INTRODUCTION DE L'AUTEUR

DE LA PRESENTE EDITION

(suite)

 

L'O.T.O. diffère fondamentalement de l'A...A... :

 

"L'O.T.O. est, pour ainsi dire, la quintessence de la Franc-Maçonnerie, et fonctionne sur des bases strictement maçonniques. Il n'y est pas question de progression spirituelle comme dans l'A...A.... Il n'enseigne rien d'autre que la philosophie théorique et pratique de la vie et de la mort. Il n'est pas question d'atteindre des états de conscience supérieurs. Il est vrai que certaines des pratiques impliquent ce qui pourrait, à l'analyse, s'avérer être des conditions supranormales, mais ce n'est pas mystique dans aucun des acceptions ordinaires du terme. En outre, il s'agit presque entièrement de travailler en groupe, et c'est ce qui rend l'attitude envers l'argent totalement différente." (109).

 

Crowley avait été fait membre de l'O.T.O. en mars 1910, lorsque le Chef Extérieur de l'Ordre (O.H.O.), Theodor Reuss (110), avait reconnu à Crowley le 33ème de la maçonnerie et lui avait conféré le VII° correspondant de l'O.T.O. Par la suite, Crowley s'y affilia en due forme, et en 1912 Reuss lui décerna le plus haut degré régulier (le IX°), alors que ce dernier était venu à Berlin pour son investiture solennelle comme Suprême et Saint Roi (titre du grade administratif X°) pour "l'Irlande, Iona, et tous les Britanniques". Waddell et Crowley étaient les membres avec charte de son Souverain Sanctuaire du IX° en Angleterre. Crowley raconte que :

 

"...le Frère Supérieur de l'O.T.O. vint me voir et me nomma Grand-Maître de l'Ordre pour toutes les contrées anglophones de la Terre, et Délégué Spécial aux Amériques. En outre, Il me conféra le secret de haute Magick que je souhaitais. Aussi facile à faire fonctionner qu'une bicyclette, il n'avait besoin que d'un peu d'étude et de pratique intelligentes pour supplanter toutes les vieilles méthodes, lesquelles ne devinrent pour ainsi dire que des adjuvants à la chose importante." (111).

 

Ce secret est l'interprétation initiatique de la magick sexuelle, détenue par l'O.T.O. Comme le suggère Crowley, tous les dispositifs de la magick cérémonielle peuvent être écartés si leurs correspondances spirituelles et physiologiques sont correctement appréhendées (112). Crowley donne une solide base théorique à cette doctrine dans son premier essai sur la magie, écrit en 1903, "Une Interprétation Initiatique de la Magie Cérémonielle" :

 

"Je ne m'intéresse pas à nier la réalité objective de tous les phénomènes 'magiques' ; s'il s'agit d'illusions, elles sont au moins aussi réelles que bien des faits indiscutés de la vie réelle ; et, si nous suivons Herbert Spencer, elles sont au moins la preuve de quelque cause.

 

"Or, ce fait constitue notre base. Quelle est la cause de mon illusion lorsque je vois un esprit apparaître dans le triangle de l'Art ?

 

"Tout demi-savant, tout expert en psychologie, répondra : 'Cette cause réside dans votre cerveau.'...

 

"Cela étant vrai pour ce qui est de l'Univers ordinaire, en ce sens que toutes les sensations dépendent des modifications du cerveau, nous devons inclure les illusions, lesquelles se trouvent après tout dépendre, tout autant que les 'réalités', de la catégorie des 'phénomènes dépendant des modifications du cerveau'.

 

"Cependant, les phénomènes magiques rentrent dans une sous-catégorie spéciale, du fait qu'ils sont voulus, et que leur cause est la série de phénomènes 'réels' nommés opérations de la Magie cérémonielle.

 

"Elles se composent de :

 

" (1) Vue. Le cercle, le carré, le triangle, les récipients, lampes, robes, instruments, etc.

 

" (2) Son. Les invocations.

 

" (3) Odorat. Les parfums.

 

"(4) Goût. Les Sacrements.

 

" (5) Toucher. Comme en (1).

 

" (6) Esprit. La combinaison d'eux tous et la réflexion quant à leur sens.

 

"Ces impressions inusuelles (1-5) produisent d'inhabituelles modifications du cerveau ; d'où que leur récapitulatif (6) soit d'un genre inhabituel. Sa projection en retour dans le monde apparemment phénoménal est donc inhabituelle.

 

"Là réside donc la réalité des opérations et des effets de la magie cérémonielle (113), et je conçois la justification comme suffisante, pour autant que les 'effets' ne renvoient qu'à ces phénomènes apparaissant au magicien lui-même, l'apparition de l'esprit, sa conversation, les possibles chocs résultant de l'imprudence, et ainsi de suite, jusqu'à l'extase d'une part, et la mort et la folie de l'autre." (114).

 

Il n'est guère difficile de comprendre comment cette phénoménologie magique pouvait mener Crowley à préférer la magick sexuelle au rituel traditionnel. Comme son pendant cérémoniel, la magick sexuelle engage tous les sens, et ceux-ci peuvent également être "programmés" conformément à la doctrine des correspondances qui régit le travail cérémoniel traditionnel (115). Enflammé par "l'enthousiasme galvanisé" et concentré par "l'unité-de-pénétration" de l'invocation et de la discipline yogique, ces pratiques requièrent ce que Crowley appelle "l'art d'unifier l'esprit en une seule idée", à la fois pour assurer le succès et pour des raisons de sécurité. Dans le résumé cité ci-dessous, Crowley présente cet art comme le dénominateur commun unifiant les diverses branches du Yoga et de la Magick :

 

"1. Le Yoga est l'art d'unifier l'esprit en une seule idée.

"Il possède quatre méthodes.

 

jnanayoga. Union par la Connaissance.

plus rajayoga. Union par la Volonté.

bhaktiyoga. Union par l'Amour.

hathayoga. Union par le Courage.

plus mantrayoga. Union via la Parole.

karmayoga. Union via le Travail.

 

"Celles-ci sont unifiées par la suprême méthode du Silence.

 

"2. La Magick Cérémonielle est l'art d'unifier l'esprit en une seule idée.

"Elle possède quatre Méthodes.

 

La Sainte Qabal. Union par la Connaissance.

La Magie Sacrée. Union par la Volonté.

Les Actes d'Adoration. Union par l'Amour.

Les Epreuves. Union par le Courage.

plus Les Invocations. Union via la Parole.

Les Actes de Service. Union via le Travail.

 

"Celles-ci sont unifiées par la suprême méthode du Silence." (116).

 

 

***

 

 

A l'origine, Crowley avait l'intention que la Partie II du Livre 4 traite de la théorie de la magick, et la Partie III de sa pratique. Il était tellement insatisfait de la Partie II qu'il changea ses plans et décida que la Partie III traiterait de la théorie et de la pratique :

 

"Mais lorsque j'eus fini la Partie II, je découvris non seulement que le livre était un traité exceptionnellement abstrus sur certains points obscurs, mais qu'en plus ce n'était aucunement un exposé de la Magick! 'La Magick sans Larmes', en effet! [...] J'entrepris de combler cette omission avec la Partie III ; elle devait constituer un traité réellement complet sur l'Art et la Science de la Magick, et devait être œuvrée depuis le départ, un enchaînement logique comme Euclide. D'où l'Axiome, le Postulat et les Théorèmes. Je supposais même alors que je pourrais traiter du sujet en son intégralité avec un autre volume comparable en importance aux deux premiers." (117).

 

Au cours du printemps 1912, Crowley et Waddell retournèrent à Fontainebleau, où il finit de dicter le premier brouillon de la Partie III du Livre 4 (118). Comme l'O.T.O. était à l'époque largement présent dans son travail magique, il n'est pas surprenant que le premier brouillon ait été un manuel à la fois pour les magiciens travaillant dans la tradition O.T.O. et ceux travaillant dans celle de l'A...A.... Une bonne partie de l'exposé est centrée sur une théorie et des techniques spécialement applicables à la praxis magico-sexuelle des degrés supérieurs de l'O.T.O., et des degrés précis y sont fréquemment l'objet d'allusions ou sont explicitement cités (119).

 

Les parties III et IV furent annoncées l'année suivante dans les publicités de dos de couverture de The Equinox, mais en 1914 Crowley avait épuisé son héritage et ne pouvait plus financer en personne ses propres publications. Il quitta bientôt l'Europe pour les Etats-Unis où il demeura durant toute la Première Guerre Mondiale. Crowley narre le destin de la Partie III :

 

"Je l'avais vraiment 'fini', j'en avais même annoncé la publication, il était sur le point de partir à l'imprimerie lorsque la guerre... survint en 1914. Je goûtais aux coups et le monde entier avec moi (excusez mon américain!), et dans un moment de fatale faiblesse, de manque de confiance en moi, me mis à le montrer à certains de mes étudiants. Evidemment - j'aurais dû le savoir -, tous m'annoncèrent d'un commun accord : 'Oh, mais vous n'avez rien dit au sujet de...' ...tous les sujets au Monde. Je me mis donc à combler les lacunes. Ce faisant, je découvris moi-même des choses à rajouter. Cela dura ainsi pendant 14 ans!" (120).

