APPENDICE VI
LIBER V VEL REGULI
par Aleister Crowley
Publication de l'A... A..., en Classe D. Il s'agit du Rituel de la Marque de la Bête : une incantation propre à invoquer les Energies de l'Eon d'Horus, conçue pour l'usage quotidien du Magicien de quelque grade que ce soit.
LA PREMIERE GESTUELLE
Le Serment de l'Enchantement, nommé Le Sceau Endécatuple.
L'Animadversion
envers l'Eon.
l. Que le Magicien, vêtu de sa robe et armé selon ce qu'il juge nécessaire, se tourne vers Boleskine (1), c'est-à-dire la Demeure de la Bête 666.
2. Qu'il frappe la batterie 1-3-3-3-1.
3. Qu'il place le Pouce de sa main droite entre son index et son médius, et qu'il accomplisse les gestuelles suivantes.
La Composante Verticale de l'Enchantement (2).
l. Qu'il décrive un cercle autour de sa tête, en s'écriant NUIT!
2. Qu'il descende le Pouce verticalement et touche le Muladhara Chakra (3), en s'écriant HADIT!
3. Qu'il remonte le Pouce et touche le centre de sa poitrine en s'écriant RÂ-HOOR-KHUIT!
Les Composantes Horizontales de l'Enchantement (4).
l. Qu'il touche le Centre de son Front, sa bouche, et son larynx, s'écriant AIWAZ!
2. Qu'il trace une ligne de droite à gauche de son visage à hauteur des narines.
3. Qu'il touche le centre de sa poitrine et son plexus solaire en s'écriant THERION!
4. Qu'il trace une ligne avec son pouce de gauche à droite de sa poitrine, à hauteur du sternum.
5. Qu'il touche le Svadistthana (5), et le Muladhara Chakra (3), en s'écriant BABALON!
6. Qu'avec son pouce il trace une ligne allant de la droite à la gauche de son abdomen, au niveau des hanches.
( Ainsi formulera-t-il le Sceau du Grand Hiérophante, mais sous la dépendance du Cercle. )
La Solennelle Affirmation des Invocations.
l. Que le Magicien serre sa Baguette entre ses mains entrelacées (6) tout en s'écriant LAShTAL!
QELHMA! FIAOF! AGAPH!AUMGN!
( Ainsi seront déclarés les Mots de Pouvoir par lesquels les Energies de l'Eon d'Horus accomplissent son vouloir dans le monde. )
La Proclamation de l'Accomplissement.
l. Que le Magicien frappe la Batterie : 3-5-3, s'écriant ABRAHADABRA.
LA SECONDE GESTUELLE
L'Enchantement (7).
l. Que le Magicien, toujours tourné vers Boleskine, s'approche de la circonférence du cercle.
2. Qu'il se tourne vers la gauche et arpente la limite du cercle, rapide et furtif tel le tigre, jusqu'à ce qu'il en ait fait le tour.
3. Qu'il accomplisse le Signe d'Horus ( ou de Celui Qui Entre ) en passant devant Boleskine, afin de projeter la Force qui s'en irradie.

4. Qu'il marche jusqu'au Nord, s'y arrête et tourne son visage dans sa direction.
5. Qu'il trace avec sa baguette le Pentagramme Inversé propre à invoquer l'Air ( Verseau ).

6. Qu'il pointe sa baguette au centre du Pentagramme et invoque NUIT!
7. Qu'il accomplisse le signe nommé Puella, les pieds joints, tête baissée, la main gauche protégeant le Muladhara Chakra (8) et la main droite la poitrine (attitude de la Vénus de Médicis).
8. Qu'il se tourne de nouveau vers la gauche et poursuive son Chemin comme auparavant, et qu'il projette, comme il passe, la force de Boleskine. Qu'il s'arrête au Sud lorsqu'il y parvient et lui fasse face.
9. Qu'il trace le Pentagramme Inversé invoquant le Feu (Lion).

10. Qu'il pointe sa baguette au centre du Pentagramme et s'écrie HADIT!
11. Qu'il accomplisse le signe Puer, pieds joints et tête droite. Que sa main droite ( le pouce à angle droit des doigts ) (9) soit levée, l'avant-bras vertical à angle droit du bras tendu dans la ligne joignant les épaules. Que sa main gauche, pouce tendu vers l'avant et doigts serrés, repose à la jonction des cuisses ( attitude des Dieux Mentu, Khem, etc. ).
12. Qu'il poursuive comme auparavant ; puis qu'il trace à l'Orient le Pentagramme Inversé invoquant la Terre ( Taureau ).

