CHAPITRE VIII

L'ÉPÉE

 

 

"La parole du Seigneur est rapide et puissante, et plus affilée qu'une épée à double tranchant."

 

De même que la Baguette est Chokmah, la Volonté, "le Père", et la Coupe la Compréhension, "la Mère", Binah ; ainsi l'Epée Magicke est-elle la Raison, "le Fils", les six Sephiroth du Ruach, et nous verrons que le Pantacle correspond à Malkuth, "la Fille".

 

L'Epée Magicke est la faculté analytique ; dirigée contre n'importe quel démon elle attaque sa complexité.

 

Seul le simple peut résister à l'épée. Si nous sommes en-dessous de l'Abîme, cette arme est alors entièrement destructrice : elle divise Satan contre Satan. C'est seulement dans les formes inférieures de Magick, les formes purement humaines, que l'Épée est devenue une arme si importante. Une dague devrait suffire.

 

Mais l'esprit de l'homme est normalement d'une telle importance pour lui que l'épée est en fait la plus grande de ses armes ; heureux celui à même de se contenter de la dague!

 

La poignée de l'Épée sera de cuivre.

 

La garde est constituée des deux croissants de la lune croissante et décroissante - dos à dos. Des sphères sont disposées entre eux, formant un triangle équilatéral avec la sphère du pommeau.

 

La lame est droite, pointue, et affilée jusqu'à la garde. Elle est faite d'acier, afin d'équilibrer avec la poignée, car l'acier est le métal de Mars, et le cuivre celui de Vénus.

 

Ces deux planètes sont mâle et femelle - et reflètent ainsi la Baguette et la Coupe, quoique dans un sens bien inférieur.

 

La poignée est de nature Vénusienne, car l'Amour est le mobile de cette analyse impitoyable - si tel n'était pas le cas, l'épée serait une arme de Magie Noire.

 

Le pommeau de l'Épée est en Daäth, la garde s'étend à Chesed et Geburah ; la pointe est en Malkuth. Certains magi font les trois sphères respectivement de plomb, d'étain et d'or ; les lunes sont d'argent, et la poignée contient du vif-argent, rendant ainsi l'Épée symbolique des sept planètes. Mais il s'agit là d'une fantaisie et affectation.

 

"Qui a vécu par l'épée périra par l'épée" est une promesse, et non une menace, mystique. C'est notre propre complexité qui doit être détruite.

 

Voici une autre parabole. Pierre, la Pierre des Philosophes, coupe l'oreille de Malchus, le serviteur du Grand Sacrificateur (l'oreille est l'organe de l'Esprit). Lors de l'analyse, la partie spirituelle de Malkuth doit en être séparée par la pierre philosophale, et ensuite Christus, l'Oint, la restitue une fois de plus. "Solve et coagula!" (1).

 

Il est remarquable que cela se produise lors de l'arrestation du Christ, qui est le Fils, le Ruach, juste avant sa crucifixion.

 

La Croix du Calvaire doit comporter six carrés, un cube déplié, ce cube étant la même pierre philosophale.

 

La méditation révélera bien des mystères cachés dans ce symbole.

 

L'Épée ou Dague est attribuée à l'air, errant partout, pénétrant tout, mais instable ; pas un phénomène subtil comme le feu, pas une combinaison chimique comme l'eau, mais un mélange de gaz (2).

L'Épée, nécessaire comme elle l'est au Débutant, n'est qu'une arme fruste. Son rôle consiste à écarter les ennemis ou à se frayer un passage parmi eux - et bien qu'elle doive être maniée pour se faire admettre au palais elle ne peut être portée à la fête nuptiale.

 

L'on pourrait dire que le Pantacle est le pain de la vie, et l'Épée le couteau qui le coupe. L'on doit avoir des idées, mais l'on doit aussi les soumettre à la critique.

 

L'Épée est également cette arme avec laquelle on frappe de terreur les démons et par laquelle on les domine. L'on doit garder l'Ego Seigneur des impressions. On ne doit pas permettre que le cercle soit brisé par le démon ; on ne doit pas se laisser emporter par n'importe quelle idée.

