UN INTERLUDE (1)
Toute comptine recèle de profonds secrets magiques accessibles à tous ceux ayant étudié les correspondances de la Sainte Qabal. Trouver une signification imaginaire à pareil "non-sens" nous fait méditer sur les Mystères ; l'on s'engage dans une profonde contemplation des choses saintes, et Dieu Lui-Même conduit l'ême vers une illumination véritable. D'où, aussi, la nécessité de l'Incarnation : l'âme doit descendre dans toute fausseté afin d'atteindre la Toute-Vérité.
Par exemple :
La Vieille Mére Hubbard
Alla à son armoire
Afin d'y prendre un os pour son pauvre chien ;
Lorsqu'elle y arriva,
L'armoire était vide,
Et donc le pauvre chien n'eut rien.
Quelle est donc cette antique et vénérable mére dont il est question ? En vérité, personne d'autre que Binah, comme cela est rendu évident par la présence de la sainte lettre H par laquelle débute son nom.
Et ce n'est pas la stérile Mére Ama - mais la fertile Aima ; car elle porte en elle vau, le fils, du fait de la seconde lettre de son nom, et R, l'avant-derniére, est le Soleil, Tiphereth, le Fils.
Les trois autres lettres de son nom, B, A, et D, sont les trois sentiers qui relient les trois supernelles.
A quelle armoire va-t-elle ? Jusqu'aux plus secrètes cavernes de l'Univers elles-mêmes. Et quel est ce chien ? N'est-ce pas le nom de Dieu Qabalistiquement épelé à l'envers (2) ? Et quel est cet os ? Cet os est la Baguette, le linga sacré!
Nous possédons maintenant l'interprétation complète de cette rune. Ces vers concernent la légende du meurtre d'Osiris par Typhon.
Les membres d'Osiris furent dispersés dans le Nil.
Isis les chercha dans tous les coins et recoins de l'Univers, et les retrouva tous à l'exception du linga sacré, lequel ne fut découvert qu'assez récemment (vide Fuller, The Star in the West).
Tirons un autre exemple de cette mine de savoir magicke.
Petite Bo Peep (3),
Elle perdit ses moutons,
Et ne savait où les retrouver.
Fiche-leur la paix!
Et ils s'en reviendront,
Traînant leurs queues derriére eux.
"Bo" est la racine signifiant Lumière, d'où proviennent bodhisattva, Bouddha, et l'Arbre Bo.
Et "Peep" est Apep, le serpent Apophis. Ce poème contient donc le même symbole que celui présent dans les Bibles hébraïques et égyptiennes.
Ce reptile est le serpent de l'initiation, de même que l'Agneau est le Sauveur.
Trés ancienne, cette Sagesse de l'Eternité, sujette à sa vieille angoisse de l'attente du Rédempteur. Et ce verset sacré nous assure triomphalement qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Les Sauveurs viendront l'un aprés l'autre, selon leur bon plaisir, et selon la nécessité, et en traînant leurs queues, c'est-à-dire ceux qui exécuteront leur sainte volonté, jusqu'au but final.
A nouveau, nous lisons :
Petite Miss Muffett
S'assit sur un pouf,
Dégustant du lait caillé sucré,
Survint une grosse araignée,
Qui s'assit auprès d'elle,
Et effraya Miss Muffett.
La Petite Miss Muffett représente indiscutablement Malkah car elle est célibataire. Elle est assise sur un "pouf" ; id est, elle est l'âme non régénérée au-dessus de Tophet, la fosse de l'enfer. Et elle mange du lait caillé sucré, c'est-à-dire non pas le lait pur de la mére, mais un lait passé par la décomposition.
Mais qui est l'araignée ? Là en vérité se trouve suggéré un vénérable arcanum! Comme tous les insectes, l'araignée symbolise un démon. Mais pourquoi une araignée ? Quelle est cette araignée qui "étreint de ses pattes et se trouve dans les Palais des Rois" ? Le nom de cette araignée est la Mort. C'est la peur de la mort qui la première informe l'âme de sa triste condition.
Il aurait été intéressant que la tradition nous conserve les aventures ultérieures de Miss Muffett.
Mais nous devons maintenant songer à l'interprétation des vers suivants :
Petit Jack Horner
S'assit dans un coin,
Mangeant une bûche de Noël.
Il y enfonça son pouce,
Et en retira une prune,
Puis dit : "Quel bon garçon je suis!"
