CHAPITRE XVI

DE L'INVOCATION

I

 

Dans le système Magicke probe ou "Protestant", il y a vraiment peu à ajouter à ce qui a déjà été dit. Le Magicien adresse directement une requête à l'Entité invoquée. Mais le secret de la réussite en invocation n'a pas encore été dévoilé. Il est extrêmement simple. Il est pour ainsi dire dénué d'importance que l'invocation soit "correcte". Il existe mille manières différentes d'atteindre le but proposé, pour autant que les formes extérieures soient concernées. Le secret tout entier se peut résumer en cinq mots : "Embrase-toi dans la prière" (1).

 

L'esprit doit être exalté jusqu'à ce qu'il perde conscience du moi. Le Magicien doit être poussé en avant, aveuglément, par une force qui - bien qu'en lui et de lui - n'est en aucune manière ce qu'il, à l'état de conscience normal, nomme Je. Tout comme le poète, l'amoureux ou l'artiste sont transportés hors d'eux-mêmes par une frénésie créatrice, ainsi doit-il en être pour le Magicien.

 

Il est impossible de poser des règles pour l'obtention de ce stimulus particulier. L'on peut être charmé par tout le mystère de la cérémonie ; un autre peut être affecté par l'étrangeté des mots, ou même par le fait que les "noms barbares" lui soient inintelligibles. Quelquefois, au cours d'une cérémonie, la véritable signification d'un nom barbare qui avait jusqu'ici résisté à l'analyse peut lui apparaître, lumineuse et splendide au point de l'amener au paroxysme. Le parfum d'un encens particulier peut le stimuler efficacement, ou peut-être l'extase corporelle de la danse magicke.

 

Tout Magicien doit composer sa cérémonie de telle sorte que s'y produise un apogée dramatique. Au moment même où la surexcitation devient ingérable, lorsque tout l'être conscient du Magicien éprouve un spasme spirituel, à ce moment doit-il proférer la suprême conjuration.

 

Une méthode très efficace consiste à s'arrêter net, par un suprême effort de volonté, maintes et maintes fois, juste au bord de ce spasme, jusqu'à ce que survienne l'instant où l'idée d'exercer cette volonté ne se présente plus (2). L'inhibition n'est pas possible, ou même concevable, plus longtemps, et l'être entier du Magicien, sans même la réticence du plus petit atome, est irrésistiblement projeté en avant. Dans une lumière aveuglante, au milieu du grondement de dix mille tonnerres, l'Union de Dieu et de l'homme est consommée.

 

Si le Magicien est toujours vu debout dans le Cercle, poursuivant tranquillement ses invocations, c'est que toute la partie prétendument consciente de son être s'est détachée du véritable ego résidant derrière la conscience normale. Mais le cercle est entièrement rempli de cette essence divine ; tout le reste n'est qu'accident et illusion.

 

Les invocations ultérieures, le déploiement progressif de la force et sa matérialisation, n'exigent aucun effort. C'est une grande erreur chez le débutant que de concentrer sa force sur le dessein concret, bien arrêté, de la cérémonie. Cette erreur est la plus fréquente cause d'échec en invocation.

 

Un corollaire de ce Théorème est que le Magicien va bientôt presque entièrement abandonner l'évocation - seules quelques rares circonstances réclament une action sur le plan matériel. Le Magicien se consacre totalement à l'invocation d'un dieu, et dès que son équilibre touche à la perfection il cesse d'invoquer tel ou tel dieu partial, seul ce dieu directement au-dessus de lui est sur son sentier. C'est ainsi qu'un homme qui s'était peut-être adonné à la Magick dans le seul dessein d'acquérir connaissances, amour, et richesses, se trouve irrévocablement engagé dans la réalisation du Grand Oeuvre.

 

Il est maintenant évident qu'il n'y a pas de différences entre la magick et la méditation, sauf du type le plus accessoire et arbitraire (3).

 

 

II

 

 

Outre ces méthodes au grand jour, il y a aussi plusieurs méthodes mentales d'Invocation, nous allons en citer trois.

 

La première méthode concerne ce qu'on appelle le corps astral. Le Magicien pratiquera l'entraînement de ce corps tel qu'il est prôné dans le Liber O, et apprendra à s'élever sur les plans d'après les directives du susdit texte, quoique limitant cette "élévation" au symbole du Dieu qu'il souhaite invoquer.

 

Une autre méthode consiste à réciter le nom du dieu comme un mantra, ou à réciter un mantra approprié au Dieu.

 

La troisième méthode est l'assomption de la forme du Dieu - en transmutant le corps astral en celle-ci. Cette dernière méthode est réellement indispensable à toute invocation correcte et ne peut être trop assidûment pratiquée.

 

Il existe bien d'autres expédients pouvant assister l'invocation, tellement qu'il est impossible de tous les énumérer, et le Magicien aura la sagesse de s'employer à en inventer de nouveaux.

 

Nous allons donner un exemple.

 

Supposons que la Suprême Invocation consiste en 20 ou 30 noms barbares : il imaginera ces noms occupant les sections d'une colonne verticale, chacune faisant le double en longueur de la précédente ; et il imaginera que sa conscience monte le long de la colonne avec chaque nom. La simple multiplication produira alors un sentiment de crainte et d'abasourdissement véritablement avant-coureur de l'extase.

 

Dans l'essai intitulé "L'Enthousiasme Galvanisé", paru dans le n°9, Vol. I, de The Equinox (4), l'on donne un exposé concis de l'une des méthodes classiques pour réveiller la kundalini. Cet essai devra être étudié avec soin et détermination.

 

 

NOTES

 

 

(1) NDAC: Ceci est exprimé Qabalistiquement par la vieille Formule : Domine noster, audi tuo servo! kyrie Christe! O Christe! [Latin : "Ô notre Seigneur, écoute ton serviteur! Ô Seigneur Christ! Ô Christ! "].

 

(2) NDAC: Cet oubli doit être absolu ; il est fatal d'essayer de "se laisser aller" consciemment.

 

(3) NDAC: Il y a aussi la commune antithèse métaphysique d'après laquelle la Magick est l'Art de la Volonté-de-Vivre et le Mysticisme celui de la Volonté-de-Mourir mais - "La vérité abattit les cartes de son jeu ; Vie et Mort ne font qu'un à Ses yeux!".

 

(4) NDAC: Les premiers Chrétiens, les plus sincères, employaient tout ce qui relève, pour l'essentiel, de cette méthode. Consulter Fragments of a Faith Forgotten par G.R.S. Mead, Esq. B.A., pp. 80-81.

 

Il existe effectivement un lien entre ce que le vulgaire nomme blasphème et ce qu'il nomme immoralité, du fait que la légende Chrétienne ne soit que l'écho d'un rite Phallique. Il y a aussi une véritable et indiscutable relation entre la force Créatrice du Macrocosme et celle du Microcosme. Pour cette raison, la dernière doit être rendue aussi bénite et chaste que la première. Le casse-tête, pour la plupart des gens, c'est comment y arriver. L'étude de la Nature est la Clé ouvrant cette Porte.

"Of the Invocation," chapitre XVI de "Magick in Theory and Practice" : première publication par Lecram Press (Paris, 1929-30).

 

© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,

F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)

pour le texte anglais.