IDA PENDRAGON
par Aleister Crowley
traduit par Philippe Pissier
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CROWLEY NOUVELLISTE
Crowley est moins connu comme nouvelliste que comme essayiste, et ce n’est d’ailleurs pas plus mal : ce n’est pas dans la narration romanesque qu’il donne le meilleur de lui-même. Néanmoins, certains de ses textes sont émaillés d’indices magickes pouvant permettre de mieux appréhender sa conception de l’Initiation. Pour preuve, cette étrange nouvelle, L’Épreuve d’Ida Pendragon, qui se veut illustrer le Franchissement de l’Abîme (je rappelle qu’il s’agit, dans la conception thélémite, du plus important seuil initiatique avec la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien) par une femme.
Écoutons Crowley parler de son œuvre :
"A Paris, j’écrivis "L’Épreuve d’Ida Pendragon". Le héros, Edgar Rolles, rencontre une fille à la Taverne du Panthéon (le lieu où j’ai rédigé ce récit) et l’emmène à un combat de boxe entre un Blanc et un Noir, ce dernier personnage s’inspirant de Joe Jeannette que j’avais vu il y a peu et dont j’admirais la beauté physique. Il l’emmène à son studio et la reconnaît pour un membre de l’Ordre. Il lui propose de la mettre à l’épreuve du franchissement de l’Abîme. Elle échoue et ils se séparent. Ida rencontre le Noir, qui l’aime. Rolles et Ninon (Nina Olivier que j’ai déjà mentionnée) déjeunent avec eux. Ida prend plaisir à torturer le Noir et l’implore de "respecter sa pudeur" - dont elle est dépourvue. Le Noir comprend soudain qu’elle est sans cœur et plante ses crocs dans sa gorge. Rolles le tue d’un coup de pied. Puis il consulte l’un des Chefs Secrets qui lui conseille d’emporter Ida avec lui. Il dit à Rolles qu’au bout du compte elle a franchi l’Abîme. La formule est que parfait amour est parfaite compréhension. Il l’épouse et un an plus tard elle meurt en couches, disant qu’elle s’est offerte trois fois, une fois à la brute, une fois à l’homme, et maintenant à Dieu. Son échec précédent avait été de n’avoir pu s’abandonner. Elle voulait tout avoir sans rien donner.
"Ce récit marque une étape dans ma propre compréhension de la formule de l’initiation. Je commençais à percevoir qu’on pouvait devenir Maître du Temple sans nécessairement connaître quoi que ce soit aux techniques de la Magick ou du Mysticisme. Ce n’est que pour une raison de commodité qu’on se trouve à même d’écrire une formule comme x+y=0. L’équation peut être résolue sans mots. Beaucoup de gens franchissent les épreuves et acquièrent les grades de l’A...A... sans même être au fait de l’existence d’un tel Ordre. L’Univers n’est en vérité occupé à rien d’autre, car la relation de l’Ordre à ce dernier est celle de l’homme de science à son sujet d’étude. Il écrit CaCl2 + H2SO4 = CaSO4 = 2HCl pour son propre agrément et celui des autres, mais le processus se poursuivait néanmoins de lui-même." (The Confessions of Aleister Crowley, chap. 68).
Il y a beaucoup à méditer dans ces dernières paroles. Tant il est vrai qu’en ces temps d’arrivisme accrû, on a plus de chances de trouver de véritables thélémites ailleurs (dans la Nature...) que dans les structures héritées ou dérivées de Crowley!
Philippe Pissier, février 1999 e.v.
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L’ÉPREUVE D’IDA PENDRAGON
Pour I, J et K
I
L’HEURE ROUGE
Il y avait de la myrrhe dans le miel du sourire avec lequel Edgar Rolles se détourna de la façade du Panthéon. "Aux grands hommes la patrie reconnaissante" - il se dit que la patrie reconnaissante n’offre jamais à ses grands hommes autre chose qu’un sépulcre.
Soudain il réalisa. La farce gargantuesque! Le crétin solennel qui avait imaginé la phrase, le crétin laborieux qui l’avait gravée, les crétins admiratifs qui avaient réchauffé leurs petites âmes au feu hypocrite de sa pompeuse sentimentalité.