 

L'on verra bientôt à quel point tout ceci est très élémentaire et mensonger - quoique nécessaire pour le débutant.

Dans toutes les relations avec les démons, la pointe de l'Épée est dirigée vers le bas, et elle ne sera pas employée lors des invocations, comme on l'enseigne dans certaines écoles de magick.

 

Si l'Épée est orientée vers la Couronne, ce n'est plus réellement une épée. La Couronne ne peut être divisée. Assurément, l'Épée ne devrait pas être levée.

 

L'Epée peut cependant être tenue des deux mains, et gardée ferme et érigée, symbolisant le fait que la pensée est devenue une avec l'aspiration unique, et brûlant telle une flamme. Cette flamme est le shin, le Ruach Alhim, et non le simple Ruach Adam. La conscience divine, pas l'humaine.

 

Le Magicien ne peut manier l'Épée à moins que la Couronne ne soit sur sa tête.

 

Ces Magiciens qui ont tenté de faire de l'Épée la seule arme, ou même la principale, n'ont réussi qu'à se détruire eux-mêmes, non par la destruction de la combinaison, mais par celle issue de la division (3). La faiblesse triomphe de la force.

 

L'édifice politique le plus stable de l'histoire a été celui de la Chine, principalement basé sur la politesse ; et celui de l'Inde s'est révélé suffisamment fort pour absorber ses nombreux conquérants (4).

 

L'Épée a été la grande arme du siècle dernier. Toutes les idées furent attaquées par les penseurs, et aucune ne résista à l'assaut. D'où l'effondrement de la civilisation.

 

Il ne reste aucun principe sûr. De nos jours, tout art de gouverner constructif repose sur l'empirisme ou l'opportunisme. L'on s'est même demandé s'il existait une véritable parenté entre la Mère et son Enfant, ou une véritable distinction entre Mâle et Femelle.

L'esprit humain, au désespoir, s'apercevant de l'imminence de la folie dans la destruction de ces images cohérentes, a tenté de les remplacer par des idéaux qui ne sont sauvés de la mort, au moment même de leur naissance, qu'en vertu de leur imprécision.

 

La Volonté du Roi était au moins constatable à tout moment ; personne n'a encore trouvé un moyen de connaître celle du peuple.

 

Toute action consciemment voulue est contrariée ; la marche des événements n'est plus, désormais, qu'inertie.

 

Que le Magicien considère ces questions avant de prendre l'Épée en main. Qu'il comprenne que le Ruach, cette combinaison branlante de 6 Sephiroth, uniquement liées ensemble par leur attachement à la volonté humaine de Tiphereth, doit être déchiré en deux.

 

L'esprit doit être dissout dans une sorte de démence avant de pouvoir être transcendé.

 

David dit : "Je hais les pensées."

Les Hindous disent : "Ce qui peut être pensé ne peut être vrai."

Paul dit : "L'esprit de la chair est inimitié envers Dieu."

 

Et toute personne méditant ne serait-ce qu'une heure découvrira rapidement comment les rafales de ce vent errant font vaciller sa flamme. "Le vent souffle où il veut." L'homme ordinaire est moins qu'un brin de paille (5).

 

Certaines personnes ont supposé que la relation entre le Souffle et l'Esprit n'existait qu'au niveau étymologique. Mais leur relation est bien plus réelle (6).

 

Dans tous les cas, il y a indubitablement une relation entre les fonctions respiratoires et mentales. L'Étudiant s'en rendra compte en pratiquant pranayama. Par cet exercice, certaines pensées sont exclues, et celles qui viennent à l'esprit y viennent plus lentement, et ainsi l'esprit a le temps de percevoir leur fausseté et de les détruire.

 

Sur la lame de l'Epée Magicke est gravé le nom AGLA, un Notariqon formé des initiales de la phrase Ateh Gibor Leolahm Adonaï, "A Toi la Puissance au-travers des Siècles, ô mon Seigneur".