Dans l'interprétation de ce remarquable poème, deux grandes écoles d'Adeptes divergent.
L'une prétend que Jack n'est qu'une corruption de John, Ion, celui qui va - Hermés, le Messager. L'autre préfère prendre Jack simplement et respectueusement comme Iacchus, la forme spirituelle de Bacchus. Mais il importe peu d'insister sur la rapidité ou sur l'extase du Saint-Esprit de Dieu, il est évident que c'est Lui dont il est ici fait mention, car le nom Horner ne pourrait être appliqué à aucun autre, même par le plus occasionnel lecteur des Saints Evangiles et des oeuvres de Congreve. Et le contexte rend ceci encore plus clair, car il s'assoit dans un coin, c'est-à-dire la place du Christ, la Pierre Angulaire, mangeant, c'est-à-dire savourant, ce dont la naissance du Christ nous assure. Il est le Consolateur remplaçant le Sauveur absent. S'il y avait encore quelque doute sur Son identité, il serait dissipé par le fait que c'est le pouce, auquel est attribué l'élément Esprit, et non l'un des quatre doigts des quatre éléments mineurs, qu'il enfonce dans la bûche d'un nouveau décret de la Providence. Il en retire quelqu'un de mûr, sans aucun doute pour l'envoyer comme maître de par le monde, et se réjouit d'aussi bien exécuter la volonté du Père.
Passons de ce sujet bien béni à un autre.
Tom, Tom, le fils du flûtiste,
Vola un cochon et s'enfuit au loin.
Le cochon fut mangé,
Et Tom fut battu,
Et Tom descendit la rue en hurlant.
C'est l'une des plus exotériques de ces rimes. De fait, ce n'est rien de plus qu'un mythe solaire. Tom est Toum, le Dieu du Soleil Couchant (appelé Fils d'Apollon, le Flûtiste, le musicien). La seule difficulté du poème, c'est le cochon ; car qui a jamais vu un flamboyant coucher de soleil sur la mer des Tropiques reconnaîtra que la merveilleuse ligne finale offre une incomparable description d'un tel soleil couchant. Certains ont pensé que le cochon fait référence au sacrifice du soir, d'autres qu'il s'agissait d'Hâthor, la Dame de l'Ouest, sous son aspect le plus sensuel.
Mais il est probable que ce poème ne soit que la première stance d'une épopée. Il en présente tous les signes caractéristiques. Certains dirent de L'Iliade qu'elle ne fut jamais achevée, mais seulement stoppée. C'est la même chose. Nous pouvons être sûrs qu'il y a plus de ce poème. Il en dit trop ou trop peu. Comment survint cette tragédie où l'on mange un cochon purement et simplement volé ? Cherchons à percer la mystérieuse identité de qui "mangea" le cochon!
Il nous faut donc l'abandonner comme au moins partiellement insoluble. Considérons maintenant ce poème :
Hickory, dickory, dock!
La souris grimpa le long de l'horloge ;
L'horloge sonna un coup,
Et la souris descendit en courant,
Hickory, dickory, dock!
Ici, nous sommes immédiatement sur un plan supérieur. L'horloge symbolise la colonne vertébrale ou, si vous préférez, le Temps, choisi comme l'une des conditions de la conscience normale. La souris est l'Ego ; "mus" (5), une souris, qui n'est que sum, "Je suis", Qabalistiquement épelé à l'envers.
Cet Ego ou prana ou énergie de la kundalini montant en haut de la colonne, l'horloge frappe un coup, c'est-à-dire que la dualité de la conscience est abolie. Et la force rejoint une fois de plus son niveau originel.
"Hickory, dickory, dock!" n'est sans doute que le mantra qu'employait l'adepte qui élabora ce poème, espérant par ce moyen le graver dans l'esprit des hommes, de sorte qu'ils puissent atteindre samadhi par la même méthode. D'autres lui attribuent une signification plus profonde - qu'il est impossible d'aborder maintenant car nous devons passer à :
Humpty Dumpty était assis dessus un mur ;
Humpty Dumpty tomba de haut sur le sol dur ;
Tous les chevaux du Roi, tous les soldats du Roi
N'ont pu relever Humpty Dumpty et le remettre droit (6).
C'est si simple que cela n'exige presque pas d'explications. Humpty Dumpty est bien sûr l'OEuf de l'Esprit, et le mur est l'Abîme - sa "chute" est par conséquent la descente de l'esprit dans la matière ; et il ne nous est que trop douloureusement familier que tous les chevaux du roi et tous ses hommes ne puissent nous réintégrer dans les hauteurs.
