INTRODUCTION DE L'AUTEUR
DE LA PRÉSENTE ÉDITION
Fais ce que tu voudras sera toute la Loi.
"La Magick consiste à rentrer en communication avec des individus existant sur un plan supérieur au nôtre. La mystique consiste à se hisser à leur niveau." (1).
Le Livre 4 fut annoncé par Crowley comme "un manuel de magick et de mysticisme à l'usage des débutants." Officiellement intitulé Liber ABA (2), Crowley sentait que "le chiffre 4 étant la formule du livre, il devait à l'évidence se composer de quatre parties." (3). La Partie I devait traiter du mysticisme et de la méditation, la Partie II de la théorie magique, la Partie III de la pratique magique, et la Partie IV du Livre de la Loi et de "son historique et du Commentaire ; en fait le volume indiqué dans le Livre lui-même, chapitre III, verset 39." (4).
Crowley prévoyait d'écrire de sorte à ce qu'un lecteur moyen puisse trouver graduellement compréhensibles ses idées les plus abstruses. Ecrire aussi simplement constitua sans doute pour Crowley un défi plus important que ses premiers textes en prose, lesquels possédaient un style littéraire hautement développé et un riche vocabulaire que peu de lecteurs pouvaient aisément suivre. Sa tendance à supposer que les lecteurs possédaient l'éducation et l'expérience nécessaires pour comprendre chacune de ses obscures allusions constitua un obstacle à son dessein d'enseigner l'occultisme à un large public. Extrêmement conscient de cette tendance, la méthode de rédaction pour laquelle opta Crowley dans les Parties I-III du Livre 4 fut d'écrire avec ses étudiants plutôt que pour eux. Tandis qu'il dictait, son collaborateur lui faisait faire marche arrière pour clarifier si nécessaire, et les manuscrits étaient parfois lus par d'autres étudiants et ultérieurement corrigés (5). Pour le Livre 4, ses principaux collaborateurs furent Mary Desti, Leila Waddell et Mary Butts. Desti et Waddell furent créditées de la coécriture.
Crowley nommait Magick son système de réalisation spirituelle, revenant à l'orthographe archaïque du mot afin de "distinguer la Science des Magi de toutes ses contrefaçons." (6). Comme nous le verrons, son but, en écrivant le Livre 4, n'était pas seulement de rendre à la magick le respect et l'honneur qu'elle inspirait en des temps plus anciens. Il s'agissait aussi de poser la pierre angulaire d'un système magico-religieux qui ferait le pont au-dessus de l'abîme séparant le scepticisme scientifique de la révélation spirituelle. Il appliquait cette base théorique à la preuve objective de ce que Crowley appelait "le premier postulat de la religion" : la communication avec une intelligence suprahumaine (7). Cette preuve est Le Livre de la Loi.
Le Livre 4 est supérieur à la somme de ses parties lorsqu'on les lit ensemble, et ces quatre parties sont ici réunies pour la première fois en un seul volume sous le titre populaire Magick (8). Considéré dans son ensemble, le Livre 4 est le plus grand exposé que Crowley livra du système auquel il donna son nom.
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La magie occidentale et le yoga oriental possèdent une origine commune. Les anciens Grecs considéraient Zoroastre (ou Zarathoustra) comme le fondateur de la science des magi, mais il s'agissait d'un réformateur, du premier millénaire avant Jésus-Christ, qui codifia les traditions spirituelles existantes, enracinées dans la préhistoire iranienne.
Bien avant Zoroastre, deux migrations australes distinctes d'une culture indo-aryenne vers le Nord donnèrent naissance à des civilisations aux langages et théogonies étroitement liés, mais qui devinrent associées à des disciplines spirituelles différentes. A l'Est, l'Inde développa le yoga, une discipline mystique enracinée dans les traditions spirituelles des Védas. A l'Ouest se trouvait l'Iran, qui nous donna la magie, ou du moins notre mot pour la désigner (9). Les anciens croyaient que ces magi perses conservaient également la sagesse de leur voisine : la Chaldée ou Babylone (10). En raison de sa mise en corrélation des principes sous-jacents du yoga et de la magick, l'on peut dire que le Livre Quatre de Crowley réunit ces impulsions spirituelles jumelles.
Le yoga comme la magick recèlent des traits généralement attribués à l'autre discipline. Certaines formes de yoga emploient la méditation conjointement à des pratiques rituelles et sacrificielles qui sont des survivances de l'ancien culte védique indo-européen. A l'Ouest, le chamanisme extatique (ou, dans les termes favoris de Crowley, "l'enthousiasme galvanisé") se développa en une théurgie décrite par les auteurs de l'antiquité, employant le rituel et l'invocation afin d'exalter la conscience de l'adepte. Le but en était la communication avec des intelligences divines pouvant prêter assistance dans la perfection de l'âme, mais de telles pratiques sont un continuum s'étendant au sacrifice de soi, un "sacrifice de l'esprit et de l'âme" pouvant être nommé méditation :
"Dieu est mieux connu et adoré dans l'absolue pureté du silence, car parler et entendre sont des sensations, cependant que la connaissance du divin est une expérience d'un ordre totalement différent. Mais, en dépit de l'insistance de tous les Hermétistes sur ce point, il est une fois de plus évident qu'ils parlent d'un idéal, d'une prescription pour les relations solitaires de l'initié parfait avec Dieu. En pratique... lorsque deux ou trois sages se trouvent réunis, il n'est rien de plus naturel pour eux que d'offrir une prière ou un hymne pour rendre grâce ou célébrer des louanges. Nul doute que les louanges orales et silencieuses aient été en pratique considérées comme élogieuses ; car comment pourrait-on autrement approcher l'Etre 'qui a tous les noms, puisque toutes choses sont issues de ce seul père ; et ...qui n'a aucun nom, puisqu'Il est le père de tout' ?" (11).
Les anciens estimaient que la plus haute des théurgies avait pour effet l'identification extatique du magicien avec la force invoquée, d'où résultait une transe parfois oraculaire et révélatrice. Crowley écrit que :
"...ces états d'esprit résultant de la pratique du Yoga sont à juste titre nommés transes, car ils transcendent véritablement les conditions de la pensée normale. A ce point, nous commençons à percevoir un insensible rapprochement du sentier du Yoga, qui est droit (et en un sens aride), et de celui de la Magick, pouvant être comparé à la danse bacchique ou aux orgies de Pan (12)".
Le premier essai de Crowley sur la magick fut l'ambitieux Béréshith, où il se proposait "d'expliquer les divergences entre trois grandes formes de religion existant à l'heure actuelle - Bouddhisme, Hindouisme et Christianisme - et de les adapter à la science ontologique par des déductions de nature mathématique et non mystique." (13). Cet essai fut le fondement de sa synthèse de la mystique et de la magick :
"La méditation n'est pas à la portée de tous ; tout le monde n'a pas l'aptitude ; et de fait très peu ( du moins en Occident ) en ont l'occasion.
"Dans tous les cas, ce que les Orientaux nomment 'unité-de-pénétration' constitue un préliminaire essentiel pour faire ses premiers pas réguliers dans la véritable méditation. Et une volonté de fer est une condition plus prioritaire encore.
"Par méditation je n'entends pas seulement 'penser à' quelque chose, aussi profondément que ce soit, je parle de l'absolue restriction de l'esprit à la contemplation d'un unique objet, qu'il soit grossier, subtil, ou entièrement spirituel.
"Or le véritable cérémonial magique est précisément orienté vers ce but, et constitue un splendide terrain d'entraînement pour ceux qui ne sont pas encore des athlètes mentaux accomplis. Par le geste, la parole, et la pensée, en quantité comme en qualité, l'unique objet de la cérémonie est sans cesse indiqué. Toute fumigation, toute purification, tout bannissement, toute invocation, toute évocation, est avant tout rappel de ce seul dessein, jusqu'à ce que survienne l'instant suprême, lorsque chaque fibre du corps, chaque canal énergétique de l'esprit, s'exprime dans une irrésistible ruée de la Volonté dans la direction voulue. Telle est la véritable signification de toutes les apparemment fantasques instructions de Salomon, Abramelin, et autres sages de renom. Lorsqu'un homme a évoqué et maîtrisé des forces telles que Taphtatharath, Bélial, Amaimon, et les grandes puissances des éléments, on peut alors à coup sûr lui permettre de commencer à tenter de cesser de penser. Car, cela va de soi, l'univers, penseur inclus, n'existe qu'en vertu de la pensée du penseur (14).
"La magie constitue encore, d'une autre manière cette fois, un excellent terrain d'entraînement pour l'Arahat. De véritables symboles réveillent pour de vrai ces forces macrocosmiques dont ils sont les eidola, et il est de la sorte possible d'accroître considérablement (pour emprunter un terme à l'électricité) le "potentiel" magique (15)."
Ces noces de la méditation et de la magick se trouvent au cœur du Livre 4. Bien que l'ordre de la présentation suggère la méditation (Partie I) comme un prélude à la magick (Parties II-III), le programme de formation de Crowley laisse l'accent à mettre, durant les premières phases du travail, aux bons soins de l'étudiant (16).
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La compréhension de certains concepts centraux de la philosophie de Crowley est présupposée dans le Livre 4, mais beaucoup d'entre eux ne sont nulle part dans le livre clairement définis (17). Un examen approfondi du développement de la pensée philosophique de Crowley dépasserait les limites de cette introduction, mais un bref aperçu peut aider à introduire ces concepts, comme à faire la lumière sur les fondements de sa pensée tels qu'en témoignent ses premiers écrits.
Les étais philosophiques du Livre 4 furent tout d'abord fournis par Béréshith, où Crowley tente de réconcilier "noumène et phénomène, unité et multiplicité". Il pose en principe que cela est obtenu par l'accession de la conscience à ce que les Bouddhistes signifiaient par leur terme nirvana, et que Hegel exprimait par son "pur être est pur néant".
