Contact de l'Esprit
par Jean-Luc Colnot
Dans ta dernière lettre, tu me parles des expériences de
communication directe que tu as eues lors de nos rencontres. Lorsque cela se produisait, je sentais l'instant exact où l'imprévisible te touchait. C'était comme si je pouvais prévoir l'imprévisible, sans jamais en altérer l'imprévisibilité. Il y avait même une sorte de jeu direct avec l'énergie spirituelle ainsi dégagée : vouloir sans vouloir ce qui ne peut être voulu ; provoquer sans provoquer ce qui ne peut être provoqué. Magie. Magie de Ce Qui Est n'étant pas.
Pourtant, tu me parles là de moments, d'instants privilégiés, alors que l'imprévu se manifeste à chaque instant ! (...)
Tu me dis également que tu commences à vivre ces expériences dans ta vie quotidienne, et même qu'il t'arrive d'en être le véhicule. Les énergies de l’autre rive s’accrochent à tes basques. Pourtant, tu ajoutes dans ta lettre que tu as peur d'en parler. Cela indique simplement que tu as tendance à l'objectiver, à transformer l'expérience en objet malgré le fait que ton mental te suggère que tu ne le devrais pas. Sois sincère et observe, au lieu de te censurer et de te juger. Le magicien reconnaît cette tendance manipulatrice parce qu’elle est là. Il ne se contente pas de dire : “ Non, pas ça ! C’est sacrilège que de récupérer ces instants de pure gratuité ! “ ; ça sert à rien de se jouer la comédie et de fermer les yeux, à la façon du spiritualiste errant.
Voilà donc ce qui se passe : Tu as tendance à considérer cette expérience comme un objet que tu ne veux pas perdre. Une fois que tu la tiens, tu te défends de rebasculer dans le pôle fini et relatif. Sans doute cela se produit-il parce que tu
ne veux pas considérer cette expérience comme un objet, peut-être parce que tu ne veux pas ne pas vouloir la perdre. Mais ce n'est là qu'une forme subtile de vouloir. Pas cette qualité de vouloir sans vouloir qui est le propre de l’Ange, mais plus prosaïquement : vouloir égotique. C'est l'Ego du singe cosmique. Tu le sais, tu le vois et ça te dérange. Du coup, tu te mets à te mentir et à te raconter des histoires.
J'essaie ici de t'expliquer une stratégie par laquelle je suis également passé, mais je ne sais pas si je m'explique bien. Là aussi, il faut
voir la subtilité du processus, voir sans rejeter ni plonger dans le bla-bla de celui qui voudrait à tout prix être parfaitement spirituel au regard de ces instants de grâce. Voir totalement, au-delà de vouloir et ne pas vouloir.La peur de récupérer est déjà une récupération.
Le mental est très menteur et il se base sur ce qui est vieux et figé. La peur de perdre l’expérience n'est pas basée sur ce qui est vécu mais sur ce qui est su. Je m'explique :
J'ai entendu dire que cette expérience est extrêmement volatile et que la vouloir, c'est la perdre. Alors, sur la base de ce savoir, je fabrique une stratégie qui consiste à vouloir ne pas la vouloir. Mais en procédant ainsi, je crée une croyance interne, un mécanisme de dissimulation qui utilise le spirituel contre le spirituel. Pourtant, je ne fais que continuer dans le régime du vouloir égotique et superficiel et je manipule inconsciemment l'extraordinaire capacité qu'a le mental de se diviser à l'infini pour se cacher.
Tu vois, les mystiques disent parfois que les magiciens sont des manipulateurs. Mais la réalité, c’est qu’ils manipulent tout autant, mais dans le sens inverse, qui est encore un vouloir et une manipulation.
