LA BÊTE ET LE DRAGON


La compassion est l'état d'un collectif de passion - un état de passion avec tous : c'est le contraire de l'amour, incapable de passion comme de réaction - celle de la haine, par exemple. La compassion est présente dans l'état de la Bête du Tarot qui est conjointe au Dragon, lui, toute lumière négative, lumière négative absolue - sans clarté : cet état du Dragon est celui de ceux qui sont en état complet de détachement sans amour. Mais cet état va avec la Bête qui est - entre autres - compassion, amour négatif ou négation de l'amour, alors que le Dragon est détachement total. Le Dragon a le pouvoir, tous les pouvoirs, mais c'est le pouvoir négatif ou la négation du pouvoir - puisqu'il est réaction, et non action. Il est toute action négative Il est l'essence du mal partout et toujours - mais pas du mal qui existe : le mal est, mais il n'existe pas. Seul le bien est et existe - donc le bien n'est pas le contraire absolu du mal ; le mal est le contraire relatif du bien ; le mal n'existe pas : il est. Le bien est et existe, lui. Le Dragon - comme je le disais - est l'essence du mal partout et toujours, mais il n'est pas l'essence de l'existence, ni de la réalité, ni de l'incarnation : il est désincarné - il est ainsi la mort, et non le mourir.

Par réaction, il est le Néant. La Bête - par passion - est le Chaos. Tout Dragon est toujours et partout, mais il existe seulement un certain temps - un temps limité. Donc, s'il existe, il est mortel : on peut donc tuer le Dragon, ce qui est le cas des héros, des Dieux, ou de l'homme qui a tous les pouvoirs - s'il en est capable. L'homme est capable de tous les possibles et de tous les impossibles : il peut donc tuer le Dragon - gardien du meilleur : le Verbe, avec le visage du pire : celui du Principe négatif, de la laideur

Je l'ai dit : le Dragon ne fait pas peur, il fait horreur - il est horrible. Il peut être la torture, mais il n'est pas un torturant. Je l'ai dit : il peut être le sadisme absolu. Il n'est pas - le moins du monde - sadique ni masochiste. Le Bête peut être le masochisme absolu, sans être - le moins du monde - masochiste. Le Dragon fascine la Bête, et la Bête est fascinée par le Dragon. Elle est liée à lui, mais pas reliée. Elle ne l'aime pas : elle le préfère jusqu'à la démesure de l'affection. La Bête est accouplement surnaturel, démesuré, mais jamais couple. Non seulement elle ignore l'amour dont elle est le lieu négatif, la négation de l'amour par la passion même amoureuse mais jamais amour, mais elle ignore aussi la haine. Le Dragon connaît, lui, la haine. Il est distance avec tout, sauf coïncidence avec la Bête. La Bête est coïncidence avec tout - ou plutôt avec n'importe quoi, avec n'importe qui, n'importe quand, n'importe comment. Elle est liée au Dragon, coïncidence avec le Dragon, par passion. Elle est l'être et la conscience aliénée. Le Dragon est l'être et la conscience aliénante. La Bête est enchaînée éventuellement - même au Dragon. Le Dragon n'est pas seulement coupure : il est uniquement rupture, rupture avec tous et avec tout ; rupture aussi avec le rien, le Néant - où il est cependant. Le Dragon, c'est l'enfer - comme le Néant. Il crée l'angoisse. Il est l'angoisse - mais il n'est jamais angoissé. La Bête, c'est tous ceux qui sont en enfer, et angoissés. L'Arcane XXI du Tarot, c'est le corps glorieux, et la Terre promise est enfin atteinte. Il est le paradis - perdu mais retrouvé - et cette fois construit, chef-d'¦uvre de l'être global, noces du Je et du Nous transcendantal. Avant et traditionnellement, le paradis était seulement. Maintenant, à la fin des temps, il existe définitivement dans l'éternité et l'infini, permanence de l'éternel présent qui couvre avant-hier, hier, aujourd'hui, demain, après-demain, en deçà d'avant-hier de façon illimitée, et au-delà d'après-demain et toujours de façon illimitée. Le Paradis qui était seulement, était un paradis qu'on avait à sa disposition. On l'a perdu parce qu'on l'avait : on ne peut perdre que ce qu'on a ; on ne peut pas perdre ce qu'on est, mais on peut le trahir, par réaction - comme le Dragon -, par passion - comme la Bête.

Mais la Bête est trahison aliénée et aliénante de l'être et de la conscience : donc l'être global est impossible pour elle, à cause de sa passion. Le Dragon est trahison de l'être et de la conscience, mais il est incapable de l'être global de l'Arcane XXI par sa réaction. Le Dragon est, mais il n'existe pas : donc il n'est mortel que s'il existe un certain temps - mais il est l'éternité négative, ou bien il disparaît. C'est ce qui lui arrive certainement.

[ carnet 26, pages 59 à 67 ]