L'ontologie crowleyenne connut sa genèse lorsqu'il écrivit dans Béréshith : "Je pose en absolu le Zéro Qabalistique". Il explique que "l'Oeuf Cosmique ... d'où a surgi le présent univers, était le Néant, étendu dans aucune catégorie". Il poursuit alors en décrivant la création en des termes anticipant la cosmologie Thélémite du Chapitre 0 de la Partie III du présent ouvrage, où l'infiniment grand (Nuit) et l'infiniment petit (Hadit) s'unissent en Râ-Hoor-Khuit, qui "inclut et couronne toutes choses" :
"Or, la multiplication de l'infiniment grand par l'infiniment petit aboutit à QUELQUE NOMBRE FINI ET INCONNU, ÉTENDU DANS UN NOMBRE INCONNU DE CATÉGORIES. Il advint, lorsque notre Grande Inversion se produisit, celle de l'essence de tout néant en finitude étendue en d'innombrables catégories, qu'un système incalculablement vaste fut engendré. Par pur hasard, hasard dans la plus authentique acception du mot, nous nous retrouvons avec des dieux, des hommes, des étoiles, des planètes, des démons, des couleurs, des forces, et toute la matière du Cosmos : ainsi qu'avec le temps, l'espace et la causalité, les conditions les restreignant et les concernant tous (18)."
Crowley admettait donc à la fois le monothéisme et le panthéisme lorsqu'il écrivait :
"Je n'ai aucune objection sérieuse contre un dieu fini, ou même plusieurs, distincts des hommes et des choses. D'ailleurs, personnellement, je crois en eux tous, et je leur concède une puissance inconcevable sans être toutefois infinie (19)."
Comme il possédait une assise mathématique, Crowley estima que l'Arbre de Vie de la Qabal, avec ses dix émanations (ou "sephiroth") exprimait le mieux le cours de la création (20). Il prétendait également que "le 'Sepher Sephiroth', le Livre des Emanations, décrivait l'évolution progressive de la Divinité, de l'existence négative à la positive." (21).
La "Disposition de Naples" (22) de Crowley représente un progrès significatif. Certains systèmes (comme le Bouddhisme) rendent compte de l'univers phénoménal en termes de conscience, et d'autres (telle la science orthodoxe) en termes d'énergie-matière et d'espace-temps. La Disposition de Naples réconcilie les deux et explique leur corrélation.
Du Zéro Qabalistique (discuté ci-dessus, possédant lui-même trois phases) émanent les trois premières Sephiroth, nommées collectivement la "Triade Supernelle". Dans sa Disposition de Naples, Crowley apparente ces sephiroth au point, à la ligne et au plan de la géométrie, introduisant la première et la seconde dimensions. Ces trois sephiroth (Kether, Chokmah et Binah) résident "en dehors" des trois dimensions, au-delà de la dualité manifeste, où "une pensée n'est vraie que dans la mesure où elle contient sa propre opposée." (23). Elles sont, en langage technique, "au-dessus de l'Abîme", le gouffre séparant l'idéal de l'actuel. Cet Abîme est quelquefois représenté par une onzième "fausse" sephirah, Daäth.
Dessous l'Abîme se trouve la quatrième sephirah, Chesed, le solide de la géométrie dans la Disposition de Naples, introduisant la troisième dimension et l'idée de matière. La cinquième sephirah, Geburah, signifie matière en mouvement, et implique donc une quatrième dimension, celle du temps.
La sixième sephirah, Tiphereth, est l'endroit où le Macrocosme devient conscient de lui-même comme Microcosme et, comme centre de l'Arbre de Vie, cette sephirah correspond au Soleil.
Dessous Tiphereth se trouvent les septième, huitième et neuvième sephiroth (Netzach, Hod et Yesod), définies comme Etre, Pensée et Béatitude dans la Disposition de Naples, les trois aspects de atman (Divinité) dans le Vêdanta hindou : sat (être), cit (pensée) et ananda (béatitude). Dans Le Livre de Thoth, Crowley commente :
"Ces idées d'Etre, de Pensée et de Béatitude constituent le minimum de qualités possibles qu'un Point doit posséder s'il lui faut une réelle expérience sensible de lui-même... La première idée de réalité, telle que la connaît l'esprit, consiste donc à concevoir le Point comme construit à partir de ces neuf développements antérieurs et successifs du Zéro. Et là enfin se manifeste le chiffre Dix (24)."
La dixième sephirah est Malkuth, la Terre, "l'idée que le Point a de lui-même, réalisée dans son complément, comme déterminé par 7, 8 et 9." Malkuth est le Royaume de la manifestation (25). Au-delà de Malkuth se trouvent les coques des Qliphoth, les débris morts et rejetés de la création perpétuelle.
Crowley parlait généralement de l'initiation en termes d'ascension de l'Arbre de Vie, grade par grade, sephirah par sephirah. Ce processus comporte plusieurs étapes auxquelles il est si fréquemment fait allusion dans le Livre 4 que nous allons les introduire de suite.
L'individu non initié est "aveugle et enchaîné", un "sot" dont la conscience de soi est limitée, n'ayant qu'un aperçu de ce qu'il est réellement. En tant que Microcosme non développé, il souffre de la "banalité du mal", il est sujet à un environnement absurde et menaçant, au milieu des Qliphoth. L'initiation débute lorsque le candidat entre comme Néophyte (1° = 10) en Malkuth, une étape marquée par la Vision du Saint Ange Gardien. Le Néophyte peut ensuite passer par deux grades intermédiaires (2° = 9 et 3° = 8) qui développeront ses pouvoirs en tant que Microcosme (26).
La seconde phase critique est la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien dans la sephirah Tiphereth, le grade d'Adeptus Minor (5° = 6). Pour acquérir ce grade, l'aspirant doit obtenir le contrôle des quatre grands princes du mal dans le monde. Ce grade signifie l'harmonie du Microcosme et du Macrocosme, et il est la réalisation de la Vraie Volonté et le Grand Oeuvre accompli. L'Adeptus Minor peut ensuite poursuivre avec un grade intermédiaire (6° = 5), étendant ses pouvoirs au Macrocosme, devenant un Adepte Exempt (7° = 4).
La prochaine phase critique se produit lorsque l'Adepte Exempt devient Enfant de l'Abîme. Ce grade signifie la totale identification du Macrocosme au Microcosme, l'aspirant ayant juré d'interpréter tout phénomène comme une relation directe de Dieu avec son âme. Privé même du guidage de son Saint Ange Gardien, l'aspirant (a) franchira l'Abîme, abolissant la dialectique entre Macrocosme et Microcosme par l'annihilation de l'ego, versant jusqu'à la dernière goutte de son sang dans la Coupe de BABALON pour devenir un Maître du Temple (8° = 3), ou (b) il s'en abstiendra et cherchera à préserver l'existence séparée du Microcosme, devenant un Frère Noir. La forteresse des Frères Noirs, à la frontière de l'Abîme, finit par ouvrir la voie à l'entropie. Mais le Maître du Temple, dans la Cité des Pyramides, a encore une tâche à effectuer, car "à peine a-t-on pris sa place, anonyme et indiscernable dans les ténèbres de N.O.X., que l'on doit franchir l'abîme le plus à l'extérieur et affronter celui qui est le Seigneur des quatre grands Princes des Choses Mauvaises (27)."
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Dans le Livre 4, Crowley fait fréquemment référence à sa propre vie et à son expérience spirituelle propre, et le livre est plus aisé à comprendre si l'on est au fait de sa biographie. Bien qu'il fournisse quelques esquisses autobiographiques dans la Partie IV, elles furent rédigées afin de monter le décor pour son compte rendu de sa réception du Livre de la Loi au Caire en 1904. Une approche différente de sa biographie est nécessaire pour explorer la genèse et la création du Livre 4, ainsi que pour témoigner de l'évolution de sa philosophie (28). Il sera également utile de présenter ses collaborateurs et ses mentors.
Crowley fut élevé au sein d'une petite secte de quakers, les Frères de Plymouth, et la seule lecture qui lui fut autorisée durant son enfance fut La Bible, qu'il cite abondamment dans le Livre 4. Une fois émancipé, il jeta son filet spirituel aussi loin que possible. Son premier contact avec la magie fut le compendium de grimoires médiévaux de A.E. Waite, The Book of Black Magic and of Pacts, mais l'œuvre qui aviva véritablement son aspiration fut La Nuée sur le Sanctuaire de Karl von Eckartshausen, un traité de mystique chrétienne indiquant l'existence d'une fraternité universelle d'initiés possédant la clé de l'unité de toutes les religions. Il obtint bientôt une introduction auprès de George Cecil Jones, chimiste et initié de l'Ordre Hermétique de l'Aube Dorée (plus loin abrégé en G.D. [NDT : pour Golden Dawn]), dont la devise était Frater Volo Noscere (Lat., "Je veux savoir"). Crowley y fut initié en novembre 1898, optant pour la devise Perdurabo (Lat., "J'endurerai jusqu'à la fin").
La G.D. était alors dirigée par son cofondateur et principal artisan, Samuel Liddell "MacGregor" Mathers (Frater D.D.C.F.) (29). Mathers avait mis au point un système magique brillamment éclectique, au sein duquel les initiés passaient par des rituels d'initiation basés sur les grades, étaient entraînés en évocation comme en invocation, apprenaient à "voyager dans la vision spirituelle", à "adopter des formes divines" et à fabriquer des talismans, toutes ces choses étant des applications pratiques de la synthèse théorique que la G.D. avait faite à partir de la Qabalah, du Tarot, de l'Astrologie, de la Géomancie, de la magie Enochienne et d'autres traditions (30).
Jones donna à Crowley ses premières instructions en magie, et lui fit connaître Le Livre de la Magie Sacrée d'Abramelin le Mage. Crowley devait plus tard écrire que "ce Livre influença et aida le Maître Therion plus que tout autre", (31) et il le considérait comme "le seul grimoire sérieux du Moyen Age." (32).
Peu après, Crowley rencontra et se lia d'amitié avec un jeune magicien qui n'était que de trois ans son aîné mais considérablement plus expérimenté. Allan Bennett naquit à Londres en 1872 et son père, électricien dans le génie civil, mourut lorsqu'il était enfant. Bien qu'élevé dans le Christianisme, il le rejeta assez vite et "à l'âge de dix-sept ans il possédait une culture scientifique plus vaste et profonde que n'importe quel autre jeune Anglais." (33). Adolescent, il fit l'expérience d'un sivadarsana - l'une des plus hautes transes mystiques - spontané, et se considéra bouddhiste à dix-huit ans. Il fit ses études à Bath et devint chimiste, tout en expérimentant avec "l'électricité supérieure". Il se plongea dans l'occultisme sous la tutelle de son père adoptif, S.L. MacGregor Mathers, dont le patronyme celtique est souvent tenu pour établi (34). Son nom magique dans la G.D. était Frater Iehi Aur (Héb., "Que la lumière soit").

