SUR LA POSTURE DE LA MORT
"La Mort est appelée la grande inconnue. Sans aucun doute, la mort est la grande opportunité. Une aventure volontaire qui se convertit en corps." (Le Centre de la Vie)
Lecteur vorace, Spare avait rassemblé dés 1913 une connaissance très étendue sur les religions, les cultes, la science de l'arcane. Il disposa de cela pour son bon usage, formulant sa propre doctrine. Cependant, contrastant avec la méthode syncrétique de Crowley, le coup de maître de Spare fut de séparer le dispositif de croyance et le comment croire du contenu de ce en quoi l'on croit. Le Livre du Plaisir s'ouvre sur ces mots : " En quoi doit-on croire si ce n'est en Soi ? " et se poursuit par l'iconoclastie minutieuse des croyances orthodoxes autant qu'hétérodoxes. Spare dégage ainsi le terrain pour introduire un concept essentiel : le Kia - 'Le Consommateur de Religion'." De nom, il n’a pas besoin, pour être désigné, je le nomme Kia - je n’ose le prétendre être moi-même. (7) Le Kia pouvant être exprimé par des idées concevables n’est pas le Kia éternel, qui consume toute croyance - mais est l’archétype du ‘moi‘, l’esclavage de la mortalité. "
Foi et religion sont fondées sur l'accès de l'homme à la transcendance. Ceux qui sont conscients de leur propre impermanence luttent pour l'embrasser ou être embrassés par elle, car elle demeure au-delà des spirales du temps et de la mort. Cependant, Spare observe que l'Absolu est conçu. L'acte même d'objectiver, que ce soit l'autre ou ce que l'on est soi-même, crée un dualisme fondamental qui ne peut être résolu ; par conséquent, toutes les doctrines sont condamnées à l'échec dés le début, et tandis que la transcendance est imaginée comme un dieu ou considérée comme un pouvoir, elle demeure hors de portée. L'Être contemple l'être à travers le miroir de son propre faire. Telle est la Loi de la Dualité - la nature du credo est la substance même de l'Ego.
L'antidote de Spare contre l'esclavage de la religion est de libérer la tension mutuelle entre le 'croyant' et ce qui est 'cru', éliminant simplement ce qui leur est antérieur. Ce qui les unit et les sépare en même temps est l'acte de croire. Spare assure que le credo n'est pas une fin en soi mais le produit final et tangible d'un processus qui se développe vers le dehors tout en demeurant à l'intérieur de formes créées, modelant la personnalité, les conditions et les évènements. On peut suivre le cours de ce processus depuis son objet, jusqu'à son origine. Et la source de tout cela - le Kia - doit nécessairement être antérieure à toute forme concevable. L'Être est toujours en amont de ce qui est conçu par lui ou de ce que nous en percevons. " Les idées de Moi en conflit ne peuvent être assassinées, par leur résistance elles constituent une réalité - nulle Mort, nulle ruse ne les ont vaincues mais sont leur renfort d'énergie. " (Le Livre du Plaisir p. 17).Toutefois, cette Loi de la Dualité compte sans la ruse de Spare et sa très singulière formule de la Mort.
Toute idée ou état implique nécessairement son opposé, une solution typique est de n'accepter ni une chose ni l'autre, et par cela, de transcender les deux. Par le processus négatif de croire en 'ni ceci - ni cela', la conscience (comme croyance) est placée entre le sujet et l'objet. Cette attitude est commune à diverses écoles mystiques ; cependant, Spare la pousse plus loin. L'attitude de 'aucun' induit encore les deux polarités dont elle surgit, l'être peut se transcender par lui-même. Spare appelle cela le principe de Ni ceci- Ni cela (Neither-Neither): "L'Absolu semble se convertir en autre chose que lui-même, puisqu'il est satisfaisant ; il est et il n'est pas, il n'est ni au-delà, ni au-dedans, ni en moi, ni en quelque autre chose ; c'est le 'Ni ceci- ni autre que ceci' " (La Logomachie de Zos). Cette condition tacite de non croyance fait que le rationalisme de l'ego s'absente temporairement et engendre un état d'esprit paradoxal et aiguë :
"De lui nous vient l’immunité contre toute souffrance, et donc l’esprit de l’extase. Renonçant à tout par les moyens montrés, prenez refuge en lui. Sans doute est-ce la demeure du Kia ? " Le Livre du Plaisirp.17
Pour obtenir par anticipation la bénédiction de ce non attachement suprême, Spare prescrit un simple exercice physique, accompli en trois phases, auquel il donne le titre savoureux de ' Posture de la Mort '. C'est le corps mort de tout ce que nous croyons et qui éveillera le cadavre... Connaissez la posture de la mort et sa réalité en l'annihilation de la loi - l'ascension à partir de la dualité. Le Livre du Plaisir p. 18.
