TITRE : Créez votre propre système Magicke
Auteur: FRATER ISRAFEL
Première Édition : 1995
Copyright: Éditions Ramuel,1995
ISBN 2-910401-19-7
4ème de couverture : Le présent texte a pour sujet la pratique de l'art magicke, c'est-à-dire les procédés de création, manipulation et communication d'univers imaginaires et de mythologie personnelles. Un texte essentiel pour la pratique de la Théurgie aux abords du 21ème siècle.
Illustration de couverture : " A personal Message from thee Temple Ov Psychick Youth "
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Ce texte est dédié à la mémoire d'Ioan
Couliano,
mystérieusement assassiné en 1991
à l'âge de 41 ans
INTRODUCTION
Le présent texte a pour sujet la pratique de l'art magique, c'est-à-dire les
procédés de création, manipulation et communication d'univers imaginaires et
de mythologies personnelles. Le terme de magie ne suggère pas la croyance en
une quelconque action thaumaturgique ou une métaphysique spiritualiste. Il est
certain que le mot "psychologique" aurait causé moins de problèmes.
Nous préférons cependant continuer à parler de magie, parce que nous pensons
que l'action sur l'imaginaire, surtout à des fins autres que simplement
ludiques ou esthétiques, a été de tout temps dévolue à une classe d'hommes
particuliers qu'on appelait les magiciens. C'est pourquoi on trouvera dans ce
texte davantage de citations d'Agrippa, de Crowley ou des tantristes que de
rapports cliniques. Ces hommes ont en effet été les premiers à élaborer une
pratique et un langage de la vie onirique, et bien que leurs a priori
philosophiques nous paraissent maintenant dépassés, il reste, dans leur
pratique empirique, un certain nombre d'éléments qui peuvent s'avérer tout à
fait précieux. L'imaginaire informe (donne forme) le réel, ainsi que l'ont
compris depuis longtemps les psychologues et psychanalystes. Mais le réel
informe à son tour l'imaginaire: un simple coup d' il sur nos rêves nocturnes
suffirait à le prouver si nous n'étions pas complètement assujettis au dogme
des "contenus inconscients", lesquels ne peuvent être
qu'"anciens". Pour le psychanalyste, en effet, tout remonte à l'époque
de pipi-popo, ou plus loin encore, via l'inconscient collectif, à de mystérieux
archétypes archaïques passant de génération en génération par un canal
resté mystérieux (l'ADN peut contenir beaucoup de choses, mais tout de même...).
Ramener tous les contenus inconscients à des réalités anciennes, la Tour
Montparnasse au Phallus infantile et les chapeaux melons aux mandalas, permet d'éclipser
ce que notre imaginaire possède de dynamique et rendre ainsi possible une
interprétation, car un imaginaire en perpétuelle mutation devient
difficilement interprétable en fonction d'une quelconque clé des songes,
fut-elle sophistiquée comme la psychanalyse.
De notre point de vue, l'imaginaire n'a en aucune façon besoin d'être interprété
pour remplir son rôle. Dans le modèle ici présenté, l'imaginaire est considéré
comme une espèce de système de pilotage du réel fournissant à chaque instant
au cerveau une vision du monde, une réalité globale, et recevant à chaque
instant par les instruments des sens une série de signaux lui permettant de
recréer une nouvelle réalité pour l'instant suivant.
En effet, notre langage courant ne nous autorise qu'à décrire les éléments
du monde et non pas celui-ci sous une forme globale. Pour passer à ce second
niveau de compréhension, un méta-langage s'avère nécessaire; pour nous,
chacun possède, de manière plus ou moins consciente, une mythologie
personnelle, qui ne fait qu'exprimer, sous une forme fluctuante, analogique, la
vision qu'il a du monde en tant qu'entité unique et non plus comme somme d'éléments.
La manipulation de ces contenus imaginaires pourrait donc, en toute logique,
permettre une manipulation du réel lui-même.
La plupart de nos sociétés découragent la possibilité d'une telle éducation
de l'imaginaire, laquelle serait utile à l'individu, mais nuisible à la
collectivité; un imaginaire figé permettant la maintenance d'un réel stable.
Malheureusement, depuis notre accession à l'ère post-industrielle, le réel
s'emballe. Nous vivons une époque réellement magique en ce sens que nos facultés
d'adaptation, constamment sollicitées, ne nous permettent plus de nous en tenir
à une vision du monde figée et stable.
Pratiquer l'art magique, c'est par conséquent:
- rétablir avant tout l'interaction entre le réel et l'imaginaire, en
favorisant un passage fluide et constant entre l'un et l'autre.
- élaborer un nouveau type de langage, ce que j'appelle précisément un système
magique, pour traiter et manipuler notre mythologie personnelle.
- le seul moyen de traiter avec la profusion informationnelle et symbolique de
notre société.
- en un mot se conduire de manière résolument moderne.
LE SYSTÈME MAGIQUE
Un système magique est un ensemble de perceptions co-reliées destiné à
assurer une maîtrise de l'imagination de l'expérimentateur afin de lui
permettre d'obtenir certains résultats concrets dans un mode du monde
particulier.
Il s'ensuit que tous les systèmes magiques ne sont pas adéquats à tous les
mondes (modes du monde) possibles. Notamment, la plupart des systèmes
occultistes traditionnels, parfaitement adaptés aux réalités des sociétés
patriarcales rurales, se révèlent en grande partie inadéquats pour se diriger
dans les méandres et les ambiguïtés de la civilisation contemporaine.
Le caractère chaotique et perpétuellement changeant du monde d'aujourd'hui
rend inutiles, obsolètes dès leur naissance, les grandes synthèses de type
traditionaliste (Kabbale, Tantra, etc.), les modes de perceptions du monde sont
trop nombreux et perpétuellement changeants.
Fondamentalement, un système magique moderne peut être exposé au maximum en
quelques dizaines de pages; un système plus complexe n'aurait guère de raison
d'être, au vu de sa durée de vie obligatoirement limitée.
On peut le définir, de la manière la plus simple, comme un regroupement
d'images mentales d'origines diverses structurées par une organisation
particulière. C'est cette organisation qui assure la spécificité du système;
sa complexité est variable et dans certains cas, elle peut sembler pratiquement
inexistante. Généralement, des "procédures hypnotiques" telles que
méditation, danse, etc, sont conseillées par les auteurs du système. Ces procédures
possèdent en général une valeur symbolique qui ne devra pas être négligée.
Utiliser des techniques sexuelles, par exemple, avec les images des
"exercices spirituels" d'Ignace de Loyola risquerait d'exposer
l'utilisateur à certaines difficultés difficilement solubles.