FIGURE A. L'Arbre de Vie, montrant les noms des Grades G.D., avec la chronologie manuscrite, par Crowley, de sa progression spirituelle.
Tiré de "The Temple of Solomon the King", in The Equinox I(2) (1909), face à la page 242. Archives O.T.O., Don de Kenneth Anger.
Bennett était malade de l'asthme, ce qui renforçait sans doute la pauvreté dans laquelle Crowley le découvrit. Il emménagea dans l'appartement londonien de Crowley et là tous deux étudièrent intensément la Qabalah, la mystique et la magie cérémonielle. Ils partageaient également des intérêts scientifiques ; Crowley ayant lui aussi étudié la chimie, à King's College, Londres. Sous la tutelle de Bennett, Crowley franchit rapidement les grades de l'Ordre Extérieur de la G.D., de Néophyte 0° = 0 à Philosophus 4° = 7, comme Crowley l'illustre graphiquement dans ses notes sur le diagramme de l'Arbre de Vie reproduit ci-dessus (35).
Crowley décida d'entreprendre l'Opération d'Abramelin, et en novembre 1899 il acheta une demeure remplissant les conditions spécifiques à ce labeur, Boleskine House, sur le Loch Ness, près d'Inverness en Ecosse.
Le jour du Nouvel An 1900, Bennett était parti pour le Sri Lanka, à la fois pour étudier le yoga et le Bouddhisme et pour des raisons de santé. Le 15 janvier, Crowley partait à Paris afin d'y voir Mathers pour son initiation 5° = 6 dans le Second Ordre (Rosae Rubeae et Aurae Crucis) de la G.D.
Crowley possédait désormais officiellement le grade de 5° = 6, mais il ne s'agissait là que du signe extérieur de l'initiation qu'il recherchait : la Connaissance et Conversation de son Saint Ange Gardien. Son travail consistait à invoquer ce que diverses cultures tout au long de l'histoire ont différemment nommé, dans divers contextes et avec diverses nuances de sens. Les Egyptiens avaient le ka et le shait, les Iraniens le fravasi (plus tard arjamig à Pahlavi), les Grecs le daimon, les Romains (comme Blake et la G.D.) le genius, Jamblique l'augœides, les Coptes le saich, les Arabes al-taum (ou le Soufi misal), les Qabalistes hébreux la jechidah, et les auteurs du 19ème siècle (e.g. Kingsford et Bulwer Lytton), Adonaï. Crowley préférait la terminologie d'Abramelin, le "Saint Ange Gardien" :
"1. Parce que le système d'Abramelin est si simple et si efficace.
"2. Parce que toutes les théories de l'univers étant absurdes il est préférable de parler dans le langage de quelqu'un de manifestement absurde, de manière à mortifier l'homme métaphysique.
"3. Parce que même un enfant le pourrait comprendre (36)."
A Boleskine House, il entama les préparatifs de l'opération d'Abramelin, et écrivit à son ami (et futur beau-frère) Gerald Kelly :
"Ma Première Opération Magique fut consacrée à l'Invocation de Celui qu'Abramelin nomme l'Ange Gardien. Comme aussi il est écrit : Que m'aident le Seigneur de l'Univers & Ma Propre Ame Supérieure! Et, sans l'Aspiration à cela, & dans une certaine mesure une compréhension de cela : aucune Magie Blanche n'est possible. 'En moi rien ne suis-je : en Toi je suis Tout-Moi'.
"Et donc, vous n'êtes pas en position d'agir comme un Maître, car vous n'êtes pas encore maître de vous-même, ni même en communication consciente avec Celui qui a fait de vous Sa Demeure.
"Il est donc nécessaire, en Premier Lieu, d'atteindre son propre Kether ; afin que l'Influence du Très Saint Ancien descende sur vous : & alors - 'toutes choses vous paraîtront aisées'.
"Mais, ayant invoqué le Plus Haut de toutes vos forces actuellement disponibles, vous pouvez alors réaliser une autre magie dans la même mesure...
"Vous consacrerez 6 mois à la purification de votre sphère ou 'aura'.
"Puis vous invoquerez l'Ange avec un succès total.
"Puis vous contraindrez les Forces du Monde - 'l'Image Visible de l'Ame de la Nature' - à se mettre à votre service.
"Cette Opération est si Effroyable que je ne trouve pas de mots pour vous en entretenir.
"Je peux maintenant vous dire que j'ai consacré ma vie, depuis notre quinzaine à Folkestone, au Commencement de ceci. Et l'opposition, sur tous les Plans, fut immense. Même aujourd'hui, le fait de recopier les symboles est une tâche si terrible que je puis à peine en faire plus de douze par jour & qu'il est inutile de forcer. Et ceci tout en évitant d'impliquer quelque force magique dans la fabrication.
"Si vous souhaitez tenter l'Abramelin, Dieu m'interdit de vous empêcher.
"Mais je vous avertis qu'en dépit de toute son apparente simplicité & de toute son apparente aisance, ce sera un travail plus ardu que tout ce à quoi vous vous êtes attaqué au cours de votre vie." (37).
Il fallut peu de temps pour qu'un schisme éclate au sein du temple londonien de la G.D. Crowley mit de côté son travail sur le système d'Abramelin et se retrouva mêlé aux luttes de pouvoir entre le temple de Londres et Mathers résidant à Paris. Il resta loyal à Mathers jusqu'à la fin, laquelle devait survenir assez vite. La G.D. connut rapidement schisme sur schisme et ne devait jamais s'en remettre.
Plus tard, au cours de la même année, Crowley partit pour le Mexique où il devint 33ème dans la Maçonnerie, et en août (38) 1900 il obtint des visions des deux premiers des 30 Ethers du système de magie Enochienne du Dr John Dee et d'Edward Kelly. Ces visions étaient le début du Liber 418, La Vision et la Voix, terminé en 1909 lorsqu'il eut les 28 autres visions (39).
Bien qu'étant un magicien entraîné, les expériences de Crowley au sein de la G.D. firent de lui un déçu de l'occultisme, et bien qu'intéressé par la méditation il manquait d'expérience pratique. En janvier 1901, il se trouva un guru peu commun. Il connaissait déjà son partenaire en alpinisme Oscar Eckenstein pour être un rationaliste dénué d'expérience mystique et éprouvant de l'aversion envers l'occultisme (40). Au Mexique, Crowley perçut soudain un aspect insoupçonné de son ami :
"Oscar Eckenstein vint me voir, et me parla. Et il cessa de me parler (ainsi qu'il avait coutume de le faire) comme un homme sceptique et indifférent ; mais réellement avec la voix et l'autorité d'un grand guru ou de quelqu'un précisément envoyé par un Frère de la Grande Loge Blanche.
"Oui! bien qu'il ne me parla qu'avec des mots de désapprobation, je remerciai Dieu et lui rendai grâce à Dieu qu'Il ait jugé ma sottise digne d'attirer Sa Sagesse.
"Et, quelques jours plus tard, mon guru ne me laissa pas dans mon état d'humiliation et, pourrais-je dire, de désespoir ; mais il me réconforta par ces mots : "N'est-il pas écrit que si ton Oeil est unique, tout ton corps sera alors plein de Lumière ?" Ajoutant : "Il n'y a en Toi aucun pouvoir de concentration mentale ou de contrôle de la pensée, et sans cela tu ne pourras rien réussir."
"Sous sa direction, je commençai donc à m'exercer à la pratique du rajayoga et dans le même temps évitai toute réflexion, si infime fut-elle, sur les choses occultes, ainsi qu'il me l'avait ordonné." (41).
Eckenstein donna à Crowley ses premières instructions en visualisation (42), auxquelles Crowley rajouta des pratiques de rajayoga (méditation et exercices respiratoires simples), probablement tirées du Raja-Yoga de Vivekananda, un ouvrage fréquemment cité dans la Partie I du Livre 4.
Au mois d'août, Crowley se rendit à Colombo, Sri Lanka, où Allan Bennett était devenu précepteur du fils de P. Ramanthan, conseiller juridique de la Couronne à Ceylan, qui plus tard se retira comme le guru shivaïte Sri Parananda. Ramanthan fut le premier instructeur en yoga de Bennett, mais Bennett se préparait déjà à devenir moine bouddhiste, "étant plutôt dégoûté de son guru tamoul." (43).
Leurs retrouvailles furent pour Crowley sa première occasion d'interroger Bennett - qui avait été plus près de Mathers que la plupart des membres de la G.D. - sur l'état de la G.D. et de son chef. Crowley en conclut que Mathers avait échoué.
Il se décida immédiatement à maîtriser la méditation sous la tutelle de Bennett. Ils se relogèrent à Kandy, où Crowley se consacra totalement à asana, pranayama, mantrayoga et dharana. Début octobre, juste après deux mois d'une discipline constante, il parvint à son premier dhyana (44).
Crowley repartit pour l'Inde, où il rédigea deux importants essais de jeunesse, Béréshith (abondamment cité plus haut) et "Science et Bouddhisme". En janvier 1902, il rejoignit Bennett qui se trouvait alors en Birmanie (Myanmar), préparant son ordination de bhikkhu bouddhiste ; ils se rencontrèrent à nouveau à la mi-février pour discuter de plans visant à exporter le Bouddhisme vers l'Occident (45). Puis Crowley retourna en Inde, rencontrant des sages hindous et musulmans tout en continuant ses pratiques de méditation. En mai, Bennett reçut son ordination upasampada comme moine bouddhiste (bhikkhu) sous le nom de Ananda Maitriya (par la suite Ananda Metteyya).
En juin 1903, Crowley était de retour à Boleskine House, en Ecosse, mais avant de reprendre ses pratiques de méditation, il réexamina sa position :
"En l'an 1899, je vins à Boleskine House et mis tout en ordre dans le but d'effectuer l'Opération d'Abramelin le Mage.
"J'avais étudié la Magie Cérémonielle durant des années, et obtenu des succès très remarquables.
"Mes Dieux étaient ceux de l'Egypte, interprétés d'une manière les rapprochant de ceux de la Grèce.
"En Philosophie, j'étais un Réaliste de l'Ecole Qabalistique.
