui coïncide avec l'anniversaire de Spare - Crowley évalua l'état de chaque membre et écrivit de façon critique à propos de Spare, " Un artiste ne peut comprendre ce qu'est une organisation ou aurait abandonné " - son commentaire reconnaît cependant les habiletés de Spare comme magicien. Mais Spare eut le dernier mot : 

"En conséquence, reconnaissez les Charlatans à leur amour des robes somptueuses, de la cérémonie, du rituel, des retraites magiques, des conditions absurdes, et d'autres stupidités encore, trop nombreuses pour être citées. Toute leur doctrine est un étalage de vantardise, une lâcheté tiraillée par la soif de notoriété ; leur norme étant tout ce qui n'est pas nécessaire, leur échec garanti à coup sûr. C'est pourquoi ceux possédant une certaine compétence naturelle la perdent vite au contact de leur enseignement." Le Livre du Plaisir, p. 48-49.

Certain de s'être substitué aux principaux magiciens de l'époque, Spare offrit au monde la quintessence de son système dans Le Livre du Plaisir, système dont la méthode des sceaux (sigils) constitue la pierre angulaire. (4)

Bien que la construction du sceau soit fréquemment considérée comme l'élément le plus important de l'œuvre de Spare, celui-ci ne consacre qu'une demi-page du Livre du Plaisir (p.50) à ce thème (5). En résumé : 

"Les Sceaux sont composés par combinaison des lettres d'un alphabet simplifié [...]  L'idée étant d'obtenir une forme simple, qui puisse aisément être visualisée à volonté, et n'ayant pas trop de relation picturale avec le désir [...]. En vérité, ce qu'une personne croit via les Sceaux est la vérité et toujours s'accomplit."

L'union de lettres comme méthode de création de formes telesmatiques n'était pas totalement nouvelle, les noms angéliques furent sigilisés de façon similaire par les sorciers médiévaux et par d'illustres magiciens de la Renaissance - et dans le Nord ancestral de l'Europe les signes runiques étaient parfois imbriqués entre eux afin de créer certains alignements magiques. Cependant, dans le système éclectique et pragmatique de Spare, la particularité fut le mépris de ce dernier envers tout rituel, décorum ou dogme, au profit de la seule utilisation des sceaux en conjonction avec des techniques différentes, à l'exemple du contrôle du corps de rêve au travers de la Posture de la Mort. Il déploya ainsi une formule créative d'initiation sans s'appuyer sur aucune base religieuse ni requérir la foi en aucun type particulier de panthéon ou de hiérarchie. Identifiant la source du pouvoir magique comme une essence tri-une de Volonté, Désir et Croyance, Spare affirmait que seule suffit la Croyance nécessaire du Magicien pour permuter le Désir en accord avec sa Volonté. De cette façon, le Courant magique est toujours à portée de la main et peut à tout moment se réaliser par la perception spontanée et immédiate, à travers l'esthétique. 

Spare souligne la nécessité de créer, de découvrir par soi-même son propre Arcanum de sceaux, tout comme lui-même l'a fait. Six méthodes de l'Art des Sceaux sont exposées dans les illustrations du Livre du Plaisir et Spare observe, dans le premier exemple qu'il donne : " [...] c'est l'idée fondamentale derrière eux tous, à partir de laquelle n'importe qui peut développer son propre système. Les conditions, etc., évoluent nécessairement d'elles-mêmes par la suite. " (Le Livre du Plaisir, p.50, note 3). " Par la connaissance de la première lettre, l'on est familier de tout l'alphabet, et des milliers qu'elles impliquent. Elles sont la connaissance du désir. Embrasser un authentique système de grammaire permettant une expression aisée et non-conflictuelle, la lecture de principes complexes et difficiles ; des idées qui actuellement échappent à la conception." (Le Livre du Plaisir, p.56). Par de constantes expérimentations, l'individu découvre par conséquent une série de principes magiques qui étayeront ses pratiques, les formes des sceaux qui se manifesteront dans ces principes constituent un lexique occulte que Spare appelle "Alphabet Sacré". Dans Le Livre du Plaisir (p.56), l'auteur spécifie un Alphabet composé de vingt deux lettres ; c'est la toute première formulation de Spare et il s'agit très probablement d'un emprunt fait à la Qabalah. En tant que Probationer de l'A.*.A.*. Spare se serait formé au moyen d'une copie du livre de correspondances de Crowley, le 777, écrit comme un guide pour la construction d'un alphabet magique basé sur le schéma Qabalistique de vingt deux divisions. Cependant, Spare peut avoir découvert par lui-même l'application primitive de la technique qu'il était en train de développer. Au fil du temps, cependant, l'Alphabet de Spare se multiplia naturellement de sorte qu'il puisse intégrer toute éventualité possible.

