Pisser, c¹est écrire. Chier, c¹est parler. Ne dit-on pas : ³Tu me fais chier, tu m¹emmerdes³, et non pas : ³Tu me fais pisser³, ou ³Je te fais pisser³ ? On parle même de pisser de la copie, pour écrire un texte, un article. On dira toutefois : ³Je te pisse au cul³, comme si il s¹agissait d¹écrire des paroles, - en mettant l¹accent sur [la] parole, sur le but et non sur le moyen. Pisser, c¹est un phénomène de secondarité, et non de primarité comme chier. Dans la société, on peut facilement dire : ³Je vais faire pipi : où peut-on faire pipi ?³ L¹urine, par rapport à la merde, c¹est le vin par rapport au pain dans la communion. On gagne son pain à la sueur de son front, et non pas son vin : le vin c¹est pour boire, et le pourboire est un phénomène social. On trouve plus facilement quelqu¹un pour vous offrir un verre - plutôt qu¹un morceau de pain qu¹on réserve - dédaigneusement - au pauvre qui révèle par là sa primarité, étant frustré de sa secondarité sociale Ce n¹est qu¹un humain. Ecrire est une primarité, même si elle est sociale. Par rapport à la parole, rédiger est une secondarité. Il y a un écrivain public réservé aux humains incapables d¹écrire, mais il y a un rédacteur en chef. Rédiger, c¹est faire émerger la vérité et l¹ordre. La parole est juste et pas forcément vraie. Avec les gestes et l¹intonation, elle est une ordonnance et pas de l¹ordre. Elle est globale, alors que l¹écriture est locale. La rédaction est globale ; elle n¹est pas forcément juste, mais elle prétend à la vérité et à la justice. La parole est légitime et pas forcément légale. L¹écriture peut être légale et pas forcément légitime. La rédaction suppose une hiérarchie que ne suppose pas l¹écriture. La parole ne suppose de hiérarchie que si elle est au degré social. Il y a la parole d¹honneur, donner sa parole. L¹écriture, pour être valable socialement, suppose un contrat. La parole est un contrat tacite.



[ carnet 39, pages 37 à 38 ]