 

Et l'acide qui ronge l'acier sera de l'huile de vitriol. Vitriol est un Notariqon de "Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem" (7). C'est-à-dire : En examinant toutes choses et en les mettant en harmonie et en proportions, tu trouveras la pierre cachée, la même pierre des philosophes dont nous avons déjà parlée, celle qui change tout en or. Cette huile qui peut ronger l'acier est, du reste, celle dont il est dit, dans le "Liber LXV", I : 16: "Semblable à un acide rongeant l'acier... voilà ce que je suis à l'esprit de l'homme."

 

Notez combien est étroitement tressé tout ce symbolisme!

 

Le centre du Ruach étant le coeur, l'on voit que cette Épée du Ruach doit être plongée par le Magicien dans son propre coeur.

 

Mais il est une tâche subséquente, dont il est dit - "Liber VII", V : 47 : "Il attendra l'épée du Bien-Aimé et dénudera sa gorge pour le coup." Dans la gorge se trouve Daäth - le trône du Ruach. Daäth est Connaissance. La destruction finale de la connaissance ouvre la porte de la Cité des Pyramides.

 

Il est aussi écrit, Liber CCXX, III : 11 : "Que la femme soit ceinte d'une épée devant moi." Mais ceci se rapporte à vedana s'armant de sanna, la clarté de perception triomphant de l'émotion.

 

Il est aussi dit, dans le Liber "LXV", V : 14, de l'Épée d'Adonai, qu'elle "a quatre lames, la lame du coup de foudre, la lame du Pylône, la lame du serpent, la lame du Phallus."

 

Mais cette Épée n'est pas pour le Magicien ordinaire. Car c'est l'Epée flamboyant dans toutes les directions qui garde l'Eden, et en cette Épée la Baguette et la Coupe sont dissimulées - et ainsi, bien que l'être du Magicien soit ravagé par la Foudre, et empoisonné par le Serpent, au même instant sont laissés en lui les organes dont l'union est le suprême sacrement.

 

A la venue d'Adonai l'individu est détruit dans les deux sens. Il est brisé en un millier d'éclats, et néanmoins dans le même temps uni au simple (8).

 

St Paul parle également de ceci dans son Épître à l'Église de Thessalonique : "Car le Seigneur descendra des Cieux, avec un cri, avec la voix d'un Archange, et avec la trompette de Dieu ; et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront les premiers. Puis, nous les vivants, qui seront restés, seront enlevés avec eux sur des nuées, à la rencontre du Seigneur dans les airs, et ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur."

 

L'interprétation stupide de ce verset comme prophétique d'un "second avènement" n'a pas à nous concerner ; chacun de ses mots mérite cependant une profonde réflexion.

 

"Le Seigneur" est Adonaï - qui est le mot hébreu pour "mon Seigneur"; et Il descend des cieux, l'Eden supernel, le sahasrara cakra dans l'homme, avec un "cri", une "voix", et une "trompette", encore des symboles liés à l'air, car c'est l'air qui transmet le son. Ces sons se rapportent à ceux entendus par l'Adepte au moment de l'extase.

 

Ceci est très correctement représenté par l'Atout du Tarot intitulé "I'Ange" (9), qui correspond à la lettre shin, la lettre de l'Esprit et du Souffle.

 

L'esprit humain tout entier est déchiré par l'avènement d'Adonaï, et se trouve au même instant uni à Lui. "Dans les airs", le Ruach.

 

Notez qu'étymologiquement le mot oun, "avec", est le Sanskrit sam ; et que l'ADNI hébreu est l'ADHI sanskrit.

 

L'expression "avec le Seigneur" est donc littéralement identique au mot samadhi, qui est le nom sanskrit du phénomène décrit par saint Paul, cette union de l'ego et du non-ego, du sujet et de l'objet, ce mariage chymique, et donc identique au symbolisme de la Rose-Croix, sous un aspect légèrement différent.

 

Et puisque le mariage ne peut advenir qu'entre un et un, il est évident qu'aucune idée ne peut être ainsi unie à moins d'être simple.

