Cultivez vos passions...
par Hôte-Cerf
(réponse à un e-mail de Jaïs, en 2002)
C'est très main droite ça, cette volonté de contrôle, et
même de sur-contrôle, cette peur de laisser vivre les choses. Il y a une manière
d'être détaché qui consiste à refuser l'attachement et à le considérer comme une valeur non spirituelle. On travaille dur pour n'y pas
être sujet. On considère que l'attachement est mauvais mais du coup, on ne
voit pas que l'on s'attache au détachement.
Il y a une autre manière de trouver le détachement : dans le tréfonds de l'attachement. Autrement dit, tu cèdes à la passion, aux émotions, aux
sentiments ; tu les reconnais. Tu te laisses complètement couler dans l'en-deça du raisonnable, tu
laisses vivre, tu laisses le venin
couler en toi et là, tu découvres que tu es toujours debout, que l'Ange n'est jamais
parti justement parce que tu ne l'as pas retenu par des tricheries. "Qui veut sauver sa vie
la perdra" car il ne comprend pas ce processus et ne vit déjà plus
pleinement.
Rien ne peut Te perdre,
même la perte de Toi. Et quelle que soit la direction vers laquelle Tu voyages, c'est toujours à Toi que Tu
aboutis inévitablement. Il ne peut en être autrement.
Exemple de passion/sagesse : Une passion peut être si forte qu'elle peut conduire au détachement total. Je t'aime tellement que lorsque tu me quittes, je te laisse partir et te souhaite bonne chance. Et
je suis détaché de toi justement parce que je te suis
très attaché. Je renonce à toi pour toi. Je t'aime tellement et si passionnément
que je te veux libre, et
même libre de moi si je vois que c'est ce qu'il te faut. Et donc, je
touche une forme de détachement par le tréfonds de l'attachement.
L'homme vraiment libre dépasse certes l'"émotion", mais dans le style que
j'indique, il
en explore aussi tout le spectre, il s'y implique complètement.
Et surtout, à aucun moment il ne semble s'en protéger ou manipuler l'émotion pour se
sauvegarder et rester debout. Surtout pas ! Tout plomb devient or, c'est donc qu'il y a du plomb. Sans
plomb, il n'y aurait pas d'or [1].
Cela, c'est plutôt main gauche [2]. En tous cas cela
dépasse la vision hinayaniste du débutant, avec son souci de pureté et de
non-attachement qui l'empêche de vivre. Tu ne rejettes rien de ce qui arrive et donc, tu intègres
tout ce qui peut se présenter comme étant l'énergie
même du "Soi". Nous n'avons jamais été deux. Il n'y a jamais eu d'un coté l'humain et de l'autre le
"Soi".
Dans le premier cas, il y a une division intérieure, une "séparation du subtil de l'épais",
une division du sacré et du profane. Elle est nécessaire. Il arrive souvent qu'on l'absolutise car elle produit d'excellents résultats.
Mais ces résultats reposent néanmoins sur une tricherie, sur une histoire
qu'on se raconte sans arrêt. Cela pose tôt ou tard un problème d'authenticité. Et
même à l'heure d'aborder la folle sagesse, nous serons alors un faux fou... et donc un
imbécile. Ce qui n'a rien à voir avec la folle sagesse, laquelle implique, en
même temps que la confusion, la co-émergence réelle et palpable de l'Autre Rive. Elle
débouche nécessairement, si elle est authentique, sur un changement de niveau,
sur un déploiement. Une fausse folie n'est par contre que confusion débouchant
sur la confusion et répétant la confusion, ad nauseam. Elle ne mène nulle part et se
débrouille encore pour
prétendre déboucher sur un "Nulle Part" avec majuscules. Elle est
encore une histoire qu'on se raconte. Cependant, elle
est fausseté et culture de la fausseté de cette image fausse. Elle répète
sa névrose imbécile et tricheuse, passant son temps à s'auto-justifier et se
sauvegarder.
Dans le second cas, dans le style "main gauche" qui se présente selon moi après le premier, il y a une unification, une jonction. Il
n'y a plus cette dualité confusion/éveil, ego/être,
samsara/nirvana, humain/divin, relatif/absolu, démoniaque/spirituel, noir/blanc. Au contraire, un pont a été établi et tout s'est unifié sans que rien n'ait été écarté.
C'est une transparence réelle et non plus feinte, théâtrale et spectaculaire. Bref, on a réellement cessé de manipuler le réel en vue de fabriquer du spirituel.
Il n'y a plus aucune auto-justification.
Et la folle-sagesse, c'est ça : Ne plus fabriquer le spirituel. Il me semble que c'est aussi le style particulier d'une certaine
magie.
