CHAPITRE VII
SAMADHI
Des idioties ont été écrites sur samadhi plus qu'il n'en faut ; nous allons éviter d'en rajouter. Même Patanjali, qui est extraordinairement lucide et pratique sur bien des points, commence à dérailler lorsqu'il aborde le sujet. Même si ce qu'il dit est vrai, il n'aurait pas dû en faire mention ; car cela sonne faux, et nous ne ferons aucune déclaration a priori improbable sans être prêt à la soutenir par les preuves les plus flagrantes. Mais il y a de grandes chances pour que ses commentateurs l'aient mal interprété.
L'énoncé le plus raisonnable de toutes les autorités reconnues est celui de Yajnavalkya, qui dit : "Par pranayama, les impuretés du corps sont évacuées ; par dharana les impuretés de l'esprit ; par pratyahara les impuretés de l'attachement ; et par samadhi est supprimé tout ce qui masque la royauté de l'âme". C'est une déclaration sans prétentions, en bonne forme littéraire. Si seulement nous pouvions faire aussi bien!
En premier lieu, que signifie le mot ? Etymologiquement, Sam est le Grec sun-, le préfixe Anglais syn- signifiant "avec". Adhi signifie "Seigneur", et une traduction raisonnable du mot complet pourrait être "Union à Dieu", le terme précisément employé par les mystiques Chrétiens pour décrire leur accomplissement.
Or, il y a une grande confusion, car les Bouddhistes usent du mot samadhi pour signifier quelque chose d'entièrement différent, la simple faculté d'attention. Ainsi, pour eux, penser à un chat, c'est "faire samadhi" sur ce chat. Ils emploient le mot jhana pour décrire les états mystiques. Ceci est excessivement trompeur car, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, dhyana est un préliminaire à samadhi, et jhana n'est bien sûr que sa pitoyable corruption plébéienne en langue Pali (1).
Il y a plusieurs genres de samadhi (2). Certains auteurs considèrent atmadarsana, l'Univers en tant que simple phénomène sans conditions, comme le seul véritable samadhi. Si nous admettons ceci, nous devons reléguer de nombreux états moins élevés dans la catégorie de dhyana. Patanjali énumère un bon nombre de ces états : les exercer sur des choses différentes confère divers pouvoirs magiques ; ou du moins c'est ce qu'il dit. Cela n'a pas à être débattu ici. Quiconque veut des pouvoirs magiques peut les obtenir par des douzaines de moyens différents.
Le pouvoir croît plus vite que le désir. Le garçon qui veut de l'argent pour acheter des soldats de plomb se met à travailler pour les acquérir, et lorsqu'il l'a gagné il veut autre chose à la place - selon toute probabilité quelque chose se trouvant juste au-dessus de ses moyens.
Telle est la splendide histoire de tout progrès spirituel! On ne s'arrête jamais pour prendre la récompense.
Par conséquent, nous n'avons aucunement à nous inquiéter au sujet de ce que samadhi est ou n'est pas en mesure de nous apporter pour autant que ses incidences sur nos vies soient concernées. Nous avons commencé ce livre, rappelons-le, par des considérations relatives à la mort. La mort a maintenant perdu tout son sens. L'idée de mort dépend des idées d'ego, et de temps ; ces idées ont été détruites ; et donc "La Mort est engloutie dans la victoire". Désormais, nous nous intéresserons uniquement à ce qu'est samadhi en lui-même, et aux conditions le provoquant.
Tentons une définition sans appel. Dhyana ressemble à samadhi par bien des aspects. Il y a une union de l'ego et du non-ego, et une perte de la conscience du temps, de l'espace et de la causalité. La dualité est abolie sous toutes ses formes. L'idée de temps implique celle de deux choses successives, celle d'espace deux choses non coïncidentes, celle de causalité deux choses en relation.
Ces conditions dhyaniques contredisent celles de la pensée normale ; mais dans samadhi elles sont plus prononcées encore que dans dhyana. Et quoique dans le dernier cela semble comme la simple union de deux choses, dans le premier cela apparaît comme si toutes les choses se précipitaient ensemble et s'unissaient. L'on pourrait dire que dans dhyana cette qualité était toujours présente à l'état latent, que l'Un existant était opposé au Multiple non existant ; dans samadhi l'Un et le Multiple sont unis dans une union de l'Existence et de la non-Existence. Cette définition ne provient pas de la réflexion, mais de la mémoire.