 

Le brouillon original subsiste à l'état de manuscrit divisé en 17 chapitres, comprenant environ 40% de ce qui devint le texte principal, à l'exception des appendices. L'introduction et divers chapitres n'y figurent pas, et ceux qui étaient écrits étaient bien plus courts que leurs versions finales publiées. Les remarques de Crowley citées ci-dessous laissent à penser qu'il compléta tout seul ces chapitres, et révisa l'ouvrage plus d'une fois, probablement durant sa période américaine (121). Le livre prenant forme, ses 22 chapitres furent ordonnés de manière à correspondre aux Atouts ou Atu du Tarot (122). Ces premiers brouillons de la Partie III demeurent identiques aux Parties I et II du point de vue de la stylistique (123).

 

Après cinq années difficiles en Amérique, Crowley se rendit en Sicile où il loua une grande demeure près de Cefalu, laquelle devint un Collegium ad Spiritum Sanctum (Collège du Saint-Esprit) - l'Abbaye de Thélème. Contraste marqué avec ses années aux Etats-Unis où il trouva peu d'élèves prometteurs, des étudiants du monde entier se réunirent à Cefalu pour étudier sous sa directive. Etant donné la méthode de rédaction de Crowley, il n'est pas étonnant que la révision et l'achèvement de la Partie III aient eu lieu à l'Abbaye. Il pouvait tester son manuel sur de nouveaux étudiants et écrire ou corriger afin de répondre à leurs questions. Crowley raconte :

 

"...bien que j'ai dicté la Partie Trois à Laylah [Leila Waddell] au printemps 1912, je sentais qu'elle n'était pas assez parfaite pour être publiée. Je la révisais de temps en temps mais elle laissa à désirer jusqu'en 1921 où je la pris sérieusement en main, où je procédai pratiquement à sa réécriture et la développai en un gros volume, un traité vraiment complet abordant chaque branche de la Magick." (124).

 

En juin 1921, la romancière Mary Butts et son ami Cecil Maitland arrivèrent d'Angleterre et rejoignirent l'O.T.O. et l'A...A... (125). Leur arrivée engendra un élan de créativité, inspirant à Crowley l'envie d'entamer ses révisions de la Partie III. Crowley rédigea également un nouveau rituel pour le travail de groupe, le "Liber V vel Reguli", et les pensionnaires de l'Abbaye mentionnait sa réalisation comme "faire le pentagramme". Sa composition fut brièvement distraite par le long excursus (ultérieurement ajouté au rituel), au sujet duquel Crowley nota :

 

"Nul doute que tout ceci soit impliqué dans le Rituel que j'ai commencé à rédiger, mais ce n'est guère approprié comme partie du boniment! Maudit soit l'homme qui isola la Cocaïne!" (126).

 

FIGURE G. Mary Butts, dessin de Jean Cocteau.

Tiré de Mary Butts, A Crystal Cabinet : My Childhood at Salterns

(Londres : Methuen, 1937).

Reproduit avec la permission d'Edouard Dermit, exécuteur testamentaire de Jean Cocteau.

 

 

De nouveaux ajouts aux Parties III-IV (et certaines parties des Appendices II-IV) sont caractérisés par une prose fiévreuse dont la vive allure et la fréquente allitération sont imputables à l'emploi de la cocaïne par Crowley. Les lecteurs peuvent trouver déconcertantes les abruptes alternances stylistiques entre les premiers passages et ces ajouts ultérieurs. Mais, qu'il ait été chimiquement assisté ou non, ces passages ultérieurs sont certains des meilleurs écrits théoriques de Crowley, et il les rédigea certainement coup sur coup :

 

"Je réécrivis pratiquement la troisième partie du Livre 4. Je montrai les manuscrits à Soror Rhodon (Mary Butts) et lui demandai de les critiquer entièrement. Je lui suis extrêmement reconnaissant de son aide, et tout spécialement pour m'avoir indiqué un grand nombre de sujets dont je n'avais pas parlé. Suivant son conseil, j'écrivis essai sur essai afin de traiter chaque aspect du sujet. Le résultat en fut que le manuscrit devint un immense volume, un traité complet sur la théorie et la pratique de la Magick, sans omission aucune. J'ajoutai par la suite des appendices, le premier étant un compte rendu du système initiatique de l'A...A.... Puis se trouve un programme d'études des classiques de la Magick et du mysticisme. En troisième lieu, j'illustre le texte du traité en donnant de véritables exemples de rituel. En quatrième lieu, je me propose de rééditer les plus importants textes d'instruction de The Equinox ; et pour finir je couronne l'œuvre par le 'Liber Samekh', l'opération de la Magick Sacrée de l'Accession à la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien, telle qu'elle s'est avérée effective dans ma propre expérience, et confirmée par celle de Frater Progradior à l'intention de qui je l'avais rédigée." (127).

 

Frater Progradior était Frank Bennett, qui arriva à Cefalu à la mi-juillet 1921 (128). Par contraste avec l'intellectuelle Mary Butts, il était précisément le type d'étudiant que le Livre 4 était à l'origine conçu pour enseigner - sincère et travailleur mais ordinaire. Crowley avait auparavant aidé des étudiants à se réaliser, mais la réalisation de Bennett à Cefalu lui donna probablement plus de satisfaction que celle d'une douzaine d'aspirants brillamment doués. Il pouvait maintenant affirmer avec assurance que "la Magick est pour Tous", comme il le fit dans l'introduction à la Partie III.

 

Frank Bennett accéda à la Connaissance et Conversation de son Saint Ange Gardien à Cefalu par l'usage du "Liber Samekh", que Crowley rédigea peu après son arrivée en adaptant un rituel G.D. pour invoquer le génie supérieur, lui-même tiré d'un rite d'exorcisme gréco-égyptien datant de la fin de l'antiquité.

 

Que le "Liber Samekh" constitue le seul exemple d'une apparente invocation à Satan dans un rituel Thélémite demande une digression explicative, Satan n'ayant pas de place d'une quelconque importance dans la théogonie et le rituel Thélémites. En outre, traiter Crowley de Sataniste revient à ne rien comprendre à l'œuvre de sa vie ; son "Satanisme" de jeunesse avéré devait plus à Blake et à Baudelaire qu'à Beelzebub (129). La plupart des preuves du prétendu Satanisme de Crowley se trouvent dans ses ajouts de Cefalu au Livre 4, Parties III-IV, mais celles-ci devraient être lues d'un œil attentif, à la fois pour ses définitions des termes, et pour leur place dans le contexte global de la magick Thélémite.

 

Les premières références de Crowley à Satan sont aussi rares dans ses écrits qu'elles le sont dans La Bible, un livre qu'il connaissait bien. Vers 1909, il écrivit que "Satan... dans Job, est simplement le Procureur Général et accuse au nom de la Couronne." (130). Satan apparaît pour la première fois dans l'Ancien Testament, durant la période succédant à l'exil, comme l'accusateur, un agent de Dieu (131).

 

Crowley considérait le problème, en termes mythologiques, comme une ancienne tentative d'isoler le problème du mal via une sorte de dualisme antinomique qui fit du dieu Saturne le bouc émissaire des maux du monde. Il écrivit en 1915 que :

 

"Au cours de l'effondrement de la civilisation antique, lorsque la vie cessa d'être appréhendée dans sa juste relation à l'existence, lorsque les cultes d'Attis, Adonis, Osiris et d'autres Dieux mutilés ou assassinés se généralisèrent, l'on confondit Saturne avec le Shaïtan juif. Le temps, la vie, et toutes les conditions de l'existence furent considérés comme mauvais, comme le résultat d'une malveillance. Le 'détachement de ce monde' avait détruit la simple acceptation des faits de la vie qui caractérisait le paganisme." (132).

 

Crowley fait ici allusion à la transition de l'Eon d'Isis, ou paganisme, à l'Eon d'Osiris. Mais l'Eon d'Horus exigeait-il une restauration de la tradition originelle ou bien une nouvelle formule ? A Cefalu, il identifia Saturne à Set, Shaïtan ou Satan, tel qu'il est résumé dans l'Atu XV du Tarot, l'atout intitulé "Le Diable" :

 

"Ce Diable est nommé Satan ou Shaïtan, et considéré avec horreur par les personnes ignorantes de sa formule et qui, s'imaginant eux-mêmes mauvais, accusent la Nature elle-même de leur propre crime fantasmatique. Satan est Saturne, Set, Abrasax, Adad, Adonis, Attis, Adam, Adonaï, etc. Le plus sérieux des chefs d'accusation contre lui est simplement qu'il soit le Soleil au Sud." (133).

 

Plus loin dans la Partie III, il affirme que "le Diable n'existe pas", l'appelant "un faux nom inventé par les Frères Noirs pour impliquer une unité dans leur ignorante confusion de dispersions." (134). Mais lorsqu'il aborde des années plus tard Saturne dans Le Livre de Thoth, Crowley fait à nouveau référence à une tradition perdue, et distingue à nouveau Set de Saturne :

 

"C'est seulement la corruption de la Tradition, la confusion avec Set, et le culte du Dieu Agonisant, mal compris, déformé et faussé par la Loge Noire, qui firent de lui un symbole démoniaque et sénile." (135).