Seul Le Roi Lui-Même peut y arriver!
Mais l'on ose à peine commenter un thème qui fut si fructueusement traité par Ludovicus Carolus (7), ce très illuminé et très saint homme de Dieu. Son traitement magistral de l'identité des trois sentiers alternatifs de daleth, teth et pe, est l'un des plus merveilleux passages de la Sainte Qabal. Sa résolution de ce que nous prenons pour les fers de l'esclavage dans le véritable amour, le tour-du-cou brodé et honorifique à nous octroyé par le Roi lui-même, est l'un des plus sublimes passages de ce genre de littérature.
Peter, Peter, le mangeur de citrouilles,
Avait une femme et ne la pouvait garder.
Il la mit dans une écorce de cacahuète,
Et ainsi la garda très bien.
Ce texte ancien et authentique de l'école Hinayana du Bouddhisme est encore très prisé de nos jours par les disciples les plus fervents et les plus cultivés de cette école.
La citrouille est bien sûr le symbole de la résurrection, comme le savent tous les étudiants de l'histoire de Jonas et la gourde.
Peter est donc l'arahat qui a mis un terme à sa succession de résurrections. Il est appelé Peter par référence à la.symbolisation des arahats par des pierres dans le grand mur des gardiens de l'humanité (8). Sa femme est bien sûr (dans le symbolisme usuel) son corps, qu'il ne peut préserver avant de l'avoir mise dans une écorce de cacahouéte, la robe jaune d'un bhikkhu.
Bouddha a dit que si un homme devient un arahat, il doit ou prononcer immédiatement les voeux d'un bhikkhu, ou mourir, et c'est cette parole du Bouddha que le poète inconnu souhaitait commémorer.
Taffy était un Gallois,
Taffy était un voleur ;
Taffy vint dans ma maison
Et déroba une cuisse de boeuf.
Je vins dans la maison de Taffy ;
Taffy était au lit.
Je pris un couteau à découper,
Et tranchai la tête de Taffy.
Taffy n'est que l'abréviation de Taphthartharath, l'Esprit de Mercure et le Dieu des Gallois et des voleurs. "Ma maison" équivaut bien sûr à "mon cercle magicke". Notez que beth, la lettre de Mercure et du "Magus", signifie "une maison".
Le boeuf est un symbole du Taureau, d'Apis le Rédempteur. C'est là ce qui est écrit : "‘ mon Dieu, déguise Ta gloire! Viens comme un voleur, et emparons-nous en catimini des Sacrements!"
Dans le verset suivant, nous trouvons Taffy "au lit", à cause de l'opération du sacrement. La grande tâche de l'Alchimiste a été accomplie ; le mercure est fixé.
L'on peut alors saisir la Sainte Dague, et séparer le caput mortuum de l'Elixir. Certains Alchimistes pensent que le boeuf symbolise cette dense substance physique absorbée par le Mercure pour sa fixation ; mais ici comme toujours nous favoriserons l'interprétation la plus spirituelle.
Bye, Bébé Bruant!
Papa est parti à la chasse.
Il est parti chercher une peau de lapin
Afin d'y envelopper mon Bébé Bruant.
C'est une exhortation mystique, pour l'âme nouvelle-née, à se tenir calme et inébranlable durant la méditation ; car dans "Bye", beth est la lettre de la pensée, yod celle de "L'Ermite". Il est dit à l'âme que le Père de Tout va la revêtir de Son propre silence majestueux. Car n'est-ce pas le lapin "qui se couche et ne pipe mot" ?
Fais un gâteau, fais un gâteau, boulanger!
Fais-moi un gâteau aussi vite que tu peux!
Pétris-le et perce-le et marque-le d'un P!
Cuis-le dans le four pour bébé et moi!
Cette rime est usuellement accompagnée (encore aujourd'hui dans les nurseries) d'un battement cérémoniel des mains - le symbole de samadhi. Comparez avec ce qui est dit à ce sujet dans notre commentaire sur le célèbre passage "adventiste" de L'Epître à l'Eglise de Thessalonique (9).
Le gâteau est évidemment le pain du sacrement, et il siérait mal à Frater P. de commenter la troisième ligne - bien que l'on puisse remarquer que même chez les Catholiques l'hostie a toujours été marquée d'un phallus ou d'une croix.