Voici la description du processus :
"Étendu paresseusement sur le dos, le corps exprimant l’émotion du bâillement, soupirant tout en concevant par le sourire, telle est l’idée de la posture. Oubliant le temps, avec ces choses qui étaient essentielles reflétant leur insignifiance, le moment est au-delà du temps et sa vertu est arrivée.
Se tenant sur la pointe des pieds, avec les bras raides, tenus en arrière par les mains serrées et tendues à l’extrême, le cou étiré, respirant de façon spasmodique et profonde, jusqu’à ce que vertige et sensation viennent par rafales, amènent épuisement et aptitude au premier.
Contemplant votre reflet jusqu’à
ce qu’il devienne flou et que vous ne connaissiez plus celui qui contemple,
fermez les yeux (cela arrive d’habitude involontairement) et visualisez. La
Lumière (toujours un X aux évolutions curieuses) que l’on voit devrait être
maintenue, on ne devrait jamais la laisser partir, jusqu’à ce que l’effort
soit oublié, ce qui procure une sensation d’immensité (qui perçoit une
petite forme
),
dont vous ne pouvez atteindre les limites. Cela devrait être pratiqué avant ce
qui précède. L’émotion ressentie est la connaissance qui vous dit pourquoi."
Le Livre du Plaisir p.18
Curieusement, Spare présente les trois phases en commençant par la dernière pour finir par la première. Il dispose également les dessins de la première et de la seconde position de façon inverse. Cependant, considérons la posture dans sa séquence normale.
Spare fut un auto-portraitiste avide dés sa prime jeunesse. Le miroir ne lui était donc pas inconnu. La sobre couverture du Livre du Plaisir montre son reflet, typifiant la mort dans la posture ; un crâne ailé l'identifie à Thanatos, Dieu Grec de la Mort - frère du Sommeil et fils de la Nuit. Cette phase préliminaire de la contemplation dans le miroir induit un désapprentissage de la croyance conditionnée au travers de l'oubli de la personnalité. Nous sommes familiarisés avec nos propres visages, les acceptant comme des images que recouvre la croyance sur nous-mêmes, nos 'êtres'. Cependant, ces visages sont des facettes contrastée de l''Être'. Quelqu'un peut-il oublier son propre visage et commencer à se souvenir de quelque chose que celui-ci n'a fait, à ce jour, que masquer ?
Continuant cet exercice d'échauffement, le pratiquant procède à l'épuisement au moyen de la combinaison du stress musculaire et de l'hyperventilation. Dans les écrits de Spare, l'épuisement (‘exhaustion’) doit être considéré aussi bien dans son sens général de fatigue extrême que dans sa signification plus littérale de 'se sortir de, à partir de', puisque le but de la posture est la vacance du véhicule physique, 'l'extase' - littéralement 'sortir de'. Cette seconde phase de la Posture de la Mort est un blitzkrieg ou effort intense (blitzkrieg, mot d'origine allemande signifiant 'bombardement', en particulier celui qu'a subit l'Angleterre en 1940-41), ce qui ne conduit pas toujours au bien-être corporel..
Dans le chapitre ‘Sceaux : Croyance avec Protection’ (Le Livre du Plaisir p. 50) Spare suggère que la vacuité sera "obtenue en épuisant l'esprit et le corps par un moyen ou un autre. Un moyen personnel ou un moyen traditionnel servent également bien " et il poursuit en répertoriant les mantras et les postures (asanas), les femmes et le vin, le tennis, le jeu de Patience (jeu de cartes), ou la marche, en se concentrant sur le sceau, comme autant de moyens utiles. Cependant, il observe que "Aucun n'est nécessaire à celui qui a (même symboliquement) [i. e. via le sigil ] conquis en un instant le principe duel (Conception) par le 'Ni Ceci-Ni Cela', son Ego est affranchi de l'action gravitationnelle. Voilà qui sonne pareillement à la déclaration du tantra Mahayana connue sous le nom d'Épitomé du Grand Symbole (8) : " une fois que l'esprit atteint l'état de sérénité, même un bref instant, il comprend le surgissement et la cessation de la pensée... Ce qui est tout autre et est capable d'arrêter immédiatement cette naissance de pensée est la Réalité même."
