CHAPITRE VI
LA BAGUETTE
La Volonté Magique est double dans son essence, car elle présuppose un commencement et une fin ; vouloir devenir quelque chose, c'est admettre qu'on ne l'est pas.
En conséquence, vouloir autre chose que la chose suprême équivaut à errer de plus en plus loin de cette dernière - toute autre volonté que celle d'abandonner le moi au Bien-Aimé est Magick Noire -, encore que cette reddition soit un acte tellement simple qu'il apparaisse comme le plus ardu à nos esprits complexes ; et c'est pourquoi l'entraînement est nécessaire. De plus, le Moi abandonné ne doit pas être moins que le "Moi Total" ; l'on n'approchera pas l'autel du Très-Haut avec une offrande impure ou imparfaite. Comme il est écrit dans le Liber LXV, "T'attendre est la fin, non le début."
Cet entraînement peut passer par toutes sortes de complications, variables selon la nature de l'étudiant, et en conséquence il peut lui être nécessaire, à tout moment, de vouloir toutes sortes de choses pouvant apparaître aux autres comme dénuées de rapports avec le but. La raison pour laquelle un joueur de billard peut avoir besoin d'une lime n'est pas a priori évidente.
Donc, puisque nous pouvons vouloir quelque chose, faisons en sorte que notre volonté soit suffisamment forte pour l'obtenir sans perte de temps.
Il est par conséquent nécessaire de développer la volonté au plus haut point, même si l'unique et dernière tâche consiste en la totale reddition de cette volonté. L'abandon partiel d'une volonté imparfaite n'est d'aucune valeur en Magick.
Cette volonté étant un levier, un pivot est nécessaire; ce pivot est l'indispensable aspiration de l'étudiant à se réaliser. Toutes les volontés ne dépendant pas de cette volonté première sont autant de gaspillages ; elles sont comme la graisse pour l'athlète.
La majorité des gens de ce monde sont ataxiques ; ils ne peuvent coordonner leurs muscles mentaux en vue d'accomplir un mouvement délibéré. Ils ne possèdent pas de volonté réelle, seulement un ensemble de désirs, la plupart du temps contradictoires. La victime oscille d'un désir à un autre (et ce n'en est pas moins une oscillation si les mouvements sont éventuellement très violents) et à la fin de sa vie les mouvements s'annulent mutuellement. Rien n'a été accompli ; excepté la seule chose dont ne soit pas consciente la victime : la destruction de sa personnalité propre, confirmation de l'indécision. Elle est mise en pièces par Choronzon.
Comment donc entraîner la volonté ? Tous ces désirs, ces lubies, ces caprices, ces inclinations, ces tendances, ces appétits, doivent être détectés, examinés, jugés selon le critère suivant : constituent-ils une aide ou un obstacle par rapport au but principal ? Ils seront traités en conséquence.
Courage et vigilance sont à l'évidence requis. J'étais sur le point d'ajouter l'abnégation, par déférence envers le langage conventionnel ; mais comment appeler abnégation ce qui est seulement refus de ces choses qui entravent la personnalité ? Ce n'est pas suicide que de tuer les germes de la malaria dans son propre sang.
Ceci dit, il y a des obstacles considérables à surmonter lors de cet entraînement de l'esprit. Le plus grand est peut-être le manque de mémoire, probablement la pire forme de ce que les bouddhistes nomment ignorance. Des pratiques spéciales pour entraîner la mémoire peuvent constituer d'utiles préliminaires pour les personnes chez qui elle est naturellement faible. Dans tous les cas, le Journal Magique prescrit aux Novices de l'A...A... est utile et nécessaire.
Par-dessus tout, les pratiques du "Liber III" doivent être employées encore et encore, car elles développent non seulement la vigilance mais aussi ces centres inhibiteurs du cerveau qui sont, d'après certains psychologues, le ressort moteur du mécanisme par lequel l'homme civilisé s'est hissé au-dessus du sauvage.
Nous avons suffisamment parlé, pour ainsi dire, au mode négatif. La verge d'Aaron est devenue un serpent, a avalé les serpents des autres Magiciens; il est maintenant nécessaire qu'elle se transforme de nouveau en une verge (1) .
La Volonté Magique est cette baguette dans votre main par laquelle s'accomplit le Grand Oeuvre, par laquelle la Fille est non seulement assise sur le trône de la Mère, mais élevée jusqu'au Plus Haut (2).
La Baguette Magicke est donc l'arme principale du Magus ; et le nom de cette baguette est le Serment Magique.
