Ayin, l'Oeil

 

 

(Nous avons écrit un texte à ce sujet en 2004 qui était plus complet et profond que celui du cours, tout en reprenant la plupart de ses éléments. C'est pourquoi nous le reproduisons ici, de préférence au texte original, même s'il ne suit pas l'architecture habituelle du cours concernant les lettres)

 

 

 

Avant de passer à l’étude de « l’œil du ‘Hashmal », nous croyons utile de reproduire ici nos travaux sur la kabbale de l’œil et de la lettre Ayin ע, légèrement modifiés pour la circonstance.

La valeur numérique de la lettre Ayin ע est de 70 ( nous renvoyons, pour le commentaire de cette valeur, à notre cours de kabbale chrétienne ). En plénitude la lettre Ayin vaut 130, ou 5 x 26, 26 étant la valeur numérique du nom יהוה.C’est aussi la valeur numérique du mont « Sinaï », lieu où Israel reçut le don de VOIR les VOIX. Selon le Rab Isaac Ginsburg, « La cabale commente ceci en affirmant que l'oeil possède cinq pouvoirs divins.(…) On enseigne souvent dans le hassidisme que cet oeil au singulier contient une référence occulte à "l'oeil toujours ouvert" de Kether, la supraconscience. »

Signalons que la valeur numérique du nom du Messie, IMANUEL, 197, équivaut à l’addition des valeurs des lettres Ayin ע et Zaïn ז en plénitude (130+67). Le nom de ces deux lettres signifie l’ «œil armé». Cet œil est armé car il n’est pas seulement un organe de vision, mais aussi, comme l’indique la racine עז ayin-zain, une « force », une « puissance », une « énergie » (1). C’est ce que confirmeront nos travaux sur le ‘Hashmal d’Ezechiel.

Il existe une parenté entre la lettre עין Ayin (70-10-700), la lettre זין Zain (7-10-700), קין Caïn (100-10-700) et tout particulièrement אין Ain (1-70-700), qui signifie "Rien". Ain désigne l'aperception et l'inintelligibilité divine confrontant nos images dans le rapport des Sephiroth à En Soph.

C'est qu'il existe deux sortes de cécité. La première correspond à l'aveuglement de l'ignorance. La seconde, celle d'en-haut, correspond à la Nuit de D°, Sa non-manifestation et son occultation (En-Sof Or) que Saint Jean de la Croix nomme "lumbre sombria", "Lumière Obscure". Nul ne la voit que ne la voyant pas. D'où la parenté en hébreu des mots "aveugle" et "éveil". C'est l'aperception du sujet par lui-même, diraient les védantins, comme l'oeil qui ne peut se voir lui-même, comme la langue qui ne peut se goûter elle-même ou les dents qui ne peuvent se mordre elles-mêmes. La Théologie orthodoxe y reconnaît la Lumière Incréée de D°, contrastant avec la Lumière créée de Sa manifestation. De cette Lumière Incréée la théologie approche-t-elle par la démarche apophatique et négative de l'Inconnaissance, initiale et fin de la connaissance. D'où la symbolisation positive de l'obscurité, de la nuit et de la cécité que l'on retrouve chez les mystiques. Ainsi Saint Jean de la Croix écrit-il au sujet de la source (« ayin » signifie également « source » en hébreu) qu'il connaît du tréfonds de la non-connaissance :

Son origine, je l'ignore, elle n'en a pas.

Mais je sais que tout être tire d'elle son origine

Quoique ce soit de nuit !


Je sais qu'il ne peut y avoir chose plus belle,

Que la terre et les cieux vont s'y abreuver,

Quoique ce soit de nuit !

 

Sa clarté n'est jamais obscurcie

Et je sais que toute lumière vient d'elle,

Quoique ce soit de nuit !


Le ruisseau qui sort de cette source

Est, je le sais, aussi vaste et puissant qu'elle,

Quoique ce soit de nuit !


