JEUNESSE SANS MASQUES
"Mais, entrant dans la conscience de mon être réel,
je découvris, m’accueillant, ‘la femme toute-puissante’
et j’errai avec elle sur le sentier direct."
(L’Enfer Terrestre)
Dés la plus tendre enfance, le rare don créatif de Austin Spare fut une évidence. Sa mère rappelait qu'à l’âge de quatre ans, il passait déjà des journées entières un crayon à la main, dessinant toute chose se présentant à lui. Par chance, ses parents furent compréhensifs et lui permirent de persévérer dans ce qui semblait être sa vocation. En 1894, lorsque Austin eut sept ans, la famille Spare déménagea et traversa le Thames jusqu’au Sud de Londres et - exception faite de quelques brèves incursions dans d’autres régions - Spare vivra le restant de sa vie dans les quelques kilomètres carrés de son lieu d’enfance, à Kennington.
C’est là que le jeune Spare entra en contact avec celle qui eut la plus grande influence sur son existence - l’énigmatique Madame Paterson qui selon lui, était une initiée déclarée de la Tradition Sabbatique. Spare ne révélera pas grand chose du mystère de cette femme, pas même à ses amis les plus intimes. Plus il vieillira, plus cette femme assumera dans son esprit des proportions quasi mythiques. Là où la mémoire chancelle, le mythe poétique rend une réalité plus parfaite. Conversant avec Hannen Swaffer en 1950, un journaliste de renom, critique d’art et Spiritualiste, Spare révélera :
"Quant à certains indices d’une connaissance occulte, c’est quelque chose que j’ai possédé dés l’enfance. Cela s’est développé plus fortement pendant la guerre de 1914, pour continuer ensuite... L’habileté pour ‘lire les cartes’ m’est venue en premier, lorsque j’étais petit, grâce à une ancienne. Elle a vécu presque cent ans. C’était une amie de mes parents qui avait coutume de me dire la bonne aventure ; j’étais encore très jeune... Sa personnalité m’impressionna beaucoup. Même à la veille de sa mort, elle ne me semblait pas plus vieille que lors de notre première rencontre... C'était une hypnotiseuse naturelle. Elle pouvait dire : " regarde dans ce coin obscur de la pièce " et à l’instant elle te faisait voir tout ce qu’elle était en train de raconter sur ton avenir. "
Spare assurait avoir vu de ses propres yeux le pouvoir qu’avait l’ancienne de projeter les formes pensées. Au moins à une occasion, elle projeta sur elle-même le glamour d’une nubile jeune fille, créant une vision de profonde et intense révélation sexuelle qui laissa à Spare une impression qui perdura jusqu’à ses derniers jours. La complète vérité concernant l’amitié entre l’artiste et la ‘sorcière’ ne peut être établie, mais que ce soit au travers d’une ‘transmission de pouvoir’ ou par l’osmose du glamour et de l’inspiration, ce fut elle qui introduisit Spare dans le Courant magique qui inspira et imprégna sa vie, son génie et son art.
A l’âge de onze ans, Spare prit des cours du soir à la Lambeth Art School, recevant ainsi une première formation adéquate en dessin. Grâce à une combinaison de talent et une bonne dose de chance, on lui offrit une bourse au Royal College of Art en 1902, où il put continuer son apprentissage. Son apparence attirant l’attention, sa façon extravagante de s’habiller et son aura d’un ‘autre monde’ lui valurent une impressionnante réputation, légèrement sinistre, parmi ses compagnons.
Une étude comparative de l’œuvre de Spare entre 1902 et 1904 nous montre que ce dernier réalisa une avancée créative décisive au cours de ces années, aussi bien sur le plan technique que par la maturité de sa conception et le choix des thèmes. Il avait trouvé son approche stylistique et après avoir créé sa constellation de mythes personnels, il commença à produire des dessins allégoriques fortement imprégnés d'obsession mystique. L’intensité précoce de son oeuvre permit à Spare d’entrer dans le monde de l’Art - entrée célébrée lors de la Royal Academy Summer Exhibition en Mai 1904, où fut exposé un ‘ex libris’ dessiné par Spare à l’âge de seize ans. En sa qualité de jeune espoir, ‘exposant le plus précoce de toute l’histoire de l’Académie’, Spare attira les éloges d’artistes contemporains renommés et une grande considération de la part de la presse. A ce stade, Spare s’engagea dans son premier essai pour raffiner et définir une nouvelle métaphysique. A l’intérieur même de son art demeurait, à l’état d’incubation, la philosophie visionnaire du Kia et du Zos. Une piste concernant cet effort peut être décelée dans un entretien parlant de religion accordé à un journaliste en Mai 1904 :
"Toutes les croyances sont la même chose pour moi. Je vais à l’église dans laquelle je suis né - l’Établie - mais sans la moindre trace de foi. En fait, je suis en train de germer ma propre religion qui incarne ce que nous fumes, sommes et serons dans le futur. "
Le journaliste observe : "...cette curieuse religion est une composante importante de la personnalité du jeune homme. Il la consigne par écrit et l'illustre d’éblouissants et terribles dessins, le tout étant relié par deux couvertures de bois blasonnées de symboles ; l’un d’eux s’appelle "Pouvoir" - une tête d’éléphant avec des bras humains s’étendant de chaque coté - l’autre est une déité courroucée, apparemment inspirée de l’Isis Égyptienne."
"C’est une couverture pour les écrits d’une nouvelle religion, celle dont j’ai rêvé," explique l’artiste. "Je vais à l’église, prés d’ici, mais je ne crois pas en sa doctrine. J’ai ma propre idée de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons parvenir à être et toutes mes esquisses sont rendues vivantes par ma religion."