 

Mais, plus loin dans la même œuvre, lorsqu'il traite de l'Atu XV, il affirme que :

 

"Saturne, le maître [du signe du Capricorne], est Set, le dieu asinocéphale des déserts égyptiens ; il est le dieu du sud. Ce nom renvoie à tous les dieux contenant ces consonnes, tels Shaïtan, ou Satan." (136).

 

Il s'en tenait ainsi à la résolution exprimée dans le Livre 4, celle de "laisser les noms comme ils sont" :

 

"Nous n'avons donc aucun scrupule à restaurer le 'culte diabolique' d'idées telles celles que les lois du son, et les phénomènes de la parole et de l'écoute, nous obligent à rattacher au groupe de 'Dieux' dont les noms sont basés sur ShT, ou D, vocalisés par le libre souffle A. Car ces Noms impliquent les qualités de courage, franchise, vigueur, fierté, pouvoir et triomphe ; ce sont les mots exprimant la volonté paternelle et créatrice." (137).

 

Ces questions avaient pour Crowley des implications personnelles, du fait que c'est à Cefalu qu'il identifia Aiwass, qui lui avait dicté Le Livre de la Loi, à son Saint Ange Gardien. Il conclut dans la Partie IV du Livre 4 que :

 

"Je suis maintenant enclin à croire que Aiwass n'est pas seulement le Dieu ou Démon ou Diable autrefois tenu pour sacré à Sumer, et mon propre Ange Gardien, mais aussi un homme comme moi, dans la mesure où Il emploie un corps humain pour créer Son lien magique avec l'Humanité, qu'Il aime, et qu'Il est ainsi un Ipsissimus, le Chef de l'A...A...." (138).

 

Le fondement de l'identification de Aiwass à Sumer opérée par Crowley ne ressort pas clairement du texte du Livre 4, mais est traité à un autre endroit :

 

"LXXVIII. Le nombre d'Aiwass, l'Intelligence qui communiqua ce Livre. N'ayant que l'ouïe pour me guider, je l'épelle cavia, LXXVIII, se rapportant à Mezla, l'Influence de Kether, qui totalise le même nombre. Mais en l'an XIV [1918], un Frère (139) vint mystérieusement à moi, ignorant de toute l'Oeuvre, qui me donna l'orthographe zvyi, ce qui est XCIII, 93, le nombre de Thelema et d'Agapé, concentrant le Livre lui-même en un seul symbole. Ainsi l'Auteur s'identifiait secrètement à son message.

"Aiwaz n'est pas (comme je l'avais supposé) une simple formule, comme beaucoup de noms angéliques, mais il s'agit du véritable et très ancien nom du Dieu des Yezidis, et il remonte ainsi à la plus haute antiquité (140). Notre œuvre est donc historiquement authentique, la redécouverte de la Tradition Sumérienne. (Sumer, en Basse-Mésopotamie, le plus vieux berceau de notre race.)

"Un autre Frère m'informe que Aiwaz signifie 'Serviteur' ou 'messager', tout spécialement un "échanson" ; et cela est en stricte conformité avec Sa fonction de logos." (141).

A Cefalu, Crowley identifia en outre Aiwass à Satan ; et ce n'est pas une coïncidence si à la même époque il rédigea une invocation du saint Ange Gardien, le "Liber Samekh", où il rattache Satan à la lettre hébraïque ayin (O) dans sa glose interprétative du rituel (142). C'est un arcane de l'initiation que le sentier du "Diable" (ayin) voile Tiphereth, le Soleil, où est consommée la Connaissance et Conversation ; et, comme pour tous les arcanes, une interprétation trop littérale de ces termes mènera à un malentendu. Crowley n'affirme nulle part que Satan lui a dicté Le Livre de la Loi, et s'il était "Sataniste", ce que nombre de ses étudiants contesteraient, c'était dans ses propres termes, comme on l'a indiqué ci-dessus. Crowley était un Thélémite. Etant donné la risible connotation moderne de criminalité sociopathe accolée au Satanisme, traiter des Thélémites de "Satanistes", comme cela fut quelquefois le cas, relève de la calomnie ou de la diffamation.

 

 

***

 

 

Beaucoup des pensionnaires de l'Abbaye de Thelema œuvraient à mettre au point la révision de la Partie III du Livre 4, tout spécialement Mary Butts, que Crowley remercia publiquement pour son assistance. La participation de Leah Hirsig est prouvée par des journaux intimes ainsi que par ses notes et corrections manuscrites dans les tapuscrits (143).

 

Le journal de Crowley pour 1921 consigne certaines des révisions et ajouts de la Partie III (144). Il révisa le "Liber Reguli" le 25 juillet, et des annotations au TS1 de la Partie III datent également "Une Etoile en Vue" (Appendice II) de juillet 1921. Le 2 août, il mentionne qu'il dicte à Leah Hirsig une nouvelle section sur le Lien Magique pour le Chapitre 14 (145). Un mois plus tard, il dicte un ajout pour le Chapitre 10 sur les coups ou glas, et le 4 septembre il fait un ajout, au sujet du Serment, à la Partie 1 du Chapitre 15 (146). Deux jours plus tard, il ajoutait une section sur l'Alchimie au Chapitre 20, poursuivant le jour d'après avec un ajout au Chapitre 7 sur la formule AUMGN. Le 10, il eut droit à ce qu'il nomme une "soûlerie compliquée" pour écrire ses "Notes pour un Atlas Astral", qui faisaient à l'origine partie du Chapitre 0 mais furent publiées en Appendice III. Le "Liber Samekh" (Appendice IV) date également de cette période (147), de même que le §IV du Chapitre 18 consacré à la Divination (148).

 

Crowley inséra également une phrase abominable dans son Chapitre 12 sur la théorie du sacrifice sanglant. Il écrivit que "un enfant mâle parfaitement innocent et hautement intelligent constitue la victime la plus satisfaisante et la plus adéquate", remarquant avec une évidente satisfaction qu'il "réalisa en moyenne ce sacrifice particulier environ 150 fois par an entre 1912 E.V. et 1928 E.V." (149). Ce chapitre alarma tellement l'un des assistants de Crowley (probablement Maitland ou Butts) que Crowley rajouta un préambule et un ajout (150) qui mettaient davantage en garde contre l'interprétation littérale. Il n'est pas de passage dans les écrits de Crowley avec autant d'avertissements contre une fausse interprétation, et cependant aucun passage ne fut employé aussi fréquemment contre lui, que ce soit durant sa vie ou de manière posthume (151). Le choix d'un langage métaphorique par Crowley était en partie un réquisitoire contre l'hypocrisie d'une société dans laquelle on pouvait préconiser le sacrifice humain et néanmoins être poursuivi pour parler franchement de sexe, et c'est le sacrifice sexuel, le "sacrifice de soi-même spirituellement", qui constitue le sujet à peine voilé du chapitre (152).

 

Butts et Maitland quittèrent Cefalu le 16 septembre, et vers cette période une nouvelle ébauche de la Partie III (TS1) fut élaborée, incorporant les nouveaux éléments. Crowley l'envoya à Charles Stansfeld Jones, son collègue dans l'A...A... et l'O.T.O. en Amérique du Nord, dans l'espoir d'une publication là-bas. Puis Crowley se mit en demeure de terminer son "Nouveau Commentaire" au Livre de la Loi - à cette époque considéré comme l'intégral de la Partie IV du Livre 4 -, dont nous traiterons plus bas en détail.

 

Le 27 octobre, il projeta de travailler à nouveau sur la Partie III, notant dans son journal que "Je dois écrire des appendices au Livre 4 Partie III au sujet de (a) mon Hexagramme privé (b) le rituel de la Marque de la Bête ; (c) ? Je dois aussi m'occuper correctement de VIAOV." (153).

 

La section consacrée à FIAOF (ou VIAOV) fut ajoutée au Chapitre 5 le 22 novembre (154), alors qu'il rédigeait également un second ajout pour le Chapitre 7 consacré à la Mémoire Magique. Il révisa à nouveau le Rituel de la Marque de la Bête ("Liber V vel Reguli") le 26 novembre (155).

 

En Amérique, Charles Stansfeld Jones avait d'ores et déjà délivré une réponse favorable au tapuscrit fourni en septembre, et le 15 décembre Crowley écrivait à Jones au sujet du nouveau matériel venant juste d'être mis au point :

 

"Je suis content que vous aimiez mes ajouts au Livre 4, Partie 3... Le révisant le mois dernier, il m'a semblé que j'accordais au sexe une attention disproportionnée. Ce n'est pas ma faute ; c'est malheureusement un fait que les fausses idées quant au sexe soient la cause de la plupart des souffrances humaines. J'ai néanmoins ajouté beaucoup sur d'autres sujets, ce qui équilibrera les choses."

 

Crowley continua à faire des révisions mineures, dont des douzaines de notes en bas de page, au cours des années précédant la publication (156).

