PROJETER L’OMBRE
"Toutes choses sont sujettes à résurrection, ainsi parla
le rossignol Aaos, tandis qu’il s’élevait d’entre les morts. Alors, se
retournant vers son ombre, il dit : Je suis celui qui vient, le mot changeant
qui détruit la religion, la tempête qui remplira les temples de fantaisie !
"
(Le Centre de la Vie)
Spare arpentait tout autant les chemins du mysticisme que ceux de la magie. Pour le mystique qui cherche l’union avec ou la dissolution dans la Divinité, les pouvoirs magiques – les siddhis - sont des effets non désirés de la pratique ; pour le sorcier, l’observation des mécanismes magiques mis en oeuvre peut le conduire à des spéculations de nature nettement mystique. Les deux sentiers sont réfractions d’un seul Chemin, tout comme l’unique face du ruban de Möbius. Spare était proche de l’aspiration mystique par l’utilisation systématique qu’il faisait de la Posture de la Mort, décrite dans Le Livre du Plaisir (p.18 ‘Le rituel et la doctrine’) comme un procédé pour "parvenir à être un Ka", c’est-à-dire, parvenir à focaliser la conscience dans le corps de rêve. Les résultats qu’il obtiendra de ces pratiques sont mis en évidence par les illustrations du livre. La Posture de la Mort entraîne une négation totale de la pensée conceptuelle et de la conscience perceptive, l’assomption du Vide, Kia, pour ses pratiquants. Son but est l’extase, la bénédiction de l’union à l’Absolu dans l’Auto-Amour :
"Permettez-lui par conséquent de pratiquer chaque jour jusqu’à ce qu’il parvienne au centre du désir. Il a suivi un vaste dessein. De cette façon, toutes les émotions devraient trouver leur équilibre au moment où elles émanent, jusqu’à devenir une."
C’est la méthode typique de l’ascète induite par le renoncement à tous les désirs, jusqu’à ce que ne demeure plus que le Kia primordial.
Toutefois, par réaction à son éducation religieuse intensive, Spare s’opposa à la religion contemporaine, qui insiste tant sur la répression de l’instinct et du désir. En vérité, Spare réalisa que chaque désir est une émanation du Kia et que chacun de ces désirs est imparfait, du fait de sa nature conditionnée par le temps et par le lieu ; par conséquent, l’être parait divisé contre l’être dans un conglomérat interne de personnalités, la danse circulaire de notre nature mystérieuse. Mais si l’on embrasse ces désirs incarnés en une constante projection, les transcendant, les dépassant, on peut en réaliser l’unité originelle dans le Kia.
"Ne résiste pas au désir par la répression, mais transpose ce désir par un changement vers le niveau supérieur." Le Centre de la Vie pag.39
On peut voir ici le lien entre le mysticisme de Spare et sa méthode sorcière très singulière.
La conscience du désir est en elle-même l’obstacle qui empêche de le réaliser. Spare observe que :
"Lorsque nous désirons directement, nous perdons tout complètement ; nous "sommes" ce que nous désirons et c’est pourquoi nous ne pouvons pas l’obtenir. Désire Rien, et il n’y aura nulle chose que tu ne puisses réaliser." Le Livre du Plaisir pag.30
Une fois qu’un désir a émergé dans l’esprit, il attire à lui une forme ou une autre, arbitraire, au travers de laquelle il se manifeste et se projette dans le monde. Il se fixe sur un objet ou un autre sous la forme d’une croyance. Les désirs changent aussi rapidement que la mode et sont d’égale stérilité comme moyens de connaissance et de pouvoir ; par conséquent, le travail du sorcier implique une iconoclastie de la Croyance (non respect de la Croyance), de sorte que le Désir demeure libre et inconditionné - puisqu’il est établi en la nature du Kia, la croyance primordiale. Dans Le Livre du Plaisir, Spare analyse cette "psychologie de la Croyance", mais il le fait toutefois au travers d’une grammaire fréquemment obscure. Il fournit cependant à son ami Clifford Bax, en 1921, cette picaresque explication :
"N’importe quelle chose que tu désires vraiment, tu peux l’obtenir. La nécessité s’élève tout d’abord dans l’esprit conscient, mais il te faudra faire en sorte que le désir devienne aussi subconscient. Tu peux réaliser ceci en inventant un symbole (sigil) de la chose que tu veux -- richesse, femme, gloire, maison de campagne, ça revient au même. Le symbole descend alors à l’intérieur du subconscient, tandis qu’il te faut tout oublier à son propos. En fait, il te faut jouer à cache-cache avec toi-même. Et lorsque tu es en train de désirer cette chose ou cette personne particulière, tu dois affamer fermement tous les autres désirs mineurs. Procédant ainsi, tu fais que l’être tout entier, conscient et subconscient, converge vers l’objet principal. Ainsi, obtiendras-tu tout ce que tu veux vraiment."