13. Qu'il pointe sa baguette au centre du Pentagramme et s'écrie THERION!
14. Qu'il accomplisse le signe Vir, pieds joints. Les poings serrés, pouces en avant, sont portés aux tempes ; la tête est alors inclinée et projetée en avant comme pour symboliser le coup de tête d'une bête à cornes (attitude de Pan, Bacchus, etc.). (Frontispice, The Equinox I, numéro III.)
15. Poursuivant comme auparavant, qu'il trace à l'Ouest le Pentagramme Inversé qui invoque l'Eau.

16. Pointant sa baguette au centre du Pentagramme, qu'il invoque BABALON!
17. Qu'il accomplisse le signe Mulier. Les pieds sont largement écartés et les bras levés de façon à suggérer un croissant. La tête est rejetée en arrière (attitude de Baphomet, Isis Accueillante, le Microcosme de Vitruve). ( Voir Livre 4, Partie II ).
18. Qu'il entre dans la danse, traçant une spirale centripète dans le sens senestrogyre, enrichie de révolutions sur lui-même lorsqu'il passe chaque point cardinal, jusqu'à ce qu'il arrive au centre du cercle. Qu'il s'y arrête, faisant face à Boleskine.
19. Qu'il lève la Baguette (10), trace la Marque de La Bête (11) et s'écrie AIWAZ (12)!
20. Qu'il trace l'Hexagramme d'Invocation de La Bête (13).

21. Qu'il abaisse la Baguette, et en frappe la Terre.
22. Qu'il fasse le signe de Mater Triumphans (les pieds joints, le bras gauche courbé comme s'il supportait un enfant, le pouce et l'index de la main droite pinçant le mamelon du sein gauche comme s'il était offert à cet enfant). Qu'il profère le mot
QELHMA!
23. Qu'il accomplisse la danse spiralée dans le sens solaire mais en tournoyant dans le sens rétrograde.
A chaque fois qu'il passe à l'ouest, qu'il pointe la Baguette vers le Quartier en cause, et s'incline :
a. "Devant moi les pouvoirs de LA!" ( à l'Ouest ) (14).
b. "Derrière moi les pouvoirs de AL!" ( à l'Est ) (15).
c. "A ma droite les pouvoirs de LA!" ( au Nord ).
d. "A ma gauche les pouvoirs de AL!" ( au Sud ).
e. "Au-dessus de moi les pouvoirs de ShT!"( sautant en l'air ).
f. "Au-dessous de moi les pouvoirs de ShT!" ( frappant le sol ).
g. "En moi les Pouvoirs!" ( dans l'attitude de Phthah dressé, pieds joints, mains étreignant la Baguette verticale ).
h. "Autour de moi flamboie la face de mon Père, l'Etoile de Force et de Feu."
i. "Et dans la Colonne se tient Sa Splendeur à six rayons!"
( Cette danse peut être omise, et toutes les paroles psalmodiées dans l'attitude de Phthah ).
LA GESTUELLE FINALE
Elle est identique à la Première Gestuelle.
( Voici maintenant une impression des idées impliquées dans ce Péan ).
Moi aussi suis une Etoile dans l'Espace, unique et auto-existante, une essence individuelle incorruptible ; moi aussi suis Âme une ; je suis identique à Tous et à Aucun. Je suis en Tous, et tous sont en Moi ; je suis, à l'écart de tous et seigneur de tous, et un avec tous.
Je suis un Dieu, moi vrai Dieu de vrai Dieu ; je vais selon ma voie pour exercer ma volonté ; je me suis fait matière et mouvement pour miroir ; j'ai ordonné pour mon plaisir que le Néant se chiffre comme deux, que je puisse rêver une danse de noms et de natures, et savourer la substance de la simplicité en contemplant les errances de mes ombres. Je ne suis pas ce qui n'est pas ; je ne connais pas ce qui ne connaît pas ; je n'aime pas ce qui n'aime pas. Car je suis l'Amour, par lequel la division meurt dans la joie ; je suis la Connaissance, par laquelle toutes les parties, immergées dans le tout, périssent et passent à la perfection ; et je suis celui qui suis, l'être en lequel l'Etre est perdu dans le Néant, qui ne daigne être que par sa Volonté de révéler sa nature, son besoin d'exprimer sa perfection dans tous les événements possibles, chaque phase étant une illusion partiale, et cependant inévitable et absolue.
Je suis Omniscient, car rien n'existe pour moi à moins que je ne le connaisse. Je suis Omnipotent, car rien n'arrive sauf par Nécessité, expression de mon âme par suite de ma volonté d'être, de faire, d'éprouver les symboles d'elle-même. Je suis Omniprésent, car rien n'existe où je ne suis pas, moi qui façonnai l'espace comme une condition de la conscience de moi-même, qui suis le centre de tout, et ma circonférence l'ossature de mon caprice propre.
