CHAPITRE XVI

DU FEU MAGICKE : PLUS DES CONSIDÉRATIONS RELATIVES A L'ENCENSOIR, AU CHARBON ET A L'ENCENS

 

 

Dans le Feu Magicke sont toutes choses jetées. Il symbolise la combustion finale de tout ce qui existe dans le sivadarsana. C'est l'absolue destruction du Magicien comme de l'Univers.

 

L'Encensoir repose sur un petit autel. "Mon autel est de dinanderie ajourée : brûle dessus dans de l'argent ou de l'or!" [Liber Legis, III : 30]. Cet autel se trouve à l'Est, comme pour symboliser l'identité de l'Espoir et de l'Annihilation. Cet airain contient les métaux de Jupiter et Vénus fondus en un alliage homogène. Il est donc symbolique de l'amour divin, et il s'agit de "dinanderie ajourée" car cet amour n'est pas limité dans sa direction ou son étendue ; il n'est pas particularisé, il est universel.

 

Sur cet autel repose l'Encensoir proprement dit ; il possède trois pieds symboliques du feu (1). Sa coupe est un hémisphère, et un disque percé de trous est maintenu par son rebord. L'Encensoir est d'or ou d'argent, car ceux-ci étaient dits métaux parfaits ; et c'est sur la perfection que l'imparfait est consumé. Sur ce disque brûle un grand feu de charbon, imprégné de nitre. Ce charbon est (comme les chimistes commencent à le soupçonner) l'élément protéen fondamental : absolument noir, car il absorbe toute lumière ; infusible par l'application d'aucune chaleur connue ; il est le plus léger des éléments se présentant à l'état solide dans la nature ; la composante essentielle de toutes les formes de vie recensées.

 

Il a été traité avec du nitre, dont le potassium fournit la flamme violette de Jupiter, le père de tout ; dont le nitrogène est cet élément inerte qui par suite d'une combinaison appropriée devient élément constitutif des corps reconnus comme les plus explosifs ; et dont le troisième ingrédient est l'oxygène, à savoir la nourriture du feu. Le Magicien souffle sur les flammes ; ce brasier destructeur a été allumé par son verbe et sa volonté.

 

Dans ce Feu il jette l'Encens, symbolisant la prière, le véhicule grossier ou image de son aspiration. En raison de l'imperfection de cette image, nous obtenons de la simple fumée au lieu d'une combustion parfaite. Mais nous ne pouvons utiliser d'explosifs à la place de l'encens, parce que cela ne correspondrait pas à la réalité. Notre prière est l'expression de l'inférieur aspirant au supérieur ; elle est dénuée d'une vision claire du supérieur, ne comprend pas ce que veut ce supérieur. Et aussi agréable puisse être son odeur, elle est toujours trouble.

 

Dans cette fumée, les illusions surgissent. Nous cherchons la lumière et voilà que le Temple est assombri! Dans les ténèbres, cette fumée semble adopter d'étranges formes, et il se peut que nous entendions des cris de bêtes. Plus épaisse est la fumée, plus sombre devient l'Univers. Nous tremblons et haletons, réalisant quelles choses fétides et dénuées de substance nous venons d'évoquer!

 

Néanmoins, nous ne pouvons nous passer de l'Encens! A moins que notre aspiration ne prenne forme, elle ne saurait influencer la forme. C'est aussi le mystère de l'incarnation.

 

Cet Encens se compose de Gum Olibanum, le sacrifice de l'humaine volonté du coeur. Cet olibanum a été mixé avec une moitié de storax, les désirs terrestres, ténébreux, doux et tenaces ; et ensuite remixé avec une moitié de lignum aloes, symbolisant le signe du Sagittaire, la flèche (2), et donc l'aspiration elle-même ; il s'agit de la flèche qui fend l'arc-en-ciel. Cette flèche est "La Tempérance" (3) du Tarot ; c'est une vie également équilibrée et droite qui rend notre oeuvre possible ; encore que cette vie elle-même doive être sacrifiée!

 

Lors de la combustion de toutes ces choses, surgissent dans notre imagination ces spectres illusoires, séduisants ou terrifiants, qui grouillent sur le "Plan Astral". Cette fumée représente le "Plan Astral", qui se situe entre le matériel et le spirituel. Il convient de maintenant consacrer quelques lignes à ce "plan", au sujet duquel bon nombre d'absurdités ont été rédigées.

 

Lorsqu'un homme ferme les yeux et commence à regarder autour de lui, au début il n'y a que les ténèbres. S'il persiste à scruter l'obscurité, une nouvelle paire d'yeux graduellement s'ouvrira.

 

Certaines personnes croient qu'il s'agit là des "yeux de l'imagination". Celles plus expérimentées comprennent que les choses perçues par ces yeux le sont réellement, quoique ces choses soient elles-mêmes totalement fausses.

 

Tout d'abord, l'observateur ne percevra qu'une sombre grisaille ; peut-être lors des expériences suivantes apparaîtront des personnages avec lesquels il pourra converser, et sous la gouverne desquels il pourra voyager ici ou là. Ce "plan" étant aussi vaste et diversifié que l'Univers matériel, on ne peut le décrire efficacement ; nous conseillons au lecteur de consulter le "Liber O" (4) et Equinox I(2), pages 295 à 334 (5).

 

Ce "Plan Astral" a été décrit par Homère dans L'Odyssée. Là résident Polyphème et les Lestrigons, Calypso et les Sirènes. Là, aussi, ces choses que certains ont imaginé être les "esprits" des morts. Si l'étudiant tient une seule fois l'une de ces choses pour réelle, il doit lui rendre un culte, puisque toute réalité mérite d'être révérée. En pareille éventualité, notre magicien court à sa perte ; le spectre aura pouvoir sur lui et l'obsédera.