 

Lorsque fut publiée la description romanesque de l'Abbaye de Thelema par Crowley, Diary of a Drug Fiend (1922), James Douglas, critique au Sunday Express, condamna le livre et son auteur. L'Express entama bientôt une série de révélations corsées sur Cefalu, auxquelles un interview avec Mary Butts donna une apparence de crédibilité. Crowley dédaigna de répondre publiquement et ne fit que protester auprès du propriétaire du journal, Lord Beaverbook. Mais lorsqu'un étudiant d'Oxford, Raoul Loveday, mourut à Cefalu en 1923 après avoir bu de l'eau polluée, la publicité négative gagna l'Italie et le gouvernement de Mussolini intima à Crowley de partir. Il écrivit plus tard :

 

"L'explication de mon départ est assez simple et n'a rien de sensationnel... Diverses personnes qui furent mes invités à 'l'abbaye' tirèrent de leurs visites des reportages imaginatifs. Puis les Fascistes vinrent au pouvoir et l'on demanda à certains correspondants de journaux étrangers de partir. Ce fut mon cas. Il n'y eut pas d'expulsion brutale. Je fus traité avec la plus grande courtoisie." (157).

 

 

***

 

 

La croyance de Crowley dans la puissance talismanique de la publication du Livre de la Loi provient des instructions à lui données dans le Chapitre III :

 

"39. Tout cela et un livre pour dire comment tu vins ici et une reproduction de cette encre et de ce papier pour toujours - car en elle se trouve la parole secrète & pas seulement dans l'anglais - et ton commentaire sur ceci le Livre de la Loi sera magnifiquement imprimé à l'encre rouge et noire sur du magnifique papier fait à la main ; et à chaque homme et femme que tu rencontres, ne serait-ce que pour dîner ou boire chez eux, c'est la Loi à donner. Ils auront alors l'occasion de demeurer en cette béatitude ou non ; c'est sans importance. Fais ceci rapidement!

"40. Mais l'œuvre du commentaire ? Elle est facile ; et Hadit brûlant en ton cœur rendra ta plume vive et assurée."

 

Crowley se démena pendant plus de vingt ans pour comprendre ces versets, et en vint à croire que le monde était mystérieusement mû à chaque fois qu'il paraissait publiquement, avec des guerres éclatant neuf mois après la parution.

 

Après l'Oeuvre d'Abuldiz, en 1911, il désigna le livre décrit in Liber Legis III : 39-40 comme étant la Partie IV du Livre 4, sous-titrée QELHMA : La Loi. Comme nous le verrons, il n'écrira pas moins de cinq commentaires au Livre de la Loi dans ses efforts pour obéir à ces instructions. De 1919 à 1925, il rédigea presque chaque année un nouveau commentaire.

 

Son premier, nommé par la suite le "Vieux Commentaire", fut probablement commencé peu après la réception du Liber Legis. Il fut rédigé sur le type de carnet vélin employé au cours de l'Oeuvre du Caire, et semble être un rassemblement de notes écrites sur plusieurs années plutôt qu'un texte d'une seule traite. Il fut publié en 1912, accompagné d'un compte rendu de la réception du Livre de la Loi écrit en collaboration avec J.F.C. Fuller (158).

 

Le second commentaire, et le plus long, est usuellement appelé le "Nouveau Commentaire". Dans une évaluation rétrospective de sa période américaine (1914-19), Crowley écrivit fin 1918 :

 

"J'avais une immense quantité de matériel prêt pour la publication. La seule omission critique était le Commentaire du Livre de la Loi, que j'avais constamment négligé de réécrire. Je me repris et partis pour Atlantic City dans le but d'y remédier. Mon idée était de l'écrire sous inspiration ; ce qui est la chose juste à faire. Le seul problème était que l'inspiration était forcée et faible. Je sais maintenant que l'écriture du Commentaire doit être un miracle bien précis, semblable à celui de la rédaction du Livre lui-même." (159).

 

Ce commentaire fut continué à Cefalu, Sicile, en 1920. Cherchant à renouveler son inspiration, Crowley et ses partenaires à l'Abbaye de Thelema élaborèrent un rituel de groupe, l'Oeuvre de Cephaloedium, conçue pour invoquer les énergies du Nouvel Eon, afin qu'elles donnent l'impulsion magique pour le commentaire inspiré. Durant ce rite, Crowley prononça le serment qui suit :

 

"1. Moi, la Bête 666, ici même et par ces mots jure et promets très solennellement : de consacrer tout mon temps de travail, exclusivement, à l'achèvement de mon Commentaire du Livre de la Loi.

"2. Moi, etc., comme auparavant etc., solennellement : que, dès que le Commentaire sera prêt, je prendrai le Livre et l'imprimerai, le relierai et le publierai de la manière prescrite par Le Livre lui-même, quitte à me retrouver sans argent pour me payer mon prochain repas." (160).

 

Crowley commença la rédaction le 13 décembre et avait apparemment fini, le 24 décembre, un premier brouillon du commentaire sur les trois chapitres.

 

"J'appliquai la formule du Livre de la Loi à la résolution des antinomies classiques de la philosophie. Je pus résoudre des triades comme être, non-être et devenir en une unité. J'identifiai le libre arbitre à la destinée. Je prouvai que l'action était impuissante et l'inaction toute-puissante. Comme je poursuivais, de nouveaux problèmes ne cessaient de se présenter, et chacun à son tour cédait devant la Loi de Thelema. J'écrivis tous ces théorèmes dans mon Journal Magique. J'étais grandement assisté dans tout ce travail par l'étude constante des œuvres d'Einstein, Whitehead, Russell, Eddington et Henri Poincaré, que [J.W.N.] Sullivan m'avait conseillées. Ils semblaient être vraiment très près de découvrir ces vérités que Le Livre de la Loi cachait et révélait. Leurs passages guidèrent l'attention que je portais au Livre de la Loi. Des passages obscurs du texte devinrent clairs une fois interprétés comme devant résoudre des problèmes relevant des mathématiques supérieures modernes.

"Je pus extraire la quintessence de cette énorme masse de travail et la transférer dans mon Nouveau Commentaire du Livre de la Loi. Il s'agit maintenant d'un vaste travail, et je n'ai pas encore réussi à faire une étude systématique des preuves techniques Qabalistiques de celles basées sur les faits de l'expérience démontrant que Aiwass est une intelligence d'un ordre tout à fait supérieur à celui de l'homme. La preuve de son existence est par conséquent la preuve du postulat de toute religion, que de telles entités existent réellement, et que la communication avec elles représente une possibilité pratique. Ainsi, hormis la prodigieuse valeur du Livre de la Loi en soi, il ouvre à l'humanité une voie de progrès qui pourrait finir par permettre à la race de rompre les fers de la mortalité et de transcender les limitations de son empêtrement sur terre." (161).

 

Mais il fut finalement déçu, écrivant le 24 décembre :

 

"Je ne puis exprimer adéquatement la conscience de mon échec pour ce qui est de ce Commentaire. En outre, je sens que je n'ai pas vaincu ma répulsion envers le Chapitre III. Je me demande aussi : ai-je même essayé de remplir les instructions de ce chapitre ? Je suis profondément malheureux à propos de tout cela. Je me dis : n'ai-je pas totalement échoué à obéir à la 'Vision Céleste' ?" (162).

 

Le 29 décembre, il consigne :

 

"De l'énergie pour ce travail aujourd'hui, et le serment renouvelé en public. J'ai passé toute la nuit à écrire sur certains sujets propres au Commentaire - 93 pages de manuscrit." (163).

 

Il est possible que ce passage ne fasse pas référence au "Nouveau Commentaire" mais à "Genesis Libri AL", l'autobiographie spirituelle de Crowley allant de sa naissance jusqu'à la réception du Livre de la Loi en 1904 (164). Il inclut un bref commentaire qui traite de versets choisis du Liber Legis, dans la perspective du scribe (165), ainsi qu'une ébauche de ce que Crowley nommait "les principes de l'exégèse sur lesquels j'ai basé mon commentaire." (166). C'est probablement après cette tentative qu'il écrivit, avec un soupçon de lassitude, dans ses Confessions :

 

"La Partie Quatre est toujours incomplète. Je sens que je ne peux publier le Commentaire du Livre de la Loi avant d'en être absolument satisfait, et il y a encore beaucoup de travail à faire." (167).

 

Crowley travailla sur le Nouveau Commentaire durant l'automne 1921, et y ajouta des post-scriptum les années qui suivirent. Mais il n'était pas satisfait, croyant que le Commentaire auquel faisait allusion Liber Legis III : 39-40 n'était toujours pas rédigé.

 

Crowley était à nouveau prêt à essayer en novembre 1923. Ecrivant de Tunisie à son élève Norman Mudd, il lui détailla ses plans :

 

"III : 39 n'est pas aisé à obéir en partie parce que l'interprétation est obscure ou ambigu'. Dans tous les cas, la Partie IV du Livre 4 telle que déjà rédigée doit être précisément perçue comme un livre déclarant 'comment tu vins ici'. Quant à la reproduction... je suis prêt à m'en occuper immédiatement - c'est à vous de prendre les dispositions. Quand la reproduction sera prête, j'aurai le commentaire prêt ; il pourra alors être imprimé comme ordonné et je garderai à portée de main un stock d'exemplaires pour donner aux gens 'chez' qui je dîne." (168).

 

Ce nouveau commentaire, le quatrième, fut rédigé peu après et intitulé "Le Commentaire nommé D", souvent appelé le "Commentaire de Djeridensis" du fait qu'il fut écrit à l'Hôtel du Djérid, à Nefta (169). Crowley commenta longuement les deux premiers chapitres seuls. Du troisième chapitre - celui avec lequel il lui était le plus difficile de s'accorder, et plus encore de commenter -, il écrivit seulement :

 

"Le contenu du chapitre est fait d'instructions destinées à ceux qui doivent gouverner Son Eon en Son Nom : et ces dirigeants feront appel à moi, La Bête 666, pour commenter le texte lorsque ce sera nécessaire. Aum Ha."

