L'AMITIE




Je voudrais établir une confrontation entre l'amour et l'amitié. Autre chose qu'une confrontation : une distinction. Dans la véritable amitié, il n'y a ni confrontation, ni comparaison : il y a participation. Je ne parle pas évidemment des amis qu'on a habituellement, banalement. Je parle de l'excellence qu'est cette amitié. Bien sûr, dans la société où nous existons, où nous vivons, les hommes, de cette excellence de l'amitié, en sont plus capables que les femmes. Les femmes ont peu ou pas d'ami, e, s : si elles ont des amis, ce sont des hommes. Cette excellence de l'amitié n'est pas une homosexualité latente. Elle est le vent, le vent sans tempête. Elle n'est pas le feu - comme l'amour. Elle est l'air, l'air qu'on respire. Elle est respiration plus qu'incarnation. Elle est aisance et universelle. L'amitié n'est pas inférieure à l'amour. Elle est partout et toujours, mais elle met l'accent sur partout, tandis que l'amour - qui est aussi partout et toujours - met l'accent sur toujours. Dans l'excellence de l'amitié, il n'y a ni supérieur ni inférieur. Dans l'amour non plus. Mais l'amitié est étendue, et durée - éventuellement. Elle n'a pas à dépasser la notion de nation : elle ne passe pas d'abord par le stade de nation pour devenir internationale - elle est internationale d'emblée. Elle est d'abord rencontre - mais rencontre tout de suite immanente. Ensuite, on peut se donner des rendez-vous. Elle est rencontre exceptionnelle. La rencontre amoureuse est miraculeuse. Dans l'excellence de l'amitié, il y a plus que respect : il y a estime, l'estime. Cette amitié respecte la vie privée et ses fantasmes. Elle trouve son intimité dans l'extérieur qui la comble. Je serais tenté de dire de cette amitié qu'elle est publique - mais elle trouve aussi son intimité dans des chambres, dans des endroits retirés, mais il y a toujours de l'air. Elle est à la fois présence, rapport, relation et contact - l'amour aussi, mais il met l'accent sur la présence, même si cette présence s'exerce dans la distance. L'excellence de l'amitié est communication essentielle - plus que contagion comme l'est l'amour

L'amitié connaît le mourir et la mort - mais elle met le mourir et la mort entre parenthèses. L'amitié règne comme un souverain libéral. L'amitié, c'est la circulation - et pas l'infini. L'amitié est la verticale devenue horizontale à l'infini. L'amitié est capable de plusieurs - et pas seulement d'un seul : c'est pourquoi je dis qu'elle est publique. On a vraiment des amis dans plusieurs coins du globe terrestre. Il y a des aventuriers capables de cette amitié : ils peuvent vous recommander - éventuellement - à un de leurs amis. Vous serez bien reçu, au nom de l'amitié.

L'amitié n'a aucun rapport avec la société, pas même avec le peuple - qui suppose l'amour. Elle est être non-être. Elle ne suppose aucun luxe, bien qu'elle-même soit luxe - mais luxe simple de la hauteur qui sait être surface. Elle est subtile, elle est parfum plus qu'odeur - on peut mourir en odeur de sainteté, mais la sainteté est de l'amour, pas de l'amitié. L'amitié n'est ni action [ni réaction], elle est mission et transmission. Certains journalistes sont capables de cette amitié.

On se parle d'un ton mesuré. On découvre ensemble : la créativité est mise en jeu. On s'écrit, ou on ne s'écrit pas - à la différence de l'amour, qui écrit quand l'objet aimé est loin, capable d'écrire tous les jours. Mais il y a parfois - dans cette amitié-là - une correspondance suivie qui peut être l'occasion d'une ¦uvre publiée. L'amitié, c'est l'essence d'une existence - et pas l'existence d'une essence : elle est trop subtile pour ça. L'amitié se rencontre entre humains, surtout entre hommes, avec parfois la présence d'une ou d'un petit nombre de femmes - pas entre femmes, je l'ai dit : parce que la femme est victime, jusqu'à présent, de la société, fortement. Mais la femme n'est pas - ou est moins - victime du public qu'elle enchante par sa beauté, par son charme, par sa façon de s'habiller.

Il n'y a pas d'amitié entre l'humain et la nature : là où il peut y avoir amour, bien que l'ami se fasse un plaisir de vous faire connaître sa maison, son jardin, son parc, sa propriété, ou le pays qu'il habite ; mais tout cet environnement n'est pas de l'avoir, même si l'ami en est le propriétaire : c'est de l'avoir transmuté en être.

On a rarement de l'amitié pour un animal : on a de l'affection - même immense. C'est un compagnon au nom de l'amour.

L'amitié est faite d'instants qui s'écoulent - même pendant des heures. On le comprend, l'amitié est grave, elle n'est pas sérieuse : celui qui s'ennuie cherche des miettes, - plus -, des caricatures, des apparences de cette amitié-là, dans la rencontre qu'il fait avec quelqu'un qui s'obstine à rester étranger - mieux : indifférent à son égard -, et cette amitié-là, c'est - quelque part - cette gratuité du regard de l'aveugle.

© Jean Carteret

[ carnet 24, pages 27 à 35 ]