L’EFFORT DU SOUVENIR
"Les animaux ancestraux sont l’âme. Leurs connaissances sont le corps." (Le Centre de la Vie)
Dans l’extase de la transe, du rituel ou du rêve, nous pouvons faire l’expérience d’impressions spontanées en provenance de mémoires profondes. Quelques unes sont lointaines, élusives et à peine ressenties, tandis que d’autres sont tel un impact de la réalité vécue. Ces impressions peuvent n’évoquer aucune image, mais elles ont la persistance de presciences nostalgiques. Elles sont toujours d’une obsédante familiarité, bien qu’inconnues. Elles sont, en quelques sortes, l’étrange de "l’Autre" ; elles parviennent à nous toucher avec tendresse et spontanéité, comme des amants dont on n’a presque plus le souvenir.
Les structures physiques et neuronales des animaux humains que nous sommes gardent les traces et vestiges de notre évolution ; la structure en couches (stratifiée) du cerveau contient encore le poisson, le reptile, l’amphibie, l’oiseau et elle continue ainsi jusqu’aux mammifères, du primate à l’être humain. C’est la base physiologique de la mémoire génétique. De plus, chacun d’entre nous récapitule l’ordre complet de l’évolution sur Terre, depuis le protozoaire jusqu’à l’être humain, au cours des neuf mois de notre incubation dans le ventre maternel ; réellement, au travers de nos vies, nous portons nos ancêtres et leur sagesse en nous et à travers nous - nos atavismes nagent comme des chromosomes dans l’océan de notre noyau cellulaire, leurs voix résonnent en nos cavernes osseuses.
Spare était convaincu que toute connaissance de l’entité passée, présente et future réside en nous et que sous certaines conditions, cette connaissance et ce pouvoir peuvent être attirés et ramenés à la conscience. Dans ses derniers écrits, il qualifia ce processus de "Résurgence Atavique" ; et il appela la faculté de se souvenir de ce que cette mémoire évoque ‘Nostalgie Atavique’ - littéralement "le regret ou nostalgie du lignage (ascendance)". Dans le Livre du Plaisir, Spare décrit par ailleurs le subconscient comme " l’entrepôt des Mémoires avec une Porte Toujours Ouverte " (17) :
"Sachez que le subconscient est un épitomé de toute expérience et de toute sagesse, les incarnations passées comme hommes, animaux, oiseaux, vie végétale, etc., etc., tout ce qui existe, a existé et existera toujours. Chacune est une strate dans l'ordre de l'évolution. Et naturellement, plus bas nous explorons ces strates, plus primitives seront les formes de vie auxquelles nous accédons ; la dernière étant la Toute-Puissante Simplicité. Et si nous réussissons à les réveiller, nous acquerrons leurs propriétés, et notre accomplissement sera en conséquence. Du fait qu'il s'agit d'expériences survenues il y a longtemps, elles doivent être évoquées par une suggestion extrêmement vague, ne pouvant fonctionner que lorsque l'esprit est inhabituellement calme ou crédule. Posséder leur sagesse ne signifie pas avoir besoin de leur corps - le corps se modifie par rapport aux 'moyens' (nous voyageons plus vite que le léopard à la chasse, mais n'avons pas son corps), lorsqu'il s'agit d'un moyen il se modifie en conséquence. Or, si nous observons la Nature, les premières formes de vie sont merveilleuses pour ce qui est de leurs propriétés, de leur faculté d'adaptation, etc. ; leur force est énorme, et certaines sont indestructibles. Peu importe le désir, il s'agit toujours de son accomplissement. Un microbe a le pouvoir de détruire le monde (et le ferait sans doute s'il s'intéressait à nous). Si vous deviez le démembrer, la partie mutilée se mettrait de nouveau à croître, etc. Ainsi, en évoquant et en devenant obsédé ou illuminé par ces existences, nous acquérons leurs propriétés magiques, ou la connaissance de leur acquis. C'est ce qui se produit d'ores et déjà (tout se produit, tout le temps) mais de manière très lente ; nous le repoussons en nous battant pour la connaissance, l'esprit fonctionne mieux s'il est tout simplement à la diète." (
La "vague suggestion" que Spare présente comme la méthode d’évocation est menée à terme par la sigilisation du désir nostalgique. Le sceau est projeté comme s'il s'agissait d’une marée croissante et intense, d’une aspiration profonde à l’effort de se souvenir - dans le courant de "l’Autreté" où " toutes choses se produisent tout le temps ". L’intention est de fixer et d’isoler le point voulu du "cercle animal" (18) pour que son pouvoir puisse resurgir au travers du sorcier comme avant. Une page manuscrite de Kenneth Grant dans Images & Oracles of Austin Osman Spare, p.53 montre un bel exemple de ce genre d’enchantement :
"Moi, Zos Apulée, je désire la force de mes Tigres -- puisque mon propos est de causer grand mal -- laissez se déchaîner la férocité des Grands Tigres pour accueillir une grande obsession !"