Le Liber Astarté vel Berylli d'Aleister Crowley, le "Book of Pleasure"
d'Austin Osman Spare, ou " This is a magick letter " de R.A. Wilson
(une page) constituent des systèmes minimum de ce type (1).
Dans le Liber Astarté, les images mentales sont issues des religions
traditionnelles, les processus rituels sont également d'origine religieuse ou
yogique.
Les mêmes images sont utilisées dans la Magick Letter, combinées avec la méditation,
la méthode Coué et la marijuana.
Dans le Book of Pleasure, les images mentales sont créées sous forme d'idéogrammes
à partir de l'écriture des mots courants (images produites volontairement par
le conscient) ou surgissent spontanément dans la conscience sous forme d'images
oniriques. Spare recourait également à une symbolique animale, comme le font
les chamans primitifs. Les processus rituels engagés se limitent à l'obtention
de l'épuisement physique ou mental, des techniques de dessin automatique, ainsi
qu'une forme particulière de relaxation, la "Death Posture".
Les processus rituels sont nombreux, interchangeables, et aux effets variables
selon les individus. Il s'ensuit qu'il est inutile de prétendre réduire la
magie à ceux-ci. (Programmation neuro-linguistique, méthode Coué). On obtient
alors une soupe thérapeutique particulièrement inefficace. Leur utilité se
limite en fait à ouvrir les passages pour les images mentales et ainsi
remodeler le réel.
Les images mentales étant fondamentales dans toute pratique magique, il est
tentant de se servir de celles qui ont maintes fois prouvé leur efficacité:
les divinités et les esprits des croyances traditionnelles.
Celles-ci doivent probablement leur puissance au fait qu'au cours de leur
histoire elles ont été adaptées et modifiées pour correspondre à la
psychologie d'un maximum de gens, les images inadéquates étant éliminées ou
absorbées par d'autres. Cette théorie darwinienne a l'avantage de rendre
inutile la théorie surnaturaliste et floue d'un C.G. Jung sur les archétypes.
Le recours aux divinités reste une méthode simple pour les personnes qui n'ont
pas l'habitude de travailler leur imagination. Cette technique présente
cependant certaines limites.
Ces divinités étant des figures collectives, elles n'éveilleront probablement
en chacun de nous que ce qu'il y a de plus commun. Par conséquent, il est
inutile d'en attendre beaucoup d'originalité. Au pire, on risque de devenir
quelqu'un de complètement stéréotypé. En bref, il s'agit d'un système inadéquat
pour la création, artistique ou autre. De plus, et bien qu'elles aient prouvé
leur valeur au cours des siècles qui précèdent, il ne faut pas oublier que
nous vivons, depuis cinquante ans, une période de changements pour le moins
aussi importante que celle de l'apparition de l'écriture à Sumer. Rien ne
prouve par conséquent qu'elles présentent une quelconque importance pour la
psychologie contemporaine.
Le caractère de beaucoup d'occultistes, souvent figé dans des conceptions à
la fois stéréotypées et dépassées, est une illustration de ce genre de
danger.
On pourra bien sûr continuer à employer la symbolique traditionnelle, mais de
manière marginale, en la reliant à des complexes d'imagerie plus personnels.
Ces images pourront être tirées de rêves nocturnes, de la mémoire
personnelle de chacun ainsi que de l'ensemble du patrimoine culturel de
l'humanité, en incluant les bandes dessinées et la T.V., sans considération
de leur caractère "sacré" ou "profane". Certaines images
mentales apparaissant spontanément au sein de la conscience éveillée au cours
d'expériences d'introspection seront également utilisées avec profit.
Il est à noter qu'à la place d'images, d'autres types de perceptions, par
exemple les sons, les odeurs, les textures, pourront être utilisées.
La constitution volontaire de cette imagerie en système n'est même pas nécessaire,
mais a tendance à survenir au cours de l'expérimentation. En effet, le rapport
des images entre elles d'un côté, avec le réel de l'autre, implique tôt ou
tard une formalisation qui déterminera au final le mode d'action magique.
J'appelle "action magique" un type particulier de stratégie, qui
consiste, face à une situation donnée, à adopter une attitude mentale
particulière qui permettra de traiter au mieux ladite situation.
Fondamentalement, l'Art magique se rapprocherait plus du surf que par exemple de
l'alpinisme: rester à la surface d'un monde fluide en perpétuelle mutation
plutôt que vouloir à tout prix escalader l'arbre des séphiroth par sa face
nord.
Savoir à quel type de situation correspond quel type d'attitude mentale, puis
ensuite quel type d'images est susceptible de faire apparaître cette attitude,
c'est là tout le travail du magicien.
La production d'images mentales apparente le travail du magicien à celui de
l'artiste. Mais la connaissance des organisations possibles de celles-ci nous
rapproche en fait de la science, et quelle science ! Il n'existe pas en effet de
psychologie humaine type; le cerveau, objet le plus complexe de l'univers connu,
ne tolère pas de telles simplifications; toutes les tentatives pour catégoriser
les images de façon définitive, que ce soit à l'aide de la psychanalyse, de
l'astrologie ou de n'importe quel autre système idéologique, n'ont abouti, au
pire qu'à un échec complet, au mieux, comme nous l'avons dit plus haut, qu'à
un système extrêmement standardisé, capable de traiter des éléments
psychiques simplifiés. La science dont nous parlons n'a donc pas de principes
de base, chaque individu étant par trop différent. Il sera par conséquent préférable
de renoncer à tenter de reconstituer son propre esprit à partir des éléments
fondamentaux qui le constituent; si tant est du reste que ceux-ci aient été découverts
ou même existent.
Si nous admettons l'impossibilité de discuter d'une psychologie type, les
techniques d'observation des états mentaux et de manipulation des images
magiques ressortent elles à une méthodologie très proche de la recherche
scientifique traditionnelle (et de l'empirisme primitif) qu'on pourra exposer,
discuter, critiquer et remodeler.
Les deux axes principaux de la recherche consisteront en une classification des
images magiques (ou des flux d'images magiques) en fonction des états mentaux;
la seconde, en une utilisation adéquate de ces images en vue de résultats précis.
La plupart des systèmes magiques évitent soigneusement la confrontation avec
ce genre de problèmes: tout d'abord parce que, fréquemment d'origine
traditionnelle, la conception qu'ils présentent de l'efficacité est très différente
de celle que la plupart d'entre nous possèdent actuellement; ensuite parce que
les images mentales sont considérées comme des représentations de forces
cosmiques réelles, possédant une action qui leur est propre, et non comme des
constructions possédant leurs limites et déterminées historiquement. La
psychanalyse jungienne, qui postule des archétypes éternels et reconnaissables
à travers les différences de culture et d'époque, n'échappe pas à ce défaut.