"En 1900, je quittai l'Angleterre pour le Mexique, puis l'Extrême-Orient, Ceylan, l'Inde, le Baltistan, l'Egypte et la France. Inutile ici de détailler la progression correspondante de ma pensée. Passant par une période d'hindouisme, j'ai abandonné toutes les Divinités comme dénuées d'importance et en Philosophie étais un nominaliste intransigeant. Je puis me dire bouddhiste orthodoxe.
"Avec les réserves qui suivent :
" (i) Je ne puis nier que certains phénomènes accompagnent la réalisation de certains rituels. Ce que je nie, c'est l'utilité de telles méthodes pour l'Adepte Blanc.
" (ii) Les méthodes hindoues de méditation sont probablement utiles pour le débutant et ne devraient donc pas être immédiatement (nécessairement) écartées.
"En ce qui concerne mon progrès, la rédemption du Cosmos, etc., etc., j'abandonne pour toujours la Théorie 'Blossom and Fruit', et me retrouve dans la peau d'un Enquêteur cherchant sur des bases strictement scientifiques." (46).
Les comptes rendus de méditation de Crowley cessent début juillet, et un mois plus tard il rencontre Rose Edith Skerrett, la sœur, récemment divorcée, de son ami Gerald Kelly. Ils se marient rapidement, et après une tardive lune de miel en Egypte et à Ceylan le couple retourne en Egypte, arrivant à Helouan le 19 février 1904. Crowley était décidé à étudier le mysticisme islamique et se trouva un professeur, lequel lui fit découvrir les techniques magiques des Isawas (ou Aissaouas). Il écrivit ultérieurement que c'est aux Soufis qu'il était "principalement ... redevable des fondements de son système de mysticisme sceptique (47)." Deux jours après son arrivée en Egypte, il mit son journal à jour. Il venait d'atteindre un point critique :
"Le 6 août [1903] (environ) mon travail fut interrompu par l'arrivée du peintre Gerald Kelly - je décidai d'aller à Strathpeffer et d'épouser sa sœur Rose. Ce que je fis le 12 août, après 19 heures de fiançailles. Notre relation avait commencé d'une Manière Idéale, i.e. avec plus qu'une 'petite aversion' manifestée - A[leister] C[rowley] regimba et R[ose] E[dith] S[kerrett] fit de même. Puis Eros prit les choses en main d'une manière assez parfaite et Hermès occupa un office différent de celui de Hiérophante.
"Nous partîmes pour la Chine depuis la Birmanie. Arrivés à Ceylan, les obstacles astraux à une visite à Ananda Maitriya augmentèrent - devinrent insurmontables. Le 22 novembre, dans la Grande Pyramide, je réalisai une cérémonie magique avec de remarquables résultats, la Chambre du Roi étant remplie de la gloire d'IAW ; et au matin un travail pratique avec Amoun eut pour résultat de rendre ma femme enceinte. Ceci, d'une part, et mes propres infortunes de l'autre, nous ramenèrent déguisés en Egypte. Je vis ici comme le Prince Chioa Khan, un avatar ingénieux et très amusant, et plus sceptique que jamais. Car, pour dire la vérité, les sottises du Bouddhisme, telles que représentées par Allan [Bennett] et l'école 'littéraire', ainsi que les bestialités du Bouddhisme, telles que représentées par la vie du peuple de Ceylan, avaient fini par m'écœurer au-delà de toute mesure. Je ne peux plus me battre de tout mon cœur pour Gautama ; je suis sur le point de gober l'Oeuf Cosmique du voleur de chameaux de la Mecque ; tout en demeurant convaincu que pour un grand homme il ne sera jamais possible de travailler dans aucun des systèmes existants. S'il a des disciples, tant pis pour eux." (48).
Après environ un mois passé à jouer au "despote oriental" et à étudier le mysticisme islamique, Crowley effectua "l'Invocation Préliminaire" ou "Rituel de Celui qui n'est pas Né" le 16 mars - sans doute la seconde réalisation en Egypte de ce rituel gréco-égyptien depuis la fin de l'antiquité (49). Il comptait divertir Rose - qui ne connaissait rien à l'occultisme - en lui montrant les sylphes, les esprits de l'élément air. Rose ne vit pas de sylphes, mais commença à se comporter étrangement, déclarant à Crowley : "Ils t'attendent!"

FIGURE B. Rose Edith Crowley, née Kelly.
Ouarda, la Prostituée de l'Oeuvre du Caire.
Tiré de Derek Hudson, For Love of Painting : The Life of Sir Gerald Kelly
(Londres : Peter Davies, Ltd., 1975).
Reproduit avec permission de l'auteur.
Le 17, ils invoquèrent Thoth (50) avec succès, lequel "apparut" ou les "habita", et Rose dit à Crowley que "tout cela concerne l'enfant", et "tout Osiris". Le jour suivant, elle affirma que c'était le dieu Horus qui l'attendait. Après l'avoir mise à l'épreuve, Crowley devint persuadé qu'elle savait des choses qu'elle n'avait pu apprendre que par des moyens paranormaux. Par la suite, il se remémorera :
"Elle mentionnait presque toujours les auteurs de ces messages comme 'Ils' ; lorsqu'on lui demandait qui étaient 'Ils', elle répondait de manière hésitante et stupide 'les dieux', ou quelque autre expression également futile. Mais elle était toujours absolument claire et précise quant aux instructions. Le Nouvel Eon devait remplacer l'ancien ; mon travail spécifique consistait à préserver la Tradition Sacrée, de sorte à ce qu'une nouvelle Renaissance puisse en temps voulu raviver la Lumière cachée." (51).
Crowley fut tout spécialement ébranlé lorsqu'elle distingua au Musée Bulaq une stèle funéraire représentant Horus, et qui portait dans le catalogue le numéro 666 - un nombre auquel Crowley s'était identifié depuis son enfance. Entre le 23 mars et le 7 avril, Crowley fit traduire en français l'égyptien de la Stèle 666 par un conservateur adjoint du Musée Bulaq et effectua ensuite une traduction anglaise versifiée du texte français. Puis il composa en conséquence au moins une - mais plus probablement deux (52) - invocations du dieu Horus. A l'un de ces rituels, il incorpora les instructions explicites de Rose. Animé d'un respect neuf pour sa prouesse spirituelle, il lui donna le nom magique de Ouarda la Prophétesse, Ouarda étant le mot arabe pour "rose".

FIGURE C (I-II). Cercueil interne et cercueil externe de Ankhefenkons I (Ankh-af-na-khonsu), Musée du Caire. A gauche : cercueil interne ; à droite : cercueil externe (détails).
Tiré de Henri Gauthier, Cercueils Anthropoïdes des Prêtres de Montou (Le Caire, 1913),
vol. 2, # 41.042 et 41.043, planches 1 et 3.
Photographies reproduites avec la gracieuse permission de la Harvard University Library.
Crowley était conscient, durant l'Oeuvre du Caire, d'être en communication avec les Chefs Secrets de la Grande Fraternité Blanche, remarquant : "Je dois créer pour un Ordre un nouveau lien avec la Force Solaire." D'autres éléments laissent à penser qu'à l'époque il croyait qu'en forgeant ce lien il succéderait à Mathers en tant qu'Adepte en Chef de l'Ordre :
"La G.D. doit être détruite, i.e. publier son histoire & ses documents. Rien n'a besoin d'être acheté. J'impose comme condition absolue ma possibilité d'atteindre samadhi, dans le propre intérêt du Dieu. Mes rituels fonctionnent bien, mais j'ai besoin de la translittération." (53).
De nombreux passages dans les carnets de Crowley portant sur l'Oeuvre du Caire sont consacrés au développement de nouvelles formules magiques qui constitueraient par la suite la base de rituels et d'épreuves destinés à un nouvel Ordre devant succéder à la G.D. : l'A... A....
Le point culminant de l'Oeuvre du Caire survint les 8, 9 et 10 avril 1904. Suivant les instructions de Rose, Crowley pénétra chaque jour à midi dans le temple et rédigea durant une heure ce qu'il y entendit. Il écrivit directement sous la dictée de la voix d'une intelligence qui se présenta comme "le ministre de Hoor-paar-kraat" (Harpocrate), nommé Aiwaz ou Aiwass. Il s'agissait du Livre de la Loi (Liber AL vel Legis sub figura CCXX) (54).
La théogonie égyptienne du Livre de la Loi comporte Nuit (ou Nut) (55), Hadit (Behdet, Horus le Behdedite) (56) et Râ-Hoor-Khuit (Ré-Horakhty) (57).
Toujours au Caire, Crowley dactylographia - tapuscrit dont il effectua deux copies au carbone - le manuscrit du Livre de la Loi. Son analyse qabalistique préliminaire - employée pour tester la cohérence des communications spirituelles - confirma son authenticité. En conséquence, il écrivit à quinze amis et collègues afin de leur notifier que l'Equinoxe des Dieux s'était produit ; au nombre de ceux-ci se trouvaient Oscar Eckenstein, Allan Bennett, S.L. Mathers et George Cecil Jones (58). En route vers l'Angleterre, il visita Paris où il rédigea "une lettre en due forme à l'intention de S.L. Mathers, l'informant que les Chefs Secrets m'avaient nommé chef visible de l'Ordre, et avaient déclaré une nouvelle Formule Magique. Je n'attendais ni ne reçus de réponse." (59).

FIGURE D. Page de titre originale du manuscrit du Livre de la Loi,
avec annotations successives de Crowley.
Reproduit avec la gracieuse permission du Harry Ransom Humanities Research Center, Université du Texas, Austin.
Les actes de Crowley évoquent la conviction, mais il revint en Ecosse comme un prophète à contrecœur, son enthousiasme du début laissant vite place à l'amertume et au refus. Crowley et Rose expérimentèrent durant l'été avec des rituels tirés des formules magiques reçues au Caire, mais il devait vite cesser, allant jusqu'à égarer le manuscrit original du Liber AL. Hormis une passe d'armes magique avec Mathers, il retourna à la poésie, aux voyages, à l'alpinisme, aux exercices de méditation et aux pratiques magiques de routine.
Plus tard, Crowley se remémora que George Cecil Jones, son collègue dans la G.D., "faisait objection au [Liber] AL en raison du Chap[itre] III", qu'il trouvait évocateur "d'une sale espèce d'Allah ou de Jehovah". (60). Lui-même était "farouchement opposé aux principes du Livre sur presque toutes les questions de moralité. Le troisième chapitre me semblait gratuitement atroce." (61).
