L'ENNUI


Il y a l'ennui. Il peut être banal, occasionnel - je dirais que c'est un ennui horizontal. Mais il y a l'Ennui avec un E majuscule. Je le désignerais par Ennui vertical. On ne peut pas guérir l'ennui. On peut seulement le tromper. On le trompe, mais il est toujours là. Le tromper, c'est un mensonge - mais ce mensonge n'est qu'une apparence, un masque. L'ennui est une présence négative, inévitable, sous-jacente à tout ce qui existe, à tout ce qui est, à tout ce qui n'est pas. Le non-être, - co-étant de l'être -, peut s'intéresser au non-être, et éventuellement, dialectiquement, à l'être. Il ignore l'ennui. L'ennui nous guette, nous menace. Dans la création, la manifestation, - celle des galaxies possibles et impossibles -, seul l'homme est sujet à l'ennui. Les dieux et les démons ne sont pas sensibles à l'ennui. La nature ignore l'ennui. L'ennui est plus que tout et moins que rien. Il a des milliards de visages. Il est occasionnel, circonstanciel, ou permanent. Il est plus que l'éternité et l'infini. Plus que la mort, plus que l'enfer où il se passe toujours quelque chose. Plus que le mal, évidemment. Pour tromper l'ennui, sans pouvoir le faire disparaître, on peut faire le mal. Ainsi ces bandes de jeunes, dans notre société actuelle, vont gratuitement casser, démolir, détruire, tuer, torturer - tout ça, parce qu'ils essaient de tromper l'ennui qui les habite individuellement. Mais ils se mettent ensemble, additionnent leur ennui respectif pour le masquer par un faux collectif. L'ennui est plus que la démesure. La démesure lui est étrangère, mais il peut s'en servir. Dans la banalité de l'existence, on peut se mettre à boire, à se droguer pour tromper l'ennui. Je l'ai dit : l'ennui a des milliards de visages. Il peut être occasionnel ou permanent - ainsi, il y a des gens dont toute l'existence est un masque de l'ennui. Banalement, le sérieux est un des masques de l'ennui, mais pas le grave - qui est habité. L'ennui est plus que le vide qui s'intéresse au vide, et éventuellement, dialectiquement, au plein. La sécurité peut être aussi un masque de l'ennui, - comme le confort -, mais pas comme le bien-être, qui est habité. L'ennui est déserté par la vie, par l'amour, par l'esprit. L'ennui constate la différence, les différences entre toutes les choses. Mais ça n'a aucune importance, aucune valeur. Il est sans aucun intérêt. Il ressemble à tout ce qui considère, - comme la sagesse -, que tout ce qui existe est illusion. Mais il est le négatif de cet état transcendant. L'ennui est la négativité stérile de la négativité, - celle-ci pouvant être dialectique de la positivité. L'ennui, c'est l'absence suprême qui se masque dans la présence de la négativité stérile de la négativité. Le simple en esprit n'est jamais menacé par l'ennui : il est présence pure et simple de tout et de rien. - Voilà pourquoi on le respecte généralement. Peut-être que le bouffon du roi est comme lui : Il est près du roi en permanence pour aider le roi à tromper son propre ennui. L'ennui peut conduire au suicide - comme pour le faire disparaître. Mais c'est une apparence : peut-être que l'ennui traverse le mourir et la mort même. Evidemment, l'ennui est plus fort que le désespoir et la désespérance. L'ennui n'est pas l'anxiété ni l'angoisse - qui sont habités. Mais l'ennui peut être d'une courte ou de longue durée - pas forcément permanent. Mais c'est toujours la même chose : on essaie de le tromper. Banalement, la nuit, - plus sensible à l'ennui que le jour -, on va chercher à distraire son ennui dans les boîtes de nuit, - où on s'ennuie différemment. Certaines inventions sont la conséquence de l'ennui : on essaie d'ajouter à tout ce qui existe et qui n'a pas d'intérêt, quelque chose qu'on tire de soi-même, et qui pourrait - au conditionnel - avoir de l'intérêt. La découverte est le contraire de l'invention : elle pénètre en profondeur le visible ou l'invisible ; elle est, - selon -, vie, esprit, amour, révélation ou illumination.

On peut s'ennuyer avec quelqu'un et ne pas s'ennuyer avec d'autres. Mais le temps paraît long. Pour tromper l'ennui, on peut fumer, lire des romans policiers ou des romans ordinaires : c'est lire pour passer le temps. Passer le temps : - voilà qui est important pour l'ennui. On peut autant écrire que lire. L'ennui, c'est l'inutile qui ignore l'utile. Faire un travail ou un métier pour lequel on n'est pas fait, c'est conditionner l'ennui - et d'ailleurs, toute personne qui fait un métier pour lequel elle n'est pas faite, secrète un poison qui va agir sur certains, et même sur toute l'humanité. Y a-t-il un moyen, - entre autres -, ou seulement celui-là, de lutter efficacement contre l'ennui : je pense que c'est la prière, - même si on ne croit pas. C'est la forme et pas le fond. Il y a dans la prière qui est poussière du Verbe, une telle immanence d'humilité, qu'elle est capable de miracle. Mais prier qui, pour quoi ? Ni l'un ni l'autre : prier l'absurde, se mettre dans l'absurde, devenir absurde. Et l'ennui a des rapports avec l'absurde, pas avec l'humour. L'absurde est à l'humour ce que la naissance est à la mort, ce que l'origine a avec le terme.

L'ennui n'a pas d'origine, mais il n'a pas de fin. Et cette situation, - drôlement -, devient dialectique. Puisqu'il n'a pas de fin, sûrement, il a peut-être une origine, un absurde. La prière peut avoir l'humilité d'une formule traditionnelle, répétitive, mais elle peut être aussi une improvisation, une invention, - n'importe quoi : mais il faut ajouter que si une seule prière peut suffire pour lutter contre l'ennui, il y a dans le fait de prier quotidiennement, - toujours l'absurde dans l'absurde -, une ascèse capable de lutter efficacement contre l'ennui, de l'user, - ou de créer le miracle d'une nouvelle Naissance. Il ne faut pas oublier que l'homme, - selon la Genèse -, c'est la poussière de la Terre. Comme la prière est poussière du Verbe, ces deux poussières peuvent inter-agir et conduire à une transformation, - comme si l'homme, sujet à l'ennui, était le même, et la prière était l'autre : dans la rencontre du même et de l'autre, il y a la possibilité de Noces d'amour et de transmutation, où l'autre devient le même et où le même devient l'autre - inversion d'inversion qui est positivité virtuelle : la mort de la mort, c'est la vie.

© Jean Carteret
[ carnet 24, pages 14 à 26 ]