Ensuite, la plupart de ces systèmes présupposent une efficacité
thaumaturgique, c'est-à-dire la possibilité d'une action à distance indépendante
de tout médium matériel actuellement analysable. Il n'est pas dans notre
intention d'entrer dans le débat parapsychologique; si de tels modes d'action
existent en mettant au point un protocole qui autorise la répétabilité. En
attendant, je crois qu'il est préférable de mettre ces "pouvoirs"
entre parenthèses. Si après tout, ils se manifestent il est toujours permis de
profiter de l'occasion qui passe ! Mais il est à mon avis naïf de compter
dessus, et ce serait, je pense, faire preuve d'une coupable légèreté que de
construire une stratégie ou une méthodologie sur l'existence de phénomènes
qui sont invérifiables, non-répétables, et dans certains cas, purement et
simplement inexprimables. Ceci dit, il faut bien reconnaître que les "synchronicités"
et autres bizarreries semblent se multiplier pour qui se lance dans ce genre
d'expérimentations. Cependant, il paraît (pour l'instant) plus logique de
tenter d'expliquer au moins un bon nombre de ces phénomènes par l'intervention
de mécanismes mentaux inconscients et complexes (signaux non verbaux, altération
légère de la grille perceptive, etc) que par la mise en oeuvre de pouvoirs
"surnaturels" ou "parapsychiques".
Sur les processus rituels, il suffira de dire qu'il suffit d'entrer, par une méthode
ou une autre, en résonance avec un certain type de contenu imaginaire. L'éventail
des techniques hypnotiques est vaste et connu. D'ailleurs, on s'apercevra
parfois avec surprise que penser spontanément à une image magique provoque
parfois un effet psychologique plus puissant qu'un rituel ou une méditation
savamment orchestrée. Il est possible que finalement les techniques rituelles
n'aient aucune autre efficacité que celle de la réactualisation constante des
images mentales. Une fois celles-ci vitalisées et imprégnées dans l'esprit,
elles peuvent fonctionner toutes seules sans recours extérieur. Finalement,
toute pratique psychologique se réduirait à l'antique cérémonie du
sacrifice, qui consiste à donner vie et nourrir un esprit en lui offrant
quelque chose, que ce soit ses perceptions, sa respiration, un peu de pain et
d'eau ou une cohorte d'esclaves.
C'est donc à la création et à l'organisation du set d'images mentales que
nous allons maintenant nous intéresser.
CERTAINS L'AIMENT CHAUD
La principale distinction (empruntée à Marshall Mc Luhan et employée ici dans
un sens largement détourné) qui devra par la suite être relativisée, se
trouve entre ce que j'appellerai les symboles "Hot" et les symboles
"Cool". Je ne conserve pas la traduction habituelle "froid"
et "chaud" utilisée en général, qui ne tient pas compte du fait que
Mc Luhan ait élaboré ces concepts en référence aux écoles de jazz hot et
cool.
Un symbole Hot, comme le média du même nom, réduit au minimum l'interactivité
avec le sujet récepteur. C'est généralement une image mentale signifiante,
composée d'éléments à impact émotionnel fort. L'image vénusienne donnée
par Giordano Bruno est un symbole Hot: "Un homme couronné à l'auguste
prestance et d'un aspect des plus doux, chevauchant un chameau, revêtu d'une
robe de la couleur des fleurs, conduisant par la main droite une jeune fille
nue, se déplaçant avec gravité, de manière vénérable... depuis l'ouest,
accompagné d'un zéphyr bénéfique, vient une assemblée d'une beauté
omniforme" (F. Yates, Giordano Bruno et la tradition hermétique).
Le symbole hot appartient au domaine de la communication analogique, non verbal.
C'est l'image magique type, et aussi l'arme favorite des publicitaires et
propagandistes. Son efficacité tient à l'effet qu'il provoque sur la
psychologie du récepteur. Cependant attention ! il n'est pas aussi facile qu'on
pourrait le croire de prédire la nature de cet effet ! La complexe psychologie
du récepteur, son histoire, ses goûts et dégoûts interviendront alors. C'est
le problème justement des publicitaires et propagandistes, qui n'obtiennent
finalement de bons résultats qu'au sein de groupes homogénéisés partageant
les mêmes valeurs symboliques, c'est-à-dire les sociétés totalitaires,
holistiques, ou aux mains d'un seul système de médias. Les sociétés
authentiquement démocratiques, le jour où elles existeront, auront plutôt
tendance à encourager la prolifération de multiples petits systèmes
symboliques.
L'exemple type d'un symbolisme "hot" purement individuel est bien
entendu celui du rêve nocturne, et l'emploi, à des fins magiques, des images
oniriques les plus fortes. En ce cas, et peut-être en ce cas seulement, l'émetteur
et le récepteur sont rigoureusement identiques; dans les autres cas, l'émetteur
peut être un gourou, une tradition entière, la T.V., un jeu vidéo, un
groupuscule ou un simple livre de poche. Par contre, il semble que le récepteur
ne puisse délibérément composer un symbole "hot" sous peine de lui
faire perdre son efficacité émotionnelle. L'intérêt du rêve réside précisément
dans le fait que, malgré l'identité de l'émetteur et du récepteur, son
contenu apparaisse comme un donné, mystérieux, incompréhensible. A l'opposé,
le symbole "cool" appartient à l'ordre du linguistique, du digital;
son impact émotionnel (du moins quand il existe à l'état pur, ce qui n'arrive
presque jamais) est nul ou quasi nul; cependant il revêt une importance
capitale pour le sujet qui nous occupe. Grosso modo, sa fonction est double:
- Il peut jouer le rôle d'un schéma organisateur pour le set de symboles
"hot" utilisé.
- Il peut, chose importante, être "réchauffé" petit à petit pour
devenir à son tour un symbole "hot".
En résumé, le rôle d'un symbole "cool" est d'emmagasiner de l'expérience.
Par rapport au symbolisme "hot", on pourrait dire en langage
informatique qu'il tient la place de l'adresse par opposition à la donnée. Ou
pour employer les termes de l'ancien Art de la mémoire, il constitue le système
de loci, par opposition aux images qui y sont contenues. C'est l'usage de ce
symbolisme "cool" qui différencie le magicien du simple artiste et
qui est censé projeter le premier plus loin (alors qu'en fait, comme nous
allons le voir, il aurait plutôt tendance à le limiter et refouler sa créativité).