La volonté, étant double, se situe en Chokhmah, qui est le logos, le verbe ; pour cela certains ont affirmé que le verbe est la volonté. Thoth, le Seigneur de la Magie, est aussi le Seigneur de la Parole ; Hermès le messager est muni du Caducée.
La Parole devrait exprimer la volonté : d'où que le Nom Mystique du Novice est l'expression de sa plus haute Volonté.
Il existe, évidemment, peu de Novices possédant cette suffisante compréhension d'eux-mêmes qui les rendrait capables de se formuler clairement cette volonté, et par conséquent à la fin de leur probation ils choisissent un nouveau nom.
Il est donc opportun pour l'étudiant d'exprimer sa volonté en prêtant des Serments Magiques.
Un tel serment étant irrévocable, l'on devra bien y réfléchir ; et il est préférable de ne pas prêter un serment permanent ; car avec la croissance de la compréhension l'on pourrait s'apercevoir de l'incompatibilité du serment inférieur avec le supérieur.
De fait, il est presque certain que ceci arrivera, et l'on se souviendra que toute l'essence de la volonté résidant dans son caractère unitaire (3), un dilemme de ce genre est le pire dans lequel le Magus se puisse trouver.
Un autre point important à souligner au sujet des Voeux Magickes : il convient de leur assigner des limites. Ils doivent être prêtés dans un but clairement défini, clairement compris, et on ne leur permettra pas de se perpétuer au-delà.
Ne pas manger de sucre est une vertu chez le diabétique, mais seulement en référence à sa propre condition. Ce n'est pas une vertu de portée universelle. Elie dit à une occasion : "Je fais bien d'être en colère" ; mais de telles occasions sont rares.
Du reste, la nourriture d'un homme est le poison d'un autre. Un voeu de pauvreté peut être très utile à un homme incapable de mettre intelligemment sa richesse au service de la seule fin projetée ; tandis que pour un autre cela ne signifierait que gaspiller son énergie et perdre son temps pour des vétilles.
Il n'est pas de pouvoir qui ne puisse être mis au service de la Volonté Magique : c'est seulement la tentation d'apprécier ce pouvoir pour lui-même qui peut nuire.
On ne dit pas : "Coupons cet arbre ; pourquoi encombrer le sol ?" si des émondages successifs ont convaincu le jardinier que la croissance doive toujours être luxuriante.
"Si ta main te scandalise, coupe-la!" est le cri d'un faible. S'il fallait abattre un chiot dès qu'il fait une sottise, les chiens adultes se feraient rares.
Le meilleur voeu, d'application universelle, est celui de Sainte Obéissance ; car non seulement il mène à la parfaite liberté, mais entraîne à cette reddition qui est la dernière tâche.
Il est de grande valeur, car il ne se rouille jamais. Si le supérieur auprès de qui le voeu a été prêté connaît son boulot, il détectera rapidement les choses déplaisant réellement à son élève, et le familiarisera avec celles-ci.
La désobéissance envers le supérieur prouve la présence d'une lutte entre deux volontés au sein de l'inférieur. La volonté exprimée par son voeu - à savoir la volonté reliée à sa plus haute volonté du fait qu'il a prêté son serment en vue de développer cette dernière - se bat contre la volonté provisoire, ne s'appuyant que sur des considérations temporaires.
Le Maître cherchera alors, avec douceur mais fermeté, à progressivement réaccorder l'élève, jusqu'à ce que l'obéissance s'ensuive quel que soit l'ordre donné; comme dit Loyola : "perinde ac cadaver".
Personne n'a compris la Volonté Magique mieux que Loyola ; dans son système l'individu était oublié. Chaque membre de l'Ordre se faisait instantanément l'écho de la volonté du Général, et pour cette raison la Société de Jésus devint la plus redoutable organisation religieuse au monde.
Juste après, l'on pourrait peut-être citer celle du Vieux de la Montagne.
Le défaut dans le système de Loyola est que le Général n'était pas Dieu, et pour d'autres raisons variées il n'était même pas nécessairement le meilleur homme de l'Ordre.
Pour devenir Général de l'Ordre, il avait dû le vouloir ; et à cause de cela il ne pouvait rien être de plus.
Retournons à la question du développement de la Volonté. C'est une chose que d'arracher les mauvaises herbes, mais la fleur elle-même a besoin d'être entretenue. Ayant brisé toutes volitions en nous-mêmes, et si nécessaire chez les autres, que nous trouvons en opposition à notre Volonté réelle, cette dernière croîtra naturellement, dans une plus grande liberté. Mais il ne suffit pas de purifier et consacrer le temple; des invocations doivent y être effectuées. Afin d'affirmer cette Volonté, il est donc nécessaire de faire constamment des choses de nature positive - pas seulement négative.