Sigmund Freud soutenait que l’obstacle au libre passage entre l’esprit conscient et le subconscient était le "Sur-moi" dont le but est d’atténuer les contenus chaotiques du subconscient afin de les présenter dans des formes et manières non menaçantes pour l’ego. C’est dans ce contexte que Freud s’appliqua à l’analyse des rêves. D’après cette formulation, le ‘censeur psychique’, gardien du seuil (seuil de l’Ombre, s’entend) a une fonction essentiellement morale et n’est finalement rien de plus que la propre projection éthique de Freud lui-même, sur l’une des fonctions inhérentes à l’esprit. Or, la conception que Spare se fait du seuil de l’Ombre est opposée à celle de Freud :
"Les rêves sont interprétés par parallélisme et non par libre association : il n’y a pas de censeur du rêve, mais une pensée amorale présente au moyen du symbole, de l’idéographie et de la métaphore..."
Selon l’interprétation de Spare, le seuil est simplement l’interstice entre courants de conscience de nature complémentaire mais divergente ; et le saut dans le domaine subconscient requiert une transcription du langage de la pensée en un langage du désir, symbolique, actif aux niveaux élémentaires, tel qu’il le décrit dans Le Centre de la Vie (pag.9):
"La conscience du désir est négation de la possession : l’atermoiement de la réalité. Rends ton désir subconscient ; ce qui est naturel est l’impulsion créative vers la volonté."
Même si Spare avait coutume de faire un usage très éclectique des termes tels que "inconscient", "subconscient", "ego", etc. (l’héritage de l’école psychanalytique de Freud -- qu’il critiqua férocement en la qualifiant de "patho-psychologie"), ces termes montrèrent toute leur inadéquation au moment de les appliquer à la pratique magique. Ils impliquaient en effet des hiérarchies mentales ou des zones physiques de l’esprit, inutiles pour ce qui est de décrire les mécanismes réels qui opèrent en magie. Le principe fondamental sous-jacent au système de Spare -- système établi de façon précise dés 1904 -- est un jeu de mutuel échange entre l’Être et le Rien, qu’il décrivait comme Zos et Kia, la Main et l’Oeil ; le Moi et le Tout Autre.
"Ce qui se place en orbite autour de soi est le négatif d’un opposé qu’on expérimente : lorsque tu es positif, là où tu es positif, l’Autreté se convertit pour toi en élément rotatif." La Logomachie de Zos
Ceci veut simplement dire que ce qui est immédiatement présent dans la conscience, tel que le maintenant, est le ‘Moi’ ou Zos ; tout le reste est "l’Autre" ou Kia -- le Grand Négatif, notre Ombre toujours présente. Ce qui est non-manifesté devant être considéré comme demeurant dans l’Ombre -- et là, sous les ailes du Vautour, nos dieux, nos esprits, nos familiers, nos daemons et nos atavismes sont en incubation ; vaste conclave d’entités transluminales qui répondent à l’appel du sorcier :
"Plonge ta chambre dans le noir, ferme la porte, vide ton esprit. Même ainsi auras-tu beaucoup de compagnie -- le Noumène et ton Génie avec tous leurs moyens, et tes hôtes élémentaires et les fantasmes de tes amours mortes -- ils sont là ! Ils n’ont pas besoin de lumière pour voir, ni de mots pour parler, aucun motif à établir si ce n’est au travers de la formation de ton propre et pur désir " La Logomachie de Zos.