L'arbre des séphiroth, le système énochien de John Dee, les Yantras et
Mandalas, les hexagrammes du Yi King, les roues lulliennes, les signatures des
anges et démons, les sceaux de Spare, tous ces diagrammes mystérieux et impénétrables
qui peuplent les manuscrits magiques de toutes les époques et de tous les
peuples, participent de ce type de symbolisme.
J'ai été un moment tenté d'établir une séparation entre les procédures (cérémonies
et rituels) et les symboles "cool". En général, une cérémonie
n'est rien d'autre qu'un symbole "cool" se déployant dans l'espace et
le temps, mixé avec un certain nombre de procédures hypnotiques (musique,
respiration, etc).
Alors que les psychologues ont depuis longtemps reconnu l'importance des images
oniriques et du symbolisme du premier type, ils ont splendidement ignoré
celui-ci (sauf Jung qui voyait des Mandalas partout, y compris dans les chapeaux
melons), sans doute parce que ces diagrammes appartiennent plutôt au domaine de
la protophysique ou protocosmologie qu'à la psychologie proprement dite.
L'arrogance des représentants des pensées traditionnelles ou pseudo-t-elles,
qui affirment sans rire l'existence de "vérités cosmiques
ineffables" à l'intérieur de ces schémas, n'a pas contribué à
clarifier la situation.
Bien entendu, il est probable qu'au départ la théorie protoscientifique était
la bonne. Il ne s'agit pas ici de faire des anciens chamans et magiciens de
puissants maîtres en psychologie ! Au contraire, la magie a toujours été une
activité désordonnée, empirique, et la plupart des systèmes sont basés sur
des idées fausses. L'efficacité psychologique que ces pratiques peuvent donc
avoir - ou ne pas avoir - est probablement indépendante des idéologie émises
par les magiciens sur leur propre domaine.
Un symbole "cool" appartient donc au domaine de la communication
digitale, codée arbitrairement; apparemment, rien ne différencie l'arbre des séphiroth
de l'organigramme d'une entreprise de transport ou un yantra d'un projet de
nouveau circuit intégré. Mais ce symbole "cool" représente une
carte dans laquelle le magicien va classifier non seulement les symboles
"hot" mais également toute son expérience et toutes ses
connaissances. C'est l'existence du symbolisme "cool" qui donne à la
magie sa véritable fonction: la possibilité de réorganiser systématiquement
sa vision du monde. C'est par l'intermédiaire de ce genre de schéma que le
magicien pourra éventuellement associer chacun des symboles de son imagerie
magique à un état mental correspondant, et par conséquent les rendre opératoires.
Autre chose importante: un symbole "cool" peut être arbitrairement
composé. Entrent dans cette catégorie les créations d'Anges à l'aide des
tables kabbalistiques ou énochiennes, les systèmes lulliens et bruniens de
permutations, les sceaux d'A.O. Spare, etc. Le procédé est généralement le
suivant: on dispose d'un certain nombre d'éléments linguistiques clairs (en
fait les symboles "cool" de premier niveau, par exemple les lettres de
l'alphabet hébraïque ou énochien, les syllabes-germes du yoga tantrique, etc)
qui, par association, permutation ou autre méthode, permettent d'obtenir une
entité nouvelle. Cette technique présente son importance, car elle permet, non
seulement d'emmagasiner de l'expérience, mais également d'en créer. Il
devient alors possible d'utiliser le nouveau symbole ainsi obtenu comme base de
méditation ou d'hypnose pour explorer un état mental qui n'existe pas encore,
mais qui se révélera petit à petit. Des symboles "hot" apparaîtront
alors au cours du travail, lesquels pourront servir à leur tour au cours des opérations
suivantes.
A.O. Spare exprime ainsi ce va-et-vient entre les deux types de symbolismes: le
"sceau" (symbole "cool") est envoyé à l'inconscient au
cours de certaines périodes. L'inconscient envoie des messages au conscient
sous forme d'imagerie. Une communication intra-personnelle s'établit alors
entre les différents aspects de la psyché.
La cérémonie, quant à elle, peut être considérée comme le déploiement
d'un symbole "cool" (ou d'un système de symboles "cool")
dans le temps et parfois aussi dans l'espace. Une cérémonie minimale se
confond généralement avec une procédure hypnotique mais, cependant, son
efficacité en tant qu'élément symbolique ne peut être négligée. Dans le
Hatha-Yoga, par exemple, la posture, quelle qu'elle soit, en dehors de ses
bienfaits psychologiques reconnus, possède également une réalité sémantique,
les différentes torsions musculaires constituant une espèce de code d'accès
à un réseau d'images mentales particulier (essayez, vous verrez). Certaines
postures, comme celle du Lotus, sont même d'excellents exemples de symbolisme
"cool" "réchauffé", les bienfaits physiologiques se
confondant à la fois avec les états mentaux particuliers éprouvés durant la
méditation et avec tout un système d'imagerie bouddhique et hindouiste où
cette posture joue un rôle prédominant.
Cette notion de réchauffement de symbole que nous allons maintenant aborder est
d'une importance toute particulière; elle est en effet la clé, non seulement
de la pratique personnelle de l'art magique, mais également de la communication
interpersonnelle d'univers symboliques.
Sur le plan individuel, le "réchauffement" ne présente rien de bien
dangereux, et peut se révéler au contraire fort utile; nous avons vu que le
symbole "cool" permettait de regrouper, en fonction de sa propre
histoire et de ses propres inclinaisons, toute une constellation d'expériences,
de sensations, d'images, dont un bon nombre appartiennent à la catégorie des
souvenirs personnels, les autres, d'origine onirique ou fantasmatique, faisant
partie de ce que nous appelons la "mythologie personnelle": les
symboles "hot". Petit à petit, avec la pratique, l'apprenti magicien
en viendra, par la simple évocation mentale du symbole "cool", à
pouvoir prendre contact avec la constellation qui y est associée. Pour employer
un langage batesonien, il aura sauté une classe d'objets, celle des éléments
symboliques, pour aborder le niveau suivant, qui est l'étude des relations
entre ces éléments. En bref, il aura créé ce que j'appelle un univers
magique minimum, lequel est en général partie d'un univers magique plus vaste,
constitué par le système symbolique "cool" dans son entier (lequel
peut être partie d'un méta-système, etc).