Pupille noire de l'Oeil divin dont naissent les lumières émanées. Au chrétien, le soufi fait écho d'une même voix, parlant de "l'Obscurité Divine", al-'Ama, comme dans ce très beau texte métaphysique d'Abd Ak-Karim Al-Jili :

 

" L'Obscurité divine est le lieu primordial

où les soleils de la beauté se couchent.

C'est le Soi de Dieu-même (...).

Nous vous montrâmes un spectateur,

aveugle à son propre sujet ;

Dieu, exalté soit-Il ne Se compare pas !

Elle est la consternation des intelligences,

dans leur impuissance de saisir ce qui, pour elles, est obscurité.

Elle est le Soi divin, non par ce qu'elle comporte de ténèbres,

mais par ce qu'elle comporte de lumière, si l'on comprend bien (...).

" Par "Obscurité" divine on désigne la Réalité des réalités qui ne saurait être qualifiée de "divinité" ni de "créature". Il y a cependant une distinction à faire entre l'Obscurité divine et l'Unité, en ce sens que l'Unité affirme l'Essence dans l'Essence par exaltation (...) tandis que l'Obscurité divine est l'Essence sous le rapport de Sa réalité absolue, réalité dont on ne comprend rien, tant elle est sublime, ou infime : c'est la non-manifestation obscure de l'Essence, logiquement opposée à la manifestation suprême qu'est l'Unité... "(Al-Insan-Al-Kamil)


Non-manifestation obscure de l'Essence (soufi) ----> Déité (Eckhart) ----> En Sof Or (kabbale).


Manifestation suprême de l'Unité (soufi) ----> Dieu (Eckhart) ---> Kether (kabbale).


Qu'on lise le début de chacun des paragraphes du Kether-Malkuth de Salomon Ibn Gabirol, et c'est encore cette inconnaissance que l'on chante comme terrain de toute appréhension : "Qui comprendrait Tes mystères ?". . ."Qui pourrait énumérer Tes bienfaits ?". . . "Qui pourrait concevoir Ta merveille ?". . . "Qui pourrait connaître Tes prodiges ?" . . . C'est toujours de cette Nuit Obscure que naissent les lumières poétiques du kabbaliste andalou. Et dans les questions qu'il pose il apporte les réponses, puisque le "QUI" débutant ses stances, n'est autre que le MI divin.


En Israël, comme dans l'Islam, la figure de l'aveugle est proverbiale et archétypale car elle exprime cet au-delà du sensible et de l'intelligible. Dans la sagesse hébraïque, il arrive souvent que l'on soit aveugle par excès de lumière. Ainsi, les "saguí nahor" sont littéralement “aveugles de trop de lumière". Leur réputation de sagesse en Israël est légendaire.

De même, si la Bien-aimée du Chir ha-Chirim est noire, ce n'est pas d'être mauvaise, ignorante, dans l'épreuve. C'est encore par excès de lumière, puisqu'il est écrit (Cant. I:6): "Al-tiruni cheani che'har'horeth chechzafatni hachamech", "Ne me méprisez pas à cause de mon teint noir, c'est le soleil qui m'a brûlée".

Mais revenons à cet Ayin dont nous avons compris que "L'Oeil par lequel nous voyons Dieu est le même que celui par lequel Il nous voit "(Maître Eckhart).

Il est dit dans le Zohar (I:254a) :

"La Loi est semblable à la pupille qui est noire et qui est entourée de blanc. C'est de cet organe de vision qu'il est écrit : "Adonai ori", "Le Seigneur est ma lumière" (Ps. XXVII:1)"

Cette comparaison de la Loi avec la pupille de l'oeil vient de Proverbes VII:2 : "Garde ma Loi comme la prunelle de tes yeux". Pour la kabbale, la métaphore de l'oeil en général et de la pupille en particulier est fondamentale. Jacob/Israël est "la pupille du Faiseur" des mondes. Le peuple regarde par Lui et tente de le refléter.

"Ma Loi comme la prunelle de tes yeux". Torati caishon eynei'ha.