La renonciation et le sacrifice sont nécessaires, mais ils sont relativement aisés. Il y a cent façons de rater la cible mais une seule de mettre dans le mille. Eviter de manger du boeuf est facile; ne manger que du porc est très dur.
Lévi recommande d'interrompre la Volonté Magique de temps en temps, suivant en cela le principe selon lequel l'on travaille toujours mieux après un "total changement d'air". Lévi a sans doute raison, mais l'on doit bien comprendre qu'il dit ceci "pour la dureté du coeur des hommes". La turbine est plus efficace que le moteur alternatif; et son conseil n'est valable que pour le débutant.
Finalement, la Volonté Magique s'identifie à l'être humain dans sa totalité au point de devenir inconsciente, et d'être une force aussi constante que la gravitation. L'on pourra même être surpris par ses propres actes, et devoir réfléchir à leur sens. Mais comprenons bien que lorsque la Volonté s'est ainsi réellement hissée à hauteur du Destin, l'homme n'est pas plus capable d'erreur qu'il ne l'est de flotter dans l'air.
L'on pourrait se demander s'il n'existe pas de conflit entre le développement de cette Volonté et la Morale.
La réponse est Oui.
"Le Grand Grimoire" nous somme "d'acheter un oeuf sans marchander" ; or l'accomplissement, et le prochain pas sur le sentier de l'accomplissement, est cette perle de grand prix, et lorsqu'un homme l'a trouvée il vend sur-le-champ tout ce qu'il possède et l'achète.
Pour la plupart des gens, les coutumes et les habitudes - dont la morale n'est que l'expression sociale - sont les choses dont ils ont le plus de mal à se débarrasser : et c'est une pratique très utile que de briser n'importe quelle habitude juste pour se libérer de cette forme d'esclavage. C'est pourquoi nous avons des pratiques pour casser le sommeil, pour disposer nos corps dans des positions anormales et tendues, pour réaliser de difficiles exercices respiratoires - toutes, mis à part l'intérêt spécifique qu'elles peuvent présenter en elles-mêmes, ont le principal mérite de forcer l'homme à les employer quelles que soient les circonstances. Ayant conquis la résistance interne, l'on vaincra plus aisément la résistance externe.
Dans un bateau à vapeur, la machine doit tout d'abord vaincre sa propre inertie avant de pouvoir attaquer la résistance de l'eau.
Lorsque la volonté a ainsi cessé d'être intermittente, il devient nécessaire de considérer son envergure. La gravitation donne une accélération de trente-deux pieds par seconde sur cette planète, mais beaucoup moins sur la lune. Et une Volonté, bien qu'unique et constante, ne sera pas nécessairement d'une quelconque utilité : les circonstances s'y opposant peuvent être bien trop puissantes, ou il se peut qu'elle n'arrive pas, pour une raison ou une autre, à rentrer en contact avec elles. Il est inutile de souhaiter la lune. Si c'est le cas, il convient de considérer par quels moyens cette Volonté peut être rendue effective.
Ceci dit, un homme peut posséder une Volonté immense tendue vers telle cible, qui ne l'aidera cependant pas à atteindre telle autre; ce peut même être stupide.
Il y a l'histoire de l'homme qui durant quarante ans s'exerça à marcher sur les eaux du Gange ; et ayant réussi se fit sermonner par son saint guru, qui lui dit : "Tu es un grand sot. Tous tes voisins le traversent chaque jour sur un radeau pour deux pièces de monnaie."
Ce genre de choses arrive à la plupart, sinon la totalité, d'entre nous au fil de nos carrières. Nous prenons des peines infinies pour apprendre ou achever quelque chose, et lorsque nous avons réussi, nous nous apercevons que tout cela ne valait même pas l'expression du souhait.
Mais c'est là une vision erronée. La discipline nécessaire à l'étude du latin nous sera fort utile lorsque nous désirerons réaliser quelque chose d'entièrement différent.
A l'école, nos maîtres nous punissent ; et si, lorsque nous la quittons, nous n'avons pas appris à nous punir nous-mêmes, nous n'avons rien appris.
En fait, le seul danger est de valoriser la réussite en elle-même. Le garçon s'enorgueillant de son savoir scolaire court le grave danger de devenir professeur de collège.
Ainsi, le guru de l'hindou-qui-marchait-sur-les-eaux voulait simplement lui signifier qu'il était temps pour lui d'être mécontent de son exploit - et d'employer ses pouvoirs à une meilleure fin.