 

Crowley semblait toujours insatisfait mais recommanda la patience lorsqu'il écrivit à Mudd l'année suivante :

 

"Il serait fatal de précipiter l'œuvre du Commentaire et publications afférentes. Si cela est fait parfaitement, Thelema peut apporter à l'humanité plusieurs milliers d'années de développement spirituel sans précédent. Mais si c'est loupé, l'Eon peut s'effondrer en moins de cent ans." (170).

 

Le dilemme de Crowley finit soudainement en novembre 1925. Comme il l'expliquera plus tard dans Magick without Tears, au cours de ces années d'efforts passés à compléter le Livre 4 par la rédaction du Commentaire, il avait en vérité produit des gloses :

 

"Pour ce qui est de la Partie IV, la section du Livre de la Loi, l'idée était que le volume suive les instructions délivrées in AL III : 39. ... Je confondis 'Commentaire' et 'Glose' - c'est-à-dire un exposé mot par mot de chaque verset (et il y en avait beaucoup que je détestais de tout mon cœur!), incluant l'interprétation Qabalistique, une tâche à l'évidence sans fin.

"A Paris [sic, lire 'Tunis'], dans un état de désespoir absolu à ce sujet, le Commentaire survint ; facile, oui, inspiré, oui ; ce qui est imprimé était l'exacte formulation requise. Plus d'ergoterie et de chicanerie, de controverse et de casuistique." (171).

 

Le cinquième et dernier commentaire était bref et allait droit au but, le commentaire devant mettre fin à tous les commentaires (172). D'un seul coup, il reléguait ses commentaires antérieurs dans une autre catégorie littéraire. Crowley le considérait divinement inspiré, comme prédit au Chapitre III du Liber Legis :

 

"40. Mais l'œuvre du commentaire ? Elle est facile ; et Hadit brûlant en ton cœur rendra ta plume vive et assurée."

 

Il fut donc recensé en Classe A avec les autres textes inspirés reçus par Crowley (173), et sa réception rendit possible la pleine obéissance de Crowley au Livre de la Loi III : 39, laquelle il mit immédiatement en œuvre (174).

 

Si les Gloses ne sont pas le Commentaire, que sont-elles ? L'année précédant sa mort, Crowley écrivait :

 

"Il y a quelques 25 ans, j'ai écrit un Commentaire sur Le Livre de la Loi - plus d'un quart de million de mots de foutaises les plus turgides et incompréhensibles jamais rédigées.

"Néanmoins, certains esprits aventureux affirment avoir trouvé des grains d'or dans la vase. (Je n'ai jamais été à même de me confronter au manuscrit depuis qu'il fut dactylographié - même pas pour corriger les 'coquilles'.)" (175).

 

Au début des années 20, Crowley avait tenté de publier ce prolixe "Nouveau" commentaire avec le récit historique des événements menant à la réception du Livre de la Loi ("Genesis Libri AL"), rédigé pour répondre à l'injonction de Liber Legis III : 39, celle d'écrire un "compte rendu" de "comment tu vins ici". Mais il négligea de corriger les renvois dans divers travaux qui identifiaient le "Nouveau" commentaire comme le Commentaire - des renvois rendus obsolètes par la réception du Bref Commentaire de 1925. Un tel renvoi prêtant à la confusion se trouve dans son "Nouveau" commentaire :

 

"Ce compte rendu est publié avec ce commentaire lui-même. Le présent volume est donc l'obéissance à cette injonction." (176).

 

Crowley parle ici de la première mouture de la Partie IV du Livre 4, qu'il tenait alors pour le "compte rendu" ("Genesis Libri AL") joint à son "Nouveau" commentaire. Mais, en dépit du mot "publié", le "compte rendu" et son "Nouveau Commentaire" ne parurent jamais ensemble (177). Il publia son "Nouveau" commentaire à part, dans une petite édition dactylographiée (178), et "Genesis Libri AL" fut par la suite inclus dans L'Equinoxe des Dieux, ou Livre 4, Partie IV, dont nous traiterons ci-dessous.

 

 

***

 

 

Bien des projets éditoriaux de Crowley ont des histoires compliquées, mais celle du Livre 4 est torturante. Depuis 1912, année de publication de la Partie I, il fallut à Crowley seize ans de plus pour finir de l'écrire, et en tout vingt-quatre années pour publier les quatre parties, et ce bien qu'elles aient toutes été annoncées dès 1913 (179).

 

Le plan du livre en quatre parties reproduisait des deux premiers volumes, et même leur prix (180). La Partie I (Mysticisme) et la Partie II (Magick : Théorie Elémentaire) furent publiées sous pseudonyme en 1912 et 1913 (181). Comme presque toute l'œuvre de Crowley jusqu'à cette date, elles étaient bien présentées et conçues de manière saisissante, très probablement par Crowley lui-même. Comme il avait en grande partie épuisé son héritage en 1914, Crowley aurait eu des difficultés à publier les deux parties restantes même si elles avaient été complétées.

 

Lorsque Crowley conçut ses ambitieux plans de publication avec Charles Stansfeld Jones, à New York en 1918-19, il annonça les Parties III et IV dans The Equinox III(1). Comme on l'a dit plus haut, après la révision de 1921 à Cefalu il envoya le tapuscrit du Livre 4, Partie III, à Jones à Chicago, mais les efforts pour réunir les fonds nécessaires à sa publication furent vains (182). La préparation et l'édition finale de la Partie III, Magick en Théorie et en Pratique, allaient s'avérer être une aventure.

 

Après l'expulsion de Crowley hors de Sicile, son lieu de résidence alterna entre la France et l'Afrique du Nord, à l'exception d'un séjour en Allemagne en 1925. En 1928, Crowley était à Paris et, si ce n'était pas tout à fait un homme sans patrie, il était confronté à un accueil incertain en Angleterre et vivait en France de visa en visa.

 

Les élèves de Crowley datant de la période de Cefalu s'étaient dispersés, le laissant avec un petit groupe de fidèles étudiants de l'O.T.O. et de l'A...A... en Amérique et en Allemagne. Il se tourna vers un jeune et prometteur étudiant anglais, Gerald J. Yorke, pour l'aider à ce que ses livres et documents soient sortis de ses archives puis expédiés par voie maritime jusqu'en Angleterre pour y être copiés ; ceux-ci incluaient le Livre 4, Partie III. Début 1928, il demanda à Yorke de l'assister pour sa publication, et sollicita son opinion sur le livre :

 

"Je serais heureux d'entendre toute remarque vôtre au sujet du Livre 4, Partie III, et, en règle générale, vos impressions semaine après semaine sur ce que vous lisez. J'ai pensé à un titre totalement nouveau, e.g., Théorie et Pratique de la Magick." (183).

 

Yorke accepta d'aider mais commença bientôt à suggérer des modifications visant à rendre l'œuvre moins controversée. Crowley fut au début très diplomatique :

 

"La Partie 3 : s'il vous plaît, ne tentez pas d'en donner une édition. Laissez-moi m'occuper des épreuves. Les livres se lisent très différemment des tapuscrits. Evidemment heureux de toute suggestion."

 

A la mi-mars, Yorke s'était décidé à voir publié le Livre 4, même s'il devait lui-même le financer. Crowley lui savait gré de sa générosité mais caressait toujours l'espoir de voir un éditeur professionnel s'occuper de l'ouvrage. Yorke faisait toujours objection à certaines parties du Livre 4, Partie III, et tout en préparant le manuscrit pour l'imprimeur continuait à suggérer des modifications. Crowley se donna du mal pour ne pas désaffectionner Yorke tout en détournant ses suggestions éditoriales, écrivant début avril :

 

"Préparation du Livre 4, Partie 3. Vos suggestions peuvent être très précieuses. Souvenez-vous seulement que les choses pourraient vous sembler très différentes dans 50 ans. Je n'aurais pas accepté beaucoup de choses de ce livre lorsque j'avais 25 ans, pas plus que je ne le ferais aujourd'hui si nous étions en 1890. Mais les choses ont changé depuis lors. Vous contemplez actuellement la réaction du rat acculé de la superstition. Ne prenez pas ces violents élans de moralité et de religion pour des mouvements de croissance."

 

Yorke ne pouvait se résoudre à accepter le Liber Legis. Il écrivit à Crowley quelques semaines plus tard pour lui demander d'atténuer les prétentions à son sujet :

 

"Mon instinct me dit qu'il est très important de publier ouvertement la Partie 3 sous une forme telle que tout le monde puisse la lire. Je crois que ceci serait possible en supprimant toute attaque directe ou allusion sarcastique contre le Christianisme, ainsi que tout renvoi trop détaillé à la Partie 4, i.e., Liber Legis, à ses prétentions, son texte et son interprétation. La graine de Thelema, si je puis employer une telle expression, sera alors semée inconsciemment. Le seul fait que sous sa forme présente il soit peu sage d'y associer son nom par peur de se compromettre constitue à mon avis une suffisante condamnation de la forme."