 

Toute idée doit par conséquent être analysée par l'Épée. Et donc, aussi, il ne doit y avoir qu'une seule pensée à l'esprit de l'homme qui médite.

 

Nous pouvons maintenant poursuivre en considérant l'usage de l'Épée dans la purification des émotions liées aux perceptions.

 

C'était le rôle de la Coupe que d'interpréter les perceptions par les tendances ; l'Épée libère les perceptions de la Toile de l'émotion.

 

Les perceptions sont vides de sens en elles-mêmes ; mais les émotions sont pires, car elles trompent leur victime en lui faisant croire qu'elles sont importantes et vraies.

 

Toute émotion est une obsession ; le plus horrible des blasphèmes est d'attribuer une quelconque émotion à Dieu dans le macrocosme, ou à l'âme pure dans le microcosme.

 

Comment ce qui existe par soi-même, qui est complet, pourrait-il être ? Il est même écrit que "torsion autour d'un point est iniquité".

 

Mais, si le point lui-même pouvait être mû, il cesserait alors d'être lui-même, car la position est le seul attribut du point.

 

Le Magicien devra donc se rendre entièrement libre à cet égard.

C'est une constante pratique des démons que de tenter de terrifier, choquer, dégoûter, séduire. A tout ceci doit-il opposer l'Acier de l'Épée. S'il a réussi à se débarrasser de l'idée d'ego, cette tâche lui sera relativement aisée ; dans le cas contraire elle lui sera presque impossible. Comme dit Le Dhammapada :

 

"Il me maltraita, et il me battit, il me vola, il m'insulta :

"En qui de telles pensées trouvent asile, jamais la haine ne cessera d'exister."

Et cette haine est la pensée qui inhibe l'amour dont l'apothéose est samadhi.

 

Mais ce serait trop espérer du jeune Magicien qu'il pratique l'affection envers ce qui lui est désagréable ; qu'il devienne d'abord indifférent. Qu'il s'efforce de voir les faits en tant que faits, aussi simplement que s'il s'agissait de faits historiques. Qu'il évite l'interprétation imaginative des faits. Qu'il ne s'assimile pas aux protagonistes des faits relatés, ou s'il le fait, que ce soit uniquement avec la compréhension pour objectif. La sympathie (10), l'indignation, l'éloge et le blâme, sont déplacés chez l'observateur.

 

Personne n'a correctement considéré la question de la quantité et de la qualité de la lumière fournie par des bougies confectionnées par des chrétiens au teint de cire.

Qui sait quel morceau du missionnaire ordinaire est préféré des gourmets ? Que les Catholiques mangent mieux que les Presbytériens n'est qu'une question hypothétique.

 

Encore que les propos de ce genre soient les seuls ayant quelque importance au moment où se produisent les événements.

 

Néron ne s'occupa pas de ce que la postérité encore à naître pourrait penser de lui ; il est difficile de prêter aux cannibales l'espoir que le récit de leurs exploits induira de vieilles dames pieuses à renouveler leur garde-manger.

 

Il y a très peu de gens qui aient jamais vraiment vu une corrida. Certains y vont pour les sensations fortes, d'autres pour l'excitation perverse que l'horreur, réelle ou simulée, est en mesure de leur procurer. Très peu de gens savent que le sang fraîchement répandu en plein soleil fournit peut-être l'une des plus belles couleurs disponibles dans la nature.

C'est un fait notoire qu'il est pratiquement impossible d'obtenir une description fiable de ce qui se produit lors d'une séance de spiritisme ; les émotions troublent la vision.

 

Uniquement dans le calme absolu du laboratoire, où l'observateur est parfaitement indifférent à ce qui peut survenir, voulant seulement observer avec exactitude ce qu'est cet événement, le mesurer et le peser au moyen d'instruments incapables d'émotions, là, oui, l'on peut commencer à espérer une relation fidèle de ce qui se passe. Même les fondements physiques ordinaires de l'émotion, telles la conscience du plaisir et celle de la douleur, mènent infailliblement l'observateur à l'erreur. Et ceci même s'ils ne sont pas suffisamment stimulés pour troubler l'esprit.