L'UNIVERS MAGIQUE
On peut considérer l'univers magique comme la brique fondamentale de la
psychologie du magicien. C'est à ce niveau de complexité qu'il convient de
parler réellement de magie et non plus simplement d'expérience fantasmatique.
Les différents symboles, "hot" et "cool", qui forment un
univers ne prennent de sens et ne deviennent opératoires que lorsqu'ils sont
ainsi fondus, regroupés, anéantis peut-être même, à l'intérieur d'une
constellation relationnelle particulière, l'Univers magique. C'est en évoquant
cette espèce d'agrégat symbolique, soit par une procédure hypnotique, un
rituel complexe ou simplement en y pensant, que le magicien pourra réorganiser
son expérience du réel. Si l'opération est particulièrement réussie, elle
aura peut-être des conséquences jusqu'au niveau comportemental et non ver-bal,
dans un domaine situé en dessous des possibilités d'investigation de la
conscience; des phénomènes "inexplicables" (c'est-à-dire
indicibles) pourront alors apparaître et on pourra être tenté d'invoquer une
explication surnaturelle ou parapsychologique.
Comme nous l'avons précisé plus haut, il semblerait que lorsque la
constellation présente une intensité émotionnelle particulièrement forte, il
soit inutile de procéder à de complexes manipulations hypnotiques ou
rituelles.
Sur cette efficacité de la magie dans les domaines comportementaux, nous ne
pouvons pas dire grand-chose, sinon qu'il semble qu'elle existe. Cependant, seul
un observateur extérieur pourrait arriver à déterminer les modalités
d'action et les changements provoqués par un rituel. Cet observateur devrait
avoir une formation d'éthologiste, tant il est vrai que, dans les domaines
souterrains de la communication non verbale, nous ne différons guère de nos
cousins chimpanzés.
Notons donc simplement qu'il semble (c'est là le point de vue
"constructiviste" tenu par l'école de Palo Alto, notamment Paul
Watszlawick) que l'ensemble des schèmes comportementaux soit relié à la
construction du monde par notre esprit. Seule l'efficacité comportementale
pouvant témoigner de la valeur ou de l'inanité d'un système du monde.
La technique magique nous permet donc en fait de disposer de plusieurs mondes,
et par conséquent d'élargir notre palette comportementale. En somme, elle nous
permet tout simplement de vivre dans un monde plus vaste.
Un tel univers magique, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'est pas
constitué d'un set limité de symboles et d'expérience. Bien au contraire,
chaque univers magique est capable théoriquement de contenir toute l'expérience
du sujet; ce qui le différencie d'un autre univers tient plutôt à l'ordre
dans lequel ces éléments apparaissent à la conscience, des premiers (ceux qui
apparaissent dès l'évocation du symbole "cool") aux plus lointains,
(qui n'apparaissent qu'à la suite d'un long et subtil parcours d'associations
d'idées). Un même élément peut donc appartenir à plusieurs univers magiques
différents, voire à tous; c'est simplement sa place au sein de la
"constellation" qui modèle, d'une façon plutôt que d'une autre, la
matière d'un univers particulier.
Un univers magique apparaît donc comme la version formalisée de notre univers
mental quotidien, se développant à partir d'un centre particulier (le symbole
"cool") composé d'une couronne de symboles "hot"
"forts" et d'une périphérie qui se perd dans l'infini. Sa limite ne
tient donc pas à la quantité d'éléments qu'il peut contenir, mais plutôt à
la configuration géométrique centrée qu'il présente, laquelle, totalement
artificielle, en fait un monde spécialisé, privilégiant certaines tâches ou
certains comportements par rapport à d'autres.
C'est Aleister Crowley (1875-1947) qui mentionna pour la première fois le
caractère limitatif et par conséquent dangereux des différents mondes
magiques. Il préconisa pour résoudre le problème un système dialectique
opposant chaque type de monde à son exact opposé.
Malheureusement, Crowley, trop attaché aux superstitions de la tradition ésotérique,
tint absolument à modéliser son système sur l'arbre des séphiroth de la
Kabbale juive et chrétienne, lequel est un système de symbolisme
"cool" non seulement centré, mais par dessus le marché, hiérarchiquement
structuré. Au final, il se retrouva à peine moins emprisonné que s'il avait
possédé un univers magique et un seul.
Nous pouvons déduire de son expérience malheureuse que non seulement l'univers
magique est psychologiquement limitant, mais de même, le système symbolique
qui le sous-tend peut se révéler à son tour oppressant, du moins s'il est
aussi centré.
L'une des possibilités serait de poursuivre la construction de méta-systèmes,
un univers magique limité étant intégré à un système lui-même limité,
mais intégré à un méta-système limité... Cette "mise en abîme"
fractale a été choisie par un certain nombre d'occultistes, soucieux de
conserver au maximum les constructions symboliques traditionnelles; on a vu
ainsi fleurir des "poupées russes", des arbres des séphiroth composés
d'arbres des séphiroth, des mandalas de mandalas, etc. Une très belle idée en
théorie mais un excellent moyen de s'embrouiller complètement, et en tout cas
totalement inutilisable sur un plan pratique.
Nous suggérons, quant à nous, la possibilité de casser dès le premier niveau
(celui du système symbolique) tout système hiérarchique de relations. Dans
notre hypothèse, les univers symboliques sont indépendants les uns des autres,
en nombre indéfini, toute relation entre eux n'étant établie que de manière
transitoire.
Autrement dit, nous suggérons de remplacer les anciens modèles hiérarchiques
néo-platoniciens par une version psychologique de la thèse des "mondes
infinis" de Giordano Bruno, qui est aussi, soit dit en passant, à la base
de la science moderne.
Bien sûr, si l'on désire continuer l'analogie, on peut être tenté de
regrouper les mondes en galaxies, amas locaux, etc. mais nous retomberons sur
les galères fractales que nous avions réussi à éviter tout à l'heure. Comme
toute analogie, celle-ci devient pénible lorsqu'on la pousse trop loin.
Cette vision de l'esprit comme d'un espace infini, non centré, non hiérarchisé,
dans lequel apparaissent des mondes centrés mais limités et déterminés
historiquement, qui ne peuvent se rencontrer qu'au gré d'improbables
collisions, m'apparaît plus proche de la sensibilité de notre civilisation
contemporaine, avec ses échanges constants et fluctuants d'informations, ses
visions du monde multiples en évolution constante, qu'un système hiérarchique
convenant à une société patriarcale où toute information n'avait qu'une
seule provenance: l'autorité, et une seule direction: de haut en bas.
