Sophia et la Trinité

par Jacob BOHME

 

[...] Car on ne saurait dire de Dieu qu’il est proprement ceci ou cela, bon ou mauvais ; qu’il y ait des différences ou des distinctions en lui, puisque considéré en lui-même, il est sans nature, sans créature, sans affection, sans qualités. Il n’a aucune pente ni inclination à quoi que ce soit, car il n’y a rien avant lui, ni bien ni mal, vers quoi il puisse pencher.

Il est en lui-même l’immensité, l’espace incompréhensible et incommensurable qui n’a point de bornes ; il n’a aucune volonté ni désir qui le porte vers la nature et vers la créature, parce qu’il est, pour ainsi dire, le Rien éternel, où il ne se trouve aucun désir, aucun mouvement, aucune affection, ni quelque chose qui puisse pencher vers lui, ou s’écarter de lui.

Il est le seul Être. Il n’y a rien avant lui, ni après lui, à quoi il puisse se porter ni en quoi il puisse se former une volonté, ni de quoi il puisse lui naître un désir, ni en avoir un ; car il n’y a rien non plus qui puisse faire naître ou donner ce désir.

Il est le Rien et le Tout ; il est une seule et unique volonté en laquelle l’univers et toute la création sont renfermés. Tout est également éternel en lui, sans commencement ; et dans un poids, dans une mesure et dans un terme égal.

Il n’est ni lumière ni ténèbres ; ni amour, ni colère ; mais il est l’éternel Un . C’est pourquoi Moîse dit : «  Le Seigneur est un seul Dieu ». DEUT VI, 4.

C’est cette volonté inapprofondissable et incompréhensible de l’espace infini sans nature et sans créature, qui n’est qu’Une ; car il n’y a rien avant elle, ni après elle ; elle n’est qu’une en elle-même, qu’un rien, pour ainsi dire, et cependant tout.

Cette volonté s’appelle le seul Dieu, qui se concentre et se trouve Lui-même, en Lui-même, où il engendre Dieu de Dieu.

Bien entendu, la première une et seule Volonté qui n’a point de commencement et n’est ni bonne ni mauvaise engendre en elle-même le seul bien souverain et éternel, c’est-à-dire une volonté compréhensible qui est le Fils de la volonté une et inapprofondissablé, étant coéternel avec cette seule et une Volonté qui n’a pas de commencement.

Cette seconde Volonté coéternelle, Fils, est la sensibilité ou compréhensibilité de la première, une et incompréhensible volonté ; en elle, le Rien éternel se trouve en lui-même en quelque chose ; la seule, une et inapprofondissable Volonté procède de ce quelque chose d’éternel, trouvé en elle-même et s’introduit ensuite dans une contemplation éternelle d’elle-même.

C’est ainsi que : 1°/ la Volonté inapprofondissable s’appelle Père Eternel ; 2°/ la Volonté, concentrée, trouvée, engendrée par la première Volonté de l’immensité inapprofondissable s’appelle et est son Fils unique engendré, car il est l’Ens de l’Abîme où l’Abîme se construit un fond, une base ; 3°/ ce qui procède de la Volonté inapprofondissable, Père, par le Fils unique ou l’Essence divine (Ens), s’appelle et est l’Esprit ; car il fait émaner de lui l’essence divine, concentrée en formant un mouvement, une vie de la volonté éternelle et première, une vie du Père et du Fils ; 4°/ ce qui est concentré fait le comble du désir et la plénitude de la joie et de la perfection du Rien éternel, c’est-à-dire ce qu’il a trouvé en lui, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit.

Et ce qui se voit et se développe dans l’éternité est appelé et est la contemplation ou la Sagesse éternelle divine ( Sophia ).

[...] La Volonté éternelle et inapprofondissablé, le Père et le commencement de tout être, engendre en soi-même, pour avoir un siège de compréhensibilité ; c’est-à-dire elle possède ce siège et ce siège est le commencement de tous les êtres.

Il possède à son tour la Volonté éternelle qui n’est pas à approfondir ; laquelle est le Père du commencement où se trouve un fond de compréhensibilité.

C’est ainsi que le Père et le Fils ( formant un siège avec une propre existence ) sont un seul Dieu d’une seule et même Volonté, qui se trouve en lui-même, dans le siège du fond concentré et compréhensible, et qui possède cette concentration ; où, en procédant, il est appelé et est le Saint-Esprit.

La seule volonté incompréhensible de l’immensité se distingue et se développe ainsi en elle-même, par la première et éternelle concentration, qui n’a point de commencement, en trois différents effets ; mais reste cependant en elle une seule et même volonté.

La première volonté qui s’appelle et est le Père, engendre en lui le Fils, qui est le siège où la divinité se trouve.

Ce siège de la divinité, le Fils du Père, produit en lui la compréhensibilité, et celle-ci fait la puissance de la Sagesse divine. Toutes les puissances et vertus de la Sagesse divine prennent donc leur origine et leur principe du Fils et en le Fils ; ces puissances ne sont cependant en lui qu’une seule puissance universelle, qui est, en elle-même, la sensible et compréhensible Divinité, en une seule et même volonté et essence, sans aucune division, sans aucune séparation, sans aucune dissolution.

[...]La quatrième progression (1) ou opération se fait, dans la puissance exhalée ou émanée, qui est la contemplation ou la Sagesse divine ; en elle l’esprit de Dieu - qui prend son origine de la puissance éternelle de l’éternelle volonté - semble jouer, pour ainsi dire, avec les puissances émanées, lesquelles sont une seule puissance, en lui-même. Il s’introduit par celles-ci dans différentes formes suivant la science ou le désir divin, tout comme s’il voulait former une image, une ressemblance de la puissance divine génératrice et l’introduire dans une volonté ou dans une vie particulière ou individuelle, telle une immodélation de la seule Sainte Trinité.

C’est cette image ou cette ressemblance représentée ou immodelée, qui fait la joie ou le délice de la contemplation de la Sagesse divine.

Il ne faut cependant pas s’imaginer que cette immodélation soit une image perceptible, sensible et mesurable, telle la créature, qui peut être décrite et définie , mais c’est, pour ainsi dire, un jeu de l’imagination divine, c’est le principe de la Magie dans laquelle la création a pris son commencement.

Dans cette concentration ou immodélation magique, qui se forme dans la Sagesse divine, on peut concevoir la vraie image de Dieu [...].

[...] Cet éternel Un pourrait, d’une certaine manière, être ébauché par la figure du chiffre 1 dans un triangle ; il n’est cependant aucune figure, ni aucun être mesurable ou divisible ; mais cet Un est ébauché ainsi, afin que l’intelligence y puisse voir plus de jour et mieux y réfléchir.

Cette divine concentration n’est ni grande ni petite ; elle n’a nulle part ni commencement ni fin, excepté là où la science, où le désir divin s’introduit dans une essence de la contemplation et de la Sagesse par la force attractive, là où il s’introduit dans la création. Par contre, en elle-même, cette concentration ou immodélation est infinie, et la figuration en est indéfinissable.

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(1) Il convient toutefois de ne pas confondre cette quatrième opération avec une quatrième hypostase, ainsi que l’on fait certains (JLC).

(2) Extrait de Jacob BOHME, De l’Election de la Grâce, 1623 éditions Sébastiani, 1976