Au cours de 1905-1907, Crowley publia les trois volumes de ses Collected Works, ses œuvres complètes à ce jour, un procédé via lequel les écrivains évaluent parfois leur propre production. L'ambivalence de Crowley apparaît clairement dans son intention d'ajouter au Vol. III Le Livre de la Loi et des documents y ayant trait. Il le tenait en meilleure estime avant que le dernier volume ne parte à l'impression, mais ses annotations au texte dans les épreuves qui nous sont parvenues, citées ci-dessous, font ressortir l'attitude sceptique qui était sienne à l'époque. Il y recopie l'intégralité des visions des Ethers Enochiens obtenus en 1900 au Mexique, remarquant que :
"Ce document (un fragment - 2 'Aires' sur 30) est intéressant car écrit de la même main que celle du Liber L. On peut présumer que les constantes sont la contribution de l'auteur, et que les différences ne sont dues qu'à l'inspiration."
La question de "la contribution de l'auteur", pour ce qui est du Livre de la Loi, dut troubler Crowley. Le livre comportait des données connues de lui seul, telle la formule ABRAHADABRA = 418, développée en 1901 (62), et avait cependant été dicté par une intelligence indépendante dont il avait du mal à interpréter les instructions et les prophéties. Ses premières notes concèdent que plusieurs prophéties se réalisèrent en effet, mais son commentaire relatif à l'ordre : "Ce livre sera traduit dans toutes les langues : mais toujours avec l'original dans l'écriture de la Bête" (63) est teinté d'une sensible nuance de soulagement, voire de rejet :
"La mystérieuse disparition du manuscrit a rendu toute cette tâche impossible, eût-elle été souhaitable."
Il commença à rédiger un commentaire comme stipulé dans le livre, mais "beaucoup de choses demeurèrent parfaitement obscures". Ses annotations successives sur la page de titre originale du manuscrit, reproduite ci-contre, témoignent de la façon dont évoluait son attitude au cours de ces premières années (64). Bien qu'il y soit écrit que ce livre fut "transmis de la bouche d'Aiwass à l'oreille de La Bête les 8, 9 & 10 avril 1904", il annota, vers 1907 :
"Ce manuscrit (qui rentra en ma possession en juillet 1906) est un très intéressant exemple de véritable écriture automatique. Bien que je ne sois en aucun cas responsable de ces documents, hormis les traductions de l'inscription de la stèle, je les publie au nombre de mes travaux car je crois que leur étude intelligente peut être intéressante & utile." (65).
En octobre 1909, il commenta cette note afin d'expliquer l'apparente contradiction de l'énoncé "rentra en ma possession en juillet 1906", expliquant que "Je voulais dire que je pouvais être son maître depuis cette date." Il avait acquis une compréhension plus profonde de sa relation au Livre de la Loi et à son messager Aiwass, et en conclut bientôt que le Liber Legis n'était pas - dans aucune des acceptions généralement admises - de l'écriture automatique (66).
Crowley devint "maître" du Livre de la Loi le 27 juillet 1906, lorsqu'il atteint l'apogée de son Opération d'Abramelin - la Connaissance et Conversation de son Saint Ange Gardien. Il identifiera par la suite son Saint Ange Gardien à Aiwass, l'intelligence suprahumaine qui lui dicta le livre. Cela fut suivi en octobre par samadhi (sous la forme sivadarsana), la réalisation qu'il avait stipulée au cours de l'Oeuvre du Caire comme condition préalable pour remplir la fonction d'un Adepte en Chef. Ayant atteint le degré requis d'initiation, de 1906 à 1909 Crowley œuvra en compagnie de son ancien mentor au sein de l'Aube Dorée, George Cecil Jones (auparavant Fra. V.N. et désormais Fra. D.D.S.), à la pleine élaboration du système initiatique de l'A... A....
En développant le programme d'études de l'A... A..., Crowley adopta certains enseignements de la G.D. avec peu ou pas de modifications. Il admit l'essentiel de la Qabalah telle qu'enseignée dans la G.D. mais élargit grandement son champ d'action. Bien que beaucoup des tables de correspondances de l'ouvrage qabalistique de référence Liber 777 proviennent de sources G.D., Crowley développa l'œuvre et élargit le système jusqu'à pouvoir y classifier des données de religion comparée (67). Crowley enseigna le Tarot de la G.D. durant des décennies mais en livra par la suite une reformulation - Le Livre de Thoth (1944) - où des attributions de base se trouvèrent modifiées et où les motifs G.D. ne sont que vaguement apparents. Pour ce qui est du système Enochien de Dee et Kelley, il surpassa les enseignements de la G.D. en effectuant une étude minutieuse des sources originales. Tout au long de son existence il employa d'autres pratiques, telles les techniques G.D. de fabrication de talismans, mais omit d'écrire de manière détaillée à leur sujet.
Il existe une certaine continuité entre l'A...A... et l'ancienne G.D., mais le système de l'A...A... est bien plus qu'une G.D. réformée. Dans l'A...A..., on insiste plus sur le travail individuel que sur le travail en groupe, et les réalisations sont réelles et vérifiables, pas des formalités rituelles. L'A...A... est imprégné du courant initiatique dont témoignent Le Livre de la Loi et les autres Livres Saints de Thelema, et enseigne en outre le yoga et la méditation, s'efforçant d'exposer ses initiés aux systèmes mystiques et magiques de toutes les cultures. Mais les différences possèdent un fondement plus profond. Le système G.D. n'initiait que jusqu'à Adeptus Minor (5°=6), et son Second Ordre (R.R. et A.C.) était largement théorique. Les recherches et les acquis de Crowley eurent pour résultante l'élaboration de grades supérieurs dans l'A...A.... C'est de ces grades supérieurs (A...A... ou S.S., les noms formels du Troisième Ordre) que provient l'autorité spirituelle de l'Ordre. L'A...A... subsume donc la G.D. comme son Premier Ordre (ou Ordre Extérieur), et la R.R. et A.C. (ou R.C.) comme son Second Ordre. L'A...A... est à la fois un nom pour le Troisième Ordre et pour le système en son entier.
***
Crowley considérait l'année 1875 comme spécialement importante pour trois raisons interconnectées : c'était l'année de la mort d'Éliphas Lévi, celle de sa propre naissance, et celle de la fondation de la Société Théosophique. Crowley naquit en Angleterre six mois après la mort de Lévi en France, et il crut, assez tôt dans sa carrière, que Lévi avait été sa précédente incarnation.
Éliphas Lévi fut sans doute le premier auteur vraiment moderne à écrire sur la magie (68). Ses œuvres se démarquaient des grimoires et compendiums qui avaient dominé la littérature magique européenne depuis l'époque médiévale. Lévi élabora une base théorique des phénomènes magiques, et tenta de réconcilier la magick à la fois avec la science et la foi en Dieu. Giordano Bruno fit à peu près la même chose à son époque mais, là où Bruno défendait sa science naissante contre l'autorité religieuse hostile, Lévi devait défendre la magie contre la nouvelle orthodoxie scientifique.
Crowley était très versé dans la littérature magique et mystique, depuis les auteurs antiques en passant par les Hermetica jusqu'aux grimoires médiévaux telles la Petite et Grande Clé de Salomon. Dans ses premières œuvres, il cite Porphyre, Jamblique, d'Abano, Boehme, Agrippa, Barrett et d'autres (69), mais son système a une dette spéciale envers Eliphas Lévi. Pour les deux magiciens, la magie tire sa source du développement de la volonté, que Lévi nommait "le premier arcane de l'initiation magique" (70). Aussi, bien qu'implicite dans les œuvres d'auteurs aussi vieux que Jamblique, Lévi systématisa et et mis en corrélation de nombreuses doctrines occultes clefs, telle la Lumière Astrale comme médiateur ou menstruum entre la volonté intérieure du magicien et le monde extérieur des éléments ; sa façon de traiter le sujet constitua la base de l'approche, plus sophistiquée, de Crowley (71). La G.D. enseignait la corrélation que Lévi installait entre les sephiroth qabalistiques, les éléments, les 22 sentiers qabalistiques et lettres hébraïques afférentes, et les 78 cartes du Tarot - avec des rectifications visant à corriger les erreurs délibérées introduites par Lévi dans ses œuvres publiées.
Les travaux de Lévi furent aussi l'une des principales sources de H.P. Blavatsky. Crowley estimait important le fait qu'elle ait fondé la Société Philosophique en 1875, du fait que cette organisation fut la première à introduire la philosophie orientale - jusqu'ici le domaine d'une poignée d'érudits - en Europe et en Amérique sur une grande échelle. Il considérait Blavatsky comme une grande initiée (du grade Maître du Temple 8°=3), envoyée par les Chefs Secrets pour préparer la voie au Nouvel Eon.
Crowley croyait avoir été envoyé à maintes reprises, au cours de nombreuses incarnations, "pour apporter la sagesse orientale à l'Europe et pour restaurer le paganisme sous une forme plus pure." (72). Mais, en tant qu'Aleister Crowley, il fut spécialement choisi pour être le logos d'un Eon.
"Les Chefs Secrets... m'avaient choisi comme leur représentant en raison de ma vaste connaissance des Mystères, de ma juste compréhension de leur véritable teneur, et de mes capacités littéraires. La principale tâche qu'ils me confièrent fut de publier l'Immémoriale Sagesse Secrète sous une forme telle qu'après le naufrage de la civilisation les érudits des générations ultérieures puissent restaurer les traditions. Je devais livrer un compendium des méthodes grâce auxquelles l'homme peut atteindre la Divinité. Ils me relevèrent de mes obligations de secret." (73).
L'écriture prolifique de Crowley, associée à l'énergie du Capitaine (par la suite Général de Division) J.F.C. Fuller, son collègue dans l'A...A..., leur permit de publier le premier numéro de "l'Encyclopédie de l'Initiation", The Equinox, au printemps 1909. The Equinox fut le premier à porter l'Ordre à l'attention du public.
En 1909, Crowley était persuadé que Le Livre de la Loi renfermait les principes spirituels régissant la prochaine étape de l'évolution humaine, et que sa réception marquait le début d'un Nouvel Eon dont lui-même - en tant que La Bête 666 - était le prophète. Il publia le Liber AL dans l'ouvrage en 3 tomes QELHMA [Thelema], et vit sa nouvelle conviction confirmée par la redécouverte ultérieure du manuscrit manquant du Livre de la Loi dans le grenier de Boleskine House. Après cinq années d'absence, il considéra cette récupération comme miraculeuse (74).
