LE DÉSERT ET LA FORTERESSE
Il y a deux Ténèbres : les Ténèbres du Plein et les Ténèbres du Vide. La
Naissance vient du Chaos ou des Ténèbres du Plein. La Mort est la rencontre
avec le Néant ou les Ténèbres du Vide. Le rapport du Chaos au Néant est
analogue au rapport du Tout au Rien.
Quand le Rien regarde le Tout, le Rien a de l'humour. Quand le Tout regarde le
Rien, le Tout a le sentiment de l'absurde. On peut dire la même chose du Vide
et du Plein. De même, du point de vue de la Mort il y a de l'humour dans la
Naissance alors que du point de vue de la Naissance il y a de l'absurde dans la
Mort.
Si l'absurde est coïncidence avec le Chaos, l'humour est distance d'avec le Néant.
Pour que l'humour néantise, il lui faut se dégager du Néant et ne se
confondre pas avec lui. Quand le Néant regarde le Chaos, c'est par l'humour
qu'il s'en distancie ; mais si le Néant dépasse l'humour pour coïncider avec
le Chaos, il engendre l'amour.
Du côté du Chaos, il y a les valeurs de la présence et de la coïncidence. Du
côté du Néant, il y a les valeurs de la distance et des rapports. Les valeurs
du Chaos sont celles de la Naissance, de l'Enfance, de l'Etre et de la
Tradition. Les valeurs du Néant sont celles de la Mort, de la Conscience, du
Langage et de la Révolution. (On ne peut comprendre le vide que si on est Révolutionnaire
(1), sinon on le constate, on ne le vit pas.)
Prenons un exemple pour illustrer cette dialectique du Chaos et du Néant : Le
Désert des Tartares de Buzzati. Le désert c'est le néant. La forteresse où
la garnison attend désespérément quelque chose qui viendra du désert, c'est
le chaos. Il y a d'un côté le trop-vide du désert et le trop-plein de la
forteresse. Pour les hommes de la garnison, vivre dans cette forteresse, c'est
se sentir cloîtrés à l'intérieur de l'univers du Même en face de quoi le désert
apparaît comme l'univers de l'Autre. Il y a dans la forteresse une attente désespérée
de l'Autre. Derrière l'horizon du désert il y a les barbares, les étrangers,
les autres. Ils sont attendus d'un jour à l'autre, jour après jour, indéfiniment.
L'attente, à force de s'intensifier, s'exaspère. Un jour, des chevaux s'échappent
et un soldat a pour mission de les rattraper dans le désert. Quand il regagne
la forteresse avec les chevaux, la sentinelle lui demande le mot de passe.
L'autre lui répond : ³Mais enfin! Tu sais bien que je suis sorti pour ramener
les chevaux³. - Le mot de passe! Et l'autre de s'écrier : ³Mais enfin, tu me
connais!³. A la troisième injonction, la sentinelle tire sur son ami et le
tue. La forteresse avait enfin trouvé quelqu'un pour jouer le rôle de l'Autre
et se désaliéner en face du désert..
Nous aussi, nous sommes à la fois du côté du Vide et du côté du Plein, du côté
du Chaos et du côté du Néant, du côté de la forteresse et du côté du désert.
(l) Révolutionnaire au sens global du mot, c'est-à-dire au sens de la
solidarité astrologique des hommes et du Monde.
© Jean Carteret
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