Je suis le Tout, car tout ce qui existe pour moi est une nécessaire expression en pensée de quelque tendance de ma nature, et toutes mes pensées ne sont que les lettres de mon Nom.
Je suis l'Un, car tout ce que je suis n'est pas le Tout absolu, et tout mon tout est mien et non celui d'un autre ; le mien, qui conçoit les autres comme moi-même en essence et en vérité, bien que différents en manifestation et illusion.
Je suis l'Aucun, car tout ce que je suis est l'imparfaite image du parfait ; tout fantôme Partial doit périr dans l'étreinte de sa contrepartie ; chaque forme s'accomplit en découvrant son complémentaire, et en satisfaisant son besoin d'être l'Absolu par l'accès à l'anéantissement.
Le mot LAShTAL renferme tout cela.
LA - Rien.
AL - Deux.
L est la "Justice" (16), le Kteis satisfait par le Phallus, "Rien et Deux" parce que le plus et le moins se sont unis dans "l'amour sous la volonté".
A est "le Fou", le Rien en Pensée (Parsifal), Parole (Harpocrate), et Action (Bacchus). Il est l'air illimité, et l'Esprit errant, mais avec des "possibilités". Il est le Rien que les Deux ont produit par "l'amour sous la volonté".
LA symbolise donc l'Extase de Nuit et Hadit conjoints, perdus dans l'amour, et se faisant eux-mêmes Rien de ce fait. Leur enfant est engendré et conçu, mais se trouve jusqu'ici également en phase Rien. LA est donc l'Univers dans cette phase, avec ses potentialités de manifestation.
AL, au contraire, bien qu'étant essentiellement identique à LA, présente le Fou manifesté par l'Equilibre des Contraires. Le poids est toujours rien, mais ceci est exprimé comme s'il s'agissait de deux poids égaux sur des plateaux opposés. L'aiguille indique toujours le zéro.
ShT est aussi 31 comme LA et AL, mais il exprime la nature secrète qui commande à la Magick ou aux transmutations.
ShT est la formule de cet éon particulier ; un autre éon pourrait avoir une autre manière de dire 31.
Sh est le Feu de même que T est la Force ; unis, ils expriment Râ-Hoor-Khuit.
"L'Ange" représente la Stèle 666, montrant les Dieux de l'Eon, tandis que "La Force" est une image de Babalon et de La Bête, émissaires terrestres de ces Dieux.
ShT est l'équivalent dynamique de LA et de AL. Sh indique que le Mot de la Loi est triple, 93 étant trois fois 31. T indique la formule de Magick annoncée par ce Mot ; le Lion, le Serpent, le Soleil, le Courage et l'Amour Sexuel sont tous indiqués par la carte.
En LA, remarquez que Saturne ou Satan est exalté dans la Maison de Vénus ou Astarté, et c'est un signe d'air. Ainsi L est Père-Mère, Deux et Rien, et l'Esprit ( le Saint-Esprit ) de leur Amour est également Rien. L'Amour est AHBH, 13, ce qui est AChD, Unité, I, aleph, ce qui est le Fou qui est Rien, mais néanmoins une Unité Individuelle qui ( en tant que telle ) n'en est pas une autre, bien qu'inconsciente d'elle-même avant que son Unicité ne s'exprime comme dualité.
Toute impression (17) ou idée est inconnaissable en elle-même. Elle ne peut rien signifier à moins d'être mise en relation avec d'autres choses. Il faut d'abord distinguer une pensée d'une autre ; c'est la condition pour la reconnaître. Pour la définir, nous devons percevoir son orientation par rapport à toutes nos autres idées. L'étendue de notre connaissance d'une chose quelconque varie donc avec le nombre des idées auxquelles nous pouvons la comparer. Tout fait nouveau non seulement s'ajoute à notre univers mais augmente la valeur de ce que nous possédons déjà.
Dans AL, ce "Le" ou "Dieu" s'arrange pour que la "Contenance contemple la contenance", en s'établissant lui-même comme un équilibre, A le Un-Rien conçu comme L le Deux-Rien. Ce L est le Fils-Fille Horus-Harpocrate, tout comme l'autre était le Père-Mère Set-Isis. Le Tétragrammaton est présent une fois de plus, mais énoncé par des équations équivalentes dans lesquelles chaque terme est en lui-même parfait en tant que mode du Rien.
ShT fournit le dernier élément ; en faisant que le Mot soit de cinq ou six lettres selon que nous considérons ShT comme une lettre ou deux. Ainsi, le Mot affirme le Grand Oeuvre accompli : 5° =6
a.