***
Lorsque la première femme de Crowley, Rose, devint oraculaire et agit comme la Prophétesse de l'Oeuvre du Caire en 1904, elle acquit un statut spécial et sacré - celui de Prostituée -, une fonction décrite dans Le Livre de la Loi lui-même. Son contact avec les Chefs Secrets de la Grande Fraternité Blanche la qualifiait pour être l'épouse spirituelle de La Bête 666.
Début 1910, Aleister et Rose avaient divorcé. Et vers cette époque, Crowley rencontra une splendide jeune femme pour l'aider à se remettre de la perte de Rose, et jouer divers rôles importants dans son oeuvre magique.
Leila Ida Nerissa Bathurst Waddell naquit en 1885 en Australie (75). Elle devint Novice dans l'A...A... le 1er avril 1910, prenant le nom de Soror Agatha (du grec agaqoV, "bon, brave, virtueux"). Elle est plus connue sous le nom de Laylah (mot arabe signifiant "nuit"). C'était une violoniste classique accomplie, qui, comme beaucoup d'autres à cette époque où il s'agissait d'une profession dominée par les hommes, était souvent contrainte de jouer dans des "Orchestres pour Dames." Elle fut la muse de Crowley dans une mesure encore plus importante que Rose, lui inspirant une avalanche de nouvelles, de poèmes, ainsi qu'une pièce de théâtre publiés in The Equinox, tout en figurant de manière importante dans ce classique de Crowley : Le Livre des Mensonges. Elle contribua également à inspirer The Rites of Eleusis, et joua du violon, au cours de sa représentation à Caxton Hall en 1910, sous le titre de "Mère du Ciel".
Crowley passa l'été 1911 à Fontainebleau en compagnie de Waddell, qu'il décrivit ultérieurement comme "ma concubine Agatha, l'Âme même de l'Amour et de la Musick, qui s'était aventurée de dessous la Croix du Sud pour me trouver, m'inspirer et me consoler." (76). Le compte rendu qu'en donne Crowley dans ses Confessions révèle que ce fut un été remarquablement productif (77). Son poème "A Birthday" chronique l'année qu'ils passèrent ensemble d'août 1910 à août 1911, décrivant une relation passionnée, troublée par des éloignements et des problèmes de santé (78).

FIGURE E. L.A.Y.L.A.H.
(Leila Waddell Bathurst)
Tité de Crowley, Le Livre des Mensonges (1913).
Malgré la profondeur de leur relation, Leila ne succéda pas à Rose comme Prostituée ; peut-être lui manquait-il le don caractéristique de clairvoyance. Ainsi, vers l'automne 1911, Rose était toujours l'unique Prostituée que Crowley ait jamais connue. C'est l'emprisonnement de Rose dans un établissement pour alcoolisme, et non leur divorce de l'année précédente, qui mena Crowley à considérer la Prostituée comme "un officier remplaçable lorsque le besoin s'en fait sentir." (79). Et le poste était libre. Ces questions sont essentielles pour comprendre la valeur spirituelle du Livre 4, son élaboration étant le résultat d'une communication des Chefs Secrets, la première communication de la sorte au travers d'une Prostituée depuis l'Oeuvre du Caire.
Ce nouveau travail est connu sous le nom d'Oeuvre d'Abuldiz. Le compte rendu de ce travail met en scène une nouvelle Prostituée et, bien que fréquemment sibyllins, les extraits cités ci-dessous - plus des souvenirs de Crowley tirés de ses Confessions - nous documentent sur la curieuse genèse du Livre 4 (80).
"Un Compte Rendu de la Communication faite à Fra. Perdurabo [Crowley] en 1904 [E.V.] via la prophétesse Ouarda [Rose Crowley] se trouve in The Equinox I(7) (81).
"Cette Ouarda, trahissant sa haute vocation, subit en détail les choses prédites à son sujet, et la catastrophe finale, ou un équivalent plus terrible encore, survint le 27 septembre 1911 [E.V.].
"Au moins, cette catastrophe (la démence sous sa forme la plus incurable) exclut la possibilité qu'elle continue à servir Fra. P. comme messagère de la Grande Fraternité Blanche que lui sert.
"Fra. P. ne fut pas au courant de cette catastrophe avant le 19 (peut-être plus tôt, je pense, mais pas plus tard) octobre.
"Tard dans la soirée du 11 octobre, à quelques minutes de minuit, il fut emmené par le célèbre raconteur Mr Hener Skene au Savoy Hotel de Londres, et là introduit à Mme Mary d'Este Sturges..."
La raison de la présence de Crowley à cette soirée était son désir de rencontrer Isadora Duncan. Il évoque cette soirée dans ses Confessions :
"Une soirée turbulente était en cours. L'amie de toujours de la danseuse, que j'appellerai par le nom qu'elle adopta ultérieurement, Soror Virakam, fêtait son anniversaire. Cette dame, un magnifique exemple de métissage italo-écossais, possédait une très puissante personnalité et un terrifiant magnétisme qui attirèrent immédiatement les miens. J'oubliai tout. Je m'assis sur le sol tel une divinité chinoise, échangeant de l'électricité avec elle." (82).
Mary d'Este Sturges était "une femme attirante, un mètre soixante-six, corpulente, avec des masses de cheveux frisés bleus-noirs et une personnalité magnétique", et le genre de femme volontaire, charismatique et indépendante que Crowley trouvait très séduisante (83). Ses origines étaient humbles mais son aptitude à travailler dur et son inventivité l'avaient menée dans la haute société et les cercles artistiques européens et américains (84).
Elle était née Mary Dempsey au Québec le 11 octobre 1871, la plus jeune de cinq enfants d'un professeur de navigation de Dublin qui avait émigré au Canada via le Michigan. Son père mourut vers 1875, et la famille se relogea dans un quartier pauvre, proche des parcs à bestiaux, de Chicago. Sa liberté enfantine fut brève car à huit ans elle travaillait déjà dans une usine de confiserie. Elle rejeta assez vite le catholicisme romain dans lequel elle avait été élevée.
Elle se maria à Edmund Biden en 1897, un mariage tardif pour l'époque. L'année suivante, ils eurent un fils, Preston, mais devaient bientôt divorcer. Son second époux fut un riche agent de change de Chicago, Solomon Sturges, qui adopta Preston et fournit à Mary un statut social et les moyens de voyager (85). Elle partit à Paris en 1901 pour y étudier la voix, et y rencontra sous peu Isadora Duncan. Les deux femmes devinrent des amies inséparables (86).
La liaison de Crowley et Desti était en bonne voie moins de quelques jours après leur rencontre, mais Mary retourna à son domicile parisien fin octobre. Crowley la rejoignit quelques semaines plus tard, avec l'idée de l'emmener à Saint-Moritz pour y faire du patin à glace. Ils s'arrêtèrent à Zürich et, le 11 novembre à minuit elle commença à agir bizarrement, adoptant un comportement évoquant celui de Rose lors des premières étapes de l'Oeuvre du Caire. Crowley raconte dans ses Confessions ce qui arriva, mentionnant Mary comme Virakam :
"Je... fus réveillé par Virakam qui était apparemment la proie d'une violente attaque d'hystérie, au cours de laquelle elle vomit un frénétique déluge d'invraisemblables hallucinations. J'en fus irrité et tentai de la calmer. Mais elle soutint que son expérience était réelle, qu'elle avait un important message pour moi de la part d'un être invisible. Pareille absurdité m'irrita plus encore. Mais - au bout d'une heure environ - j'en restai bouche bée. Je devins soudainement conscient d'une cohérence dans ses divagations, et en outre que ces dernières étaient formulées dans mon propre langage symbolique. Mon attention ainsi mise en éveil, j'écoutai ce qu'elle racontait. Il fallut quelques minutes pour me convaincre qu'elle était réellement en communication avec une intelligence ayant un message pour moi." (87).
Le compte rendu de l'Oeuvre d'Abuldiz corrobore ceci :
" [E]lle était dans un état d'excitation, d'épuisement, et d'hystérie si violent et si terrible au point de presque alarmer Fra. P. [Crowley]. Je dois signaler qu'il ne l'avait jusqu'à présent considérée que comme une femme du monde voluptueuse et passionnée, ou peut-être en partie comme une collègue artiste, mais jamais l'idée de l'employer dans son travail magique n'avait traversé son esprit. Cependant, l'état décrit, peu éloigné de celui d'une lionne amoureuse et néanmoins en furie, laissa place, soudainement et sans crier gare, à un calme profond, difficilement discernable de la transe prophétique, et elle commença à décrire ce qu'elle 'voyait.'"
Elle était en contact avec le "chef des 5 Frères Blancs", une entité qu'elle décrivit comme "un vieil homme avec une longue barbe blanche". Il lui dit : "Voici un livre à donner à Fra. P. Le nom du livre est Aba, et son chiffre IV." Crowley s'aperçut immédiatement que ABA valait 4 (Héb. aba = 1 + 2 + 1 = 4). Son intérêt en fut avivé, et il commença à tester l'intégrité de l'intelligence, employant les techniques abordées dans l'Appendice III du présent ouvrage. Bien que les rôles de Crowley et Desti évoquent la relation maître-médium du spiritisme, les techniques de vérification et de contrôle - pour ne rien dire de la qualité des parties en communication - rangent ce type de travail astral dans une catégorie différente. Lors d'une sorte d'équivalent astral du test Turing de la science informatique, l'entité communicante est éprouvée par l'adepte grâce à un genre de dialogue où la voyante sert de relais. Ses réponses aux signes, mots et formules connus de l'adepte sont évaluées, et la cohérence de ses réponses vérifiée par la Qabalah.

FIGURE F. Mary Desti et son fils Preston Sturges, circa 1905.
Tiré de Mary Desti, The Untold Story : The Life of Isadora Duncan 1921-1927
(New York : Liveright, 1929).
Reproduit avec l'aimable permission de Sandy Sturges et de la Succession de Mary Desti.