Cet étrange volume est sans doute le ‘Livre du Kia’ auquel Spare fait allusion dans son Enfer Terrestre (Earth: Inferno), son premier livre, composé en 1904 et publié au printemps suivant en édition privée. Ses puissantes images de la mort, la sensualité et le grotesque, exhalent une aura de mystère élusif et de révélation ; des juxtapositions cryptiques de mots et d'images communiquent l'atmosphère dense et l'humour de sa robuste philosophie. Spare y ébauche déjà son sentier et en détermine les polarités jumelles qu'il appelle, pour la première fois : le Kia et le Zos. Dans le dessin intitulé 'Chaos' (p.21) il décrit le moment où " La perpétuelle jeunesse de l'homme surgit, écartant le voile - la foi (symptôme de la connaissance LIMITEE de l'humanité) et laissant apparaître l'enfer de la NORMALITE. Oh, venez avec moi, Kia et Zos, pour que soit rendu témoignage de cette extravagance....". La vision proposée par le livre est tout d'abord une négation existentielle, un désespoir ; c'est l'angoisse d'une jeunesse rebelle parvenant à l'âge d'homme, entrant dans le monde adulte. L'Enfer offrant ces visions de frayeur domine l'esprit Victorien. Il apparaît comme étant le monde moderne lui-même. L'expérience de transition ingrate que fit Spare a son origine dans l'intérêt public que suscita son admission à l'académie Royale.
L'opinion de la critique s'immisça alors jusque dans sa vie privée, générant une brusque et précoce auto-valorisation. Spare répondit à cela par une incursion plus profonde encore à l'intérieur du mythe personnel qu'il était en train de développer (p.22)."Lorsque nous nous contemplons dans le miroir de
notre-ETRE
Et que nous voyons comment nos oeuvres sont jugées par les autres,
Alors nous réalisons notre insignifiance au regard de l'incompréhensible
intellect
Du KIA Absolu (l'omniscient),
Et nous découvrons combien nos succès
Sont superficiels .
¡Salve! Nous sommes les enfants de la TERRE."
Et encore, à la page 18 :
"Vénère le Kia et ton esprit parviendra à la sérénité".
"L'Enfer Terrestre" donne peu d'informations additionnelles sur les connotations du Kia et du Zos,. Cependant, dans Le Livre du Plaisir (Auto-Amour) - la Psychologie de l'Extase, son grimoire fondateur publié pour la première fois en 1913, Spare éclaircit exactement ce que ces deux termes prétendent transmettre. La page de 'Définitions' (1) décrit le Kia comme :
"La liberté absolue qui, étant libre, est suffisamment puissante pour être "réalité" et libre à tout moment : par conséquent n’est-elle pas manifeste ou potentielle (sauf comme possibilité immédiate) via des idées de liberté ou des "moyens", mais par l’Ego libre de le recevoir, étant libre d’idées à son propos, et ne croyant point. Moins on en dit de lui (le Kia), moins obscur il est."
Ainsi prévenus, passons rapidement à la page 45 du livre et au dessin qui y est reproduit. Spare écrit : " Le corps considéré comme une totalité que nous appelons Zos; Zos désigne donc tout ce qui est incarné ou manifesté - L'Ego perceptif ou cognitif qui 'reçoit' le Kia, et qui, véritablement, est la matérialisation de l'Absolu de l'être. "Ce qui est non-manifesté est l'Absolu ; ce qui est manifesté est réalité, au même titre que toutes ses différenciations." (La Logomachie de Zos – The Logomachy of Zos).
Ce dualisme entre l'Être et Non-être, Illusion et Réalité, Moi et Tout le reste, est une doctrine fondamentale de la philosophie gnostique et Spare se l'était appropriée dés avant sa sortie de l'adolescence, à une période où il revendiquait les oeuvres d'Homère, Dante (2), et Omar Khayyam, qui constituaient sa seule éducation littéraire (3).
Mais même au cours de ses fugitives intuitions initiales, de ses révélations de jeunesse dans l'Enfer Terrestre et de sa présentation d'un credo de l'extase dans Le Livre du Plaisir, Spare ne se contente pas seulement de philosopher. Le contact qu'il a par l'entremise de Madame Paterson avec une tradition occulte vivante, lui apporte un élan et des clefs essentielles de connaissance et de pouvoir. Entre 1904 et 1913, outre ses obligations d'étudiant, et postérieurement, d'artiste professionnel, Spare étudie des voies d'application pratique de la connaissance conférée par l'illumination.
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(1) Selon une note de bas de page de l'introduction de Ernest Collings, cette page fut omise. Mais elle fut réinsérée par Spare lui-même dans une phase postérieure de la publication, probablement sur un conseil de Collings.[retour au texte]
(2) Le cycle de l'Enfer a naturellement inspiré l'Enfer Terrestre de 1904. AOS avait relu Dante au printemps de la même année, soulignant les passages appropriés pour ses illustrations. Mais il semble s'être contenté de citer et de paraphraser le poète.[retour au texte]
(3) Bien que le développement postérieur de la doctrine du Zos-Kia résolve ce dualisme en un monisme bipolaire, comme cela sera démontré plus avant.[retour au texte]
Extrait de "Zos-Kia : An Introductory Essay on the Art and Sorcery of Austin Osman Spare", © Gavin Semple, Ed. Fulgur, 1995 © traduction française par Jean-Luc Colnot 2002