Lors de la phase secondaire, la tension du corps cherche naturellement à se libérer. Il peut être utile de pratiquer la Posture de la Mort prés d'une surface molle, comme par exemple un lit, puisqu'il est très probable que l'on s'écroule. Par conséquent, le rêve qui est induit tandis que le corps retrouve son métabolisme normal et que l'esprit revient à son ordre habituel est renforcé et prolongé par l'évocation de la sensation d'autres états parallèles au cours desquels la pensée conceptuelle est niée. Observons qu'AOS parle ici de l'émotion du bâillement ; l'activité mentale est suspendue lorsque l'on baille, ou que l'on rit (ce qui peut être vérifié très simplement) et c'est l'état accompagnant ces phénomènes que l'on recherche ici. Avec un rire et la puissante vision qu'éveille la nostalgie de l'infini, le sorcier évolue entre le territoire du vivant et l'autre monde de la mort ; mort en vie et vivant dans la mort, dans le parfait équilibre du Ni ceci-Ni autre.
Une transe somnolente apparaît, imitant la mort par l'habile usurpation de toute réaction. A la page 18 du Centre de la Vie, Spare définit cette transe comme une "simulation de la mort par l'absolue négation de la pensée, i. e. la prévention du désir à partir de la croyance et le fondement de toute conscience au travers de la sexualité." Dans la Posture de la Mort, tous les opposés s'unissent et s'annulent, éveillant la conscience hors l'esclavage de la limitation du temps et de l'identité imposés, donnant naissance à l'Autre ou Corps d'Autreté - que Spare symbolise par le 'Ka' ou 'double'. Dans le dessin automatique 'La Posture de la Mort' (Le Livre du Plaisir, p. 16) (9) cette introversion est suggérée par l'apparition d'un visage au niveau du sexe, tandis que la tête elle-même est remplacée par un crâne anamorphique (l'anamorphose est une peinture ou un dessin n'offrant une image correcte que lorsqu'il est vu sous un angle précis), ce qui indique que l'ego-être domine. De façon concordante, Seth - l'ombre - décrète sa suprématie sur Horus chevauchant l'Alpha et l'Oméga, Seigneur du Double Horizon et de tout ce qui est entre les deux (10).
Tel est l'exercice de la Posture de la Mort qu'AOS prescrit comme unique rituel requis pour réussir ; sa contribution est la petite merveille négligée de ceux qui recherchent toujours la plus grande complexité dans les systèmes magiques. Bien qu'il ait décrit la posture, son auteur ajoute, prenant presque congé de nous : " Il existe de nombreux exercices préliminaires, aussi innombrables que les péchés, futiles en eux-mêmes mais désignant les moyens terminaux...." (Le Livre du Plaisir p.18). L'implication de cela est très significative, car ceci n'étant simplement qu'une pratique quotidienne de yoga, cette fiction de la mort mime de façon appréciable, dans le corps autant que dans l'esprit, le principe fondamental de la magie, " la réduction de toutes les propriétés à la simplicité, les rendant transmutables pour les utiliser de nouveau, les rediriger, sans capitalisation, produisant nombre de fruits ".(Le Livre du Plaisir, p. 37). Le monde de l'être que nous habitons n'est réel en aucune façon mais est plutôt totalement composé par l'interaction de la Volonté, du Désir et du Credo ; interaction qui est l'émanation vitale du Kia, son véhicule de conception et sa manifestation telle que perçue par les sens et organisée par l'ego (11). Le triangle éternel de la Volonté, du Désir et de la Croyance forme la shakti ou principe concrétisant du Kia ; lorsque son cycle est court-circuité en contournant transitoirement l'ego - " la prévention du désir à partir de la croyance" - la conscience revient à sa simplicité première, l'état intercalaire dont toute création surgit :
"L''Etre' est le 'Ni ceci - Ni cela', le rien omis, indissoluble, au-delà de la prédisposition... Le désir, la volonté et le credo cessent d'exister comme des choses séparées."
Le Livre du Plaisir p.33
La Posture de la Mort emploie la chair même comme effigie ou Sceau de la Croyance et par sa 'mort' et sa résurrection elle "imite le grand propos" - Le Grand Oeuvre. Cet Oeuvre est la fusion extatique du Zos et du Kia (l'Ego et l'Etre), l'Auto-Amour qui donne son titre au livre de Spare, sceau qui constitue la devise du credo de Spare :
"La nouvelle loi sera l’arcane du mystique déséquilibré 'Pas d'importance-pas besoin', il n’y a pas d’obligation, ‘fais-toi plaisir’ est son credo." (12)
Le Livre du Plaisir p.17
Par la traversée répétée du seuil de l'Autreté est engendrée une faculté de perception particulière,. Comme être individuel, on se souvient de l'extension à travers le continuum de la conscience. Réalisant que l'on est mort, on transcende la peur ; sans crainte, tout désir vient à aboutir et ainsi ne désire-t-on rien ; demeurant dans la quiétude on obtient l'extase autotelique (i. e. extase par soi-même) qui est l'auto-plaisir du tout puissant Kia. La Posture de la Mort ainsi assumée, ouvre la voie à la Nouvelle Sexualité.