Et incidemment, la Volonté divine étant une, il n'est pas d'aptitude qui ne soit inévitablement subordonnée au destin de l'homme la possédant.
L'on ne peut dire quand tel fil de telle couleur sera intégré dans la carpette de la Destinée. C'est seulement lorsque la carpette est achevée et vue d'une distance correcte que la position du brin particulier est reconnue comme nécessaire. Après ces mots, l'on serait tenté de rompre une lance sur cet antique champ de bataille : destin et libre-arbitre.
Mais même si chaque homme est "déterminé" de sorte que chaque acte ne soit que la résultante passive du total des forces ayant agi sur lui depuis l'origine des temps, de sorte que sa propre Volonté ne soit que l'écho de la Volonté de l'Univers, cette conscience de "libre arbitre" est toutefois précieuse; et s'il le comprend vraiment comme étant l'expression individuelle et particulière de ce mouvement interne à un Univers dont la somme est silence, combien plus percevra-t-il alors cette harmonie, cette totalité. Et quoique le bonheur qu'il éprouve puisse être critiqué comme n'étant qu'un plateau de la balance, l'autre plateau étant une souffrance égale, il y a ceux qui protesteront que cette misère réside seulement dans le sentiment de séparation d'avec l'Univers, et qu'en conséquence tout peut s'annuler parmi les sensations inférieures, n'abandonnant que cette béatitude infinie qui n'est qu'une phase de l'infinie conscience de ce TOUT. Mais de telles spéculations dépassent tant soit peu le cadre de nos présentes remarques. Il n'est pas particulièrement important d'observer que l'éléphant et la puce ne peuvent être autres que ce qu'ils sont ; mais nous voyons bien que l'un des deux est plus gros. C'est le fait d'importance pratique.
Nous savons que les gens peuvent être entraînés à faire des choses qu'ils ne pourraient réaliser sans cet entraînement - et quiconque fait remarquer que l'on ne peut entraîner quelqu'un à moins que ce ne soit son destin de l'être, n'a pas l'esprit pratique. Pareillement, l'on peut affirmer que c'est le destin de l'entraîneur que d'entraîner. L'argument déterministe recèle une fausseté analogue à celle se trouvant à la racine de tous les "systèmes" pour gagner à la roulette. Au jeu, les chances sont de trois contre une pour qu'une "série à la rouge" survienne deux fois d'affilée, mais dès que le rouge s'est présenté une fois, les conditions sont modifiées.
Il serait inutile d'insister sur un tel point si ce n'était que la plupart des gens confondent la Philosophie avec la Magick. La Philosophie est l'ennemie de la Magick. La Philosophie nous dit qu'après tout rien n'a d'importance, et que che sarà sard.
Dans la vie pratique, et la Magick est le plus pratique de tous les Arts de la vie, ce problème ne se pose pas. Il est inutile de soutenir à un homme courant pour attraper son train qu'il est dans son destin de le rater; simplement il court et s'il pouvait reprendre sa respiration s'écrierait : "Rien à foutre du destin!".
Nous avons dit plus bas que la réelle Volonté Magique doit tendre vers le plus haut accomplissement, et cela n'est jamais possible avant l'épanouissement de la Compréhension Magique. La Baguette doit croître en longueur aussi bien qu'en force ; elle ne peut y arriver d'elle-même.
L'ambition de tout gamin est de devenir conducteur de train ou chauffeur de bus. Quelques-uns y arrivent, et le restent toute leur vie durant.
Mais dans la majorité des cas, la Compréhension croît plus vite que la Volonté, et bien avant que le garçon soit capable de réaliser son souhait, il l'a déjà oublié.
Dans d'autres cas, la Compréhension ne dépasse pas un certain stade, et la Volonté persiste sans intelligence.
L'homme d'affaires (par exemple) a désiré le bien-être et le confort et pour cela rejoint quotidiennement son bureau et ses esclaves : il est inféodé à un chef de corvée plus cruel que celui du plus misérable de ses employés. Il décide de prendre sa retraite, et trouve l'existence vide. La fin a été engloutie par les moyens.
Seuls sont heureux ceux qui ont désiré l'inaccessible.
Tous les biens, tant matériels que spirituels, ne sont que poussière.
L'amour, la tristesse et la compassion sont trois soeurs qui, si elles semblent affranchies de cette malédiction, ne le sont qu'en raison de leur rapport à L'Inassouvi.
La Beauté elle-même est si inaccessible qu'elle nous échappe totalement, et l'artiste authentique, tout comme le véritable mystique, ne peut jamais trouver le repos. Comparé à lui, le Magicien n'est qu'un domestique. Sa baguette est d'une longueur infinie ; elle est le mahalinga créateur.
