CHAPITRE XV

PARTIE II

 

DE L'EXHORTATION A L'ESPRIT. AVEC UN EXPOSE DES CONTRAINTES ET MALÉDICTIONS POUVANT S'AVÉRER NÉCESSAIRES

 

 

Lors de l'apparition de l'esprit ou de la manifestation de la force dans le talisman que l'on consacre, il est nécessaire de les astreindre par un Serment ou Exhortation. Il convient d'obliger l'esprit à poser visiblement sa main sur l'arme par la puissance de laquelle il a été évoqué, et de "jurer obéissance et foi envers Celui qui a vécu et triomphé, qui règne au-dessus de lui dans Ses palais comme l'Équilibre de Rectitude et Vérité" par les Noms employés dans cette évocation.

 

Il suffit donc de formuler le Serment ou Exhortation dans un langage harmonieux avec le but de l'opération précédemment annoncé.

 

La précaution importante consiste à ne pas se laisser sombrer dans son humanité tandis que l'arme est étendue au-delà du cercle. La force affluerait-elle de lui vers vous plutôt que l'inverse, vous seriez immanquablement foudroyé, ou pour le moins deviendrez l'esclave de l'esprit.

 

A aucun moment il n'est plus important que la Force Divine non seulement remplisse, mais également rayonne depuis, l'aura du Magicien.

 

 

II

 

 

Il se peut qu'éventuellement l'esprit soit récalcitrant, et refuse d'apparaître.

 

Que le Magicien s'interroge sur la cause de pareille désobéissance!

 

Il se peut que le lieu et l'heure de travail soient inadéquats. L'on ne peut facilement évoquer des esprits aquatiques dans le Sahara ou des salamandres dans la région des lacs au nord-ouest de l'Angleterre. Hismael n'apparaîtra pas volontiers si Jupiter est sous l'horizon (1). Afin de contrecarrer une insuffisance naturelle de cette sorte, il conviendra de se pourvoir d'une quantité suffisante de matériel approprié. L'on ne peut faire un miracle.

 

En ce qui concerne les invocations de Dieux, de telles considérations ne s'y appliquent pas. Les Dieux sont au-delà de la plupart des conditions matérielles. Il est nécessaire de remplir coeur et esprit de la base adéquate à leur manifestation. Plus haute la nature du Dieu, plus cela est vrai. Le Saint Ange Gardien possède toujours la base nécessaire. Sa manifestation dépend uniquement de la bonne volonté de l'Aspirant, et toutes les cérémonies magiques usées lors de cette invocation ne sont destinées quíà préparer cet aspirant ; en aucun cas à L'attirer ou à L'influencer. C'est Sa constante et éternelle Volonté (2) que de devenir un avec líAspirant et le moment venu où les conditions de ce dernier le permettent, Ces Noces sont consommées.

 

 

III

 

 

Cette obstination de l'esprit (ou l'inertie du talisman) implique d'ordinaire une imperfection de l'invocation. Cet esprit ne peut résister même un instant à la contrainte exercée par son Intelligence, lorsque cette Intelligence oeuvre en accord avec la Volonté de l'Ange, de l'Archange et de Dieu au-dessus de lui. Il est donc généralement préférable de réitérer les Invocations plutôt que de procéder immédiatement aux malédictions.

 

Le Magicien devrait aussi se demander (3) si l'invocation est réellement une partie nécessaire du karma de l'Univers, tel qu'il l'a énoncé dans son propre Serment (Voir Chap. XVI, I, 2). Car s'il s'agit d'une illusion, le succès est impossible. Le mieux sera donc de revenir au début et de récapituler avec plus d'ardeur et de pouvoir d'analyse le Serment et les Invocations. Cela peut être effectué trois fois.

 

Mais si ceci a été accompli de manière satisfaisante et que l'esprit est néanmoins désobéissant, cela implique que quelque force hostile est à l'oeuvre pour entraver l'opération. Il deviendra alors judicieux de découvrir la nature de cette force, de l'attaquer et de la détruire. Ceci rend la cérémonie plus utile que jamais au Magicien qui peut ainsi se trouver conduit à démasquer un gang de magiciens noirs dont il n'avait jamais suspecté l'existence.