Dans Le Livre du Plaisir, Spare décrit le processus de la façon suivante :
"D'où que l'esprit, par les Sceaux, selon l'intensité du désir, soit illuminé ou obsédé (connaissance ou puissance) par ce Karma précis (la strate subconsciente, l'existence et la connaissance particulières acquises par celle-ci), relatif au désir, mais pas par un souvenir ou une expérience récents. La connaissance est obtenue par la sensation, résultant de l'unité du désir et du Karma. Puissance, par ses 'réelles' vitalisation et résurrection." (Le Livre du Plaisir, p. 51).
"Par ces moyens, toutes les incarnations passées peuvent être exprimées, toute la création vue sans avoir à bouger les pieds..." Le Livre du Plaisir p. 56 (19)
On a dit de la sorcellerie de Spare qu’elle a un contenu intensément ‘chamanique’ ; ce commentaire fut probablement fait en vue de mettre en relief sa méthode dépouillée, dégagée du cérémonialisme dont il aimait à se moquer. L’axe véritable de cette sorcellerie est la formulation de "Résurgence des Atavismes" comme moyen de provoquer et de donner du pouvoir au génie créatif. La transformation en Bête est sans doute l’art magique le plus ancien, utilisé par les chamans pour établir une relation avec les animaux - relation essentielle dans les sociétés tribales dépendant de la chasse - et pour convoquer les esprits animaux et familiers en vue de voyages spirituels et de transfigurations (changements de forme). De telles pratiques sont associées à la sorcellerie aux quatre coins du monde. Cependant, l’assomption des pouvoirs ataviques peut prendre d’autres formes que la possession et l’imitation : les formes de bêtes et de végétaux qui se tordent et se tissent dans l’œuvre artistique de Spare - la vitalité réellement organique de ses lignes audacieuses et fluides - indiquent les méthodes privilégiées qu’il emprunta pour interagir avec les atavismes. Spare dirigea les "connaissances et pouvoirs" des atavismes vers la discipline même de son art : la révision de la magie primordiale, revêtue d’une forme appropriée à son époque. De cette manière Austin Spare transmit le Courant avec lequel il s’était mis en contact dés sa jeunesse, grâce à Madame Paterson. Ses tableaux et ses livres ont continué cette transmission et l’ont perpétuée jusqu’à aujourd’hui. (20)
Une des déclarations les plus intéressantes du Livre du Plaisir est que les sceaux sont " les moyens d’inspiration, de capacité ou de génie, les instruments d’accélération de l’évolution ". La force motrice de l’évolution planétaire n’est pas la guerre et le gâchis suggérés par l’expression "survivance des plus aptes" ; c’est la mutation. La nature toujours généreuse et, comme on nous l’a dit, ayant horreur du vide, expérimente à tout moment au travers de toute mutation possible de la vie et du climat ; une mutation est un moment capital de changement à l’intérieur des espèces, lesquelles, lorsqu’elles sont victorieuses, explorent une forme antérieure pour aller au-delà de cette forme, dictant de la sorte quel sera le stade suivant de l’évolution : " Cette nouvelle forme vient du passé..." Fidèle à la sagesse éloquente de la Nature, la Résurgence Atavique de Spare envisage ce processus de façon créative :
"L’inspiration est une mutation mineure évoquée par la nostalgie passionnée de notre héritage." (La Logomachie de Zos)
Le geste que ceci évoque résume tout le culte de Spare : " Aller de l’avant en retournant vers l'origine ". L'intention d'AOS est d’utiliser les mutations par saut, facilitant ce dernier grâce à la sorcellerie pour le raffinement de la créativité et inversement, par l’utilisation de l’esthétique obsessive comme moyen d’obtenir connaissance et pouvoir, accélérant ainsi notre propre évolution.