ShT est de plus une indispensable résolution - de l'apparente opposition entre LA et AL ; car l'un ne peut guère se transformer en l'autre sans l'action catalytique d'une troisième expression identique, dont la fonction serait de les transmuter. Un tel terme doit être en lui-même un mode du Rien, et sa nature ne saurait empiéter sur les perfections du Non-Etre, LA, ou de l'Etre, AL. Il doit être purement Néant-Mouvement comme ils sont purement Néant-Matière, de façon à créer une Matière-en-Mouvement qui soit une fonction de "Quelque Chose".
Ainsi ShT est Mouvement en sa double phase, une inertie composée de deux courants opposés, et chaque courant est également polarisé comme suit. Sh est le Ciel et la Terre, T Mâle et Femelle ; ShT est Esprit et Matière ; l'un est la Parole de Liberté et d'Amour projetant sa Lumière afin de rendre Vie à la Terre ; l'autre est l'acte par lequel la Vie affirme que l'Amour est Lumière et Liberté. Et ceux-ci sont Deux-en-Un, la divine lettre du Silence-en-Parole, dont le symbole est le Soleil dans les bras de la Lune (18).
Mais Sh et T sont pareillement des formules de force en action se distinguant des entités ; ce ne sont pas des états d'être mais des modes de mouvement (19). Ce sont des verbes, pas des noms.
Sh est le Saint-Esprit en tant que "langue de feu" manifestée dans la triplicité, et il est l'enfant de Set-Isis comme leur logos ou Verbe proféré par leur "Ange". La carte est XX, et 20 est la valeur de yod (la graine secrète de toutes choses, la Vierge, "L'Ermite", Mercure, l'Ange ou Héraut) formulé en entier comme IVD. Sh est le congrès Spirituel du Ciel et de la Terre.
Or, T est le Saint-Esprit en action, comme un "lion rugissant" ou comme l'"antique Serpent" plutôt que comme un "Ange de Lumière". Les jumeaux de Set-Isis, prostituée et bête, œuvrent à ce désir sodomique et incestueux qui se trouve être la formule traditionnelle permettant de produire des demi-dieux, comme dans les cas de Marie et la Colombe, de Léda et du Cygne, etc. La carte est XI, le nombre de l'AVD Magicke : le Fou aleph fécondant la femme selon la parole de yod, l'Ange du Seigneur! La sœur a séduit son frère la Bête, déshonorant le Soleil par son péché ; elle a maîtrisé le Lion et ensorcelé le Serpent. La Nature est outragée par la Magick ; l'homme est bestialisé et la femme souillée. La conjonction produit un monstre ; elle affirme la régression des genres. Au lieu d'Un homme-Dieu innocemment engendré en une Vierge par l'Esprit de Dieu, il nous est demandé d'adorer le bâtard d'une prostituée et d'une brute, engendré dans le péché le plus honteux et né dans la béatitude la plus impie.
Ceci est de fait la formule de notre Magick ; nous affirmons avec insistance que tous les actes doivent être égaux ; que l'existence affirme le droit d'exister ; qu'à moins que le mal ne soit qu'un simple mot pour exprimer quelque relation d'hostilité fortuite entre des forces également autojustifiées, l'univers est aussi inexplicable et impossible qu'une action sans compensation ; que les orgies de Bacchus et de Pan ne sont pas moins sacramentelles que les Messes de Jésus ; que les cicatrices de la syphilis sont aussi sacrées et dignes de respect que les blessures des martyrs de Marie.
Il devrait être inutile d'insister sur le fait que les idées qui précèdent ne s'appliquent qu'à l'Absolu. Le mal de dents est toujours douloureux et la duplicité avilissante pour un homme relativement à sa situation dans le monde de l'illusion ; il accomplit sa Volonté en les évitant. Mais l'existence du "Mal" est fatale à la philosophie aussi longtemps qu'on le suppose être indépendant des conditions ; et habituer l'esprit "à ne faire aucune différence" entre deux idées (20) en tant que telles est le libérer de l'esclavage de la terreur.
Nous affirmons sur nos autels notre foi en nous-mêmes et nos volontés, notre amour de tous les aspects du Tout Absolu.
Et nous unissons l'Esprit shin à la Chair teth en une seule lettre, dont la valeur est 31, comme celles de LA le Rien et AL le Tout, afin de compléter leur Non-Etre et Etre par son Devenir, et ce pour qu'en tant que moyen terme il serve de médiateur entre deux extrêmes jumeaux - le secret qui les sépare et les scelle.
Cela déclare que toutes les choses sont également des ombres du Néant, et justifie le Néant dans sa vaine folie de prétendre que quelque chose soit stable, en nous instruisant d'une méthode de Magick par la pratique de laquelle nous pouvons participer au plaisir du processus.
