QU’EST-CE QUE LA MAGICK DU CHAOS ?

Qu’est-ce que la Magick du Chaos ? Bonne question. Depuis son explosion sur la scène magique à la fin des années 70, elle a engendré beaucoup de débats quant à ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, et qui la réalise "correctement" - ce genre d’arguments circulaires qu’affectionnent les occultistes, à ce qu’il semble. A ce point, il serait tentant de déclencher un long débat portant sur l’histoire de la magie et comment on en vint à la magie du Chaos, mais je préfère en lieu et place m’en tenir à une généralisation hâtive et affirmer qu’avant que le Chaos ne déboule en hurlant et en lançant des ruades, l’approche prédominante de la "pratique magique" (qui l’est toujours, dans une large mesure) était l’approche "systémique".

 

Qu’est-ce donc qu’un système magique ? Les systèmes magiques combinent des exercices pratiques, visant à des changements, avec des croyances, des comportements, un modèle conceptuel de l’univers (voire plusieurs), une éthique, une morale, et encore quelques autres choses. Comme exemples de ces systèmes, nous pouvons citer la Qabal, les différentes "traditions" wiccanes, le système de magie de la Golden Dawn, avec ses grades, ses costumes, ses devises, etc., ainsi que le nombre croissant de voies "chamaniques" occidentalisées qui prolifèrent de nos jours. De la manière dont fonctionnent la plupart des systèmes magiques, avant que vous ne puissiez commencer à agiter votre baguette ou rebondir sur votre tête dans l’un et l’autre sens, jusqu’à ce que vous atteigniez l’illumination, vous devrez consacrer beaucoup de temps à lire les croyances associées au système, pour apprendre ses "à faire et à ne pas faire", enregistrer par coeur ses listes de symboles et de correspondances, comment parler à votre camarade mage, et, dans certains cas extrêmes, à la fois comment vous vêtir, marcher, et mâcher du chewing-gum. Comment cela ? Hé bien, la magie, comme la plupart des grands messages religieux, est fondamentalement simple, mais elle se trouve être la proie d’un processus faisant que des idées simples deviennent des croyances extrêmement complexes, pouvant vous écarter de plus en plus loin de toute pratique magique. Retournons dans le temps, jusqu’à "quelque part à l’ère paléolithique", pour y trouver un chaman tribal, assis sur un rocher et contemplant bouche bée les visions octroyées par un bout détrempé de champignon vénéneux. Quelques millénaires plus tard et l’on se retrouve avec un "Système Magique" comportant des centaines de milliers de travaux, de diagrammes abscons et d’appendices qui vous affirmeront probablement, à un moment ou à un autre, que les drogues sont déconseillées.

 

La naissance de la Magie du Chaos survint vers la fin des années 70, au moment où le punk crachait à la gueule de l’industrie du disque, et que la Science du Chaos commençait à être prise au sérieux par les mathématiciens, les économistes et les physiciens. Les deux noms les plus associés à la naissance de la Magie du Chaos sont Pete Carroll et Ray Sherwin, bien qu’il y ait eu d’autres gens aux arrière-plans, tels les Stoke Newington Sorcerers (SNS), qui devinrent plus tard liés aux premières agitations du mouvement punk.

 

Certains des premiers écrits de Pete Carroll sur le Chaos furent publiés dans The New Equinox, édité par Ray Sherwin, et dont les premières annonces proclamaient l’avènement des Illuminés de Thanateros (IOT, pour Illuminates of Thanateros), un ordre magique devant apparaître. Chose intéressante, il n’est aucunement fait mention du mot "chaos" dans les premières versions du matériel de l’IOT.

 

Puis, Morton Press, dirigé par Ray Sherwin, publia le Liber Null de Pete Carroll, ainsi que The Book of Results de Sherwin, lequel expliquait une très simple méthode de "sigillisation", cette technique développée par Austin Osman Spare, devenue l’une des techniques de base associées à la magie du Chaos.

