MODUS OPERANDI
"Lorsqu’on le symbolise, l’abstrait acquiert-il de la
sensibilité (de la conscience, de la vie) ? Oui, si nous considérons que nous
ressentons et réagissons tous de la même façon à une certaine réalité.
Quand nous formulons de la sorte des idées, elles se convertissent en automates
limités (les familiers) qui réagissent ‘comme si’ ils sentaient ; par
conséquent sont-ils des ‘symboles sensibles’. "
(La Logomachie de Zos)
En 1929 Spare dessina un portrait au crayon qu’il intitula ‘Théurgie’ ; ce tableau est lourd de sens puisqu’il illustre l’application que fait Spare de la terminologie psychologique moderne au domaine des formes traditionnelles d’évocation et de maîtrise des élémentaux, en vue de réaliser le désir magique. Dans l’Oxford English Dictionary, la ‘Théurgie’ est définie comme " un système de magie pratiqué à l’origine par les Platoniciens d’Égypte, afin de favoriser la communication avec des esprits bienveillants et de produire par leur intermédiaire certains effets miraculeux...". Or, le dessin de Spare contient réellement des pistes importantes concernant ses propres méthodes de travail sur ce type de magie. Sur toute la longueur d’un portrait de femme qui occupe les trois quart du dessin et d’un splendide tracé de lignes automatiques créant un sortilège aux formes d’esprits, s’ébauche un sort, partiellement sigilisé. Dans le coin inférieur gauche du cadre est inscrite la légende suivante :
Modus Operandi:
SUGGESTION
RÉPRESSIONS
OBSESSIONS
FIXATIONS
MANIFESTATION D’ELEMENTAUX
RÉACTIONS
LA VOLONTÉ OBÉIT A L’IMPULSION D’ORIGINE
Tel est le résumé concis de l’évocation par le sceau que nous lègue aimablement Zos lui-même et que l’on peut éclairer de la façon suivante.
SUGGESTION: c’est le jeu du sceau lorsqu’il est formulé par un esprit pacifié et vide. Spare explique que " toute conscience excepté celle du sceau doit être anéantie ; ne pas confondre ceci avec la concentration -- simplement, dés que tu commences à penser, c’est le Sceau que tu conçois. La Vacuité est obtenue quant à elle par l’épuisement de l’esprit et du corps par tout moyen à disposition" (Le Livre du Plaisir pag.51). Tous ceux qui ont travaillé avec les sceaux auront probablement trouvé que le meilleur mode de transmission du sceau consiste simplement à s’absorber dans les lignes du graphique, permettant ainsi que le glyphe séduise l’œil. Le sceau peut être assimilé au travers de n’importe quel canal sensoriel et même " en l’écoutant ". Par cette dernière méthode peut-on appréhender le " Grimoire des ... nuances phoniques imprécises qui unissent toutes les pensées et constituent le langage cryptique du monde psychique" (La Logomachie de Zos), lequel Grimoire s’exprime librement dans le mantra, la conjuration, la somniloquie (parler en dormant) - le discours naturel, sans retenue, de la transe et de l’obsession. Les efforts intenses de concentration dirigés vers le sceau tendent à imprégner celui-ci de leur énergie ainsi que de la fatigue et de la rigidité qui en résultent, ce qui a pour effet d’accumuler des associations qui font obstacle au transfert du sceau. Le but de l’opération est encodé à l’intérieur du sceau et le désir extériorisé. Par conséquent, le sorcier doit parvenir à devenir tel un réceptacle passif dans la séduction, tout en permettant que le sceau retourne sans obstacle à sa source :
"L’Ego conçoit uniquement le sceau et étant devenu tout à fait incapable de concevoir autre chose que le sceau, toute l’énergie se concentre à travers le sceau, et le désir de l’identifier le conduit jusqu’au niveau subconscient correspondant, son destin." Le Livre du Plaisir pag.51
Une habitude extrêmement utile consiste à libérer l’énergie des états émotionnels négatifs ou des enchaînements de pensées obsessionnelles et démoralisantes, en visualisant le sceau lorsque ces derniers sont les plus actifs. AOS suggère en effet que le sceau " est cru lorsqu’on l’accueille en ce moment de grande désillusion et de peine" – par conséquent, sa formule redirige les peaux mortes ( les scories i. e. les qliphoth) de la pensée et de l’émotion vers un désir plus élevé, procédant de la sorte à une espèce d’écologie naturelle de l’esprit.
RÉPRESSIONS: Une fois que le sceau s’est imprimé très fortement dans la conscience, il doit être chassé de l’esprit, puisque "Le sub-conscient est programmé en vue d’atteindre le désir. Ainsi, une fois que l’Ego a désiré, la conscience n’est plus utile à l’accomplissement du ‘grand’ désir ; on devrait alors occuper l’esprit à des choses tout à fait sans rapport" (Le Livre du Plaisir pag.47). Spare recommandait encore "Si l’on prend conscience de la forme du sceau (a tout moment qui se situerait hors de l’instant magique) on doit le réprimer fortement, faire l’effort délibéré de l’oublier, car par ce moyen il se charge et devient actif, devenant dominant dans la période inconsciente..." (Le Livre du Plaisir pag.45). Mais, aïe ! l’oubli étant par nature un processus dirigé de façon subconsciente, on imaginera sans mal les difficultés frustrantes de cette opération de répression ; par conséquent, un acte de distraction est souvent bien plus efficace pour occuper l’esprit conscient et permettre que le sceau soit ‘semé’ dans l’Autreté. Il est intéressant de consulter, dans ce contexte, l’entrevue accordée par Spare au magazine Psychic News (26 Novembre 1932). Tandis que le journaliste A.W. Austen lui montre une table peinte représentant des déités égyptiennes, Spare explique que cette table fut conçue afin de communier avec la connaissance de l’Ancienne Égypte, qui est demeurée imprimée dans l’astralité :
"J’ai fait plusieurs requêtes à cette grande race des Égyptiens et toutes ont obtenu leur réponse. Je ne me contente pas d’effectuer simplement la demande et de l’abandonner ensuite. Lorsque je demande quelque chose -- ce que je fais en plaçant une note devant la table -- j’accomplis également une sorte de sacrifice délibéré. J’arrête de fumer -- ce qui est une grande privation pour moi -- ou quelque chose du genre, jusqu’à ce que la demande soit réalisée. "
Cette manière " d’affamer les désirs mineurs " - ainsi qu’il l’écrivit à Bax - ressemble dangereusement au fait de "soumettre les dieux par une offrande", cependant, vu comme technique de distraction, le fait de ne plus fumer pendant une période donnée est un moyen parfait pour que l’esprit conscient reste occupé -- un fumeur courant trouvera alors difficile de penser à autre chose qui ne soit pas une cigarette ! (14) Et pendant tout ce temps, le désir sera libre de permuter et de gester comme énergie élémentale protéique.