Ishon, la"prunelle" (אישׁון), inclue toute la thématique spéculative du fameux cercle Iyun pour lequel "l'obscure lumière" ou les "ténèbres débordantes" étaient l'origine de toute lumière. G. Scholem attribue à ce groupe, réuni autour du "Livre de la Contemplation" ou Sefer Iyun (עיון -ספר), le fascinant développement de la kabbale provençale qui, entre les XIIème et XIIIème siècles, va fermenter des images et symboles repris plus tard par les écoles de Gérone, de Castille et d'Aragon. L'influence précoce de cette école touchera jusqu'à l'oeuvre d'Ibn Gabirol, imprégnant ses théories et spéculations d'idées néoplatoniciennes et gnostiques. Dans la même lignée, Azriel de Gérone pourra écrire, au milieu du XIIIème siècle : " L'Un réunit toutes les forces comme la flamme unit toutes les couleurs, comme la lumière des yeux surgit de sa partie la plus obscure (la pupille) ". C'est un clair écho de la pensée du cercle Iyun et des Baalei ieda, les "possesseurs du sens" (ieda, "sens", est l'union de l'oeil, ayin ע, et de la main, יד).

Signalons qu'à cette époque, on considère que l'oeil ne se contente pas de recevoir des impressions mais qu'une lumière en sort. Nombre de manuscrits magiques de cette période font état de cette théorie selon laquelle une force sort des yeux, force à laquelle on attribue aussi bien le "mauvais oeil" que le "coup de foudre". Aristote raconte déjà que les femmes en règles se regardant dans un miroir laissent sur la surface de celui-ci des traces infimes et subtiles de leur sang, "au travers du pneuma qui s'échappe des yeux"(Am. VII:4). Ficin ne tient pas les "flèches d'amour" pour simples métaphores. Il les dit "pourvues de pointes pneumatiques invisibles capables de produire des ravages dans la personne atteinte". Platon affirme même que l'amour est une maladie oculaire (ophthalmia: Phèdre 255 cd) et Plutarque attribue à la vue une "force merveilleuse". La métaphysique de l'école Iyun reprend donc une idée fort répandue à l'époque pour en extrapoler des valeurs cosmogoniques et mystiques. Il est donc naturel, dans ce contexte, de parler de l'éblouissante lumière sortant de la pupille de l'Oeil divin. Mais déjà dans la Tora : "Libavtini ba'had me'eynayi'k " s'exclame le Bien Aimé (Cant. IV:9) : "Tu as ravi mon coeur d'un regard", passage qu'avec R. Mena (Schabbat VIII:4) nous pourrions traduire : "Tu as ravi mon coeur par l'Un de tes yeux". Séduction enracinée dans le métaphysique, causée par Lui, foudroyante. Nous verrons, en étudiant la nature du ‘Hashmal, que si les amoureux éprouvent parfois des niveaux de communication non ordinaire de nature télépathique, c’est que le type de lien établi s’élève jusqu'au niveau d'Atzilout, le niveau messianique de leur âme, y déclenchant le pouvoir du ‘Hashmal. C’est là un phénomène bien connu des méditants du Ma’aseh Merkabah.

La "contemplation" (עיון) dont le cercle Iyun tire son nom est liée à l'oeil, ayin (עין). Puisqu'il s'agit de contempler "oeil dans l'oeil" la réalité divine, commençons par explorer la "pupille", ishon. En sa profondeur sont l'"existant", iesh (ישׁ) et le "rien" ain (אין). Le "feu" esh (אשׁ) ainsi que l'"homme" ish (אישׁ). Le "changement", shinui (שׁנוי) de l'énergie apportée par le Aleph, ainsi que le dualisme ou les "deux" shnei (שׁני) qui "doivent être un en haut", comme l'expose le Zohar, disant que "les deux yeux seront un dans le monde supérieur", après que nous aurons découvert le quelque chose, iech, qui est dans l'oeil.