Du reste, il est facile de maîtriser le "truc" ou "astuce" de dhyana. Au bout de quelque temps, l'on peut rentrer dans cet état sans pratique préliminaire ; et, le considérant de ce point de vue, il semble possible de réconcilier les deux significations du mot débattues dans le dernier paragraphe. Vu d'en dessous, dhyana ressemble à une transe, une expérience si formidable qu'on n'en peut concevoir de plus élevée, tandis que vu d'au-dessus, il n'apparaît que comme un état d'esprit aussi naturel que n'importe quel autre. Frater P., avant d'accéder à samadhi, écrivit de dhyana : "Peut-être comme résultat de l'intense contrôle exercé se déclenche-t-il une tempête nerveuse : c'est ce qu'on nomme dhyana. ... Samadhi n'en est qu'un développement, autant que j'en puisse juger".
Cinq années plus tard, il ne verrait plus les choses de la même façon. Peut-être dirait-il que dhyana était "l'écoulement de l'esprit en un flux continu menant de l'ego au non-ego, sans avoir conscience de l'un ou de l'autre, accompagné d'une béatitude et d'un émerveillement croissants". Il peut comprendre comment cela est le résultat naturel de dhyana, mais ne peut poursuivre en affirmant dhyana le précurseur de samadhi. Peut-être ne connaît-il pas réellement les conditions induisant samadhi. Il peut produire dhyana à volonté au cours de quelques minutes de pratique ; et il survient souvent avec une apparente spontanéité : ce n'est malheureusement pas le cas avec samadhi. Il peut probablement l'obtenir à volonté, mais ne saurait dire exactement comment ou dire combien de temps cela lui prend ; et il ne pourrait être sûr de l'avoir tout à fait obtenu.
L'on se sent sûr de pouvoir marcher plusieurs kilomètres le long d'une route plane. L'on connaît les conditions, et il faudrait un très extraordinaire concours de circonstances pour nous en empêcher. Mais bien qu'il soit tout aussi aisé de dire : "J'ai escaladé le Mont Cervin et je sais que je peux le faire à nouveau", il se pourrait que toutes sortes de circonstances plus ou moins probables nous empêchent de réussir.
Or, nous savons ceci : si la pensée est maintenue immuable et persistante, dhyana s'ensuit. Nous ne savons pas si une intensification de celui-ci suffit à produire samadhi, ou si d'autres conditions sont requises. L'un est science, l'autre est empirisme.
Un auteur affirme (si ma mémoire est bonne) que douze secondes de persévérance sont dharana, cent quarante quatre dhyana, et mille sept cent vingt-huit samadhi. Et Vivekananda, commentant Patanjali, fait de dhyana un simple prolongement de dharana ; mais affirme en outre : "Supposons que je médite sur un livre, et que je réussisse graduellement à concentrer mon esprit dessus, et ne perçoive plus que la sensation intérieure, le sens inexprimé par aucune forme, cet état de dhyana est appelé samadhi".
D'autres auteurs sont enclins à penser que samadhi découle de la méditation sur des sujets en eux-mêmes honorables. Par exemple, Vivekananda dit : "Pensez à n'importe quel sujet sacré", et explique ceci comme suit : "Ce qui ne signifie pas n'importe quel sujet pervers" (!).
Frater P. ne voudrait pas affirmer catégoriquement qu'il ait jamais obtenu dhyana à partir d'objets ordinaires. Il abandonna la pratique après plusieurs mois, et médita sur les chakras, etc. Aussi, son dhyana devint si courant qu'il renonça à en prendre note. Mais, s'il souhaitait le provoquer à l'instant, il choisirait quelque chose qui exciterait sa "sainte épouvante", ou sa "crainte sacrée", ou son "émerveillement" (3). Il n'y a apparemment aucune raison pour que dhyana ne survienne pas en pensant à quelque objet commun du bord de mer, tel un cochon bleu ; mais la constante référence de Frater P. à celui-ci comme l'objet usuel de sa méditation ne doit pas être prise au pied de la lettre (4). Ses comptes rendus de méditation ne font aucune mention de ce remarquable animal.
Ce sera une bonne chose lorsque la recherche structurée aura déterminé les conditions de samadhi ; mais il semble n'y avoir en attendant aucune objection spéciale à ce que nous suivions la tradition, et utilisions les mêmes objets de méditation que nos prédécesseurs, à une seule exception près que nous signalerons en temps utile.