Il est à noter qu'une telle vision se rapproche davantage de celle du primitif,
qui vit dans un monde peuplé d'esprits et de dieux, que de celle d'un représentant
des grandes civilisations traditionnelles (ce qui, lorsqu'on y pense, est
normal: le "primitif" vit dans un univers sauvage qu'il ne contrôle
pas, rempli d'entités indépendantes et libres; nous-mêmes vivons dans une espèce
de jungle électronique sur laquelle nous avons cessé, depuis longtemps,
d'avoir tout pouvoir. Seul l'agriculteur vit dans un monde policé d'où tout
imprévu, tout événement, doit être soigneusement banni rituellement, toute
surprise ne pouvant être que négative: famine, sécheresse).
Pourquoi l'univers magique, la constellation symbolique, est-elle plus opératoire
que le symbole isolé ? Probablement parce que, comme l'imaginaire non formalisé,
elle est dynamique et fluctuante, alors qu'un symbole isolé, qui n'est pas
constamment revitalisé par ses pairs, n'est qu'une image morte. Au sein d'un
univers magique, rien n'est jamais clos; non seulement de nouveaux symboles, de
nouvelles associations peuvent voir le jour, mais d'autres meurent ou sont
remplacés. Une image symbolique très forte à un moment (très près du
"centre") finira par perdre de sa prééminence, disparaître, laisser
la place à des configurations plus jeunes. Au final, l'univers magique lui-même
peut être intégralement transformé, voire tout simplement laissé de côté,
telle une planète à jamais perdue dans les ténèbres de l'infini cosmique...
LES MAINS INVISIBLES
C'est cet aspect dynamique de l'univers magique qui en fait le centre d'une véritable
confrontation entre notre production imaginaire et le "réel".
L'univers magique est également le premier "mot" imaginaire
communicable à autrui, les différents symboles "hot" et
"cool" n'en constituant que les phonèmes.
L'explication en est simple; reprenons à cette fin l'exemple de la posture du
Lotus.
Imaginons que vous communiquiez la posture du Lotus à quelqu'un qui ignorerait
tout, absolument tout de la tradition orientale, qui n'aurait même pas lu le
"Lotus bleu". Celle-ci, en dehors comme nous l'avons dit de ses bien
fait physiologiques, pourrait servir à votre sujet comme lieu de passage pour
rencontrer et traiter ses propres productions imaginaires. La métaphysique ou
la mythologie qu'il élaborerait alors à partir de l'expérience de la posture
ne présenterait pas le moindre rapport avec la philosophie indo-bouddhique. Un
symbole "cool", comme nous l'avons dit, est vide.
Si par contre je communique, comme le font les publicitaires, tout un set de
symboles "hot", alors mon sujet pourra les récupérer en fonction de
son vécu et de l'effet qu'ils produisent sur lui, et à nouveau la
"signification" de mon message magique sera perdue.
Si je me trouve communiquer une constellation de symboles "hot" très
forts intégrés à une procédure, un rituel permettant l'interactivité avec
le sujet récepteur, alors ce dernier pourra intégrer sa propre expérience au
système, mais les trains d'associations d'idées qu'il pourra produire seront
forcément mis en relation avec les premiers symboles "hot" déjà
fournis avec le matériel. Ceux-ci seront alors réactivés par l'expérience du
sujet.
Si maintenant je communique mon univers à un nombre indéfini de sujets récepteurs,
et que ceux-ci aient à entretenir des rapports sociaux, il leur sera possible
d'échanger des informations sur leurs univers mentaux respectifs en utilisant
un langage consensuel: celui fourni par le ou les symboles "cool" et
les symboles "hot" associés, qui auront été fortement vitalisés
par le contact avec l'imaginaire personnel de chacun. Ce dernier par contre sera
éliminé de la communication interpersonnelle; tout d'abord parce que trop spécifique,
et ensuite, surtout si nous sommes dans un milieu mystique ou occultiste, parce
que ses contenus pourront paraître honteux, anormaux, hérétiques. Seuls
passeront finalement les symboles personnels particulièrement en accord avec le
système (c'est-à-dire ayant des chances statistiques de plaire à un grand
nombre de membres du groupe) ou encore ceux produits par quelqu'un disposant
d'un leadership suffisamment puissant au sein du groupe en question pour que ses
idées ne soient plus discutées.
En opérant ainsi, j'ai créé une espèce d'organisme mental susceptible de se
reproduire indéfiniment en acceptant uniquement les mutations favorables et éliminant
les autres. Cet organisme est en fait constitué d'un simple code, un set
correctement organisé de symboles "hot" et "cool". Une fois
le code absorbé par un "porteur", celui-ci en viendra à réactiver
l'ensemble des images appartenant à l'univers magique en question (et qui
correspondent bien entendu à certains schèmes comporternentaux). Comme les
images magiques les plus fortes, les plus prégnantes, sont précisément celles
qui ont été fournies au départ, ce sont elles qui auront tendance à
organiser les comportements et les attitudes du sujet récepteur, lequel aura
alors tendance à se comporter de manière stéréotypée et donc (dans
certaines limites) relativement prévisible.
Ces organismes mentaux possèdent un nom en occultisme. On les appelle les égrégores,
et en gros il s'agirait d'une espèce de masse de protoplasme astral rose
translucide créé par les formes pensées de tout un groupe. Si on élimine cet
ensemble de croyances pseudo-physique, on peut quand même supposer l'existence
d'une réalité psychologique des égrégores.
On remarquera (et on ne peut que pousser un ouf de soulagement) que cette
technique de manipulation mentale n'est pas simple, puisqu'elle présuppose
avant tout un certain degré d'interactivité (et donc de consentement) de la
part du sujet récepteur.
La technique du "matraquage" systématique, et même l'utilisation
d'images subliminales ne serait par conséquent pas susceptible de produire une
manipulation réelle et durable. Les événements de ces dernières années ont
montré à quel point les multiples "1984" orwelliens apparus au cours
du XXème siècle étaient en réalité des régimes fragiles, prêts à s'écrouler
au moindre défaut de vigilance.
C'est en réalité le degré d'interactivité permis qui, paradoxalement, est à
l'origine de la manipulation. Il faut donner l'impression au sujet récepteur
qu'il se réalise, qu'il développe un comportement qui lui est propre, alors
qu'en réalité il ne faut que réactiver des schèmes collectifs implantés
avec le symbole "cool" qui lui a été confié.