 

Plongez une main dans un bassin d'eau chaude, l'autre dans un bassin d'eau froide, puis les deux ensemble dans un bassin d'eau tiède ; une des mains restera chaude, l'autre froide.

 

Et même les instruments, leurs qualités physiques, telles l'expansion et la contraction (que l'on pourrait appeler, d'une certaine façon, les sources du plaisir et de la souffrance), sont causes d'erreur.

 

Fabriquez un thermomètre et le verre est si excité par l'inéluctable fusion qu'année après année, durant une trentaine ou plus, la hauteur du mercure continuera de changer ; alors combien plus avec une matière aussi malléable que l'esprit! Il n'est aucune émotion qui ne laisse une marque sur l'esprit, et toutes les marques sont des marques d 'infamie. L'espoir et la crainte ne sont que les phases opposées d'une émotion unique ; tous deux sont incompatibles avec la pureté de l'âme. Pour ce qui est des passions de l'homme, le cas est quelque peu différent, car elles sont fonctions de sa volonté propre. Elles doivent être disciplinées, et non supprimées. Mais l'émotion est imprimée par l'extérieur. Il s'agit d'une invasion du cercle.

Comme dit Le Dhammapada :

"Une maison mal couverte est à la merci du vent et de la pluie ;

"Ainsi la passion a le pouvoir de s'introduire dans un esprit irréfléchi.

"Une maison bien couverte est à l'abri de la fureur du vent et de la pluie ;

"Ainsi la passion ne peut-elle envahir un esprit bien ordonné."

Que l'Étudiant s'exerce donc à observer ces choses qui normalement suscitent chez lui une émotion ; et, ayant rédigé une description attentive de ce qu'il voit, qu'il vérifie sa validité avec l'aide d'une personne familiarisée avec de tels spectacles.

 

Les opérations chirurgicales et les filles qui dansent constituent des terrains fructueux pour le débutant.

 

En lisant des livres émotifs, tels ceux infligés à la jeunesse, qu'il s'efforce toujours de voir les choses d'un point de vue opposé à celui de l'auteur. Cependant, qu'il n'imite pas l'enfant partiellement affranchi se plaignant, à la vue d'une image du Colisée, qu'il "y avait un pauvre petit lion qui n'avait pu se mettre de Chrétien sous la dent", sauf en tout premier lieu. La critique hostile est le premier pas ; le second doit mener plus loin.

 

Ayant suffisamment sympathisé à la fois avec les lions et les chrétiens, qu'il ouvre ses yeux à ce que sa sympathie lui avait jusqu'ici voilé : à savoir que cette image est abominablement conçue, abominablement composée, abominablement dessinée, et abominablement coloriée, comme il est à peu près certain qu'elle le soit.

 

Qu'il n'en reste pas là et s'attache ensuite à l'étude de ces maîtres qui, dans le domaine de la science ou celui de l'art, ont porté un regard avec un esprit non teinté par l'émotion.

 

Qu'il apprenne à détecter les idéalisations, à les critiquer et à les corriger.

 

Qu'il comprenne la fausseté de Raphaël, Watteau, Leighton, Bouguereau ; qu'il apprécie la véracité de John, Rembrandt, Titien, O'Conor.

 

De semblables recherches en littérature et en philosophie mèneront à des résultats identiques. Mais qu'il ne néglige point l'analyse de ses propres émotions ; car il ne peut juger les autres avant d'en avoir triomphé.

 

Cette analyse peut être effectuée de diverses manières ; l'une est la voie matérialiste. Par exemple, opprimé par un cauchemar, qu'il l'explique ainsi : "Ce cauchemar est une congestion cérébrale."

 

La manière rigoureuse d'y aboutir via la méditation est mahasatipatthana (11), mais elle devrait à tout instant de la vie être assistée d'un effort visant à estimer les événements à leur véritable valeur. Leur relativité devrait tout particulièrement être considérée avec soin.