OBSESSIONS/FIXATIONS : Les formes de l’énergie Elémentale commencent donc à se concentrer dans l’Autreté du sorcier et peuvent être perçues, peut-être comme des vagues, des marées de sensation ou d’émotion. Toute personne sachant ce que veut dire le fait d’être amoureux peut faire l’expérience que toute la création est centrée et mise en orbite autour de l’absence de la personne aimée ; ici, le processus est identique. Crowley fut très critique quant à l’utilisation que Spare faisait de ‘l’obsession’ (15), puisqu’il l’interprétait comme une perte de contrôle de la part du magicien. Ce que Crowley oublia, c’était les critiques de Spare sur les tendances passives des sessions de spiritisme que pratiquaient les médiums. Spare reconnaissait que l’énergie désincarnée de la ‘libre croyance’ trouve toujours un foyer ou un autre où elle peut s’épancher. Du reste, par le recours au sceau, le sorcier élabore une fonction vitale lui permettant de s’en sortir et l’opération a donc strictement lieu "sous la Volonté" (16). L’obsession élémentale recueille l’impulsion et comme le centre d’un moulin à eau, elle la fixe sur son propre centre négatif : ce Point est le levier de la Volonté du sorcier - la porte ouverte sur la configuration des "Alignements Sacrés" de Volonté, Désir et Croyance. Le tourbillon d’énergie doit se décharger au travers de ce point, pour se manifester dans la conscience ou le milieu ambiant du sorcier.
MANIFESTATION D’ELEMENTAUX : La croyance sous-jacente au but du sceau et chiffrée dans ses lignes, définit et prédétermine de façon occulte la forme ou le véhicule par lesquels l’élémental familier se manifestera. Cette forme dépend de la nature de l’entité, bien qu’elle assume toujours la forme la plus accessible à la perception du sorcier. Obtenant une certaine autonomie, du fait du transfert de l’ego, le symbole finit par devenir "sentant" – il guette l’opportunité pour entrer dans le champ d’activité du sorcier.
RÉACTIONS: Viendra le moment, toujours très intense et pénétrant, où l’esprit conscient reconnaîtra la présence de l’élémental - par des augures ou des coïncidences, selon les tabous personnels - et interagira avec lui en conséquence.
LA VOLONTÉ OBÉIT A L’IMPULSION D’ORIGINE : Le moment est passé " et sa vertu s’est accomplie... " L’impulsion de tout Désir émane maintenant à partir de l’Autreté par l’intermédiaire du sorcier, comme médium de la Volonté et l’impulsion intentionnelle de tout le processus est à disposition du sorcier. Au lieu de semer un désir poussif dans une fosse (car la nature du désir conscient est faible) contre l’univers, on l’aligne à la Volonté Universelle. Le secret est dans l’alignement et l’identification ; il n’y a qu’une seule Volonté.
Cette formule de sorcellerie par le sceau montre le type d’expériences auquel se livra Spare dans son petit appartement du Sud de Londres en 1929, au cours de sa période de plus grande réclusion. Dans sa simplicité singulière, elle incarne le procédé magique fondamental, rendant évidentes pour la perception les forces entrant en jeu, qui sont davantage que le simple consentement d’une interrelation impassible. Le sorcier s’engage activement dans le processus de création et de changement. Gravitant ainsi vers le centre du Désir équilibré, le Grand Propos est consommé : "Véritablement, il a volé le feu du ciel ; le plus grand acte de vaillance dont l’homme soit capable" (Le Livre du Plaisir pag.38).
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(14) Toutes les habitudes et automatismes de comportement fonctionnent comme des familiers sentants et une fois reconnus, isolés, ils peuvent être induits à se préparer pour de nouvelles fonctions.[retour au texte]
(15) Observer les annotations dans son exemplaire personnel du Livre du Plaisir. " Spare fut un jour l’élève de Fra. P. (Crowley) mais il fut réfréné par ce dernier à cause de sa tendance à la Magie Noire. On peut voir les développements de cette tendance dans ce livre..." [retour au texte]
(16) Voir Le Livre du Plaisir pag.41 et 47, où AOS établit la différence entre l’obsession magique et la médiumnité ou la folie, soulignant l’identité de l’obsession et de l’illumination.[retour au texte]
Extrait de "Zos-Kia : An Introductory Essay on the Art and Sorcery of Austin Osman Spare", © Gavin Semple, Ed. Fulgur, 1995 © traduction française par Jean-Luc Colnot 2002