Puisque changement et année, mutation et temps, ont en hébreu la même racine, s'élever vers l'intemporel dépendra de la façon dont nous nous situons par rapport à lui. Les compagnons du Iyun employaient diverses méthodes pour explorer la Tora, fouiller dans leurs propres pupilles. Leurs manuscrits en mentionnent cinq : Tikun, Ma'amar, Tseruf, Miklal et 'Heshbon. Voyons comment opère la dernière méthode, celle du chiffrage. La "pupille", ishon vaut 1 + 10 + 300 + 6 + 50 = 367 = 16 = vav-iod יו. C'est-à-dire deux des lettres du Tetragramme, le macro et le microcosmique. Mais aussi, comme le rappelle un commentaire d'Alexandre Safran sur le Zohar, il s'agit de la forme au moyen de laquelle la "Lumière se manifeste tout d'abord en un "point" ou nequda (נקורה) et ensuite par une "ligne" ou qav (קו), se projetant, pour finir, en un cercle ou "igul" (עגול)" qui est comme l'oeil.

Le point, iod י et la ligne, vav ו.

La pupille vide laisse entrer le iod י et le projette, vav ו, vers l'iris. Cependant, pour que le cercle, igul (עגול) complète la transformation de la lumière en images, la "vague", gal (גל), doit permettre que se produise la "révélation", le guilui (גלוי) de l'"envers" ou de son "intérieur", gav (גו), qui se joue dans la partie obscure de l'oeil (עין). Tenant compte du fait que le mécanisme de la vue procède en inversant les images, la méthode du kabbaliste emploie également cette inversion, faisant en sorte que le négatif externe soit perçu positivement par nos cellules nerveuses. En hébreu, le verbe "retourner", hazara (הרזח) contient d'ailleurs le "trou" ou "orbite" de l'oeil. Et c'est pourquoi le Zohar nous dit (I:254a) : "La Loi est semblable à la pupille qui est noire et qui est entourée de blanc (...) Mais dans l'oeil de l'homme, la lumière règne au centre et l'obscurité autour du point central."

Protégeant la pupille de l'excès de lumière trouvons-nous shmura, la "paupière" (שׁמורה) dont nous dirons seulement qu'elle est faite du Nom, ha-chem, épithète du Créateur, et de la particule shar (שׁר) signifiant un "poème" ou un "chant". Par le "trait" ou la "marque", rochem (רשׁם) qu'Il a voulu "poser", sam (שׁם) comme racine d''"enseignement", hor (הור), nous apprenons que seul le "vigilant", chomer (שׁומר) peut voir les sons de Dieu. Portal, Champollion, Gesenius l'hébraïste, signalent que la paupière indique l'idée de "celebratio festi" et est en rapport avec les verbes observer, prendre soin, garder un mystère.

. . . Cependant, si nous souhaitons que le champ de vision soit complet et que la vague d'énergie lumineuse et festive que reçoivent les Baalei ieda du cercle Iyun se transforme en praxis, en actes, il est nécessaire de continuer à lire le proverbe, puisque celui-ci relie l'oeil et la main.

"Garde ma Loi comme la prunelle de tes yeux, lie-la sur tes doigts" (Proverbes VII:2-3)

 

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[1]Notons qu'en rédigeant ce texte, nous avions également traité en parallèle de la lettre zaïn et de Caïn, ce qui n'était pas un hasard. Voir ce que dit à ce sujet Aleister Crowley - certes plus symboliste que kabbaliste - dans le Liber 333, au sujet de la Nuit de Pan et de la racine "oz". Le lieu métaphysique qu'y occupe la lettre ayin - O - y est évocateur. Ajoutons qu'en hébreu moderne et argotique, zaïn traduit le mot anglais cock désignant le sexe masculin, le "bâton de Moïse" que Rabbi David Ben Zimra fait effectivement correspondre à la lettre zaïn. Zaïn initialise aussi le mot "zera", la semence, racine dont il y aurait certainement beaucoup à dire et qui est, dans le Nouveau Testament, nettement en rapport avec le Verbe (cf. Marc IV:14). Ne dit-on pas de Jésus qu'il fut un nazir ? Les lettres zaïn et ayin sont les seules dont l'atbash respecte la valeur ontologique puisque zaïn (7) est la septième lettre de l'alphabet en partant du début et qu'ayin (70) et la septième lettre de l'alphabet en partant de la fin.(retour au texte)