Votre rage de dents n'affecte personne au-delà d'un très petit cercle d'individus. Les inondations en Chine ne sont pour vous qu'un entrefilet dans le journal. La destruction du monde elle-même n'aurait guère d'importance sur Sirius. Il est même difficile d'imaginer les astronomes de Sirius susceptibles de percevoir une perturbation aussi insignifiante.

 

Maintenant, considérant que Sirius elle-même n'est seulement, pour autant que vous le sachiez, que l'une et l'une des moins importantes idées de votre esprit, pourquoi celui-ci serait-il troublé par une rage de dents ? Il n'est pas possible de s'étendre sur ce point sans tautologie, car il est très simple ; mais il doit être mis en relief pour cette même raison. WOU! WOU! WOU! WOU! WOU! (12).

 

Par rapport à la morale, cela devient à nouveau essentiel, car pour beaucoup de gens il semble impossible de considérer les mérites d'un acte sans longuement aborder un certain nombre de questions sans véritable relation avec celle d'origine.

 

La Bible a été mal traduite par des érudits parfaitement compétents parce qu'ils devaient tenir compte de la théologie en cours. L'exemple le plus flagrant en est Le Cantique des Cantiques, un échantillon typique d'érotisme oriental. Mais ne pouvant convenir tel quel à un livre canonique, ils durent prétendre qu'il était symbolique.

 

Ils tentèrent d'épurer la grossièreté des expressions, mais même leur hardiesse se révéla au-dessous de la tâche.

Cette forme de malhonnêteté atteint son apogée dans l'expurgation des classiques. "La Bible est la Parole de Dieu, écrite par de saints hommes, inspirés par l'Esprit Saint. Mais nous allons retrancher ces passages que nous estimons inopportuns." "Shakespeare est notre plus grand poète - mais bien entendu il est tout à fait épouvantable." "Personne ne peut surpasser les poèmes lyriques de Shelley mais nous devons prétendre qu'il n'était pas athée."

 

Certains traducteurs ne pouvaient souffrir l'idée que les païens chinois puissent employer le mot shang ti, et prétendirent qu'il ne signifiait pas Dieu. D'autres, contraints d'admettre qu'il signifiait bien Dieu, expliquèrent que l'usage de ce terme montrait que "Dieu ne saurait se priver de laisser un témoignage de son existence, même à la plus idolâtre des nations. Ils ont été mystérieusement obligés de l'employer, sans connaître sa signification." Tout cela à cause de leur conviction émotive d'être supérieurs aux Chinois.

L'exemple le plus aveuglant est celui fourni par l'histoire de l'étude du bouddhisme.

 

Les premiers érudits ne pouvaient tout simplement comprendre que le canon bouddhiste nie l'âme, regarde l'ego comme une illusion causée par une faculté particulière de l'esprit malade, ils ne pouvaient comprendre que le but du bouddhiste, nibbana, n'était en aucune manière différent du leur, le Paradis, en dépit de la parfaite clarté de langage de dialogues tels ceux entre l'arahat Nagasena et le Roi Milinda ; et leurs efforts pour accorder le texte à leurs préconceptions resteront pour toujours comme l'une des grandes folies du sage.

 

En outre, il est quasi impossible au chrétien bien élevé de réaliser que Jésus-Christ mangeait avec ses doigts. L'avocat de la sobriété fera croire que le vin aux Noces de Cana n'était pas alcoo1isé.

C'est une sorte de syllogisme dément.

Personne que je respecte ne fait ceci.

Je respecte Untel

Par conséquent, Untel ne fait pas ceci.

Le moraliste d'aujourd'hui devient furieux si quelqu'un lui rappelle le fait que pratiquement tous les grands hommes de l'histoire furent énormément et notoirement immoraux.

 

Assez de ce sujet pénible!

 

Aussi longtemps que nous tenterons d'adapter les faits aux théories au lieu d'adopter l'attitude scientifique consistant à remanier les théories (lorsque c'est nécessaire) pour qu'elles s'adaptent aux faits, nous resterons embourbés dans le mensonge.