L'équivalent d'un tel type de manipulation se retrouve sous sa forme la plus
simple dans le langage de tous les jours et est bien connu des hommes
politiques. Il existe dans chaque langue un certain nombre de mots qui acceptent
difficilement une définition précise mais qui cristallisent autour d'eux une
symbolique collective extrêmement puissante, en même temps qu'ils suscitent
une forte fantasmatique personnelle. Ils s'agit des mots sans référents de
Korzybsky, bref, des mots creux comme "Dieu", "Liberté",
"Amour", etc, lesquels sont vides de sens à l'état pur mais qui
peuvent être totalement chargés symboliquement par leur contexte. Lorsque
l'homme politique ou religieux recourt à de tels termes, il n'ignore pas que
chacun pourra y projeter son imaginaire personnel, tout en devenant simultanément
sensible au discours qu'il développe.
Mais un symbole "cool" peut également opérer un contrôle sans le
soutien d'aucune sorte d'images fortes périphériques. Une structure géométrique
suggère par elle-même un certain type d'organisation. Par exemple, l'arbre des
séphiroth est un système hiérarchique, centré avec une symétrie bilatérale.
Cela suffit pour que les informations suivent un chemin relativement prédéterminé,
même si toute référence à la kabbale a été soigneusement éliminée.
Il est donc possible d'élaborer un type particulier de manipulation mentale
dont on pourrait dire qu'elle est caractérisée simultanément par une débauche
de productions mentales originales dans la sphère privée (ou, si l'on veut, au
cours d'une communication intrapersonnelle) et par une standardisation totale
des rapports sociaux. Un tel système peut être dit stable, puisque chacun y
trouve son compte, l'individu qui y participe et le milieu dans lequel il se
trouve.
Il est facile de comprendre pourquoi ce type d'organisation est à la base de
nos sociétés modernes et démocratiques. On a beau jeu, en cette période de
chute du communisme, d'opposer "idéologie" politique et "réalités"
économiques, comme si celles-ci, en fait de réalités, n'étaient pas autre
chose que des règles, des modèles ne devant leur existence qu'à la valeur que
leur accorde chacun.
La seule différence actuelle entre les champs du politique et de l'économique
se tient précisément en ce que l'un utilise un système symbolique extrêmement
actif et standard qui est susceptible de provoquer des réactions extrêmes
quelque temps, mais reste tôt ou tard condamné au vieillissement, au
refroidissement, alors que l'économique utilise des structures abstraites réglementant
les échanges symboliques sans jamais tenir compte du contenu, ce dernier étant
laissé à l'appréciation de chacun.
C'est ce qui permet à l'état capitaliste moderne d'être simultanément le
plus froid des monstres froids et la plus érotique des sex-machines. Nous avons
ici affaire à un système magique parfaitement huilé, dans lequel la débauche
symbolique est proportionnelle à la capacité mathématique de modélisation.
Un tel système de contrôle est bien sûr très proche des théories d'Adam
Smith selon lesquelles l'ordre social serait naturellement assuré par le jeu
des intérêts économiques de chacun.
La loi thélémite d'Aleister Crowley, qui n'est qu'une extrapolation, sur le
plan religieux, des théories de Smith sur le libéralisme économique,
postulait également que "chaque homme et chaque femme est une étoile"
et que l'accomplissement par chacun de sa Vraie Volonté résulterait, sur le
plan collectif, en une harmonie céleste d'un ordre supérieur.
Bien entendu, croire qu'une telle méta-organisation est un phénomène naturel
spontané, est une idée naïve. Au contraire, l'indépendance de chacun dans la
sphère privée a pour corollaire le partage par tous d'un même système
d'organisation géométrique du monde, lequel devra augmenter en précision et
en complexité au fur et à mesure que les délires de la sphère privée se
feront plus sauvages et chaotiques.
Ceci dit, rien ne prouve que le système capitaliste moderne soit le seul type
d'organisation de ce genre, et qu'on n'en verra pas apparaître d'autres à
moyen terme. Tout ce que l'on peut en dire, c'est que cette
"contestation" ne prendra certainement pas la forme d'une critique
d'ordre moral (laquelle, reposant sur une symbolique "hot" pourra immédiatement
être récupérée et intégrée, ce qui s'est déjà souvent produit), mais
plutôt comme un ensemble de phénomènes incompréhensibles, troublants, désorganisateurs
au sens propre du terme. Un tel système devra se révéler de surcroît encore
plus puissant que le nôtre, favoriser une indépendance encore plus forte dans
le domaine du privé et une banalisation plus totale des rapports sociaux.
Décrit ainsi, l'avenir pourrait sembler effrayant; c'est parce que nous avons
l'habitude de penser essentiellement en terme de société, de collectif,
l'individualisme étant finalement encore une idée neuve. Cependant, si nous
changeons de lunettes, nous nous apercevrons que chacun d'entre nous a énormément
à gagner à participer à de tels systèmes qui, finalement, ressemblent étonnamment
au mécanisme de la vie elle-même (accroissement de la complexité de
l'organisme, entropisation du milieu). Franchement, échangeriez-vous votre
place d'individu anonyme du XXème siècle, contre celle d'un serf de la société
féodale, uniquement pour jouir de la chaleur d'une société à l'échelle
humaine, où la "différence" est respectée (surtout entre les maîtres
et les esclaves) ?
Quoi qu'il en soit, l'avenir appartient à ces modèles d'organisations
sociales. Comme l'écrit Ioan Couliano dans "Éros et Magie" (auquel
le présent texte doit d'ailleurs beaucoup), l'État magicien n'a pas
grand-chose à craindre du totalitarisme. S'inspirant de Bruno, Couliano analyse
comment le magicien moderne peut opérer un contrôle sur les masses en
manipulant la fantasmatique collective. Il y oppose l'état policier, qui ne
peut survivre que par la contrainte.
Pour nous, au contraire, les deux types d'état reposent sur une manipulation
fantasmatique; il n'y a qu'à voir la débauche d'images fortes associées au
nazisme, au stalinisme, et maintenant à l'intégrisme. L'aspect policier
n'intervient que pour éviter le vieillissement prématuré de ces images par la
contamination d'éléments étrangers. Le magicien démocratique, au contraire,
se garde bien d'agir sur les symboles "hot". Il se contente de
favoriser, dans les rapports sociaux, l'apparition de structures abstraites de
communication.
On peut donc considérer que l'avenir n'est pas aux regroupements fusionnels
autour d'une thématique très forte, mais plutôt à la constitution d'expériences
communes par le partage d'une procédure ludique, abstraite et pas forcément
pourvue de sens: la société initiatique plutôt que la secte religieuse; la
factory d'Andy Warhol ou les Merry Pranksters de Ken Kesey plutôt que le
manifeste du surréalisme; le gang motorisé plutôt que le groupuscule
activiste et les joueurs de Dongons et Dragons plutôt que les partis
politiques.