La première catégorie d'objets pour une méditation sérieuse (par opposition à la pratique préliminaire lors de laquelle on s'en tient à des objets simples et reconnaissables, dont l'image est facile à maintenir) se compose des différentes parties du corps. Les Hindous possèdent un système élaboré d'anatomie et de physiologie qui n'a, à ce qu'il semble, aucun rapport avec les faits de la table de dissection. Très importants dans cette catégorie sont les sept chakras, ils seront décrits dans la Partie II. Il existe également de nombreux "nerfs", tout aussi mythiques.
La seconde catégorie est composée des objets de dévotion, comme l'idée ou la représentation d'une Divinité ; ou le coeur ou le corps de votre Instructeur, ou de toute autre personne que vous respecteriez profondément. Cette pratique n'est pas à recommander car elle implique un parti pris de l'esprit.
Vous pouvez aussi méditer sur vos rêves. Cela sent la superstition ; mais le principe en est que vous avez déjà une tendance, indépendante de votre volonté consciente, à penser à certaines choses sur lesquelles il sera donc plus aisé de méditer que d'autres. Que ceci soit l'explication ressort clairement de la nature des catégories précédentes et suivantes.
Vous pouvez aussi méditer sur n'importe quoi vous attirant spécialement.
Mais, dans ce domaine, on se sent enclin à suggérer qu'il est préférable et plus probant que la méditation soit dirigée vers un objet en lui-même apparemment dénué d'importance. L'on veut que l'esprit ne soit excité par rien, même pas par l'adoration. Voyez les trois méthodes de méditation du "Liber HHH" (Equinox I(5)) (5). D'autre part, l'on ne niera pas qu'il est bien plus facile de choisir une idée vers laquelle l'esprit se dirige naturellement.
Les Hindous affirment que la nature de l'objet détermine le samadhi ; à savoir la nature de ces samadhis inférieurs conférant les soi-disant "pouvoirs magiques". Il y a par exemple les yogapravrtti. En méditant sur le bout du nez, l'on obtient ce qui peut être appelé "l'odorat idéal" ; c'est-à-dire un odorat qui n'est pas n'importe quel odorat particulier, mais l'odorat archétypal, dont tous les odorats concrets ne sont que des altérations. C'est "l'odorat qui n'est pas un odorat". Ceci en est la seule description raisonnable car l'expérience étant contraire à la raison, il est tout à fait logique que les mots la décrivant le soient également (6).
De même, la concentration sur la pointe de la langue donne le "goût idéal" ; sur le dorsum de la langue, le "contact idéal". "Chaque atome du corps rentre en contact avec chaque atome de l'Univers simultanément" est la description qu'en donne Bhikku Ananda Metteya. La racine de la langue donne le "son idéal" ; et le pharynx la "vue idéale"(7).
Néanmoins, le samadhi par excellence (8) est atmadarsana, qui, pour certains, et non des moins instruits, est le premier vrai samadhi ; car même les visions de "Dieu" et du "Soi" sont viciées par la forme. Dans atmadarsana le Tout est manifesté comme l'Un : c'est l'Univers affranchi de ses conditions. Non seulement sont détruites toutes idées et toutes formes, mais aussi ces conceptions qui sont implicites dans les idées que nous nous faisons de ces idées (9). Chaque partie de l'Univers est devenue l'ensemble, et phénomènes et noumènes ne sont désormais plus opposés.
Mais il est tout à fait impossible de décrire cet état mental. L'on peut seulement préciser certaines de ses caractéristiques, et cela dans un langage qui ne forme aucune image dans l'esprit. Il est impossible à quelqu'un vivant cette expérience d'en ramener une mémoire correcte, pas plus que nous ne pouvons concevoir un état supérieur à celui-ci.
Il y a, toutefois, un état bien plus élevé nommé sivadarsana, dont il suffira de dire qu'il est la destruction de l'état précédent, son annihilation ; et pour comprendre cet effacement, l'on doit imaginer le "Néant" (c'est le seul mot qui convienne) non comme négatif, mais comme positif.
L'esprit normal est une bougie dans une pièce assombrie. Poussez les volets, et la lumière solaire rend la flamme invisible. C'est une bonne image de dhyana (10).