" Permettez-nous de ne désirer aucun panthéon qui soit meilleur que le zoomorphique lieu où nous sommes : le mieux est de vénérer nos ancêtres animaux (jusqu’à ce que nous devenions complètements humains), et c’est alors que le moins atteignable et le moins connaissable nous découvrira la prochaine étape."(21) (La Logomachie de Zos)
Spare énonce dans le Livre du Plaisir, au chapitre ‘Note sur la différence entre l’Obsession Magique (Génie) et la Folie’ (22) que :
"L’obsession magique est cet état où l’esprit est illuminé par l’activité subconsciente évoquée volontairement par la formule, au moment choisi, etc., pour l’inspiration. C’est la condition du génie." Le Livre du Plaisir p.41
En vérité, en tant que créatures sensibles, nous sommes toujours créatifs et nous sommes tous de bien meilleurs artistes que nous ne le croyons. C’est une mauvaise disposition de notre croyance vis à vis du talent artistique qui crée la fiction en laquelle nous demeurons, le réseau illusoire qui nous ensorcelle :
"Tes désirs deviendront chair, tes rêves réalité, et aucune crainte ne les altèrera d’un cheveu" Anathème de Zos p.10
La manœuvre maîtresse de la sorcellerie de Spare implique que l'on harnache le Désir à la Volonté pour redessiner la Croyance que nous manifestons autour de nous ; devenant conscients de notre "rêve inhérent", projection constante du Kia, nous pouvons donner une expression plus authentique à l’esprit intrinsèque de notre créativité :
"La cause maîtresse du génie est la réalisation du ‘Je’ au moyen d’une émotion qui permette la fulminante assimilation de ce qui est perçu. Cette émotion est immorale dés lors qu’elle permet la libre association de la connaissance sans les accessoires de la croyance. Sa condition est, par conséquent, l’ignorance du ‘Je suis’ et du ‘Je ne suis pas’ avec la distraction comme credo. Son état le plus excellent est le ‘Ni Ceci - Ni Cela’, le libre ‘Je’ atmosphérique ". (Le Livre du Plaisir p.43)
Parlant du Je et de l’Autre, d’Ego et de Subconscient, de Ceci et de Cela, Spare contredit le fait que n’existe qu’un seul continuum unique de Conscience. Dans la dualité spatiale et temporelle qui reste notre perception habituelle, nous ne sommes jamais complètement ‘ici et maintenant’, mais dans le ‘alors’, le ‘c’est passé’ ou le ‘c’est encore’ ; par conséquent et ainsi que nous l’expérimentons, tout Être est un atavisme. Bien que l’Être soit sans passé ni avenir, bien qu’il soit éternellement présent, éternellement récurrent. Nos atavismes ne sont pas des mémoires - personnelles, ancestrales ou de tout autre type - à proprement parler. Mais ils opèrent au travers du médium de la mémoire qui s’étend grâce à la nostalgie dans un processus entrelacé : passé et futur résonnent l’un dans l’autre continuellement, se reflétant au travers du miroir double du ‘Je’ (antiomorphisme) (antiomorphe: composants égaux mais en ordre inverse, ex. la main gauche et la main droite). Spare écrit dans sa Logomachie que "La conjonction d’un ‘ priori’ et d’un ‘posteriori’ crée l’anoesis" et ce n’est donc qu’au travers du ‘Ni Ceci - Ni Cela’, le moment d’impossibilité (il n’existe pas de choses possibles) de l’esprit absent que nous pouvons embrasser la totalité du Kia :
"Revenir au point où cesse toute connaissance, où la loi parvient à sa propre spontanéité, où elle est liberté" (23) (Le Centre de la Vie p.8)
Dans L’Enfer Terrestre, Spare place la tente du vautour, totem du Kia, au centre de son ‘Synopsis de l’Enfer’, un mandala symbolique de l’existence. Ce ‘Je Mystique’, le point non-existant (existant négativement) dans le centre de l’Être, possède un nombre infini de reflets en sa circonférence géométrique; c’est son kénotron (kénotron : appareil électrique servant à modifier des courants alternés de haute tension, diode industriel) ou axe polaire autour duquel tourne la Grande Roue Annuelle de l’existence, l’atmosphère émotionnelle de notre Autreté. Entre ces deux extrémités de centre et circonférence scintille le moment infinitésimal de venir à être, que nous expérimentons comme étant le ‘Je’, le vif éclair serpentant vers la terre depuis l’Oeil du Vide. " Ce centre du ‘Je’ que l'on appelle conscience ignore complètement ses incarnations vivantes mais alterne et typifie leurs personnalités.", ainsi que le décrit Spare dans Le Centre de la Vie (p.19).