Note de Soror Virakam
(Prés de minuit. A ce moment, nous arrêtâmes de dicter et commençâmes à converser. Fra. P. dit alors : "Oh, si seulement je pouvais dicter un livre comme le Tao Te Ching!" Puis il ferma les yeux comme pour méditer. Juste avant, j'avais noté un changement dans son visage, tout à fait extraordinaire, comme si ce n'était plus la même personne ; de fait, durant les dix minutes où nous discutâmes, il sembla être un bon nombre de personnes différentes. Je remarquais tout spécialement que les pupilles de ses yeux s'étaient tellement élargies que l'oeil entier semblait noir. (Je frémis et tremble intérieurement, au simple souvenir de la nuit dernière, que je n'arrive pas à correctement former les lettres). Puis, très lentement, la pièce tout entière se remplit d'une épaisse lumière jaune (un doré foncé, mais pas brillant. Je veux dire non pas éblouissant, mais feutré). Fra. P. ressemblait à une personne que je n'avais jamais vue mais qu'il me semblait trés bien connaître - son visage, ses vêtements et le reste étaient de ce même jaune. J'étais si troublée que je levai les yeux au plafond afin de trouver la source de la lumière, mais n'en vis point d'autre que les bougies. Puis, la chaise sur laquelle il était assis sembla s'élever ; c'était comme un trône, et il avait l'air mort ou endormi, mais ce n'était certainement plus Fra. P. Ceci m'effraya, et je tentai de comprendre en regardant autour de moi dans la pièce ; et lorsque je me retournai, la chaise était en lévitation, et il était toujours le même. Je réalisai que j'étais seule ; et commençai à penser qu'il était mort ou parti - ou que quelque autre terrible chose s'était produite - puis perdis conscience).
[Cette dissertation a été laissée inachevée ; mais il suffit d'ajouter que l'aptitude à extraire pareil miel spirituel de ces fleurs peu prometteuses est la marque d'un adepte ayant parfaite sa Coupe Magicke. Cette méthode d'exégése Qabalistique est l'une des meilleures maniéres d'élever la raison jusqu'à la conscience supérieure. Evidemment, le processus fit "décoller" Fra. P., de sorte que pour un temps il demeura totalement concentré et extasié (10). Ed.]
NOTES
(1) NDAC : Ce chapitre fut dicté en réponse à une remarque fortuite de Soror Virakam. Fra. P. dit en plaisantant que toute chose contient la Vérité lorsqu'on sait comment l'y trouver ; et, mis au défi, le releva. Cela est reproduit ici non pas pour la valeur y pouvant résider, mais afin de mettre le lecteur à l'épreuve. S'il pense qu'il s'agit d'une blague, le lecteur est une espéce d'inutile crétin ; et s'il pense que Fra. P. croit que l'auteur de ces rimes avait une intention occulte, il en est une autre. Soror Virakam choisit les rimes au hasard.
(2) NDT : En anglais, "God" (= Dieu) et "dog" (= chien).
(3) NDT : En anglais, "bo-peep" = "cache-cache".
(4) NDT : En anglais, "tuffet" = pouf.
(5) NDT : En anglais, "mouse" = souris.
(6) NDT : Il s'agit d'une poésie enfantine reprise par Lewis Carroll dans "De l'autre côté du miroir", où il met d'ailleurs en scéne cette figure. "Humpty Dumpty est un personnage mythique qui appartient au folklore des "nurseries". Il est petit et gros, et ressemble beaucoup à un oeuf. En fait, les enfants anglais emploient assez souvent cette expression pour désigner un oeuf." (extrait de la note de J. Papy relative à "Humpty Dumpty" dans sa traduction de "De l'autre côté du miroir", Ed. J.-J. Pauvert, 1961).
(7) NDT : Lewis Carroll, il va de soi.
(8) NDT : Crowley fait ici un jeu de mots portant à la fois sur le français et
l'anglais. Le prénom anglais Peter est l'équivalent du français Pierre.
(9) [NDAC : Voir Chap. VIII.]
(10) NDAC : Voir les remarques sur l'absurdité de la priére in "Eleusis" (Crowley, Collected Works, Vol. III, pp. 223, 224).
"An Interlude," in "Book Four, Part Two" : premiére publication par Wieland & Co. (Londres, 1912).
© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,
F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)
pour le texte anglais.