La difficulté avec ce dernier est naturellement que sa baguette étant d'une minceur disproportionnée à sa longueur, elle est susceptible de vaciller. Très peu d'artistes ont conscience de leur véritable objectif, et dans de nombreux cas, nous voyons ce désir infini soutenu par une constitution si frêle que rien ne se trouve achevé.
Le Magicien doit inclure tout ce qu'il a dans sa pyramide; et si cette pyramide doit toucher les étoiles, combien large devra être la base! Il n'existe aucune connaissance, aucun pouvoir, qui ne puissent être utiles au Magicien. L'on pourrait presque dire qu'il n'est pas une bribe de matériel dans tout l'Univers dont il puisse se dispenser. Son ennemi final est le grand Magicien, le Magicien qui créa l'entière illusion qu'est l'Univers ; et pour le rencontrer en duel, afin que plus rien ne reste ni de lui ni de vous-même, vous devez être exactement son égal.
En même temps, le Magicien ne doit jamais oublier que chaque brique doit tendre au sommet de la pyramide - les côtés doivent être parfaitement lisses ; il ne doit pas y avoir de faux sommets, même dans les assises les plus basses.
C'est la forme active, pratique, de cette obligation d'un Maître du Temple où l'on peut lire : "J'interpréterai chaque phénomène comme une relation particulière de Dieu avec mon âme".
Dans le "Liber 175", plusieurs stratagèmes permettant d'atteindre cette attitude unitaire sont délivrés, et bien que le sujet de ce texte soit la dévotion envers une Divinité particulière, ses instructions peuvent aisément être adaptées en vue du développement de n'importe quel type de volonté.
Cette volonté est donc la forme active de la compréhension. Le Maître du Temple s'interroge, voyant une limace : "Que signifie ce message de l'invisible ? Comment interpréter cette Parole du Dieu Très-Haut ?". Le Magus pense : "Comment vais-je donc pouvoir utiliser cette limace ?". Et dans cette attitude, il devra persister. Bien que de nombreuses choses inutiles (autant qu'il en puisse juger) soient mises sur son chemin, un beau jour il trouvera celle dont il a besoin, et au même instant sa Compréhension réalisera qu'aucune de ces autres choses n'était inutile.
L'on comprendra maintenant que ces pratiques préliminaires de renonciation n'étaient que d'un usage temporaire. Elles n'avaient de valeur que comme entraînement. L'adepte rira de ses absurdités de jeunesse - les disproportions auront été harmonisées et la structure de son âme sera perçue comme parfaitement organique, chaque chose se trouvant à sa place. Il se verra comme étant lui-même le Tau positif et complet de ses dix carrés à l'intérieur du triangle des négatives ; et cette figure deviendra une, dès qu'il sera passé de l'équilibre des opposés à leur identité.
En tout cela, l'on aura remarqué que l'arme la plus puissante entre les mains de l'étudiant est le Voeu de Sainte Obéissance ; et beaucoup souhaiteront saisir l'opportunité de se placer sous l'autorité d'un saint guru. Qu'ils reprennent courage car n'importe quel être capable de donner des ordres est un guru adapté à ce Voeu, pourvu qu'il ne soit ni trop aimable ni trop paresseux.
L'unique raison de choisir un guru s'étant lui-même déjà réalisé est que ce dernier assistera la vigilance du chela somnolent et, tout en allégeant le Vent à cette brebis tondue (4), l'endurcira prudemment, réjouissant dans le même temps ses oreilles par de saintes paroles. Mais si une telle personne n'est pas disponible, l'on en choisira une avec laquelle on entretient une relation permanente, on lui expliquera la situation et on lui demandera d'agir.
Si possible, la personne sera digne de confiance, mais que le chela se souvienne que si on lui ordonne de sauter d'une falaise mieux vaut obéir qu'abandonner la pratique.
Il est de la plus grande importance que ce voeu ne soit limité d'aucune manière. Vous devez acheter l'oeuf sans marchander.
Dans une certaine Société, les membres étaient contraints de faire certaines choses, étant assurés qu'il n'y avait "rien dans le voeu qui fut contraire à leurs obligations civiles, morales ou religieuses". Ainsi, lorsque quelqu'un voulait rompre son voeu, il n'avait aucune difficulté pour trouver une très bonne raison. Le voeu perdait toute sa force.