"La Posture de la Mort est la réduction de toute conception (le péché) au "Ni ceci-Ni cela" jusqu'à ce que le désir soit satisfait par ton propre plaisir. Par ceci, et non par d'autres moyens qui sont l'inertie du credo (13), on obtient la restauration de la nouvelle sexualité et le libre auto-amour, toujours originel. " Le Livre du Plaisir p. 33
C'est ce sacrifice de la Croyance qui donne vie à la sensibilité autonome du Ni Ceci - Ni Cela, le Veilleur Silencieux que Spare dissimule sous la forme du Vautour, mangeur de la charogne des croyances mortes - dévitalisées -; et de l'Aigle Noir, sa figure analogue. Appliquée à la psyché individuelle, la Posture de la Mort est le moyen pour l'esprit de se glisser, au travers de ses propres réseaux, par le portique du Ni Ceci - Ni Autre, porte occulte qui reste toujours entrouverte, guettant l'attouchement de la main distraite, le point à partir duquel à lieu le réassemblage de la personnalité par la destruction des doutes, des peurs, des idées fausses et des impressions. Dans la zone frontière entre veille et sommeil, interstice entre la sensation et la perception, la pensée et la mémoire, le souvenir et l'oubli, là est le Ni Ceci - Ni Cela, l'absence primordiale qui est toute procréation :
"Parlerai-je de cette unique intensité dénuée de formes ? Connaissez-vous l'extase du dedans ? Les jouissances entre l'ego et le moi ? À cet instant de l'extase, nulle pensée pour les autres ; il n'est NULLE PENSEE. Là je vais et nul ne m'y conduit..."
Anathème de Zos p.16
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(7) Tao Teh King, Chapitre XXXII.[retour au texte]
(8) Ce texte important qu'est le Sunyatavada (Doctrine de la Vacuité) fut publié entièrement et pour la première fois par Evans-Wentz en 1935, traduit du Tibétain. La plupart des traductions anglaises du fonds Sunyatavada sont postérieures au Livre du Plaisir, bien qu'on en trouve des morceaux choisis dans la Prajna Paramita publiée par F. Max Muller (cf. E.B. Cowell, Buddhist Mahayana Texts, Part. II, Oxford, 1894) et par Samuel Beal (cf. A Catena of Buddhist Scriptures from the Chinese, Trubner & Co., 1871). Or, l'évidence interne du Livre du Plaisir laisse entendre que Spare connaissait ce courant, très probablement par l'intermédiaire de Blavatsky dont les oeuvres lui étaient familières. [retour au texte]
(9) Dont l'importance symbolique peut être mesurée par le fait que Spare l'avait également reproduit dans la revue Equinox ainsi que dans Le Centre de la Vie. [retour au texte]
(10) Partant des instructions données par Spare, on peut également tenir compte de la transe induite par l'étreinte sexuelle - qui commence par le regard et la fascination mutuelle des amants. [retour au texte]
(11) En identifiant le Kia comme 'Volonté' (cf. Le Livre du Plaisir p.45) Spare suit l'exemple de Nietzsche, bien que le Zos et le Kia de Spare soient plus proches du dualisme du phénomène et du noumène de Schopenhauer (l''être' comme objet de perception et l''être' tel qu'en lui-même, manifestation de la volonté) que de la 'Volonté de Puissance' de Nietzsche. Ce dualisme vient de Kant, ainsi que la révision critique du 'Comme si' par Spare. Nietzsche n'en est pas moins une influence clé de notre auteur. Son approche aphoristique a fourni un modèle stylistique à Spare, et la voix de Zarathoustra se fait entendre dans Le Centre de la Vie et dans l'Anathème de Zos. Dans un manuscrit daté de 1952, Spare écrit en tant qu'ombre de Zarathoustra. AOS s'initia aux oeuvres de Nietzsche aux alentours de 1910 et 'Ainsi parlait Zarathoustra' et 'Au-delà du Bien et du Mal' offrent un riche éclairage sur l'origine et la façon dont est présentée sa psychologie dans Le Livre du Plaisir et postérieurement, de manière plus élaborée, dans Le Centre de la Vie. [retour au texte]
(12) Spare donne ici une insolente réponse au "Fais ce que tu veux..." de Crowley.[retour au texte]
(13) i.e. ce sont les croyances (comme l'ego) qui font l'inertie et l'inefficacité.[retour au texte]
Extrait de "Zos-Kia : An Introductory Essay on the Art and Sorcery of Austin Osman Spare", © Gavin Semple, Ed. Fulgur, 1995 © traduction française par Jean-Luc Colnot 200