Aussi longtemps qu'une idée est examinée, l'on échappe à son joug. Il n'y a rien de mal dans le fait qu'un homme expérimente en fumant de l'opium ou en se nourrissant de noisettes ; mais dès qu'il relâche son contrôle, et agit par habitude et sans réflexion, il a des ennuis. Nous mangeons tous beaucoup trop, à cause de ces gens obséquieux en livrée qui se sont toujours activés cinq fois par jour avec des provisions pour six mois ; et il était plus facile de se goinfrer en se faisant rouler que de se poser la question essentielle : avions-nous vraiment faim ? Si vous faites vous-même votre propre cuisine, vous vous apercevrez vite que vous ne cuisinez ni plus ni moins que ce dont vous avez réellement besoin ; et la santé reviendra. Si, toutefois, vous donnez dans l'excès inverse, et ne pensez plus qu'au régime, il est à peu près certain que vous sombrerez dans cette forme typique de mélancolie où le patient s'est convaincu que le monde entier cherche à l'empoisonner. Le professeur Schweinhund a démontré que la viande de boeuf cause la goutte ; le professeur Naschtikoff que le lait provoque la phtisie. Sir Ruffon Wratts nous dit que la vieillesse est provoquée par la consommation de choux. Peu à peu atteindrez-vous l'état dont est si fier Mr Hereward Carrington : votre unique nourriture sera le chocolat, que vous mastiquerez sans cesse, même en rêve. A peine venez-vous de l'admettre que vous prenez soudain conscience de l'atroce vérité démontrée par Guterbock Q. Hosenscheisser, Fourth Avenue, Grand Rapids : le chocolat est la cause de la constipation, la constipation celle du cancer, et ce brave homme entreprendra de l'extirper hors de votre corps au moyen d'un lavement qui épouvanterait un chameau au point de lui causer des convulsions.

 

Une folie similaire attaque même les véritables hommes de science. Metchnikoff étudia les maladies du colon jusqu'à ne plus rien voir d'autre, puis proposa calmement qu'on retranche le colon de tout un chacun, faisant observer que le vautour (qui n'a pas de colon) vit jusqu'à un ‚ge exceptionnel. En réalité, la longévité du vautour est due à son cou tordu, et bien des personnes censées proposèrent de vérifier le fait sur le professeur Metchnikoff lui-même.

 

Mais les pires de tous les spectres sont les idées morales et les idées religieuses. La santé mentale repose sur la faculté d'ajuster les idées entre elles dans de justes proportions. La personne qui accepte une vérité religieuse ou morale sans la comprendre n'est sauvée de l'asile que parce qu'elle n'en suit pas les implications logiques. Quelqu'un croyant réellement dans le Christianisme (6), croyant vraiment que la majorité de l'humanité est destinée au châtiment éternel, devrait partir délirer dans le monde entier, s'acharnant à "sauver" l'‚me des gens. Le sommeil ne serait possible qu'une fois le corps épuisé par l'épouvante de l'esprit. Sans quoi l'on serait moralement insane. Qui d'entre nous peut dormir si la personne que nous aimons est en simple danger de mort ? Même un chien ne peut se noyer sans qu'au moins nous interrompions tout notre travail pour regarder. Qui donc peut alors vivre à Londres tout en considérant le fait que sur ses sept millions d'‚mes, seul un millier environ de Frères de Plymout échappera à la damnation ? Ceci dit, ce millier de Frères de Plymouth (ceux proclamant le plus fort qu'ils seront les seuls sauvés) ne semble pas en être particulièrement troublé et se porte très bien, merci. Qu'ils soient hypocrites ou moralement insanes est un problème que nous pouvons laisser à leur propre réflexion.

 

Tous ces spectres, quelle que soit leur nature, doivent être évoqués, examinés et maîtrisés ; autrement il se pourrait que juste au moment où nous en avons besoin, il y ait une idée dont nous ne nous étions jamais préoccupé, et peut-être que cette idée, nous attaquant par surprise, et pour ainsi dire par derrière, nous étranglera. C'est la légende du sorcier étranglé par le Diable!

Fig. 18: L'Encensoir (schéma breveté Crowley)

 

 

 

NOTES

 

 

 

(1) NDAC : Parce que shin [s], la lettre hébraïque à laquelle est attribué l'élément igné, possède trois langues de feu, et sa valeur est de 300.

 

(2) NDAC : Notez qu'il existe deux flèches : la Divine projetée vers le bas et l'humaine vers le haut. La première est l'Huile, la seconde l'Encens, ou plutôt sa partie la plus subtile. Voir Liber 418, Cinquième Éther.

 

(3) [Dans The Book of Thoth (1944), l'Atu XIV, "La Tempérance", fut renommé "L'Art".]

 

(4) [Voir "Liber O", Appendice VII.]

 

(5) ["The Temple of Solomon the King", "The Seer". Voir aussi Partie III, Ch. XVIII, et Appendice III, "Notes pour un Atlas Astral".]

 

(6) NDAC : "Quelqu'un qui prendrait La Bible au sérieux deviendrait fou ; ceci dit, pour envisager de la prendre au sérieux, il faut déjà l'être." - Crowley.

 

 

"The Magick Fire : with Considerations of the Thurible, the Charcoal, and the Incense," chapitre XVI de "Book Four, Part Two" : première publication par Wieland & Co. (Londres, 1912).

 

© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,

F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA) pour le texte anglais.