 

La nécessité d'enrayer la vampirisation d'une dame par une sorcière, à Paris, mena un jour FRATER PERDURABO à la découverte d'une très puissante organisation de magiciens noirs avec lesquels il dut combattre durant près de 10 ans avant que leur ruine ne soit complète et irrémédiable, comme c'est aujourd'hui le cas.

 

Une telle découverte ne fera pas nécessairement obstacle à la cérémonie. Une malédiction d'ordre général peut être proférée contre les forces contrariant la cérémonie (car ex hypothesi aucune force divine ne peut s'interposer) et les ayant ainsi provisoirement éloignées - car le pouvoir du Dieu invoqué suffira à cette fin -, l'on pourra procéder avec une certaine sévérité à la conjuration de l'esprit car ce dernier a mal fait en se pliant aux conjurations des Frères Noirs.

 

De fait, certains démons sont d'une nature telle qu'ils ne comprennent que les malédictions et sont insensibles aux demandes courtoises.

 

Un esclave

Que le fouet peut mouvoir, pas la bonté! (4)

 

Enfin, en dernier recours, l'on peut brûler dans une boîte noire le Sceau de l'Esprit en compagnie de substances puantes, tout ayant été préparé à l'avance, et les liens magiques correctement noués, de sorte qu'il soit réellement torturé par l'Opération (5).

 

Il s'agit toutefois d'un cas assez rare. Une seule fois dans toute sa carrière magique, FRATER PERDURARO fut obligé de recourir à une mesure aussi radicale.

 

 

IV

 

 

A ce propos, défiez-vous d'une soumission trop prompte de la part de l'esprit. Si quelque Loge Noire a eu vent de votre opération, elle peut envoyer l'esprit, plein d'hypocrite docilité, pour vous détruire. Un tel esprit prononcera probablement le serment de travers, ou cherchera d'une manière ou d'une autre à se soustraire à ses obligations.

 

C'est cependant pour la Loge Noire un jeu dangereux à jouer ; car si l'esprit rentre complètement sous votre contrôle, il sera forcé de révéler la transaction, et le courant s'en retournera à la Loge Noire avec une violence inouïe. Les menteurs seront au pouvoir de leur propre mensonge, leurs propres esclaves se lèveront et les asserviront. Les méchants tomberont dans la fosse qu'ils ont eux-mêmes creusée.

 

Et ainsi périssent tous les ennemis du Roi!

 

 

V

 

 

L'exhortation à l'esprit est usuellement incorporée, sauf dans les travaux purement évocatoires qui sont après tout relativement rares, dans quelque espèce de talisman. Dans un certain sens, le talisman est l'Exhortation exprimée en hiéroglyphes. Cependant, tout objet quel qu'il soit est en un certain sens un talisman, car la définition d'un talisman est la suivante : quelque chose sur lequel un acte de volonté (c'est-à-dire de Magick) a été perpétré en vue de le destiner à une fin. Des actes de volonté répétés à l'égard de n'importe quel objet le consacrent sans plus de façons. L'on sait quels miracles peuvent être effectués avec son mashie favori! L'on a utilisé le mashie maintes et maintes fois, l'amour qu'on lui porte croît en proportion du succès grâce à lui obtenu, et en outre ce succès devient de plus en plus certain et absolu par líaction de cet "amour sous la volonté" qu'on lui accorde en l'employant.

 

Il est, bien sûr, très important de garder un tel objet éloigné du contact du profane. Il est instinctif de ne pas laisser une autre personne utiliser sa canne à pêche ou son fusil. Ce níest pas qu'elle pourrait, peut-être, leur nuire d'une façon matérielle. Il s'agit du sentiment comme quoi l'usage de ces objets les a consacrés à nous-mêmes.

 

Évidemment, l'exemple flagrant de pareils talismans est l'épouse. Une épouse peut être définie comme un objet spécialement préparé à recevoir l'empreinte de notre volonté créatrice. Voici l'exemple d'une opération magique très complexe se prolongeant au-travers des siècles. Mais ce n'est en théorie qu'un cas ordinaire de magick talismanique. Pour cette raison, beaucoup d'efforts furent dépensés afin d'empêcher l'épouse d'établir un contact avec le profane, ou du moins pour tenter de l'en empêcher.