(...) C'est un processus de mensonge envers soi-même extrêmement intelligent. Mais en me rendant compte de ce mensonge, alors je peux sauter au travers du piège et il ne reste plus que l'intelligence, l'énergie pure. Je ne m'en sers plus pour me protéger mais elle entre directement et sans retenue dans la magie de l'expérience et peut jouer avec elle en se mettant à son service. Il y a alors une entière liberté face à l'expérience. Plus aucun doute ni hésitation. Je peux me taire ou parler, peu importe ! Il n'y a plus volonté de vouloir ou volonté de ne pas vouloir. Ainsi le Vouloir Vrai.
Alors apparaît une intimité de l’Esprit plus profonde que celle que tu as expérimentée. Une possibilité de prévoir l'imprévisible se manifeste d'elle-même. Une possibilité de provoquer ce qui ne peut être provoqué se révèle. L'intelligence, utilisée auparavant pour capitaliser l'expérience et la maintenir est maintenant totalement libre de devenir magique. Elle devient alors un support de pouvoir. Au lieu de vouloir ne pas vouloir ce qu'elle ne veut pas vouloir... cette intelligence se développe sans s'attacher à quoi que ce soit, de sorte que l'on finit par découvrir la possibilité de provoquer sans provoquer ce qui ne peut être provoqué (maîtrise du Samadhi ?). Mais attention ! Provoquer ou ne pas provoquer ne m'intéressent nullement. Simplement, dans le contexte des rencontres informelles se manifeste un pouvoir d'invocation que tu as éprouvé et qui ne peut se révéler que par une intimité de plus en plus profonde avec l'expérience dont tu parles. Cela ne signifie pas non plus une récupération par le mental de l'expérience du
toucher magique.
(...) Nous cessons totalement de nous attacher à l'expérience spirituelle que nous vivons. Dans l'expérience elle-même, nous n'élaborons plus de plans mentaux souterrains afin de conserver le caractère sacré du moment. Les autres peuvent parfois vivre cela comme une profanation, parce que nous ne sommes plus précautionneux au regard de l’énergie sacrée ! Mais en vérité, c’est le respect ultime ! Nous ne suivons plus un patron de vie, même lorsque ce patron se réfère directement à l'expérience spirituelle que nous vivons. C'est une situation dans laquelle nous lâchons tout point de repère et toute référence à une conduite étudiée telle que se taire ou parler. C'est complètement fou ! Alors, on incarne vraiment Cela ; alors l'Esprit peut nous choisir pour se communiquer parce que nous ne sommes plus.
Initiation.
(...) Ce que tu as vécu et que tu continues peut-être à vivre est comme une grâce, un don qui t’est fait afin de susciter une certaine intimité avec ta nature profonde, qui est nature de toute chose (l’Ange gardien des magiciens ?). Il faut également que tu prennes bien conscience du fait que tout ce que je viens de dire n'a aucune utilité, à moins qu'on ne le voit de manière directe, au cœur même de l'expérience et au moment même où se produit le stratagème de l'ego infini (je ne veux pas donc je veux ; je veux donc je ne veux pas...).
Il peut être extrêmement dangereux de parler de pouvoir spirituel, ainsi que je l’ai fait plus haut. Mais il n'y a pas d'autre moyen pour me faire comprendr
e.
Par contre, il est certain que si ces possibilités existent bel et bien, elles ne se laissent jamais posséder par personne et elles se produisent sans que jamais personne ne les ait cherchées. On laisse simplement la qualité spacieuse de l'expérience prendre soin de ce qui se passe. Certes, nous nous rencontrons. Mais il n'y a pas d'école, pas d'élève, pas de maître, pas d'enseignement, pas de but. La tradition du Dragon n'est pas une Tradition. C'est juste une manière de dire qu'il n'est de voie que la voie de chacun et que chacun est un dragon, un mystère pour lui-même. La qualité spacieuse de Ce Qui Est prend soin de tout à merveille. C’est elle le maître, l’enseignement et l’école. Pas besoin d'en rajouter.
Extrait de L'Eveil Magique. Lettres d’instruction rédigées dans le cadre des activités du CEH in LE GRIFFON 12, octobre 1996, © copyright Centre d'Études Hiérosophiques & Jean-Luc Colnot.