 

Yorke conseillait à Crowley de ne pas signer sous son nom l'œuvre une fois publiée. A la mi-mai, Crowley et Worke travaillèrent sur les appendices et préparèrent un tract de souscription. En juin, Yorke tenta de caser le livre chez Heinemann, mais les éditeurs trouvèrent que certains passages étaient fâcheux. Crowley écrivit :

 

"La lettre jointe pourrait faire pencher la balance dans l'esprit de Heinemann. Je vais modifier le passage contre les spiritistes... Néanmoins, je ne vois pas comment Heinemann pourrait prouver ou réfuter quoi que ce soit au sujet des dieux."

 

Joynston Hicks (ou Jix, comme on l'appelait), Ministre de l'Intérieur Britannique, avait appris que Crowley cherchait à publier une nouvelle œuvre majeure. Hicks et son allié James Douglas, le critique littéraire du Sunday Express, étaient de "rigoureux moralistes dotés de l'esprit ordurier complémentaire... déterminés à 'nettoyer' la Grande-Bretagne." (184). Hicks poursuivait les auteurs et les éditeurs dont les travaux menaçaient la décence morale, cependant que Douglas faisait de son mieux pour détruire leur réputation, comme il fit en 1922 lorsque parut le Diary of a Drug Fiend de Crowley. Yorke savait que Hicks entraverait la publication du Livre 4, Partie III. Crowley répondit :

 

"Le Ministère de l'Intérieur : il n'y a rien contre moi. Je tiens cela pour un fait indiscutable. Il ne s'agit que d'habituelle lâche persécution. Plutôt étrange, leurs méthodes dévoilées si joliment ces derniers mois. Peut-être avons-nous un homme au travail. Qui sait ? Quoi qu'il en soit, Jix est un protestant évangélique forcené, et personne ne saurait l'imaginer m'appréciant. Je suis certain qu'ils n'oseraient pas tenter de supprimer le livre par quelque action publique que ce soit." (185).

 

Crowley rencontra Lance Sieveking, un journaliste de la BBC visitant la France, qui accepta de l'aider dans ses efforts de publication. Au lieu de cela, Sieveking rendit les manuscrits de Crowley disponibles auprès de Vivian Burbury, qu'il décrivit dans le langage elliptique typiquement réservé aux membres des services secrets britanniques :

 

"Viv était dans le Corps Diplomatique, et à cette date travaillait au Ministère des Affaires Etrangères. Il était, et est toujours, un connaisseur d'expériences étranges, et précisément l'homme à avoir à vos côtés si vous n'êtes pas vraiment sûr de ce qui peut arriver. Il est grand, fort, et parle dix-huit langues. Il s'est aussi créé une manière d'être naturellement déconcertante, à un tel point de perfection que personne le rencontrant pour la première fois ne saurait faire une seule estimation correcte à son sujet." (186).

 

Bien que Sieveking décrive l'affaire comme une blague, l'intérêt de Burbury était très probablement professionnel. Les deux hommes rendirent visite à Yorke, avec Burbury mystérieusement présenté comme "Mr B. du Ministère des Affaires Etrangères". Lorsqu'ils exprimèrent leur inquiétude que Yorke ne soit tombé sous l'influence d'un personnage potentiellement dangereux, Yorke leur assura que son intérêt pour Crowley n'était qu'un hobby. Il leur prêta une sélection de manuscrits de Crowley, qu'ils examinèrent et trouvèrent inoffensifs.

 

Yorke et Crowley commencèrent à avoir des difficultés au niveau finances et, à la mi-septembre, Crowley se sentit contraint d'écrire :

 

"C'était votre Vraie Volonté, exprimée à maintes reprises, de voir le Livre 4 Partie 3 à l'imprimerie le 23 septembre. Vous avez revu très soigneux [sic] le manuscrit, et enlevé toutes les choses susceptibles de froisser, ce qui rend difficile la compréhension de votre revirement. Comme votre guru, je suis contraint de veiller à ce que vous teniez votre serment. Dans ces circonstances, il serait mieux que vous transfériez les 190 £ à Paris et me renvoyiez les manuscrits."

 

Yorke répondit le jour suivant :

 

"A l'origine, je pensais que les modifications par vous consenties pour la Partie 3 pourraient être publiées de manière privée. ... [Livre] 4, Partie 3, dans le texte, patine j'en conviens sur de la glace très fine. Le rituel de la Marque de la Bête a été rajouté et, à mon avis, il est certain d'engendrer des problèmes."

 

Le lendemain, Yorke écrivit encore :

 

"Le Livre 4, Partie 3, avec ses appendices, ne saurait être impunément publié en Angleterre. Le Ministère de l'Intérieur, appuyé par Beaverbrook dans la presse, attaquera le livre et obtiendra son retrait de la circulation. En conséquence, les éditeurs n'y toucheront pas. Sieveking, qui est en position de savoir, est d'accord sur ce point. Quant à pourquoi les choses doivent-elles se passer ainsi, je n'ai pas fait d'enquête. Mes informations viennent du Ministère de l'Intérieur. Je ne suis pas préparé à prendre le risque d'éditer moi-même le livre à titre privé. Si j'étais un fanatique religieux, je pourrais envisager le risque, mais je ne le suis pas, et j'ai finalement obtenu ce que j'admets être une information précise quant aux risques encourus, à savoir une campagne de presse et le livre poursuivi en justice s'il n'est pas retiré de la circulation. Pour être franc, je ne suis pas préparé à affronter cela. Si je croyais de tout cœur à [Liber] CCXX, ce pourrait être différent, mais ce n'est pas le cas. Je préfère donc me tenir complètement à l'écart."

 

Crowley avait tenté de s'attaquer à la répugnance qu'avait Yorke "d'accepter" le Liber Legis quelques semaines auparavant. Lorsqu'il entra dans l'A...A..., Yorke adopta la devise "Volo Intelligere" (Lat., "Je veux comprendre"), et Crowley lui rappela ce fait :

 

"Vous ne devriez pas 'tenter d'accepter' quoi que ce soit. Vous devriez vouloir comprendre. Le Liber Legis m'a ennuyé dès le départ. Le Livre n'est pas écrit depuis quelque point de vue humain. Il ne tient aucun compte de ce que les hommes tiennent bon pour eux, pas plus qu'un chirurgien se préoccupant de la douleur d'un patient. Vous n'êtes pas suffisamment initié pour juger de suite, il vous faudrait étudier durant des années. Car le Livre est assurément l'œuvre d'une intelligence suprahumaine, et cela fait de lui un document unique." (187).

 

Crowley fit de son côté quelques recherches et répondit à Yorke, début octobre :

 

"Pour la BBC, Sieveking est une personnalité. Il appelle des types importants et et les convainc que la patrie est perdue s'ils n'accordent aucun entretien. Un poste assez subalterne. J'ai peur que nous ne soyions salement bluffés. [C.K.] Ogden est d'accord avec moi au sujet du [Ministre de l'Intérieur] Jix, de sa farce spectrale quant à la suppression de n'importe quel ouvrage. L'éditeur ne fait que remercier Dieu et empocher les sheckels, mais Jix n'engagerait aucune poursuite judiciaire si ouvertement défié, bien sûr, là où son action est totale persécution, comme elle l'est généralement."

 

Yorke devait bientôt retrouver sa détermination, et ils continuèrent à rechercher un éditeur et un imprimeur britanniques. Quelques semaines plus tard, Crowley apprit que Turnbull & Spears à Edinburgh, qui avait imprimé dans le passé plusieurs œuvres de Crowley, refusait de s'occuper du livre s'il n'était pas fortement annoté :

 

"Les Bolchéviques sont à nouveau contre nous. Le tout-puissant commissaire du Soviet d'Edingrad désapprouve le manuscrit après un mois d'inactivité magistrale."

 

Dans sa lettre suivante, il explique pourquoi :

 

"Ils voulaient éditer mes manuscrits. Toute cette affaire avec Jack étant aussi bon que son maître est du pur bolchévisme, et je n'aurai aucune relation avec cela. Un imprimeur n'a pas le droit d'avoir une opinion sur un manuscrit qu'on lui remet pour être imprimé, excepté dans la mesure où il est légalement responsable... J'admets partager votre anxiété, mais ce n'est que simple faiblesse. Souvenez-vous qu'il fallut 2 ans pour imprimer 777, et 3 pour la Goétie... Il y a toujours toutes sortes d'oppositions lorsqu'on tente de sortir ce genre de choses."

 

En novembre, Crowley avait abandonné ses efforts pour imprimer le livre en Angleterre, et il demanda le retour du tapuscrit.

 

"Je suis trop pris par la malheureuse évolution de cette affaire pour rentrer dans les détails. Tout cela, selon moi, fait clairement partie de l'opposition magique à la publication de la Partie III du Livre 4. La nature fantastique des difficultés est évidente. La grande infortune, c'est d'avoir à travailler avec des gens dont l'initiation est insuffisante. Ils ne savent pas comment se protéger des attaques visant à miner leur loyauté."