 

Le dévot reproche au scientifique son ouverture d'esprit, sa faculté d'adaptation. "Dites un mensonge et tenez-vous-y!" est leur règle d'or.

 

Il n'est pas besoin d'expliquer, même au plus humble étudiant de la magick de la lumière, vers quoi tend pareille ligne de conduite.

 

Que La Genèse soit dans le vrai ou que ce soit la géologie, un géologue croyant dans La Genèse ira dans la Géhenne. "Tu ne peux servir Dieu et Mammon."

 

 

 

NOTES

 

 

(1) [Lat., "dissous et coagule."]

 

(2) NDAC : L'Oxygène de l'air serait trop ardent pour la vie ; il doit être largement dilué dans le nitrogène inerte.

L'esprit rationnel soutient la vie, mais environ soixante-dix-neuf pour cent refusent non seulement d'entrer en combinaison, mais empêchent les vingt-et-un pour cent qui restent de le faire. Les enthousiasmes sont réprimés ; l'intellect est le grand ennemi de la dévotion. L'une des tâches du Magicien consiste à parvenir tant bien que mal à séparer l'Oxygène du Nitrogène dans son esprit, à étouffer les quatre cinquièmes afin de pouvoir brûler totalement le restant, une flamme de sainteté. Mais ceci ne peut être effectué à l'aide de l'Épée.

 

(3) NDAC : L'on notera que l'ambiguité du mot "destruction" a été la cause de bien des malentendus. Solve est destruction, mais coagula aussi. L'objectif du Magus est de détruire sa pensée partielle en l'unissant à la Pensée Universelle, et non d'élargir une brèche et division dans la Totalité.

 

(4) NDAC : La caste des Brahmanes n'est pas aussi sévère que celle des "nés-du-ciel" (I'Administration Indienne).

 

(5) NDAC : Mais, comme lêon dit, Similia similibus curantur [Lat. "le même soigne le même"], nous trouvons aussi ce Ruach comme symbole de l'Esprit. RVCh ALHIM, l'Esprit de Dieu, est 300, le nombre de la sainte lettre shin. Comme il s'agit du souffle, qui est double par nature, les deux tranchants de l'Épée, la lettre H symbolise le souffle, et H est la lettre du Bélier - la Maison de Mars, de l'Épée : et H est également la lettre de la Mère ; voici le lien entre l'Épée et la Coupe.

 

(6) NDAC : Il est incontestable que Ruach signifie à l'origine "ce qui bouge ou tourne", "une marche", "une roue", "le vent", et que son sens dérivé fut esprit à cause de l'observation de l'instabilité de ce dernier, et de sa tendance au mouvement circulaire. Spiritus n'en vint à signifier Esprit dans le sens moderne, technique, qu'en raison des efforts des théologiens. Nous avons un exemple de l'emploi correct du mot dans l'expression : Esprit de Vin - la partie aérienne du vin. Mais le mot "inspirer", lui, tire peut-être son origine de l'observation du dérèglement de la respiration chez les personnes en état de divine extase.

 

(7) [Lat., "visite les entrailles de la terre, et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée."]

 

(8) NDAC : Comparez avec la première série de versets du "Liber XVI" (XVI, dans le Tarot, est pe, Mars, l'Épée).

 

(9) [Atu XX, réintitulé "L'Eon" dans Le Livre de Thoth (1944).]

 

(10) NDAC : Il est vrai que la sympathie est parfois nécessaire à la compréhension.

 

(11) NDAC : Voir Crowley, Collected Works,Vol. II, pp. 252-254.

 

(12) NDAC : En m'interrompant dans le style canin, l'aboiement d'un chien, dans une semaine ou deux, vous rappellera ceci.

 

 

"The Sword," chapitre VIII de "Book Four, Part Two" : première publication par Wieland & Co. (Londres, 1912).

 

© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,

F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)

pour le texte anglais.