Tout le monde connaît l'utilité d'être utile. Personne ne
connaît l'utilité d'être inutile. Il y a donc un inutile, avec la négativité
de l'inutile, mais avec aussi la positivité de l'inutile. La manifestation et
la création sont les lieux de l'utile. Mais il y a - donc en dehors de l'inutile
qui habite la manifestation et la création - un inutile dont le domaine précède
et suit la manifestation et la création. L'être domine le non-être dans la
manifestation et la création ; mais le non-être domine dans ce qui les précède
et dans ce qui les suit. Il y a donc un positif et un négatif du néant. Le néant
à l'origine est dépassable ; mais au terme, il est indépassable, et il peut
très bien s'unir à la manifestation et à la création : c'est ce qui rend
possible la mission qui n'est ni vision ni action : c'est le domaine du
boddhisatva, du transitif. Mais il y a le domaine de l'intransitif dont l'analogue
est la mystique, le silence, le non-langage, la non-forme, la poésie pouvant être
intransitive, dont l'exemple mineur est Mallarmé.
L'histoire qui habite la manifestation et la création est donc dépassable par
la non-histoire. La tradition et la révolution, qui sont l'origine et le terme
de l'histoire, sont donc dépassables. Et comme la manifestation et la création
sont donc du domaine du Verbe et de la dialectique, il y a une non-dialectique
et un non-Verbe qui habitent l'inutile, le non-être, le néant.
(Le relatif et l'absolu étant dialectiques, il y a donc un en-deçà et un
au-delà de l'absolu. Ils sont du domaine du sans-nom. Mais, étant donné qu'il
n'y a pas seulement succession mais procession et simultanéité, cet inutile
sans-nom habite aussi la manifestation et la création. On trouve un témoignage
de ce sans-nom dans la poésie et la mystique de l'Orient. Mais l'Orient étant
aussi dans l'histoire, le sans-nom de la tradition de l'Orient est encore -
malgré sa présence - un en-deçà du sans-nom. Ce sans-nom est sacré.
Mais dans l'au-delà du sans-nom, de l'inutile, il n'y a plus de sacré. Bien qu'on puisse dire que
l'essentiel de l'Orient n'est pas sacré. Il n'y a
pas un seul dieu dans l'Olympe de l'Orient, bien qu'on puisse parler de
Brahma qui est à l'origine.)
Un exemple essentiel de l'inutile est la tour de Babel - mais de l'inutile
dans son parcours et dans l'histoire.
Il y a une angoisse dans la manifestation, qui est celle du naître, de l'exister,
et du mourir ; une angoisse dans la création, qui est celle de la mort ; et une
angoisse du Néant dans son au-delà, qui est l'angoisse mystique. La relation
entre le Verbe et le sans-nom est celle du Je transcendantal. Mais le Je
transcendantal suppose le passage par l'existence qui est du domaine de la
manifestation, et sa caricature dans la société est l'anarchie et la révolte
- et non la sublime anarchie qui est du domaine du Je transcendantal. Un
analogue infime de cette caricature est la demande qui - je le rappelle - est
absence de la relation, et surabondance du contact.
On peut donc dire que le néant originel et terminal traverse la société
actuelle qui essaie ? [sic] d'habiter l'angoisse. L'inutile est fascinant, et
la fascination prend la place de l'amour comme le sexe prend la place de la
communion. La fascination va avec l'interdit, et l'interdit de l'interdit qui
est sa transcendance et qui va jusqu'à l'immanence qui habite aussi le non-être.
Il y a deux êtres : celui qui est originel et primaire, celui de la famille, du
maître, de l'obéissance et de la fête ; et celui qui est terminal, celui du
couple, de la maîtrise, du choix qui est l'être de la conscience qui est
distance première et coïncidence seconde, alors que l'être originel primaire
est coïncidence première et distance seconde qui habite l'individualisme, le
nationalisme et le racisme, le totalitarisme et la bureaucratie, le dualisme -
et non pas la dualité -, et où on retrouve l'aliénation des rapports du mâle
et de la femelle qui est une fausse conscience, une fausse distance. La
puissance est coïncidence : voyez la forêt. Le pouvoir est distance. Il y a
donc deux sources du pouvoir, puisqu'il y a deux distances : celle secondaire -
et encore peureuse - de l'être originel qui préfère le danger au
risque, et celle, première, de la conscience aux prises avec les expériences
et l'angoisse de la mort et du mourir qui est la distance secondaire de l'être
originel, et qui aura donc comme vertu le courage. De même qu'il y a
deux non-êtres : le non-être premier qui précède la création et le
principe, c'est le vide premier qui est le contradictoire sacré d'un certain
athéisme. Le non-être second traverse (cas de simultanéité) et suit la
manifestation (dans la succession). Le contact entre la manifestation et
le non-être second est le lieu et l'instant de l'Apocalypse qui est là où l'histoire
devient inutile.
Mais l'infini et l'éternité enveloppent et traversent les deux êtres et les
deux non-êtres, de même que le gardien du seuil est le gardien du meilleur
avec le visage du pire.
N.B. : Si j'ai dit que personne ne connaît l'utilité de l'inutile, c'est
que chacun est conditionné par l'existence, et que son corps connaît
la nécessité du mourir. Mais il y a le corps glorieux qui unit l'être et le
non-être et n'est plus conditionné. Le mourir est un conditionnement,
mais la mort est un déterminisme. Et la conscience peut contenir le déterminisme.
Et la conscience de conscience - qui est conscience absolue de la conscience
relative et qui est témoignage du Je transcendantal - transforme la mort en
vie, l'être en non-être, et le non-être en être. L'oeuvre est le pouvoir
alchimique de la pierre philosophale.
© Jean Carteret
[ carnet 39, pages 19 à 26 ]
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