Lorsque Bouddha s'assit sous le bien-béni Arbre Bo, il prêta le serment qu'aucun des habitants des 10.000 mondes ne pourrait l'obliger à se lever avant qu'il n'ait atteint la réalisation ; de sorte que même lorsque Mara la grande Archi-Démone et ses trois filles les archi-tentatrices apparurent, il demeura assis.
Ceci dit, il serait inutile pour le débutant de prêter un voeu aussi redoutable ; il ne possède pas encore la force qui lui permettrait de défier Mara. Qu'il évalue sa force, et prête un voeu qui soit dans ses limites, mais juste à ses limites. Ainsi, Milon commença par porter un veau nouveau-né ; et au fur et à mesure qu'il grandissait jusqu'à devenir un taureau, il trouvait les forces nécessaires pour maintenir son étreinte.
Signalons une fois de plus que le "Liber III" est une méthode tout à fait admirable pour débuter (5). Il est préférable, même s'il est sûr et certain de ses capacités, qu'il prête le voeu pour un temps très bref, commençant par une heure, et augmentant ce délai de demi-heure en demi-heure jusqu'à la journée complète. Qu'il se repose un peu et tente ensuite une pratique de l'exercice sur deux jours ; et ainsi de suite jusqu'à la perfection.
Il devrait aussi débuter par les pratiques qui sont vraiment les plus simples. Mais ce qu'il se jurera d'éviter ne devra pas être un acte qu'il commet rarement ; car l'effort de mémoire subordonné à sa vigilance doit être considérable, et la pratique devenir difficile. Il y a avantage à ce qu'au début la douleur de son bras soit présente au moment où il ferait d'ordinaire la chose interdite, ce afin de le mettre en garde contre sa réitération.
De cette manière s'établira dans son esprit une connection claire entre cause et effet jusqu'à ce qu'il soit aussi attentif à éviter cet acte donné qu'il a consciemment choisi, qu'il l'est généralement en évitant ce qui lui fut interdit dès son enfance.
De même que la paupière se ferme inconsciemment lorsque l'oeil est menacé (6), ainsi doit-il développer au sein de sa conscience ce pouvoir d'inhibition jusqu'à ce quêil sombre dessous la conscience, s'ajoutant à sa réserve de force automatique, et le rendant ainsi libre de consacrer son énergie consciente à une tâche plus élevée encore.
Il est impossible de surestimer la valeur de cette inhibition lorsque l'homme se met à méditer. Il a gardé son esprit contre les pensées A, B, et C ; il a ordonné aux sentinelles de n'en laisser passer aucun qui ne soit en uniforme. Et il lui sera très facile d'accroître ce pouvoir, et de baisser la herse.
Qu'il se souvienne également que les pensées diffèrent non seulement par leur fréquence mais aussi par leur intensité.
La pire de toutes est évidemment l'ego, qui est presque omniprésent et quasi-irrésistible, quoique si profondément enraciné que, dans la conscience normale, l'on ne s'aperçoive pas toujours de sa présence.
Bouddha, prenant le taureau par les cornes, fit de cette idée la première à attaquer.
Chacun doit décider pour lui-même si c'est là une sage ligne de conduite à adopter. Mais il semble assurément plus facile de tout d'abord s'attaquer à des adversaires moins redoutables.
La plupart des gens se verront troublés par les Emotions, et par les pensées qui les excitent.
Non seulement il est à la fois possible et nécessaire de réprimer les émotions, mais aussi d'en faire de fidèles serviteurs. Par exemple, le sentiment de colère sera éventuellement utilisable contre cette partie du cerveau dont la paresse pervertit le contrôle de soi.
Cependant, s'il est une émotion qui n'est jamais utile, c'est bien l'orgueil ; précisément parce qu' il participe entièrement de l'Ego...
Hé non, il n'est aucun emploi pour l'orgueil!
La destruction des Perceptions, qu'elles soient subtiles ou grossières, semble plus aisée car l'esprit, n'étant pas sujet à l'excitation, est plus libre de maintenir son contrôle.
Il est courant d'être absorbé par un livre au point de ne pas remarquer le paysage le plus magnifique. Mais si l'on est piqué par une guêpe, le livre est instantanément oublié.
Les Tendances sont toutefois plus dures à combattre que les trois skandhas inférieurs réunis - pour l'excellente raison qu'elles sont principalement inconscientes, et doivent, pour ainsi dire, être réveillées afin de pouvoir être détruites, de sorte que la volonté du Magicien tente en un sens de faire deux choses opposées en même temps.
La Conscience elle-même n'est détruite que par samadhi.
Maintenant, l'on peut mieux appréhender le processus logique qui commence par le refus de penser à un pied et se termine par la destruction du sens de l'individualité.