 

Crowley écrivit longuement à Yorke - qui était alors quelque peu découragé - pour à la fois mettre en relief la nécessité d'une œuvre comme le Livre 4 et persuader Yorke de ne tenir aucun compte des opinions négatives des personnes ayant examiné le manuscrit :

 

"Les gens veulent généralement un livre sur la magie. Cela n'a jamais été tenté, de quelque manière que ce soit, depuis le Moyen Âge, à l'exception de Lévi. Je ne vois pas pourquoi vous devriez vous attendre à ce que je cite des sources. Je ne suis pas un scribe. Le livre est révolutionnaire. Sur quelle source le Bouddha a-t-il basé son œuvre ? Nous avons l'expert de renommée mondiale Mr Arthur Vivian se plaignant que le livre n'est pas original. Nous avons ces autres experts de renommée mondiale affirmant qu'il est si totalement original qu'il en est sans valeur. Et il y a encore l'autre expert de renommée mondiale, le Dr Henri Birven, qui prétend que le livre doit être lu à la lumière des sources où j'ai puisé. Soit dit en passant, vous êtes entièrement dans l'erreur lorsque vous pensez qu'il a été dicté. Il est vrai que l'ossature fut dictée il y a quelques 18 années, mais le tout fut réécrit à maintes reprises, et j'imagine que la partie dictée originale n'excède pas 5% de l'œuvre... Mon système n'est pas plus traditionnel que celui de Darwin. En même temps, il comptait dans une certaine mesure sur des auteurs précédents, tels Cuvier, Buffon, etc., et j'ai présenté fidèlement la tradition occulte, tout en jetant sur elle une lumière entièrement nouvelle. Vous ne pouvez répondre à la critique, car la critique est absurdité. Entre parenthèses, ce n'est même pas vrai. Il y a un assez grand nombre de références à des gens comme Frazer, Poincaré, Eddington, Einstein et Lévi, et en même temps aux grands classiques de l'antiquité orientale. Mais l'important c'est que, comme le livre lui-même l'explique dans une certaine mesure, toute la masse de littérature magique en Europe est ou désespérément obscure ou désespérément absurde. N'oubliez pas que la tradition que je représente a toujours été une tradition secrète, et que je ne la publie aujourd'hui qu'à cause de la catastrophe menaçant notre présente civilisation."

 

Crowley se tourna pour finir vers Lecram Press à Paris. Il savait qu'il était plus aisé en France d'imprimer des œuvres "difficiles" ; il l'avait déjà fait auparavant. Il prit ses dispositions pour une édition de 3000 exemplaires, en quatre parties, par souscription privée, la première partie devant paraître à l'équinoxe de printemps 1929.

 

A la mi-janvier, un inspecteur de police de la Préfecture de Paris rendit visite à Crowley et, un mois plus tard, son permis de séjour fut annulé (188). Le 8 mars, on donna à Crowley, sa maîtresse Maria et son secrétaire Israël Regardie, 24 heures pour quitter la France. Décidé à voir le Livre 4 sous presse, Crowley fit attester par un médecin qu'il était incapable de voyager. Après qu'on leur ait refusé l'entrée en Angleterre, Maria et Regardie partirent à Bruxelles pour y attendre Crowley.

 

Seul à Paris, Crowley écrivait à Yorke fin mars :

 

"Mon certificat médical a expiré le samedi 23, et je n'ai jusqu'ici eu aucune nouvelle. Mon combat se passe dans l'escalier de service. Je suis à peu près sûr que nous pouvons faire annuler le decrit [sic], et nous pouvons nous charger de la contre-offensive et insister pour une confrontation. Si cela est fait, cela signifie la fortune pour Magick, et je ne doute point que tout cet outrage soit un plan des dieux. Il est sacrément dur de se cantonner dans cette forteresse solitaire alors qu'il serait si charmant de s'en aller, de réconforter les exilés et de se faire dorloter. Mais je dois juste continuer avec l'avocat et l'imprimeur. Jamais avant, au cours de ma vie, Ils ne me demandèrent de passer par une telle épreuve."

 

C'est un miracle si Crowley fut capable de lire les épreuves au sein d'une telle agitation, mais il consigna dans son journal le 12 avril : "Les épreuves de Magick sont arrivées. 5h55 de l'après-midi. Victoire!" Il écrivit à Yorke le jour d'après : "Cairete, uikvmeu [réjouis-toi, nous conquérons']. Les épreuves reçues, plus rien d'autre n'importe." La première partie de Magick en Théorie et en Pratique (à savoir Livre IV, Partie III) venait enfin d'être publiée (189). Cinq jours plus tard, Crowley partait pour Bruxelles.

 

Un enquêteur de Scotland Yard, le Colonel Carter, rencontra Yorke à Londres. Après avoir reçu des assurances de ce que Crowley ressemblait peu aux rapports des services de renseignements, Carter paya le ticket de Crowley pour l'Angleterre, et après un dîner amical il fut laissé en paix. Après des années de tracasseries par la presse et les gouvernements d'Europe, passant de pays en pays comme un Bruno moderne, Crowley était à nouveau en Angleterre où, à part quelques séjours en Allemagne et au Portugal, il restera jusqu'à sa mort en 1947.

 

La Partie III du Livre 4 n'était toujours pas achevée - Crowley lisait toujours en juillet les épreuves de ses appendices, et des factures en souffrance maintenaient le livre chez les imprimeurs parisiens. Pour finir, Crowley écrivit en février 1930 à P.R. Stephensen, le directeur éditorial de sa nouvelle maison d'édition, Mandrake Press à Londres :

 

"Il est résolument urgent que je puisse l'emporter dans cette histoire relative à Magick. Nous devons l'arracher aux imprimeurs français, et nous devons satisfaire nos souscripteurs, car il y a déjà un considérable délai avec cet ouvrage... Je pense que ce serait un bon test de l'authenticité de la foi dans le succès de mon œuvre que ceci, la pierre d'angle de toutes mes publications occultes, soit véritablement et parfaitement posée sans plus tarder." (190).

 

Mandrake Press s'arrangea pour que l'impression soit achevée et que les exemplaires soient acheminés par bateau jusqu'en Angleterre, où une certaine quantité d'exemplaires fut diffusée en 1930 en un seul volume, édition réservée aux souscripteurs (191).

 

Loin de provoquer une action en justice du Ministère de l'Intérieur ou une fureur journalistique, Magick en Théorie et en Pratique fut reçu calmement, et obtint même une critique favorable de l'ancien élève de Crowley dans l'A...A..., le poète Victor Neuburg :

 

"L'auteur, le Maître Therion, est le Mauvais Garçon du Journalisme Britannique - Aleister Crowley. Ce méchant homme (vide la Presse, passim) a donné naissance à une œuvre qui est pleine d'esprit, érudite, profonde, et accomplie... L'accomplissement de l'auteur est évident ; c'est un maître, en tout cas, de la prose ; sa force d'expression est plus proche de la perfection que celle de tout auteur que j'aie jamais lu." (192).

 

Mais le travail de Crowley était loin d'être fini. Le Livre 4 n'était pas complet, la Partie IV n'étant pas encore publiée. Il en saisit l'occasion en 1930. Mandrake Press avait annoncé "l'auto-hagiographie" de Crowley, The Confessions of Aleister Crowley en six volumes (ainsi qu'un septième offert aux souscripteurs), et les tomes I-II parurent en 1929. Crowley écrivit alors à Yorke :

 

"Je voudrais que le volume 3 soit exclusivement consacré au Livre de la Loi, et je le veux suffisamment complet pour répondre aux instructions du Livre. Il est tout à fait raisonnable de penser que notre échec à faire de la sorte jusqu'ici soit largement responsable du blocage de tout le spectacle." (193).

 

Du fait que le Volume III contenait déjà son compte rendu de l'Oeuvre du Caire (194), il décida qu'il pouvait répondre aux critères du Livre 4, Partie IV, en y ajoutant simplement le texte et le fac-similé photographique du Livre de la Loi, joint au matériel liminaire issu du tapuscrit du Livre 4, Partie IV (i.e., "Genesis Libri AL") de la période de Cefalu. Cet effort atteignit le stade des épreuves en pages pour ce qui est du texte principal, ainsi que pour l'appendice contenant Le Livre de la Loi et son manuscrit. Mais Mandrake était la proie de gênes financières, et en juillet 1930 la production du Volume III était bloquée. Crowley écrivit à P.R. Stephensen, de Mandrake Press :

 

"Voyez-vous, tout le problème, du point de vue Magique, se tient dans notre publication du Vol. III des Confessions. Car Le Livre de la Loi doit être publié avec son Commentaire, et 'un récit pour dire comment tu vins ici', afin de mettre en branle les véritables rouages de l'Eon." (195).

 

Le Volume III des Confessions chez Mandrake ne vit jamais le jour mais le Livre 4, Partie IV, fut finalement édité par l'O.T.O. en 1936 sous le titre L'Equinoxe des Dieux, publié comme The Equinox III(3) (196). En plus de "Genesis Libri AL", il comprenait le texte et le manuscrit du Livre de la Loi, le Commentaire, et la Stèle de la Révélation. Son introduction, "la Sommation", fut à l'origine rédigée circa 1925 pour l'édition de Tunis du manuscrit en fac-similé, et elle incluait également un extrait de "Aha!", un mystère de Crowley. Le premier tirage trouva les souscripteurs nécessités - George Bernard Shaw en faisait partie - et l'édition publique se vendit assez rapidement.

 

Crowley observa tranquillement l'achèvement du Livre 4, et il négligea de mentionner L'Equinoxe des Dieux comme Partie IV du Livre 4 sur la page de titre ou dans le texte, esquivant avec succès ses bibliographes posthumes. Il ne l'identifia comme tel que quelques années plus tard, presque en passant (197).