Cette entité révéla son nom d'Abuldiz (ou Ab-ul-Diz), mais les efforts de Crowley pour vérifier son identité furent contrecarrés - en partie par Desti. Crowley remarque dans ses Confessions que Mary était "très insatisfaisante comme clairvoyante." (88). Mais le compte rendu de l'œuvre prouve que Crowley la considérait déjà comme liée à l'Oeuvre du Caire de 1904 :
"[Abuldiz] promit de venir et de 'tout rendre clair' dans 7 jours à 11 heures du soir, P. ayant été intimé d'invoquer 'comme auparavant'. Il est curieux que cette nouvelle révélation ait dû survenir au moment où le Liber Legis était prêt à être publié ; et les épreuves de l'invocation d'Horus arrivèrent le matin même du jour où l'invocation devait être faite. P. testera comme suit : il commencera par invoquer "Celui qui n'est pas Né" et si la voyante n'en tire rien, puis réagit avec "Horus," alors - bien.
"A Saint-Moritz, P. était en possession des documents suivants (89) :
" (1) Qelhma.
" (2) Vieux livre d'invocation, etc., contenant 'Celui qui n'est pas Né'.
" (3) Livre de conjurations de Dee, etc.
" (4) Manuscrits de rituels de l'A...A... et quelques manuscrits mineurs.
" (5) Le 'Sepher Sephiroth'.
" (6) The Canon et les premiers brouillons d'un lexique.
" (7) [Vol. I] N° 6 de The Equinox.
" (8) Epreuves de 'The Temple of Solomon [The King]' pour [The Equinox Vol. I] N° 7, incluant l'Invocation d'Horus employée en 1904 [E.V.].
" (9) L'Invocation d'Horus et 'The Book of Results'."
Puis, il note d'autres parallèles avec l'Oeuvre du Caire :
"Dans le salon de leur suite à Saint-Moritz se trouvait un miroir très grand et très large, comme celui de leur appartement au Caire, où s'était produit la précédente révélation.
"Ils arrivèrent à Saint-Moritz le mercredi 22 novembre, et le jour qui suivit la voyante estima qu'elle avait, de manière peu raisonnable, acheté à Paris un vêtement tout à fait inutile. Il s'agissait d'une robe - une aube bleu et or, tout à fait similaire à celle achetée pour 'Nuit' dans les vieux rituels, hormis l'ajout d'une petite broderie rouge.
"Fra. P. avait là avec lui les instruments magiques qui suivent :
" (1) La Baguette d'Ebène couronnée du Saphir Etoilé et des serpents dorés.
" (2) La Robe de Néophyte.
" (3) La pierre de vision - une topaze gravée -, une Rose-Croix sur une chaîne d'or et de perles.
" (4) La Cloche d'Electrum Magicum.
" (5) La Bague de (...) qui est cachée sous N.O.X."
Tout en concluant que pour un couple d'amoureux partis en vacances faire du patinage ils étaient remarquablement bien équipés pour mener un travail magique, Crowley commença à considérer Mary comme pouvant succéder à Rose dans le rôle de Prostituée :
"Ma première surprise fut de découvrir que j'avais emmené avec moi précisément les Armes Magiques convenant au travail projeté et non d'autres. Mais des circonstances encore plus renversantes devaient se faire jour. Pour les besoins de l'Oeuvre du Caire, moi et Ouarda avions acheté deux aubes, une écarlate pour moi, l'autre, bleue, pour elle. J'avais acheté la mienne à Saint-Moritz, l'autre était bien entendu en possession d'Ouarda. Imaginez ma stupéfaction lorsque Virakam sortit de sa malle une aube bleue si semblable à celle d'Ouarda, à la seule différence d'infimes détails de broderie dorée! Cela semblait signifier que les Chefs Secrets, ayant choisi Ouarda comme messagère, ne pouvaient employer quelqu'un d'autre avant qu'elle ne soit irrévocablement disqualifiée par la démence. Jusqu'à aujourd'hui, nulle autre ne pouvait prendre sa place ; et le fait que Virakam possède un double de sa Robe Magique semblait constituer un solide argument en faveur de sa consécration par eux pour prendre la place de son malheureux prédecesseur." (90).
Puis, Crowley commença à sérieusement planifier l'Oeuvre elle-même :
"La Voyante sera vêtue comme indiqué dans Liber Legis I : 61, Fra. P. à son habitude. On brûlera de l'encens d'Abramelin. La pièce sera ordonnée selon une disposition équilibrée, avec le Miroir comme 'Est'. Le rituel de Hoor sera modifié afin de se prêter aux armes et costume magiques de P. L'invocation commencera à 22h45."
Crowley mit à jour le compte rendu le 28 novembre, clairement impressionné par les similitudes avec l'Oeuvre du Caire. Plus tard le même soir, les sept jours spécifiés par Abuldiz s'étant écoulés, il commença son invocation. Abuldiz communiquait via Mary cependant que Crowley posait des questions et rédigeait le procès-verbal de l'Oeuvre.
"22:38 Entré, habillé, allumé l'encens.
"10:40 P[etit] R[ituel] B[annissement].
"10:45 Commencé les invocations : "Toi, je t'invoque, Celui qui n'est pas Né."
"10:56 Ai fini "Celui qui n'est pas Né", effectué avec grande vigueur et bon succès sur un plan purement exotérique.
"11:00 P[erdurabo] dit : Cujus nomen est Nemo, Frater A...A..., adest (91).
" (La Voyante parle au même moment.) La Voyante dit que l'homme blanc est là, et veut savoir ce que je veux.
"P. Rien : l'ai-je appelé, ou l'inverse ?
"V[oyante]. Il t'a appelé... mais il y a 77!
"P. Pourquoi m'a-t-il appelé ?
"A[buldiz]. Pour te donner ce livre.
"P. Comment sera-t-il donné ?
"A. Par la Voyante (qui se plaint de ne pas avoir de livre).
"P. Prétendez-vous être un Frère de l'A...A... ?
"A. Il a A...A... en lettres noires sur sa poitrine, mais elles se fondent sans cesse en un 7.
"P. Que signifie A...A... ?
"A. Cela signifie TOUT.
"P. Donne un symbole avec une signification supplémentaire.
"A. (V[oyante]) Un triangle avec quelque chose - muni de cornes - dedans. Et aussi une clé.
"P. Quel genre de clé ?
"A. Des baguettes ordinaires, mais # et (des spirales) pour anneau. La Clé de 31 (92) (Il montre les nombres très vite).
"P. Demande-lui d'être plus simple et moins rapide.
"V. Trois longs f.
"A. Je tiens le bleu.
"P. Donne d'autres indications sur ton identité, e.g. Es-tu Sapiens Dominabitur Astris ?
"A. (V[oyante]) Je ne vois qu'un crâne (93).
"P. Est-ce que Deo Duce [Comite] Ferro est l'un des vôtres ?
"A. (...)
"P. Répète.
"A. Non. Non, plus maintenant..."
Soror Sapiens Dominabitur Astris était Fraulein Anna Sprengel, l'adepte allemande qui autorisa la fondation de la G.D. (94). Deo Duce Comite Ferro était une devise G.D. de S.L. Mathers, et la réponse d'Abuldiz confirma Crowley dans sa conviction - dont nous avons parlé plus haut - que Mathers avait brisé, ou simplement échoué à établir, le lien avec les Chefs Secrets. Lors de séances ultérieures, afin de tester la bona fides d'Abuldiz et de ses collègues, Crowley s'enquit de savoir si d'autres initiés G.D. se trouvaient parmi eux, et il n'y eut qu'une seule confirmation : Fra. D.D.S., George Cecil Jones, avec qui Crowley avait fondé l'A...A.... Apparemment satisfait, il demanda à Abuldiz un nom pour la Voyante, mais elle ne put obtenir que les lettres "VI". Crowley continua ses investigations au sujet du Livre 4 :
"A. Le Livre IV. Ton enseignement aux frères.
"P. Je ne dois donc pas le publier ?
"A. Donne le signe du silence.
"P. J'entends par là que je ne dois pas le publier.
"A. Jamais. Jamais jamais jamais jamais. Mais tu dois le trouver."
On lui dit qu'il pourrait trouver le Livre 4 à Londres, et qu'il devrait aller là-bas, le trouver, puis le retourner aux Frères. Après de nombreuses questions vaines quant à l'endroit exact où il le pourrait trouver à Londres, on lui dit que "le livre doit être modifié puis à nouveau envoyé. Il avait été corrompu, et il devait être rendu à sa gloire immaculée." On lui dit d'essayer à nouveau le 4 décembre.
Peu d'informations au sujet du Livre 4 furent obtenues au cours de la séance suivante, mais ils apprirent le nom mystique de Mary, Virakam. Ils ajournèrent jusqu'au 10 décembre ; Crowley nota que "la V[oyante] est cette fois convaincue de la réalité, bien plus qu'auparavant."
Le 10, Crowley ordonna à nouveau la pièce cérémoniellement, mais cette fois il employa "L'Invocation d'Horus". Après beaucoup de difficultés à rentrer en contact avec Abuldiz, ils lui demandèrent où ils devraient continuer l'œuvre :
"P. Devrons-nous a en p ou h ? (Aller en France ou en Italie ?)
"V. h. (Je vois un chandelier avec 3 bougies) (Italie).
"P. Serons-nous 412, 73, ou 434 ? (i.e. 2, 3, ou 4).
"V. 73 [i.e. 3].
"P. Et combien de R. de la T. ? (après [combien de] Révolutions de la Terre ?)
"V. 7 (et un 7, puis il disparaît.) Je vois maintenant un 9..."
Cela semblait signifier qu'ils devraient partir à trois en Italie dans neuf jours, le 19 décembre. Crowley tenta alors d'obtenir des informations plus précises quant à l'endroit en Italie où ils étaient censés se rendre.
"P. ...Devrons-nous faire une R.M. et p. la MMM ? (Retraite Magique et pratiquer la Haute Magie ?)
"V. Oui.
"P. Près de M ? (la Mer).
"V. Je vois un T.
"P. À 246 ? Ou à côté ? (Rome).
"V. 247.
"P. (à part) 50 + 1 + 80 + 30 + 5 + 60 = 216 [sic] (Naples) (95).
20 + 1 + 80 + 200 + 10 = 311 (Capri).
"P. 216 ou 311 ?
"V. 311.
"P. Donc, pas 247 ? (oh, je vois! '246 [Rome] & au-delà.')"