 

Les débuts de la magie du Chaos se caractérisèrent par un réseau informel de groupes d’informations se réunissant en vue d’expérimenter les possibilités du nouveau courant. Avec la fin de The New Equinox, les "kids du chaos" publièrent leurs résultats et hérésies dans The Lamp of Thoth, le magazine de Chris Bray. Les premiers livres du Chaos furent accompagnés par deux cassettes : "The Chaos Concepts", discutant des bases de la Magie du Chaos, et "The Chaochamber", un parcours SF combinant des éléments provenant de Star Trek, Michael Moorcock et H.G. Wells. Puis, les publications "Sorcerer’s Apprentice" de Chris Bray rééditèrent le Liber Null, The Book of Results, et sortirent deux nouveaux livres, le Psychonaut de Pete Carroll et The Theatre of Magic par Ray Sherwin. Ces derniers ouvrages, joints au matériel Chaos publié de manière croissante dans la LOT (Lamp of Thoth), incita de nombreuses personnes à expérimenter de plus en plus cette nouvelle approche. Grâce aux efforts de Ralph Tegtmeier, l’approche du Chaos devait également devenir digne d’attention en Europe continentale.

 

Le message de base de la magie du Chaos est que ce qui est fondamental dans la véritable pratique de la magie, comme dans celle du sexe, c’est qu’aucune théorie ou intellectualisation ne peut remplacer la véritable expérience. Le Liber Null de Pete Carroll présentait néanmoins les grandes lignes des techniques magiques pouvant être employées pour amener des changements dans les circonstances. Le Liber Null se concentrait sur les techniques, affirmant que les véritables méthodes de la magie sont fondamentalement partagées par les différents systèmes, même si les symboles, les croyances et les dogmes sont divergents. Le système symbolique que vous emploierez est une question de choix, et les croyances l’habillant sont des moyens visant à une fin plutôt qu’une fin en elles-mêmes (nous en reparlerons).

 

Une influence importante sur le développement de la magie du Chaos fut l’oeuvre de Robert Anton Wilson & Cie, tout particulièrement la Société Discordienne vénérant Eris, la déesse grecque du Chaos. Les Discordiens firent observer que l’humour, faire le clown, et l’allégresse en général étaient manifestement absents de la magie, laquelle avait tendance à devenir très "sérieuse et suffisante". Il y avait (et dans une certaine mesure il y a toujours) une tendance des occultistes à se considérer comme une "élite" initiée, séparée du reste de l’humanité.

 

Contrairement à la grande diversité de systèmes magiques tous basés sur un passé mythique ou puisé dans l’histoire (Atlantis, la Lémurie, Albion, etc.), la magie du Chaos se servait librement dans la science-fiction, la physique quantique, et tout ce qui pouvait plaire à ses pratiquants. Plutôt que tenter de redécouvrir et maintenir une tradition reliant au passé (et aux gloires anciennes), la magie du Chaos est une approche permettant à l’individu d’employer toute chose qu’il estime adaptée comme système symbolique ou croyance temporaire. Ce qui importe, ce sont les résultats que vous obtenez, pas "l’authenticité" du système employé. La magie du Chaos n’est donc pas un système - elle emploie les systèmes et encourage ses partisans à créer le leur, donnant ainsi à la magie une véritable saveur postmoderne.

 

Inutile de le souligner, la magie du Chaos commença à acquérir une "sinistre" réputation. Cela était dû à trois facteurs : premièrement, son approche "sers-toi et mélange, do-it-yourself" sévèrement considérée par les écoles "traditionnelles" ; deuxièmement, le fait que beaucoup de gens associèrent le chaos à "l’anarchie", sans parler d’autres associations négatives ; et troisièmement le fait que certaines publications de la magie du Chaos furent lancées comme "sinistres, blasphématoires et dangereuses", ce qui n’était pas vraiment le cas, prouvant justement la fascination attractive qu’elle exerçait sur ceux dont l’ego réclamait un tel tapage.

 

Le milieu des années 80 connut l’apparition d’une "seconde vague" du Courant Chaotique. En 1985 fut publié "The Cardinal Rites of Chaos" par un auteur affublé du pseudonyme "Paula Pagani", ouvrage qui ébauchait une série de rituels saisonniers pratiqués par le "Cercle du Chaos", basé dans le Yorkshire. Hélas, à cette époque, la coopération entre partisans du Chaos avait laissé la place à des querelles légales, à des attaques littéraires et même à des batailles magiques. Pour certains, magie du Chaos se mit à signifier "amenez le fric", tandis que d’autres se découvrirent une "position" à tenir comme porte-parole d’un mouvement. Fidèle à sa nature, le mouvement éclata et commença à réévoluer de diverses manières. Trois magazines différents virent le jour et poursuivirent le débat Chaos : Chaos International, Nox, et Chaos animé par Joel Birroco.