Le Magicien devrait imaginer pour lui-même une technique bien précise visant à détruire le "mal". L'essence d'une telle pratique consistera à entraîner le corps et l'esprit à se confronter aux choses causant la peur, la souffrance, le dégoût (21), la honte et autres du même genre. Il doit apprendre à les endurer, puis à leur devenir indifférent, puis à les analyser jusqu'à ce qu'elles donnent plaisir et enseignement, et finalement à les estimer pour elles-mêmes en tant qu'aspects de la Vérité. Une fois ceci fait, il devrait les abandonner si elles sont réellement nuisibles à sa santé ou son bien-être. Aussi, notre choix de "maux" se limite à ceux ne pouvant nous nuire irréparablement. Par exemple, on devrait respirer l'odeur de l'assafoetida jusqu'à l'aimer mais non l'arsine ou l'acide cyanhydrique. Il est de même possible d'avoir une liaison avec une hideuse vieillarde jusqu'à ce que l'on contemple et aime l'étoile qu'elle est ; ce serait trop dangereux de surmonter l'aversion pour la malhonnêteté en se contraignant à pratiquer le vol à la tire. Les actes qui sont essentiellement malhonnêtes ne doivent pas être commis ; ils devraient seulement être justifiés par une calme contemplation de leur justesse dans des cas abstraits.
L'amour est une vertu ; il devient plus fort et plus pur et moins égoïste en l'appliquant à ce qui lui répugne ; mais le vol est un vice impliquant l'idée d'esclave que notre voisin est supérieur à nous-mêmes. Il est seulement admirable par son pouvoir de développer certaines qualités morales et mentales dans des caractères primitifs, d'empêcher l'atrophie de facultés telles notre propre vigilance, et pour l'intérêt qu'il ajoute à la "tragédie humaine".
Le crime, la folie, la maladie et tous les phénomènes semblables doivent être contemplés avec une totale absence de peur, de répulsion ou de honte. Autrement, nous échouerons à voir correctement et à interpréter intelligemment ; auquel cas nous serons incapables de les dépister et de les transcender. Les anatomistes et les physiologistes, aux prises avec la mort dans l'obscurité, ont gagné l'hygiène, la chirurgie, la prophylaxie et le reste pour l'humanité. Les anthropologues, les archéologues, les physiciens et autres hommes de science, au risque des poucettes, du bûcher, de l'infamie et de l'ostracisme, ont mis en lambeaux la toile d'araignée de la superstition et brisé la monstrueuse idole de la Moralité, ce Moloch meurtrier qui a fait de l'humanité sa nourriture à travers l'histoire. Chaque fragment de ce coprolithe se manifeste comme l'image de quelque désir brutal, quelque lourdeur engourdie, quelque instinct ignorant, quelque peur sournoise, issus de son propre esprit barbare.
En vérité, même maintenant, l'homme n'est pas encore totalement libéré. Il est toujours foulé aux pieds par les sabots des mules affolées dont accoucha le cauchemar fécondé par son âne sauvage, ses forces créatrices qu'il n'a pas maîtrisées, les fantômes stériles qu'il nomma. dieux. Leur mystère intimide encore les hommes ; ils craignent, ils reculent, ils n'osent pas affronter les fantômes. En outre, les fétiches tombés paraissent redoutables ; il leur est terrifiant de ne plus avoir d'idoles à adorer avec des antiennes et à apaiser avec la chair de leur premier-né. Tous se bousculent dans la fange sanglante du sol afin de saisir en guise de relique quelque débris devant lequel ils puissent se prosterner et qu'ils puissent servir.