Il existe de nombreuses méthodes pour détruire les diverses idées profondément enracinées.
La meilleure est peut-être celle de l'équilibre. Faites en sorte que votre esprit prenne l'habitude d'appeler l'opposée de toute pensée pouvant se présenter à lui. Dans les conversations, ne soyez jamais d'accord. Ecoutez les arguments de l'autre ; mais, quel que soit votre degré d'approbation, trouvez la réplique adéquate.
Que ceci soit fait impartialement ; plus vous serez convaincu que tel point de vue est juste, plus vous serez déterminé à trouver des preuves de sa fausseté.
Si vous avez pratiqué ceci à fond, ces points de vue cesseront de vous tracasser ; et vous pourrez alors soutenir votre propre point de vue avec le calme d'un maître, plus convaincant que l'enthousiasme d'un élève.
Vous cesserez d'être intéressé par les polémiques ; la politique, la morale, la religion vous sembleront autant de jouets, et votre Volonté Magique sera libre de ces inhibitions.
En Birmanie, il n'est qu'un animal que tueront ses habitants, il s'agit de la Vipère de Russell ; car, comme ils disent : "ou vous la tuez ou elle vous tue" ; et c'est à qui verra l'autre le premier.
Or, n'importe quelle idée qui n'est pas L'Idée doit être traitée de cette manière. Lorsque vous avez tué le serpent, vous pouvez utiliser sa peau, mais aussi longtemps qu'il est vivant et libre, vous êtes en danger.
Et malheureusement, l'idée d'ego, qui est le véritable serpent, peut adopter une multitude de formes, chacune revêtue des habits les plus brillants. De même, l'on dit que le diable est capable de se déguiser en ange de lumière.
Sous la contrainte d'un voeu magique, ce n'est que trop affreusement le cas. Aucun être humain normal ne comprend ni n'est à même de comprendre les tentations des saints.
Une personne ordinaire qui serait sujette à des pensées comme celles qui obsédèrent St Patrick et St Antoine serait seulement bonne pour l'asile.
Plus fort vous tenez le serpent (qui était auparavant assoupi au soleil, et assez inoffensif, selon toute apparence), plus il se débat ; et il importe de se souvenir que votre prise doit se resserrer en conséquence, sinon il s'échappera et vous mordra.
Si vous interdisez à un enfant de faire quelque chose - peu importe quoi -, il voudra immédiatement le faire, bien qu'autrement il n'en aurait jamais eu l'idée : c'est le même phénomène qui se produit avec le saint. Nous avons tous ces tendances latentes enfouies en nous ; et nous pouvons rester toute notre vie inconscients de la plupart d'entre elles - à moins que nous ne les réveillions par notre Magick. Elles se tiennent à l'affût. Et chacune doit être réveillée, et chacune doit être détruite. Celui qui signe le serment de Novice tombe dans un guêpier.
Un homme n'a qu'à affirmer son aspiration consciente ; et aussitôt l'ennemi passe à l'attaque.
Il paraît peu probable que quiconque puisse jamais arriver au terme de cette terrible année de probation - et encore l'aspirant n'est pas tenu à quoi que ce soit de difficile, c'est presque comme s'il n'avait aucune obligation - et néanmoins l'expérience nous prouve que l'effet ressenti est analogue à celui d'un homme que l'on retirerait de devant sa cheminée pour le plonger dans une tempête au milieu de l'océan atlantique. La vérité est peut-être que l'extrême simplicité de la tâche la rend difficile.
Le Novice doit s'accrocher à son aspiration - l'affirmer encore et encore, désespérément.
Peut-être l'a-t-il presque perdue de vue ; peut-être est-elle devenue vide de sens ; il la répète mécaniquement tandis qu'il est ballotté par les flots.
Mais s'il ne lâche pas prise, il passera au-travers.
Et une fois qu'il est au travers, les choses reprennent alors leur véritable apparence; et il voit que ce qui lui semblait si réel n'était qu'illusion, et il en est fortifié contre les nouvelles épreuves qui l'attendent.
Mais infortuné celui-là qui ne peut supporter l'épreuve. Dire : "Je n'aime pas l'Atlantique, je retourne devant ma cheminée" ne lui servira à rien.
Il suffit de faire un pas sur le sentier, et toute possibilité de retraite est coupée. Souvenez-vous de ce passage de "Le Jeune Roland vint à la Noire Tour", de Browning :
"Car vois! à peine m'étais-je engagé
Dans la prairie, après un pas ou deux,
Me retournant afin d'ultimement contempler
La route sûre, disparue : morne prairie partout à mes yeux,
Rien que prairie à l'horizon liée.