Abuldiz signifiait à Crowley et Virakam de voyager jusqu'à Rome, de se diriger vers le sud et d'effectuer une retraite magique pour rédiger le Livre 4. Puis ils prirent rendez-vous pour le jour suivant, lorsque, où, après bien du dialogue, Crowley aiguilla la conversation sur le Livre 4.
"P. Parle-moi de ce Livre IV ou ABA.
"V. C'est le plus important. Tu le trouveras de manière inattendue.
"P. (Quand)
"V. Attends! Sois patient! Oeuvre! Ne renie rien! Les choses les plus simples signifient beaucoup. Tu es sur la voie. Le Livre IV signifie la liberté pour tous. C'est la Lumière..."
Ils reprirent le travail le 13, sans cérémonie, et de nombreuses questions étaient axées sur le fait d'emmener ou non Preston, le fils de Mary, et sur l'endroit exact où effectuer la retraite. Durant cette séance, Virakam signa le Serment de Novice de l'A...A..., et ils appointèrent un autre rendez-vous pour le 19.
Le 10 décembre, Abuldiz avait indiqué qu'ils devraient partir en Italie dans neuf jours, et le 19 ils étaient à Milan, où eut lieu leur dernière séance avec Abuldiz.
"P. E. m., a. s. d. l. V. ? (Et maintenant, au sujet de la Villa ?)
"V. Ce que tu voudras. Patience, il y danger pour la santé.
"P. I. o. p. l. ? (Ici ou plus loin ?)
"V. Non. (insiste là-dessus.) Tu as mal interrogé.
"P. I. ? (Ici ?)
"V. Où ?
"P. R. ? (Rome ?)
"V. Non.
"P. N. ? (Naples ?)
"V. Oui. (tu ne fais que t'embrouiller.) (96).
"P. Q. ? (Quand ?)
"V. Pourquoi ? ... La chaîne est rompue. ...
"P. Demande sa bénédiction.
"V. Il te donnera quelque avis.
"P. Prêt.
"V. Demain, tu trouveras ce que tu cherches ; tu le sauras, car il sera avec toi et te donneras le signe. N'hésite point et ne t'inquiète pas, produis les fruits. La voie est pavée, et les escaliers en place. N'aie pas peur. Fais le signe en réponse. Jusqu'à demain.
"P. Au revoir!
"V. Il n'y a pas d'au revoir. Il y a du travail à faire ; je suis toujours prêt. Ne lutte pas. Accepte et crois Abuldiz. (Il porte son doigt à son œil, ce qui signifie : Ferme tes yeux et vois.)" (97).
Après plusieurs jours de vaines recherches à Rome, ils partirent pour Naples où, après quelques autres journées d'exploration, Mary fit un rêve dans lequel elle vit clairement la villa.
Le jour suivant, Preston, son fils de 13 ans, devait arriver de son pensionnat en Normandie pour les vacances de Noël. En route vers la gare, Mary ordonna soudainement au chauffeur d'emprunter un petit chemin latéral, certaine que la villa était là. Malgré les protestations du chauffeur et de Crowley - qui était soucieux de ne pas rater le train de Preston -, ils continuèrent sur le chemin raide et de plus en plus étroit, Mary s'exclamant comme ils passaient devant les points de repère de son rêve. Le chauffeur refusa finalement d'aller plus loin. Crowley se souvient :
"Sur la gauche se trouvait une grande porte ouverte par laquelle nous pouvions voir un groupe d'ouvriers occupés à feindre de réparer une villa délabrée. Virakam appela le contremaître et lui demanda, dans un italien estropié, si l'endroit était à louer. Il lui répondit que non, l'endroit était en réparation. Avec une folle assurance, elle l'entraîna à l'intérieur et le contraignit à lui montrer la maison. Je demeurai assis, en proie à un dégoût résigné, ne daignant pas les suivre. Puis, plus bas, j'aperçus le jardin, trois arbres côte à côte. Je me penchai. Leur faîte apparut. Il s'agissait de noyers de Perse! La stupide coïncidence me mit en colère, et cependant quelque irrésistible instinct me poussa à sortir mon calepin, mon crayon, et à prendre note du nom écrit au-dessus de la porte : Villa Caldarazzo. Nonchalamment, j'additionnai les lettres 6 + 10 + 30 + 30 + 1 et 20 + 1 + 30 + 4 + 1 + 200 + 1 + 7 +7 + 70. Leur somme me percuta comme une balle dans la tête. Il s'agissait de 418, le nombre de la Formule Magique de l'Eon, un hiéroglyphe numérique du Grand Oeuvre! Abuldiz n'avait commis aucune erreur. Ma reconnaissance de la bonne place ne dépendait pas d'une simple question d'arbres, lesquels pouvaient être trouvés presque n'importe où. Il avait promis une reconnaissance au-delà de toute possibilité de doute. Il avait tenu parole." (98).
Ils partirent à la gare chercher Preston. Crowley le décrivit dans ses Confessions comme "le morveux de Virakam - un bien misérable benêt." (99). Crowley et Mary réussirent à louer la villa, qu'ils estimèrent idéale :
"A l'instant où j'entrai, je compris que l'endroit convenait tout à fait pour un Temple. Les murs étaient décorés de fresques grossières évoquant, d'une manière ou d'une autre, l'atmosphère exactement adaptée à l'Oeuvre." (100).
Preston pensait différemment :
"Hormis ses traits surnaturels, elle était peu recommandable. Il y faisait froid et humide, peu de ses fenêtres se fermaient correctement, elle était totalement inaccessible et la plomberie fuyait." (101).
Une fois installés dans la Villa Caldarazzo, Crowley et Virakam commencèrent leur retraite magique en vue de rédiger le Livre 4. Crowley, dans ses Confessions, décrit le plan d'écriture du livre :
"L'idée était comme suit. Je dictais, Virakam transcrivait, et si à n'importe quel moment surgissait la plus légère obscurité - obscurité du point de vue du lecteur entièrement ignorant et pas spécialement intelligent ; en un mot, l'homme moyen de la rue, de basse classe -, je devais remanier mes pensées dans un langage plus clair. Par ce biais, nous espérions rédiger un ouvrage précisément à portée de la compréhension du chercheur d'illumination spirituelle, fût-il le plus simple des esprits." (102).
Ainsi, en l'espace de quelques semaines, le gros des Parties I et II du Livre 4 fut-il rédigé. La note préliminaire de Virakam aux Parties I et II précise que ces discours furent ultérieurement remaniés.
En plus de travailler sur le Livre 4, Crowley commença également à entraîner Mary à la pratique de l'A...A... décrite dans le "Liber III vel Jugorum" (103), dont le but est d'inculquer une vigilance automatique en pensées, paroles et actes, en omettant par exemple l'emploi d'un mot donné, les manquements étant punis par une entaille au rasoir sur l'avant-bras. Crowley en pratiquait une curieuse variante à la Villa Caldarazzo. Preston Sturges raconte ce qui suit au sujet d'une erreur de sa mère :
"[Crowley] tira solennellement de sa robe un canif ouvert, leva son bras de sorte à ce que retombe l'ample manche de sa robe, révélant son avant-bras nu, puis, avec le canif, il découpa une nouvelle petite tranche de chair, au-dessous de toutes celles déjà incisées dans son avant-bras, entaille après entaille, pour chaque fois que Mère avait commis pareille inconvenance." (104).
Dans la Partie II, Crowley dit avec esprit que le "Liber Jugorum" était "l'un des jeux de société les plus hilarants et les plus passionnants jamais inventés à l'usage du cercle familial". Il n'est peut-être pas étonnant que, comme Crowley l'exprima, "le programme fut vite écourté".
"La lutte sourde entre la volonté de Virakam et la mienne se transforma en hostilité ouverte. Une sérieuse querelle la fit partir en coup de vent à Paris. Elle s'en repentit presque avant d'arriver et me télégraphia de la rejoindre, ce que je fis, et nous partîmes ensemble pour Londres." (105).
La relation de Mary Desti avec Crowley devait bientôt prendre fin, et elle se maria avec Veli Bey, un "coureur de dot" turc, rival de Crowley pour ce qui était de son affection. Des années après, réfléchissant aux Prostituées du passé, il écrivit :
"Ouarda, candidate N°1, me donna pouvoir d'obtenir Le Livre de la Loi. Virakam, Numéro 2, me donna le Livre Quatre, en partie, mais échoua, sûrement à cause de mon propre manque, important, de foi en elle, plus qu'en raison de sa méfiance tout à fait justifiée à mon égard. Aucun d'entre nous ne se livra totalement, sans restriction, à l'Oeuvre." (106).
Crowley renoua sa relation avec Leila Waddell qui, dans sa préface jusqu'ici inédite au Livre 4, Partie III, annonça sobrement que Soror Virakam "a maintenant, à la suggestion du Maître, rejoint le harem d'un Turc afin d'y étudier les méthodes musulmanes de Mysticisme et de Magick." (107). Mais Desti et Crowley demeurèrent amis et collègues. Elle continua son travail dans l'A...A..., servant de rédactrice en chef pour les quatre derniers numéros du Volume I de The Equinox et contribuant à diverses pièces rédigées avec Crowley (108).
En 1912, Crowley et Waddell devinrent intensément impliqués dans une autre organisation occulte, l'Ordo Templi Orientis (O.T.O.), un amalgame entre le Rite Ancien et Primitif de la Maçonnerie (Rite Ecossais et de Memphis-Misraïm) dirigé par l'autorité maçonnique anglaise John Yarker, et la Fraternité Hermétique de la Lumière (ou Luxor). Le Grand Maître fondateur de l'O.T.O., le Dr Karl Kellner (1850-1905), est également supposé avoir reçu des initiations tantriques hindoues et des initiations musulmanes soufies.
(...)
CONSULTER LA SUITE DE CETTE INTRODUCTION
CONSULTER LES NOTES DE CETTE INTRODUCTION
Cette introduction du Carrissime Frater Hymeneus Beta X°, OHO de l'OTO, étant fort longue, nous avons choisi, afin d'éviter un temps de téléchargement excessif, de la couper en deux parties et de placer les notes dans une troisième partie. (le webmaster)
"Editor's Introduction," par Hymenaeus Beta X°,
in "Magick, Liber ABA, Book Four, Parts I-IV, revised and enlarged" :
première édition par Samuel Weiser, Inc. (York Beach, Maine, USA, 1994).
© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,
F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)
pour le texte anglais.