Ainsi, aujourd'hui encore, une multitude de larves grouille en se boursouflant sur la charogne terrestre, fraternité cimentée par un aveugle appétit de pourriture. La science hésite encore à raser le temple de Rimmon, bien que chaque année voie augmenter le nombre de ses fils ne supportant plus la prudence de Naaman. Le Conseil Privé du Royaume d'Âmumaine (22) siège en session secrète permanente ; il n'ose pas proclamer ce qui résultera de son acte consistant à avoir brisé la moralité royale en morceaux, de l'avoir réduite à de fébriles conglomérats de préjugés climatiques, tribaux et personnels, corrompus davantage encore par l'action de l'ambition sournoise, de la folle impulsion, de l'ignorante arrogance, de l'hystérie superstitieuse, de la peur gravant des mensonges sur la pierre qu'elle disposa sur la tombe de la Vérité, Vérité qu'elle assassina et enterra en la noire terre d'oubli. La philosophie morale, la psychologie, la sociologie, l'anthropologie, la pathologie mentale, la physiologie, ainsi que bien d'autres enfants de la sagesse, dont elle est justifiée, savent bien que les lois de l'Ethique ne sont qu'un chaos de règles embrouillées,
basées au mieux sur des mœurs pratiques dans certaines conditions, mais le plus souvent sur l'habileté ou la fantaisie des plus forts, des brutes les plus barbares, insensibles, rusées et sanguinaires afin d'affermir leur pouvoir ou de s'adonner aux joies de la cruauté. Il n'est pas de principe, même erroné, pour donner de la cohérence au tumulte des propositions éthiques. Néanmoins, ces mêmes hommes qui détruisirent Moloch et recouvrirent la terre d'informes décombres, deviennent pâles rien qu'en murmurant entre eux : "Lorsque Moloch régnait, tous les hommes étaient liés par la loi unique, et par les oracles de ceux qui, au fait de la supercherie, n'avaient point peur mais étaient les prêtres et gardiens de son mystère. Mais maintenant ? Comment l'un d'entre nous peut-il, bien que sage et puissant tel que jamais on ne vit, décider les hommes à agir de concert, alors que chacun prie son propre fragment de Dieu en sachant toutefois que tout autre fragment n'est que débris sans valeur, poussière de rêve, fiente de singe, relique ou que sais-je encore ?".
Ainsi la science commence-t-elle à se rendre compte que les Initiés n'étaient peut-être pas simplement idiots ou égoïstes en établissant une règle de silence et en protégeant la philosophie du profane. Pourtant, elle espère encore que les dommages ne se révèlent pas mortels et demande à ce que les choses continuent comme à l'ordinaire autant que faire se peut en attendant que la session secrète décide quelque plan d'action.
Cela a toujours été fatal lorsque quelqu'un en découvre trop et trop soudainement. Si Jean Huss avait caqueté davantage comme une poule, il aurait survécu à la Saint-Michel et aurait été estimé pour ses œufs. Les cinquante dernières années ont vu s'abattre la hache de l'analyse à la racine de tout axiome ; et il existe des personnes futiles qui se contentent de tailler les brindilles fleurissantes de nos croyances ou les branches de nos instruments intellectuels. Nous ne pouvons plus admettre une proposition quelconque à moins de prendre la précaution d'énumérer les innombrables conditions devant être tenues pour établies.
Cette digression a lassé l'amabilité de ses hôtes ; elle n'avait été invitée par la Sagesse qu'afin d'avertir la Témérité des dangers que renferment la Sincérité, la Force et l'Intelligence elles-mêmes s'il arrive qu'elles ne contribuent point à l'Adaptation-à- leur-Environnement.
Le Magicien doit être prudent dans l'exercice de ses pouvoirs ; il doit non seulement accorder tout acte avec sa Volonté mais également avec les opportunités de sa situation du moment. Cela pourrait être ma volonté que d'atteindre le pied d'une falaise ; mais le chemin le plus facile - également le plus rapide, le plus direct, le moins encombré, la voie de l'effort minimum - serait de simplement sauter. J'aurais détruit ma volonté par l'acte qui l'accomplissait ou que je prenais pour tel ; car le vrai vouloir n'a pas de but ; sa nature est d'Aller. De façon similaire, une parabole est liée par une loi qui détermine en tout point ses relations avec deux lignes droites ; et néanmoins elle n'a pas de limite en dehors de l'infini et change continuellement de direction. L'initié, qui sait Qui il est, peut toujours contrôler sa conduite en la rapportant aux déterminants de sa courbe et calculer son passé, son futur, ses capacités et sa propre trajectoire à tout moment ; il peut même se comprendre comme simple idée (23). Il peut parvenir à mesurer les camarades-paraboles, les ellipses qui croisent son chemin, les hyperboles qui embrassent tout l'espace de leurs ailes jumelles. Peut-être en viendra-t-il enfin, franchissant les limites de sa propre loi, à concevoir ce sublime et prodigieux outrage à la Raison, le Cône! Totalement impénétrable pour lui, il est toutefois bien conscient qu'il existe dans sa nature, qu'il y est nécessaire, qu'il est ordonné de son fait et qu'il est sorti de là, des reins d'un Père si effrayant! Sa propre infinité devient zéro par rapport à celle du moindre fragment du solide, on ne peut guère dire qu'il existe vraiment. Des trillions de trillions d'êtres semblables à lui ne pourraient même pas traverser la frontière de la largeur, l'idée qu'il en vint à deviner uniquement du fait qu'il se sentait lié par quelque mystérieuse puissance. Pourtant, la largeur n'est également rien en présence du Cône. Sa première conception doit être à l'évidence un spasme sauvage, informe, insensé, ne pouvant être classé comme pensée claire. Cependant, s'il développe les facultés de son esprit, il s'aperçoit que plus il le connaît et plus il s'aperçoit que sa nature est identique à la sienne chaque fois que la comparaison est possible.