Si l'on désire faire passer une idée particulière dans la société, on aura
soin avant tout de créer une structure abstraite de communication dont on maîtrisera
totalement les règles; puis associer l'idée souhaitée à toutes les activités
de cette structure, comme un symbole "hot" central; enfin, laisser
s'exprimer au sein de cette structure l'ensemble des opinions ou actions les
plus diverses, y compris les plus opposées à l'idée de base; celles-ci, en se
répandant, répandront la structure et par conséquent l'idée souhaitée.
CONCLUSION
Si l'association d'idées reste l'instrument principal de la magie, il ne faut
pas hésiter à tuer certains types d'associations, à atomiser certaines
constellations symboliques qui ont fait leur temps et peuvent se révéler
dangereuses. L'une des techniques possibles est par exemple de partir d'un point
quelconque de la constellation (éventuellement même le "symbole cool
central") et de développer un train d'associations nouveau, en
s'interdisant de recourir aux anciens automatismes.
RÉSUMÉ
- L'imaginaire est fluctuant, tout comme le réel. Il exprime sous forme
analogique, non verbale, l'aspect global de la réalité à un moment donné.
- L'art magique se propose d'entretenir ou rétablir une interaction saine
imaginaire/réel. A cette fin, la constitution d'un système linguistique
particulier s'avère nécessaire.
- La manipulation des symboles "hot" et "cool" est l'objet
de la magie. L'emploi des techniques hypnotiques diverses reste secondaire et
peut se révéler à la longue inutile.
- L'essence d'une opération magique consiste à adopter une attitude d'esprit
convenant du mieux possible à une situation donnée. Il n'existe probablement
pas d'attitude parfaite, mais certaines sont préférables à d'autres.
Le principe de base de l'art magique consiste en une opération de mise en
relations et de classification d'images mentales fortes (symboles
"hot") à l'aide d'opérateurs originellement vides, les
"symboles cool".
- Une fois un univers magique constitué par cette méthode, une simple évocation
du symbole "cool" central suffit pour le mettre en action.
- Les univers magiques sont en nombre infini, comme les situations du réel. Ils
ne peuvent être hiérarchisés entre eux, car il n'en existe aucun qui soit
parfait, c'est-à-dire qui puisse convenir à n'importe quel type de situation.
Il n'existe pas de set limité d'univers magique permettant de faire face à
n'importe quel type de situation.
- Le contenu des univers magiques, la méthode de création, leur application
aux différentes situations du réel ne peuvent qu'être laissés à la sagacité
de chacun. Dans ce domaine, comme dans tous les autres, il n'existe qu'un seul
guide: l'intelligence.
- Il devrait y avoir moyen d'accroître son intelligence en utilisant l'art
magique.
APPENDICE
UNE LETTRE MAGIQUE DES ILLUMINÉS DE BAVIÈRE
La science de la Neurologique est facile.
L'humanité est (temporairement) prise au piège de circuits nerveux statiques
et répétitifs qui sont à l'origine de la misère, des conflits, des préjugés,
de la guerre et de la stupidité. Il n'y a plus aucune raison pour qu'une aussi
triste situation se poursuive. Il est facile de reprogrammer le système nerveux
et d'ainsi faire disparaître ces circuits statiques et mécaniques (réflexes
conditionnés). Vous pouvez être ce que vous voulez être, dès maintenant.
Il est facile de reprogrammer le système nerveux. Commencez avec l'exercice
nommé Thoth(2) par les mystiques Gnostiques. Ça commence par de l'imagination
mais ça va beaucoup plus loin. Voici ce que vous allez faire:
Imaginez intensément le champ "astral" autour de votre corps, tel
qu'on peut le voir sur les photographies Kirlian. Par l'IMAGINATION et la VOLONTÉ,
donnez à ce champ la forme d'une Divinité: Christ, Buddha, Pan, la Grande Mère,
Krishna, Aphrodite, ou de qui vous voulez. Il est facile de commencer à
reprogrammer le système nerveux à l'aide de cette imagination intense. Faites
l'exercice au moins dix minutes chaque matin et chaque soir durant une semaine.
Puis, la semaine suivante, exercez-vous quinze minutes tous les matins après
avoir fumé une cigarette de cannabis.
Faites l'acquisition d'un magnétophone. Enregistrez cinquante fois minimum la
phrase: "Vous pouvez être ce que vous voulez être, dès maintenant."
Puis, ajoutez une phrase nécessaire à votre développement propre, comme par
exemple: "Je peux être joyeux, dès maintenant", "Je peux être
sans peur, dès maintenant", "Je peux être aimant et patient, dès
maintenant".
Répétez la transformation en la forme du Dieu tandis que le magnétophone vous
passe les nouveaux programmes. Faites-le jusqu'à ce que vous sachiez, sans
aucun doute possible, qu'il ne s'agit plus d'imagination mais que le nouveau
programme a été implanté dans vos neurones.
***
Lire et étudier soigneusement " Exo-psychology " de Timothy Leary(3),
"Programming and metaprogramming the human bio-computer", par John
Lilly(4); ainsi que tout texte concernant la "magick" et la guérison
par Aleister Crowley, Israël Regardie, G.I. Gurdjieff, Mary Baker Eddy.
Il est facile de reprogrammer le système nerveux par ces méthodes. Envoyez
partout des copies de cette missive, spécialement aux journaux et aux stations
de radio éducatives ou underground. Le pouvoir de ce signal est amplifié mille
fois à chaque passage à la radio ou à la TV.
L'espèce évolue, la technologie (l'extension de l'esprit par le
"hardware") évolue, nous sommes sujets à l'expansion dans l'espace,
le temps et la conscience; le système nerveux se doit lui aussi de suivre le
mouvement.
Robert Anton Wilson.
(extrait de "Illuminati Papers", traduit par Soror Sekhmet).
NOTES
(1) Une traduction du "Liber Astarté vel Berylli" est parue dans le n
3 de la revue BLOCKHAUS qui comporte d'ailleurs un important dossier Crowley .
La "magick letter" est reproduite dans le présent ouvrage (pages 45
à 47).
(2) Il s'agit de l'Assomption des Formes Divines. Consulter "Dogme et
Rituel de l'Aube Dorée" par Léon et Philippe Pissier, chez le même éditeur.
(3) Traduction française aux Presses de la Renaissance, sous le titre de
"La Révolution Cosmique".
(4) Non traduit. Uniquement trouvable en français "Les Simulacres de
Dieu", aux éditions Retz.