Tant qu'on s'en tient au premier niveau, on continue de manipuler le réel, de s'enfermer dans un modèle. Notre pratique, que nous disons émancipatrice, ne correspond en réalité qu'à un sur-conditionnement.
Elle n'a rien de naturel ni de spontané. On est prisonnier du spirituel alors que celui-ci avait pour objectif au départ de nous libérer, et
même de nous libérer du spirituel.
"Cultivez vos passions, c'est l'énergie de la sagesse"
" sans les cinq passions, il n'y aurait pas les cinq sagesses"
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NOTES
[1]
Un commentaire sur la kabbale du Cœur et la voie directe, connue sous le nom de SHBIL HA-ZAHAB
שביל-הזהב,
le Sentier doré :
" Dans l'expression SHBIL HA-ZAHAB, שביל-הזהב,
on trouve l'or, HA-ZAHAB, הזהב, mais aussi l'excrément, HA-ZEBEL,
הזבל.
Cette étrange trouvaille est riche de symbolique. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant confirment le rapport entre l'or et l'excrétion : " Ce qui serait ainsi, apparemment, le plus dénué de valeur en serait au contraire le plus chargé : les significations de l'or et de l'excrément se rejoignent en mainte tradition. Certains radiesthésistes prétendent
même que leurs vibrations sont équivalentes " (Dictionnaire des Symboles) "
" Le joyau secret de notre être a besoin du résidu, de l'excrétion ZEBEL,
זבל pour que la semence ז de l'or solaire puisse
naître dans notre cœur, LEB, בל.
IN STERCORE INVENITUR, soutiennent les alchimistes ; la pierre philosophale est dans l'excrément ! C'est pourquoi Jung écrit : " Car la matière qui contient le mystère divin est en tous lieux et jusque dans le corps humain. On la trouve
même dans les excréments les plus répugnants ".
L'expression de la divinité fermente d'ailleurs au rythme de nos morts successives, de nos pourrissements."
(Extrait de " Les trente-deux sentiers, petite introduction à la kabbale du
Cœur ", par Jean-Luc Colnot in LE GRIFFON n°7 (c)
CEH - 1995. [retour au texte]
[2] Je parle de folle sagesse, de main gauche et de tantra, mais je pourrais m'en tenir au simple bon sens, puisque que ce que j'écris-là n'est pas autre qu'une sagesse toute mahayaniste, dont ceux de la main gauche tireront par la suite toutes les conséquences:
" L'affirmation du désir dans le Chan est clairement établie par une autre histoire mettant en scène l'impératrice Wu et Shenxiu, ainsi que deux autres maîtres Chan, Huian et Zhishen, qui avaient, comme lui, hérité de la Loi du cinquième patriarche Hongren. Lorsque l'impératrice demande à ces trois maîtres s'ils ont encore des passions, Shenxiu et Huian répondent par la négative, mais Zhishen - que l'histoire a pour but de mettre en valeur - satisfait la nonagénaire passionnée en répondant qu'être vivant, c'est précisément avoir des passions. On pourrait interpréter cette réponse comme reflétant une simple évidence, celle de la vérité conventionnelle. Mais cette vérité conventionnelle est plutôt en l'occurrence du coté de Shenxiu et de Huian, qui, comme les bouddhistes du "Petit Véhicule", tiennent les passions pour négatives. Zhishen, lui, se réclame de la vérité ultime selon laquelle les passions sont source de vie. On retrouve-là la théorie mahayaniste de l'identité des passions et de l'éveil (...). Ce dialogue rappelle celui des Analectes de Confusius, où le maître demande à des disciples d'exprimer leur désir le plus cher. Alors que les autres disciples, cherchant à afficher leur sagesse, rivalisent de vœux pieux, Yen Xi s'attire l'approbation de Confusius lorsqu'il avoue qu'il aimerait simplement se baigner. De même, Zhishen, au lieu de chercher par une réponse avisée à plaire à l'impératrice, réagit de manière parfaitement spontanée." (Cf. Les sexualités bouddhiques par B. Faure).
Ce que ne contredit pas Vimalakirti : " Le bodhisattva ne doit pas trancher le lien de ses propres passions. Pourquoi ? Parce que s'il tranchait ces liens, l'inconvénient serait trop grave : il tomberait au rang des Arhat."
Et encore : " Ne pas détruire les passions qui sont du domaine de la transmigration, mais s'introduire dans le nirvana, voilà comment méditer".
La séparation du subtil de l'épais est donc une perspective hinayaniste et moraliste sur laquelle il ne faut pas rester figé, sous peine de ne plus progresser. Elle est complétée d'autres opérations qui en réajustent la position fausse, ou en tous cas relative. C'est ce que montre d'ailleurs le texte que j'ai écrit il y a quelques années de ça sur les trois niveaux. [retour au texte]