 

Chaos International fut élaboré sur le concept de réseau, avec notamment l’idée de changer de rédaction à chaque numéro. C’était en principe une bonne idée mais elle suscita des problèmes pratiques liés aux changements d’adresse, à la commande d’anciens numéros, et impliquait que chaque numéro doive être pratiquement indépendant. Chaos International survécut à cinq changements de rédaction, après quoi il passa aux mains de Ian Read, qui s’en occupe toujours depuis lors. Chaos International a aujourd’hui mûri et est devenu l’un des meilleurs magazines qui soient dans le domaine des idées magiques novatrices.

 

Le magazine Nox émergea des régions sauvages du Sud du Yorkshire pour servir un cocktail de magie du Chaos. Du matériel relatif à la Voie de la Main Gauche, à des expérimentations thélémites, aboutit à l’un des meilleurs magazines publiant de la magie expérimentale à partir d’une grande variété de sources. Depuis sa naissance, Nox a évolué du fanzine A5 au statut de livre de poche.

 

Chaos, de Joel Birroco, introduisit une perspective situationniste dans le débat Chaotique, prédisant que la fascination pour les Chaos-ismes et ses expériences déboucherait sur des accessoires de mode, et se mit à identifier divers "leaders" magiques du Chaos, puis à les démolir avec l’empressement de toute une bande de cyniques grecs.

 

Le débat au sujet de l’évolution du Courant Chaotique fit rage dans ces magazines ainsi que dans la déjà mentionnée Lamp of Thoth. Des arguments publiés dans une revue étaient repris dans une autre et des fronts se constituaient lorsque certaines voix s’alliaient à d’autres, bien que rallier les positions iconoclastes de Birroco sur le Chaos se révéla être une erreur tactique, du fait qu’il massait invariablement les ego de ses "alliés" pour mieux les déboulonner par la suite.

 

En 1986, S.A. Press publia "Grimoire of Chaos Magic" par Julian Wilde, le premier ouvrage consacré à la Magie du Chaos hors des cercles Sherwin/Carroll. Mr Wilde n’expliqua jamais ses idées, et l’on n’entendit plus jamais parler de lui. Le grimoire s’écartait radicalement de toutes les autres approches du Chaos, tout particulièrement en raison d’un énoncé affirmant que la Magie du Chaos était en elle-même un "système". Le grimoire fut suivi d’une cassette intitulée "The Chaosphere", puis d’un autre livre, "The Apogeton" par Alawn Tickhill, présenté comme un "Traité du Chaos" bien que l’ouvrage lui-même renvoie peu à la Magie du Chaos. Aucune de ces publications ne fut reçue très favorablement par les autres factions du Chaos et cette "troisième vague" de l’évolution du Chaos déboucha par la suite sur des voix se levant avec acrimonie, des concours d’injures par voie de presse et des querelles de coulisses.

 

Fin 1987, l’un des plus étranges groupes du Chaos, le "Lincoln Order of Neuromancers" (L.O.O.N.) annonça la "mort" de la Magie du Chaos, déclarant dans son bulletin diffusé gratuitement, "Apikorsus", que :

 

"La magie du Chaos est déjà morte, et le seul débat qui soit est celui des vautours quant à qui obtiendra les os les plus gros."

 

Cette assertion fut également proférée par Stephen Sennitt, rédacteur en chef du magazine Nox. Rétrospectivement, il semble que ce fut moins la "mort" de la magie du Chaos que le fait que le débat acharné qui faisait rage un peu partout depuis des années soit devenu lassant : il avait atteint le point où la critique constructive avait dégénéré en simple échange d’injures. Peut-être que certains Magiciens du Chaos se reprirent et se demandèrent ce que c’était après tout que toutes ces histoires. A cette époque, Carroll avait commencé à reformater l’IOT sous le nom de "The Pact", créant des temples au Royaume-Uni, aux USA et en Europe. L’IOT est considéré comme l’Ordre destiné aux Magiciens du Chaos "sérieux", de la même manière que l’OTO est là pour les Thélémites "sérieux". Au moment où j’écris, l’IOT/Pacte possède des temples actifs au Royaume-Uni, en Europe et en Amérique, et, malgré l’apparente structure hiérarchique esquissée dans le dernier ouvrage de Pete Carroll, "Liber Kaos/The Psychonomnicon", il semblerait qu’il y ait de l’espace libre pour de nouvelles croissances et expérimentations au sein de sa structure assez lâche.

 

Ayant examiné l’évolution de la Magie du Chaos, nous pouvons maintenant considérer ses principes en profondeur.

 

"OVEN-READY CHAOS" par Phil Hine.

Texte anglais : © Phil Hine.

Traduction française : Philippe Pissier, 2001 e.v.

© Jean-Luc Colnot.

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