Je devais continuer; ne pouvant faire mieux."
Et cela est universellement vrai. L'assertion d'aprés laquelle le Novice peut se rétracter lorsqu'il le veut n'est vraie que pour ceux ayant prêté le serment de manière superficielle.
Un véritable Serment Magique ne peut être rompu : vous croyez qu'il peut l'être, mais ce n'est pas le cas.
C'est l'avantage d'un véritable Serment Magique.
Aussi loin que vous erriez, vous vous retrouverez au même point de départ, et tout ce que vous aurez tenté en vue de rompre votre serment n'aura servi qu'à vous plonger dans d'effroyables désagréments.
L'on ne répétera jamais assez que telle est la nature des choses : et cela ne dépend pas de la volonté de quelque personne que ce soit, aussi puissante ou haut placée puisse-t-elle être ; pas plus que Leur force, la force de Leurs grands serments, puisse quoi que ce soit contre le plus petit serment du plus humble des débutants.
Tenter de contrarier la Volonté Magique d'une autre personne serait criminel, si ce n'était absurde.
L'on peut tenter de mettre en place une Volonté là où n'existait auparavant qu'un chaos capricieux ; mais une fois que l'organisation s'est installée, le lieu devient sacré. Comme a dit Blake : "tout ce qui vit est Saint" ; et par conséquent la création de la vie est la plus sacrée de toutes les tâches. Peu importe au créateur ce qu'il crée ; il y a de la place dans l'univers pour l'araignée comme pour la mouche.
C'est dans la benne à ordures de Choronzon qu'on choisit les matériaux pour un dieu!
C'est là l'ultime analyse du Mystère de la Rédemption, et c'est sans doute la vraie raison de l'existence (si on peut l'appeler existence) de la forme, ou, si vous préférez, de l'Ego.
Il est surprenant que ce cri typique - "Je suis Je" - soit l'expression de ce qui par-dessus tout n'est pas Je.
C'est ce Maître dont la Volonté était si puissante qu'à sa plus légère manifestation le sourd entendait, le muet parlait, les lépreux guérissaient et les morts ressuscitaient, ce Maître et non un autre qui pouvait s'écrier, au suprême moment de son agonie : "Que Ta Volonté, non la mienne, soit faite".

Figure 13 : La Baguette, la Coupe, l'Epée et le Disque ou Pantacle (dessinés à l'échelle).
NOTES
(1) NDAC : Comme chacun sait, le mot employé dans l'Exode pour une Verge d'Amandier est .dqsh hTm, (Mem Teth Hé , Hé Shin Qoph,Daleth) de valeur numérique 463. Or 400 est tau, le sentier reliant Malkuth à Yesod. Soixante est samekh, le sentier menant de Yesod à Tiphereth ; et 3 est gimel, le sentier reliant Tiphereth à Kether. La verge dans sa totalité correspond donc aux sentiers menant du Royaume à la Couronne.
(2) NDAC : Dans un système de Magick (le meilleur), l'Absolu est nommé la Couronne, Dieu est nommé le Père, l'Ame Pure la Mère, le Saint Ange Gardien le Fils et l'âme Naturelle la Fille. Le Fils purifie la Fille en l'épousant ; elle devient ainsi la Mère, dont l'union avec le Père résorbe le tout dans la Couronne. Voir le Liber 418.
(3) NDAC : Le Sommet de la Baguette est en Kether - qui est unité ; et les Qliphoth de Kether sont les Thaumiel, le conflit de deux têtes adverses s'entre-déchirant et s'entre-dévorant l'une l'autre.
(4) NDT : Référence au proverbe : "God tempers the wind to the shorn lamb" (A brebis tondue, Dieu allège le vent).
(5) NDAC : Ce texte devra être lu attentivement. La pratique qu'il préconise est la suivante : l'élève jure de ne pas céder à tel acte, parole ou pensée ; et à chaque infraction qu'il commet, s'entaille vivement le bras à l'aide d'un rasoir. Cela est préférable à la flagellation car la pratique en est possible en public, sans se faire remarquer. En tout cas, c'est l'un des jeux de société les plus hilarants et les plus passionnants jamais inventés à l'usage du cercle familial. Les amis et parents sont toujours prêts à faire de leur mieux pour vous précipiter dans un piège menant à la chose interdite.
(6) NDAC : Si tel n'était pas le cas, le monde compterait un nombre impressionnant d'aveugles.
"The Wand," chapitre VI de "Book Four, Part Two" : première publication par Wieland & Co. (Londres, 1912).
© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,
F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)
pour le texte anglais.