La Vraie Volonté est donc à la fois déterminée par ses équations et libre car ces équations ne sont tout simplement que son propre nom, pleinement épelé. Son sentiment d'être asservi provient de son incapacité à le lire ; son sentiment que le mal n'existe que pour le contrarier apparaît lorsqu'il commence à apprendre à lire, et qu'il lit mal et s'entête à prendre son erreur pour un progrès.
Nous savons une seule chose. L'existence absolue, le mouvement absolu, la direction absolue, la simultanéité absolue, la vérité absolue et toutes les idées semblables n'ont pas et ne pourront jamais avoir de réelle signification .Si un homme en proie au delirium tremens tombait dans la rivière Hudson, il pourrait se souvenir du proverbe et se raccrocher à une branche imaginaire. Les mots comme "vérité" sont pareils à cette branche. La confusion de la pensée est cachée, et son impuissance niée, par la chose inventée. Ce paragraphe débutait par "Nous savons" ; et toutefois, si l'on nous interroge, "nous" nous hâtons de nier la possibilité de posséder, ou même de définir, la connaissance. Que pourrait-il y avoir de plus sûr, pour un philosophe-parabole, que le fait de pouvoir être approché de deux façons, et de deux seulement ? En effet, ce ne serait guère moins que la totalité de sa connaissance, implicite dans la théorie de sa définition de lui-même, et confirmée par toute expérience individuelle. Il ne peut recevoir des impressions qu'en rencontrant A ou en étant frappé par B. Toutefois, il serait dans l'erreur d'une infinité de manières. Il y a donc Aleph-Zéro possibilités pour qu'un homme se trouve totalement transformé à un moment quelconque (24). Et il se peut que notre stupéfaction présente soit due à notre reconnaissance de l'existence d'une nouvelle dimension de pensée qui ne semble si "inscrutablement illimitée" et "absurde" et "immorale", etc. - que parce que nous ne l'avons pas étudiée assez longtemps pour nous rendre compte que ses lois sont identiques aux nôtres, bien qu'étendues à de nouvelles conceptions. La découverte de la radioactivité créa un chaos momentané dans la chimie et la physique ; mais elle conduisit bientôt à une interprétation plus élaborée des vieilles idées. Elle dissipa de nombreuses difficultés, solutionna de nombreux conflits, et - plus encore! - présenta la substance de l'Univers comme une simplicité de Lumière et de Vie, douée d'une liberté sans limites pour jouir de l'Amour en combinant diversement ses éléments afin de constituer des atomes, eux-mêmes susceptibles d'un auto-accomplissement plus profond via complexités et organisations nouvelles, chacun nanti de ses propres pouvoirs et plaisirs, chacun poursuivant son chemin à travers le monde où sont toutes choses possibles. Elle révéla l'omniprésence de Hadit identique à Lui-Même, bien que S'accomplissant par la division en épisodes de son interaction avec Nuit, chaque forme de son énergie se dégageant avec chaque aspect de Sa réceptivité, joie développant joie continue du complexe au complexe. Elle est la voix de la Nature s'éveillant à l'aube de l'Eon, lorsque Aiwaz proclama le Mot de la Loi de Thelema.
Aussi, celui qui invoquera souvent contemplera le Feu sans Forme avec tremblement et stupeur ; mais s'il prolonge sa méditation, il le résolvera en symboles cohérents et intelligibles, et il entendra l'expression distincte de ce Feu, interprétera son tonnerre comme une voix calme et légère en son cœur. Alors, le Feu révélera à ses yeux sa propre image dans sa gloire réelle ; et il murmurera à ses oreilles le Mystère de son véritable Nom.
Voici donc la vertu de la Magick de La Bête 666 et le canon de son usage correct : détruire la tendance à distinguer entre deux choses quelconques en théorie et percer les voiles de tout sanctuaire en pratique, en se hâtant d'embrasser chaque image ; car il n'y en a aucune qui ne soit l'authentique Isis. Le Plus Intime est un avec le Plus Intime ; pourtant la forme de l'Un n'est pas la forme de l'autre ; l'intimité exige l'adéquation. En conséquence, celui qui vit d'air, ne laissez point sa hardiesse respirer de l'eau. Mais la maîtrise vient avec la mesure : sera agrandi celui qui, par son travail, son courage et sa prudence, aura fait don de sa vie pour comprendre et dominer tout ce qui l'entoure. "Le mot du Péché est Restriction" ; recherche donc la Droiture, enquêtant sur l'Iniquité, et affermis-toi pour en triompher.