Les Sceaux peuvent être reçus en rêve ou en transe, mais le moyen le plus effectif permettant de les découvrir est le dessin automatique. Dés la décade de 1850, les Spirites avaient utilisé l'automatisme pour produire des textes et des dessins sans interférences avec l'esprit conscient, laissant entendre qu'ils étaient contrôlés par l'esprit des morts. Sous l'influence et la guidance de son mentor Mrs Paterson, Spare fut probablement le premier artiste à intégrer cette technique dans son oeuvre, précédant de dix ans le groupe Surréaliste de Paris (6). L'Automatisme est employé pour codifier des moments d'intense émotion ; des nuances émotionnelles sont ainsi capturées - ou amarrées comme des esprits - au moment où elles resurgissent. Spare décrit ce processus comme " une sensation visualisée symboliquement " - sa vertu est qu'il empêche la perception esthético-familière et la connaissance préconceptuelle, non verbale, de se transformer en dialogue intérieur. Pendant ce temps, on donne au subconscient la possibilité de s'exprimer librement. L'article écrit par Spare et Frederick Carter, 'Dessin Automatique' (Automatic Drawing) (publié dans La Forme Vol.1, Nº1, Londres, 1916), donne un résumé de cette méthode :

" Les dessins automatiques peuvent être obtenus par des méthodes telles que la concentration sur un Sceau (par n'importe quel moyen visant à épuiser le corps et l'esprit de façon plaisante afin d'obtenir un état de non-conscience) en souhaitant quelque chose qui soit en opposition avec le désir réel, après obtention d'une impulsion organique vers le dessin. On doit entraîner la main à travailler librement et sans contrôle, en répétant des formes simples selon une ligne continue sans pensée après-coup ; i.e. l'intention ne devrait pas venir à l'esprit. "

On ne peut absolument pas scruter les sceaux  – bien que l'ego tentera avec énergie d'engendrer des idées à leur propos, il ne pourra le faire. En revanche, il glissera vers les états intermédiaires (inbetween - intermédiaire, en tant qu''espace' entre les choses). Par cette anoesis (vision, pensée non intellectuelle) de subtils changements et mouvements de l'Autreté peuvent être déduits car ils ont des incidences sur le Sorcier. Et cela est traduit en glyphes dont la 'signification' ou le contenu élude la perception consciente. C'est pour cela d'ailleurs que ces glyphes deviennent quelque chose de fonctionnel, en tant qu'instrument de sorcellerie. Dans un certain sens, il s'agit d'un art, appliqué en tant que magie fétichiste : les ustensiles sorciers - qu'il s'agisse de la pierre, de l'os, de l'effigie, de la corde, du sceau ou du chiffre - sont des dispositifs mnémotechniques destinés à la cohésion d'états provoqués. Par leur manipulation, le sorcier réalise une opération, un lien et un alignement des forces spirituelles. C'est ainsi que Spare prolongea l'antique tradition du Scribe divin, celui qui contrôle l'univers magique par la lettre et la ligne - l'avatar de Thoth, le médiateur entre l'humain et le divin : 

"Caché dans le labyrinthe de l'Alphabet se trouve mon nom sacré, le SCEAU de toutes choses inconnues. Sur Terre, mon royaume est Éternité de DESIR. Mon souhait s'incarne dans la croyance et devient chair car JE SUIS LA VERITE VIVANTE." L'Anathème de Zos (Anathema of Zos) p.15

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* [N. d. T.] En français dans le texte.[retour au texte]

(4) On trouve une évaluation approfondie de la période 1909-13 et du Livre du Plaisir dans un essai non publié écrit par Robert Ansell ainsi que le présent auteur.[retour au texte]

(5) Ce qui contraste fortement avec le nombre de pages, de livres et d'articles écrits depuis pour expliquer cette simple question. Une exception à cette obstination répétitive est le Visual Magick de Jan Fries (Mandrake of Oxford, 1992), éminemment compréhensible et de lecture aisée.[retour au texte]

(6) Ou comme l'affirma un reportage de presse, "Le Père du Surréalisme est un Cockney !" Dans Le Livre du Plaisir, Spare assure qu'il expérimentait déjà l'automatisme en 1900 et un grimoire manuscrit de 1906 inclue des passages de dessins épurés aux "formes dansantes". [N. d. T. : Cockney est une personne née dans l'East End de Londres, traditionnellement de classe ouvrière][retour au texte]

Extrait de "Zos-Kia : An Introductory Essay on the Art and Sorcery of Austin Osman Spare", © Gavin Semple, Ed. Fulgur, 1995 © traduction française par Jean-Luc Colnot 2002