Dans un sens, ‘Zos’ implique l’entité manifestée - notre chair confinée dans le temps et l’identité que nous créons à chaque instant ; Zos étant la seule chose qui est, c’est aussi la seule chose qui puisse cesser d’être. Bien que par la seule vertu de son pouvoir de cessation sa continuité éternelle soit assurée, puisque la mort n’est pas une fin mais une posture ; le repos de la conscience sur le fil de rasoir du ‘Ni Ceci - Ni Cela’ sur ce même seuil qui voit la renaissance - un passage dans le cycle de venir à l’être : " Oh Zos ! Tu vivras sous des millions de formes et toutes choses concevables arriveront..." (Le Centre de la Vie p.8). Zos est par conséquent un nom donné à l’Adepte immortel de passage sur terre, comme Taliesin, Khidir, Merlin, Lao Tzu. Zos est celui qui traverse les Eons, trans-canalisant (incarnant) à tout moment au cours du pan-eon de l’Être, l’initiatique Esprit de la Magie que le sorcier cherche à incarner au moyen de l’acte infatigable de se souvenir de l’ipséité.
Mais en tant qu’êtres fragmentaires, démembrés, nous cherchons toujours à compléter notre unité. A ce moment, lorsque la perception s’étend pour circonscrire sa totalité, Zos - " le corps considéré comme totalité ", est identique au Kia : le sorcier parvient à la liberté comme incarnation vivante du Courant magique, il est libre - tissant la réalité depuis le rêve inhérent du Désir.
_________________
(17) Une allusion à ‘The Treasurehouse of Images’ (Le Trésor des Images) de J. F. C. Fuller (The Equinox Vol.1, Nº3, Mars 1910).[retour au texte]
(18) Le ‘Zod-Kia’ de "L’Enfer Terrestre" (Earth: Inferno) est une métathèse du Zodiaque – le ‘cercle des animaux’. C’est en cela que "les mains de la Mort sont le Zod-Kia" suggère l’assertion que "les atavismes sont la chair du Kia".[retour au texte]
(19) Spare paraphrase ici le Tao Teh King, Chapitre XLVII. L’inspiration du Tao traverse tous les livres de Spare et apparaît dés 1904 dans "L’Enfer Terrestre". Le Tao a considérablement influencé sa doctrine du Kia. [retour au texte]
(20) La symbologie animale a ses origines dans les plus anciens mystères totémiques, lorsque d’autres variétés que la forme humaine furent utilisées pour représenter des forces supra-humaines ou trans-humaines. Les formes divines du "Livre de la remontée à la lumière du jour" et d’autres textes dynastiques égyptiens similaires font état de cette connaissance, mais à un stade déjà décadent. Le recours délibéré aux types animaliers ou végétaux pour les masques utilisés afin de transmettre le pouvoir de l’Autre ou des Dieux pré-humains est implicite dans toute l’œuvre de Spare. Voir Books I et II du "Ancient Egypt" de Gerald Massey.[retour au texte]
(21) Crowley assurait que son but était d’enseigner à l’humanité le prochain pas évolutif’ qu’il désignait comme l’obtention de la "Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien" ou génie. Voir Magick p.158 [retour au texte]
(22) Probablement écrit pour répliquer à certaines critiques reçues lors de ses premières expositions, certaines étant allé très loin, suggérant que Spare était un arriéré voire même un dégénéré.[retour au texte]
(23) Commentaire de ce passage apparaissant en marge de l’exemplaire personnel que Crowley : " Magnifique ! "[retour au texte]
Traduit de "Zos-Kia : An Introductory Essay on the Art and Sorcery of Austin Osman Spare", © Gavin Semple, Ed. Fulgur, 1995 © traduction française par Jean-Luc Colnot 2002