 

 

***

 

 

Il était rare que Crowley soit totalement satisfait de ses livres, et le Livre 4 ne fait pas exception à la règle. Ecrivant ses Confessions, une dizaine d'années après qu'il les ait débutées, il approuvait la Partie I mais considérait que la Partie II n'était que partiellement réussie.

 

"La Partie Un du Livre Quatre expose les principes et la pratique du mysticisme en termes scientifiques simples, dénués de toute accrétion sectaire, d'enthousiasmes superstitieux ou d'autres choses étrangères à la question. Elle s'est avérée être, en ce sens, totalement réussie. La Partie Deux traite des principes et de la pratique de la Magick. J'y expliquais le véritable sens et le modus operandi de tout le dispositif et de toute la technique de la Magick. Là, néanmoins, j'ai partiellement échoué. Je fus assez stupide pour supposer que mes lecteurs connaissaient d'ores et déjà les grands classiques de la Magick. J'ai en conséquence décrit chaque Arme, expliqué son usage et donné des directives quant à celui-ci, sans rendre clair en quoi elle pouvait être nécessaire. La Partie Deux est donc un traité tout à fait admirable mais seulement pour qui a déjà maîtrisé les travaux préparatifs et acquis une certaine expérience dans la pratique de l'art." (198).

 

Par la suite, l'opinion de Crowley changea lorsqu'il réalisa les limites de la Partie I :

 

"Certes, le temps prouva que la Partie I, bien qu'elle fournisse réellement l'essentiel du Yoga dans le langage le plus simple possible, n'était guère plus qu'une ébauche. En outre, elle ne met pas en corrélation le Yoga avec la philosophie générale. Eight Lectures [on Yoga] a, je crois, remédié à cela." (199).

 

Il devait conclure :

 

"Pour étudier le Yoga, vous avez mon Livre 4, Partie I et mes Eight Lectures on Yoga. Puis, il y a le Raja-Yoga de Vivekananda et quelques auteurs hindous peu connus ; ces derniers sont très pratiques et très techniques mais il faut vraiment être hindou si l'on veut en faire un usage conséquent. Le premier est réellement très bien, si vous n'oubliez pas de cesser d'écouter lorsqu'il sombre dans la sentimentalité excessive, ce qui par chance n'est pas très courant." (200).

 

Il développe ces remarques ailleurs dans Magick without Tears :

 

"Je ne pense pas aller trop loin en déclarant que la Partie I de mon Livre 4 et mes Eight Lectures on Yoga constituent un guide tout à fait suffisant pour une pratique utile du sujet ; n'importe quoi d'autre est à peu près sûr d'agir comme distraction." (201).

 

Nous avons déjà vu comment Crowley considérait la Partie II peu satisfaisante comme introduction à la Magick. Du Chapitre 9 (Le Pantacle), il écrivit :

 

"Je n'arrive pas à me décider si je l'aime ou non. Au mieux, c'est très loin de constituer une instruction pratique. (Le chapitre consacré au Lamen [Chapitre 15] est encore pire.)" (202).

 

Il était, néanmoins, satisfait de la Partie III :

 

"Depuis [qu'est sortie la Partie III], les voix de la détraction se sont tues. Je croix vraiment que j'ai enfin couvert le domaine." (203).

 

Crowley écrivit que l'étudiant de la magie n'avait en réalité besoin que de très peu de livres :

 

"Pour étudier la Magick : Livre 4, Parties II, III (Magick en Théorie et en Pratique) et IV (L'Equinoxe des Dieux). Ajoutez Le Livre de Thoth et ça suffit... Des autres auteurs, vous avez Le Livre de la Magie Sacrée d'Abramelin le Mage, et toute l'œuvre d'Eliphas Lévi. Mais c'est tout." (204).

 

Magick without Tears aurait lui-même pu être ajouté à cette liste, son titre étant approprié. Par exemple, son Chapitre 23 consacré à l'improvisation d'un temple est un antidote du bon sens contre les rigoureuses exigences de la Partie II.

 

Crowley avait peu à dire au sujet de la Partie IV, mais il est clair qu'après plus de vingt années passées à exhorter ses élèves à étudier Le Livre de la Loi, il ne sut pas de suite quoi faire avec un Commentaire interdisant pareille étude. Mais cela finit par le ramener à sa propre thèse originale au sujet de la révélation, nulle part esquissée aussi lucidement que dans la Partie I du Livre 4. Il mena cette thèse jusqu'à son inexorable conclusion : la transcendance de la logique (205). Dans ses Eight Lectures on Yoga, Crowley chercha à réconcilier ce qu'il avait symbolisé, des années auparavant, par le Soldat et le Bossu (! et ?) - révélation et interprétation :

 

"Il n'est pas utile de débattre des résultats du Yoga, que ce Yoga soit du type recommandé par Lao-Tseu, ou par Patanjali, ou par saint Ignace de Loyola, car pour premier postulat nous avons : il est impossible de débattre de ces sujets. Argumenter dessus ne sert qu'à nous faire tomber dans le puits du Parce Que, pour y périr avec les chiens de la Raison. En conséquence, le seul intérêt de décrire nos expériences consiste à permettre aux étudiants d'avoir une certaine idée du genre de choses qui vont leur arriver lorsqu'ils atteindront le succès dans les pratiques du Yoga... [C]e qui engendra la conversion de saint Paul fut la Vision sur la route de Damas. Il est particulièrement significatif qu'il ait disparu trois ans dans le Désert d'Arabie avant de se faire connaître comme Apôtre des Gentils. Saint Paul était un rabbin instruit, il était l'élève favori du meilleur commentateur de la loi hébraïque, et l'unique instant de sa Vision suffit pour que tous ses arguments soient renversés d'un seul coup! On ne nous dit pas que saint Paul déclara alors quoi que ce soit, mais qu'il continua tranquillement son voyage. C'est la grande leçon : ne pas débattre des résultats. Ceux d'entre vous qui sont en possession d'un exemplaire de L'Equinoxe des Dieux [Livre 4, Partie IV] peuvent avoir été très surpris par l'extraordinaire injonction du Commentaire : l'interdiction de toute discussion quant au Livre. Moi-même, je n'avais pas pleinement compris cette injonction ; c'est maintenant le cas." (206).

 

Voilà qui complète l'orbite de la thèse de la Partie I, d'une discussion générale de la révélation mystique, en passant par un examen exhaustif des théories et techniques mystiques et magiques, jusqu'à une étude de cas : la réception du Livre de la Loi. À la lumière des remarques de Crowley citées plus haut, le Commentaire est donc le couronnement non seulement de la Partie IV du Livre 4 mais du Livre 4 dans son ensemble.

 

Crowley avait nommé son système Magick afin d'éviter les troubles connotations du mot "occultisme", et il aurait été d'accord avec certains des critiques les plus perspicaces de l'occultisme, tel E.R. Dodds, humaniste de Cambridge, qui écrivit :

 

"L'occultisme doit ... être distingué de la discipline moderne que constitue la recherche métapsychique, laquelle tente d'éliminer l'occultisme en soumettant les phénomènes prétendus 'occultes' à une investigation rationnelle, puis en établissant leur nature subjective ou en les intégrant au monde général de la connaissance scientifique." (207).

 

On ne saurait correctement nommer "recherche métapsychique" l'oeuvre de Crowley, car ce terme désigne aujourd'hui le champ de la parapsychologie. Il préférait l'expression "illuminisme scientifique", son système appliquant la méthode scientifique à tous les phénomènes spirituels, incluant l'expérience de Dieu dans toute sa diversité.

 

Le mathématicien David Hilbert remarqua quelque part que l'importance d'une oeuvre scientifique peut être mesurée au nombre de publications antérieures qu'elle supplante. L'avenir dira si le Livre 4 demeurera pour toujours dans la littérature occultiste, ou s'il connaîtra, comme le souhaitait Crowley, un certain accueil au sein de la mouvance intellectuelle. Il était prêt à être patient. Expliquant le curieux titre Livre 4, il écrivit :

 

"L'idée du 4 était due à mon observation de Saint-Pierre à Rome ; ce fut construit avec un œil qui ne quitta pas ce chiffre... Aussi, 4, sur le plan politique, signifie Pouvoir Temporel... Ce livre devait donc, d'après Ab-ul-Diz, connaître un succès mondial. Ce n'est pas ma faute si cela n'a pas été le cas ; il reste cependant du temps pour décider de cela." (208).

 

L'amour est la loi, l'amour sous la volonté.

 

Hymenaeus Beta X°

Frater Superior, O.T.O.

 

CONSULTER LES NOTES DE CETTE INTRODUCTION

 

Cette introduction du Carrissime Frater Hymeneus Beta X°, OHO de l'OTO,  étant fort longue, nous avons opté, afin d'éviter un temps de téléchargement excessif, de la couper en deux parties et de placer les notes dans une troisième partie (le webmaster)

 

"Editor's Introduction," par Hymenaeus Beta X°,

in "Magick, Liber ABA, Book Four, Parts I-IV, revised and enlarged" :

première édition par Samuel Weiser, Inc. (York Beach, Maine, USA, 1994).

 

© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,

F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)

pour le texte anglais.