Mais l'esprit se refuse à trouver une comparaison pour atmadarsana. Il semble tout bonnement inutile de dire que la ruée de toutes les armées célestes réunies éclipserait pareillement la lumière du soleil. Mais si nous procédons ainsi, et souhaitons de plus fournir une image de sivadarsana, nous devons nous imaginer reconnaissant brusquement ce flamboiement universel comme étant ténèbres ; non pas une lumière extrêmement faible par rapport à une autre, mais les ténèbres elles-mêmes. Ce n'est pas le passage de l'infime à l'immense, ou même du fini à l'infini. C'est la reconnaissance que le positif est tout simplement le négatif. La vérité ultime est non seulement perçue comme fausse, mais comme la contradiction logique de la vérité. Il est totalement inutile de donner plus de détails sur ce sujet qui a dérouté tous les autres esprits jusqu'à présent. Nous avons tenté d'en dire le moins possible plutôt que l'inverse (11).
Plus éloignée encore de notre présent propos serait la critique des innombrables discussions posant le problème de savoir s'il s'agit ou non de la réalisation ultime, ou ce qu'elle confère. Il suffira de dire que même le tout premier et le plus transitoire dhyana récompense dix fois plus qu'au centuple les peines que nous pouvons avoir eu à l'obtenir.
Et c'est une planche de salut pour le débutant que son travail soit cumulatif, tout acte dirigé vers l'accomplissement construit une destinée devant un jour porter ses fruits. Puissent tous y parvenir!
NOTES
(1) NDAC : La vulgarité et le provincialisme du canon Bouddhiste font qu'il répugne énormément à tout esprit raffiné ; et la tentative d'employer les termes d'une philosophie égocentrique pour expliquer les particularités d'une psychologie dont la doctrine principale est le reniement de l'ego, fut l'oeuvre d'un crétin nuisible. Rejetons sans hésiter ces abominations, ces obscénités de mendiants vêtus de guenilles qu'ils ont dérobées aux cadavres, et suivons la signification étymologique du mot telle qu'elle est donnée plus haut!
(2) NDAC : Apparemment. C'est-à-dire que les résultats patents diffèrent. Peut-être la cause est-elle unique, réfractée au travers de prismes variés.
(3) NDAC : Ce serait plutôt une brèche dans le scepticisme qui est la base de notre système que d'admettre qu'une chose puisse être d'une quelconque manière meilleure qu'une autre. Procédez ainsi : "A est une chose que B estime être "sacrée". Il est donc naturel pour B de méditer dessus". Débarrassez-vous de l'ego, observez toutes vos actions comme si elles étaient celles d'un autre, et vous éviterez quatre-vingt-dix-neuf pour cent des ennuis qui vous guettent.
(4) NDT : In french dans le texte.
(5) NDAC : Elles sont complémentaires des trois méthodes d'Enthousiasme (instructions de l'A... A..., non encore délivrées en mars 1912).
(6) NDAC : D'où le Credo Athanasien. Comparer avec l'exact parallèle dans le Zohar : "La Tête qui est au-dessus de toutes les têtes ; la Tête qui n'est pas une Tête".
(7) NDAC : De même, Patanjali nous dit qu'en faisant samyama sur la force d'un éléphant ou d'un tigre, l'étudiant acquiert cette force. Réussissez la conquête du "nerf udana" et vous pourrez marcher sur les eaux ; "samana" et vous jetterez des éclairs de lumière ; les "éléments'' feu, air, terre et eau, et vous pourrez faire tout ce dont ils vous empêchent en temps normal. Par exemple, en conquérant la terre, le trajet jusqu'en Australie peut être raccourci ; ou en conquérant l'eau, on peut vivre au fond du Gange. L'on dit qu'il y a un saint homme de Bénarès qui fait ainsi, ne remontant qu'une fois l'an pour réconforter et instruire ses disciples. Mais personne n'est obligé de croire ces choses à moins qu'il ne le veuille ; et il vous est même recommandé de conquérir ce désir s'il surgit. Ce sera intéressant lorsque la science aura réellement déterminé les variables et les constantes de ces équations.
(8) NDAC : In french dans le texte.
(9) NDAC : C'est si total que non seulement "le Blanc est Noir", mais que "la Blancheur du Noir est l'essentiel de sa Noirceur". "Rien = Un = Infini" ; mais ceci n'est vrai qu'à cause de cette disposition triple, une trinité ou "triangle de contradictoires".
(10) NDSV : Ici la dictée fut interrompue par une réflexion très prolongée due à la difficulté de rendre l'image claire. - VIRAKAM.
(11) NDAC : Néanmoins, tout ceci est venu de notre désir d'être aussi modeste que Yajnavalkya!
"Samadhi," Chapitre VII de "Book Four, Part One" : première publication par Wieland & Co. (Londres, 1911).
© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,
F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)
pour le texte anglais.