NOTES
(1) NDAC : La Demeure de Boleskine se trouve sur le Loch Ness, à 17 miles d'lnverness, latitude 57.14 N., longitude 4.28 O.
(2) NHB : Le tapuscrit O.T.O. signale que "Nuit et Hadit sont Cerveau et Semence ( brahmarandra et muladhara )" et que "Râ Hoor Khuit est Force et Feu ( anahata )."
(3) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "la racine de son phallus."
(4) NHB : Le tapuscrit O.T.O. signale que "Aiwaz est Silence et Discours (ajna et visuddhi)" et "Therion est manipura - ou aussi anahata ? Babalon est svadhisthana, la Matrice." Dans la version finale de MTP, Crowley ajouta muladhara pour Babalon.
(5) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "son nombril."
(6) NHB : Le tapuscrit O.T.O. porte "Serrez les doigts, cinq en croisant cinq sur la Baguette, faisant Onze."
(7) NHB : Crowley conseillait aux étudiants díorienter leurs temples en direction de Boleskine (qui est la kiblah) conçu comme Orient ; voir Magick without Tears, lettre 23. En relation aux paragraphes 1-17, le tapuscrit O.T.O. porte : "11 demi-cercles, ou 5 cercles et demi pour unir 5 & 6. Puella excitant Puer le fait Vir ; Vir fait de Puella : Mulier." Ce commentaire s'accorde avec la version MTP si Boleskine est considéré comme l'Est.
(8) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "son phallus."
(9) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "le pouce entre líindex et le médius."
(10) NHB : Le tapuscrit O.T.O. rajoute "tube-Prométhée" après "Baguette". Il ajoute aussi que "La véritable Marque doit être faite astralement en aspirant les forces invoquées dans la véritable Baguette du Magus."
(11) NDAC : La Marque de la Bête est ,
(12) NHB : Crowley enseigna en privé, à au moins l'un de ses étudiants, ce qui suit (Fig. 43) ; l'heptagramme devrait être tracé à partir du point central inférieur :

FIGURE 43 : Variante de la Marque de la Bête.

FIGURE 44 : Variante de l'Hexagramme d'Invocation de la Bête.
(13) NHB : Le tapuscrit O.T.O. porte seulement : "Donner le signe de la Rose Croix." Une forme de l'Hexagramme d'Invocation de la Bête, différente de celle donnée dans le tapuscrit de Syracuse (Fig. 44), fut aussi enseignée par Crowley en privé. Voir aussi note 518 et Figure 45, p. 749 ci-dessous.
(14) NHB : Le tapuscrit O.T.O. mentionne AL au Nord.
(15) NHB : Le tapuscrit O.T.O. mentionne LA au Sud.
(16) NHB : Dans Le Livre de Thoth (1944), l'Atu VIII, "Justice", fut rebaptisé "Ajustement."
(17) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "expression."
(18) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "action."
(19) NHB : Au sujet de cette lettre double
(20) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "choses." Voir Liber Legis I:22.
(21) NDAC : Les Anglais ont fait deux révolutions pour se libérer de la supercherie et de la tyrannie papistes. Ils sont de nouveau leurs victimes ; et si nous devons faire une Troisième Révolution, détruisons le germe lui-même!
(22) NHB : Voir John Bunyan, The Holy War made by Shaddai upon Diabolus for the Regaining of the Metropolis of the World: or, the Losing and Taking Again of the Town of Mansoul (Londres, Religious Tract Society, 1682). [NDT : "Mansoul" est une création poétique que nous rendons par "Âmumaine".]
(23) NHB : Le tapuscrit de Syracuse porte "unique."
(24) NHB : Il s'agissait probablement de
a0 dans le manuscrit et ce fut sans doute transcrit "aleph-zéro" par un dactylographe. Ce serait adéquatement rendu par aleph-nul, faisant ainsi référence à un nombre cardinal transfini découvert par le mathématicien Georg Cantor. "Lorsqu'on affirme qu'un ensemble possède le nombre cardinal a0, cela signifie que ses éléments peuvent être mis en correspondance univoque avec la totalité des nombres naturels." Hans Hahn, "Infinity," dans le vol. 3 de The World of Mathematics, sous la direction de James R. Newman (New York, Simon and Schuster, 1956), p. 1594.
[ NDAC : note d'Aleister Crowley ; NHB : note d'Hymenaeus Beta, dans la dernière édition, par lui établie, de "MAGICK, BOOK FOUR, LIBER ABA", Weiser, 1994. ]
© Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / NEW YORK, NY 10116-4632 / USA) pour le texte anglais du commentaire.
Traduction © Philippe Pissier.
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