 

Les lecteurs de La Bible se souviendront qu'Absalon adopta publiquement les épouses et les concubines de David sur le toit du palais, ce afin de signifier qu'il avait réussi à briser le pouvoir magique de son père.

 

Or, il y a un grand nombre de talismans en ce monde qu'on laisse traîner çà et là d'une manière étourdie et fort répréhensible. Tels, par exemple, sont les objets de l'adoration populaire, comme les icônes et les idoles. Mais il est tout à fait vrai qu'il y ait beaucoup de véritable Force magique stockée dans pareilles choses ; en conséquence, si l'on détruit ces symboles sacrés, l'on peut vaincre magiquement les gens qui les adorent.

 

Il n'est pas du tout irrationnel de se battre pour un drapeau, pourvu que le drapeau soit un objet signifiant vraiment quelque chose pour quelqu'un. Pareillement, au sujet du plus largement répandu et du plus dévotement adoré de tous les talismans, l'argent, vous pouvez bien sûr briser la volonté magique d'un de ses adorateurs en lui retirant le sien ou en détruisant sa valeur d'une manière ou d'une autre. Mais, dans le cas de l'argent, l'expérience générale nous démontre qu'il y en a très peu qui traîne, dispersé çà et là. Dans son cas surtout, les gens ont reconnu sa valeur talismanique, c'est-à-dire son pouvoir en tant qu'instrument de la volonté.

 

Mais à de nombreuses icônes et images, il est très facile de dérober leur vertu. Ceci peut être quelquefois réalisé à une immense échelle, comme par exemple lorsque toutes les représentations d'Isis et Horus, ou de similaires combinaisons mère-fils, se trouvèrent appropriées en masse par les Chrétiens. Le miracle est toutefois d'un genre quelque peu dangereux, et dans ce cas, la lumière fut faite grâce aux recherches des archéologues. Il a été démontré que les soi-disantes représentations de Marie et Jésus ne sont en fait rien d'autre que de mauvaises imitations de celles d'Isis et Horus. L'honnêteté est la meilleure politique en Magick comme dans les autres affaires de la vie.

 

 

NOTES

 

(1) NDAC: Il n'est pas possible, dans ce traité élémentaire, d'expliquer la nature exacte de la relation entre les rayons de la planète concrète nommée Jupiter et les éléments Jupitériens existant à divers degrés dans les objets terrestres.

 

(2) NDAC: Cette Connaissance et Conversation n'étant pas universelle, il semblerait à première vue que c'est comme si une volonté omnipotente se trouvait contrariée. Mais Sa Volonté et la vôtre réunies ne font qu'une, car vous et Lui ne faites qu'Un. Cette volonté une est donc divisée contre elle-même, aussi longtemps que votre volonté échoue à y aspirer fermement.

 

Et aussi, Sa volonté ne peut contraindre la vôtre. Il est tellement un avec vous que même votre volonté de séparation est Sa volonté. Il est si certain de vous qu'Il ne se réjouit pas moins de votre agitation et de votre coquetterie que de votre reddition. Ces relations sont intégralement explicitées dans le "Liber LXV". Voir aussi le Liber Aleph CXI.

 

(3) NDAC: Évidemment, ceci devra avoir été fait lors des préparatifs du Rituel. Mais il renouvelle cet examen du nouveau point de vue atteint via l'invocation.

 

(4) NDT: Citation de "La Tempête" (Shakespeare).

 

(5) NDAC: La signification précise de ces phrases peut sembler obscure à première vue. L'esprit est simplement une partie récalcitrante de notre propre organisme. L'évoquer, c'est donc devenir conscient d'une partie de notre propre personne ; le commander et le contraindre, c'est forcer cette partie à se soumettre. Ceci est plus compréhensible si l'on considère l'analogie avec le fait d'apprendre seul tel ou tel art physico-mental (e.g. le billard) réclamant une étude et une pratique patientes et tenaces, et impliquant souvent peines et difficultés considérables.

 

 

"Of the Charge to the Spirit. With Some Account of the Constraints and Curses Occasionally Necessary," chapitre XV, partie II, de "Magick in Theory and Practice" : première publication par Lecram Press (Paris, 1929-30).

 

© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,

F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)

pour le texte anglais.