Spare se référa à ces entités en termes "d’habitants des Portes de la Mémoire Silencieuse" -- silencieuse parce que ces habitants viennent des niveaux préconceptuels -- ou encore " Habitants de l’Ombre ", "Habitants du Seuil", les Êtres naissants qui pullulent et tournent autour de nous, toujours à l’arrière de l’attention. C’est au travers de l’interaction avec ces désirs incarnés et de leur intégration dans notre continuité subjective que nous interagissons directement avec l’Être au travers de l’infinie permutation de son expression. :
"L’union de ‘l’Être à l’Ego’ est induite par l’obéissance à nos idées les plus latentes. L’Être est le Réel, l’Ego est ce que nous en réalisons" La Logomachie de Zos
Ces latences ou "Sexualités", comme les appelle Spare, sont les nœuds de médiation entre le Moi et la Toute-Autreté (Ego et Être) par laquelle l’Autreté -- Kia -- manifeste ses diverses modalités comme psyché, soma et milieu ambiant. La conception que Spare donne de la ‘Sexualité’ possède une acception plus vaste que la seule copulation -- c’est la fougue non sexuelle de la sexualité et de tout le reste, un plérôme d’absolue possibilité pulsant toujours vers sa réalisation. Les Lettres de l’Alphabet Sacré du Désir expriment certains aspects de ce potentiel et les poussent à naître ; par conséquent constituent-elles essentiellement des connotations sexuelles : " Chaque lettre dans son aspect graphique est en rapport avec un principe Sexuel et ses modifications, de même qu’avec l’ensemble ". (Le Livre du Plaisir pag. 56) -- de là l’appellation d’Alphabet du Désir. Le Silence est le langage du domaine de l’Autre qui est au-delà ainsi que dans les interstices des soliloques de l’ego conceptuel :
"Qu’est-ce qui résonne dans les profondeurs unissant Volonté et Credo ? Le hiéroglyphe inarticulé ou sceau qui se forge du naissant et périodique désir faisant sauter les ancrages de l’ego ". La Logomachie de Zos.
La méthode de sigilisation vue comme transformation de la pensée linéaire en un langage de formes pures est un outil pratique particulièrement pertinent pour le praticien de sorcellerie. Un langage sigilique rend le sorcier capable de penser en symboles, et réellement "les symboles sentants oeuvrent pour nous, façonnant nos pensées...," permettant que la conscience pénètre dans des régions jusque là fermées ; le sceau se comporte alors comme un "messager", dans le transfert qui a lieu d’un coté à l’autre du seuil :
"Sans intermédiaire ou véhicule, toute prière se dissipe. Les dieux, l’âme, la psyché essentielle ne semblent répondre au travers de l’esprit qu’au moyen de l’oblique et de la suggestion hétérodoxe : telle est la voie secrète au travers des multiples barrières". La Logomachie de Zos
Tout processus est contrôlé par l’élément de plus grande flexibilité ; tel est l’axiome premier de la sorcellerie. Le pouvoir du sceau provient de son habileté à se communiquer à tous les niveaux ; émotionnel, perceptif, cognitif, élémental, atavique, sexuel, onirique, stellaire ; comme un ascenseur pouvant s’arrêter à tous les étages possibles. Les sceaux silencieux de l’Alphabet Sacré mettent en forme la grammaire de l’Être Occulte, tissant en ce dernier le réseau qui enregistre chaque mouvement de l’Autre ; et au moyen desquels l’Autreté peut être arrachée au travers du Seuil d’Ombre, induite à se manifester selon la Volonté du Sorcier. En tant qu’artiste, la relation innée de Spare avec la forme pure, l’image et la forme esthétique -- cultivée par des années de pratique de son art -- le rendit capable d’utiliser les sceaux pour interagir avec l’Autreté sous des formes pouvant sembler incroyables à beaucoup. Malgré cela, ses essais documentés pour faire pleuvoir, matérialiser des élémentaux et leur donner une apparence visible, etc. furent bien plus que de simples enchantements de sorcier -- puisqu’en tant que démonstration du pouvoir qu’a le corps de rêve d’influencer la réalité, ils s’avérèrent comme le potentiel infini du courant magique, lorsqu’on lui permet d’émerger sans obstacle au travers du réceptacle qu’est le sorcier. On doit ceci à la connaissance que Spare put communiquer dans Le Livre du Plaisir : " La liberté vis-à-vis de toute nécessité de la loi, la réalisation par le désir même est le but final".
Extrait de "Zos-Kia : An Introductory Essay on the Art and Sorcery of Austin Osman Spare", © Gavin Semple, Ed. Fulgur, 1995 © traduction française par Jean-Luc Colnot 2002