Peut-être était-il le premier à saisir la plaisanterie! Il fut secoué par un fou-rire - et se retrouva, comme il trébuchait contre une table, dans les bras vigoureux d’une jeune femme bien charpentée, laquelle - il le vit d’un coup d’œil - alliait dans l’harmonie celte la robuste brutalité du paysan au raffinement décadent des derniers Grecs. Le visage d’une bacchante, ou peut-être d’un satyre, mais un satyre de Raphaël; le visage d’une madonne peut-être, mais une madonne de Rodin. En outre, elle était séduisante, aguichante, une Messaline plutôt qu’une Aspasie. Chienne de race! Elle était jeune et sa bouche était plus moqueuse que souriante, plus portée à la jubilation qu’à la moquerie. Le mot cannibale venait instinctivement à l’esprit. Elle jouissait pleinement de la vie, en toute perversité, le dédain du philosophe conjugué à la joie de la truie se vautrant dans sa fange. Porcus e grege Epicuri.
Cela, Edgar Rolles le sentit plus qu’il ne le vit; car se retournant vers elle, leurs regards se croisèrent. Le sien était celui d’une fanatique, d’une sainte, d’une ascète - mais d’une sainte en plein martyre qui, forte de sa foi, de son espoir et de son amour, endurait encore la Nuit Noire de l’Âme.
"Vous devriez déjeuner avec moi, jeune homme," dit-elle, "me demander pardon pour votre maladresse, et mériter ce déjeuner en m’expliquant ce qui vous met dans une telle hilarité à la vue du Panthéon. Est-ce ‘L’homme aux trois sous’?" Car c’est ainsi que ces français irrévérencieux, soucieux de leur pain quotidien, appellent "Le Penseur" de Rodin.
"Mademoiselle," répondit Rolles, "j’accepte volontiers votre sympathique invitation et quitte l’Église pour la Taverne." Ils se rendirent à la Taverne du Panthéon, se frayant un chemin parmi les professeurs et leurs maîtresses: une foule savante, incurieuse, domestique et fascinante.
"Je baise vos mains et vos pieds, et je vous dirai ce qui m’amuse avant que nous ne déjeunions, afin que vous puissiez repartir à temps si ce n’était pas drôle. Tendez l’oreille, enchanteresse! La vérité est que... je suis un grand homme."
Elle s’en aperçut en un éclair. "Alors, mon cher, je dois vous enterrer!"
"Dans votre chevelure!" s’écria-t-il. Elle possédait d’immenses masses ondulantes de cheveux couleur bronze, comme si un grand sculpteur avait tenté d’immortaliser la mer sous l’orage.
"Oignez-moi d’abord," ajouta-t-il dans un faible sanglot, en proie à une soudaine vision du Christ et de Madeleine.
"Vous est-il nécessaire de mourir?" Ils étaient assis, et sa main se posa sur son genou. "Les grands hommes ne meurent jamais."
"Les douces paroles non plus," rétorqua-t-il. "Vous m’avez flatté... tu veux me perdre. Il avait dit ces derniers mots en français: il ne connaissait pas d’équivalent dans sa propre langue. Un frisson le parcourut.
"Que voulez-vous?" l’interrogea-t-il, avec cet effroi que ressent l’homme lorsqu’enfin il rencontre celle qu’il pourrait aimer.
"Votre corps et votre âme," répondit-elle gravement, et son regard plongea en lui comme une dague dans le ventre d’une Kabyle infidèle. "Et plus encore, votre secret! Vous connaissez la vie, et néanmoins vous savez rire d’un cœur fou!"
"Vite dit. Je retourne demain à Londres. On m’y ruinera car j’aime mon prochain plus que moi-même, et l’on me poursuivra pour blasphème et indécence car j’ai énoncé quelques simples vérités que tous connaissent."
"C’est pourquoi, très cher, vous deviendrez célèbre!" s’écria-t-elle. "Aux grands hommes la patrie reconnaissante!"
"Probablement. J’ai déjà toute une page dans la presse américaine, mon nom intimement associé à celui de la fille d’un duc que je n’ai jamais vue."
"Bien, bien!" convint-elle, "c’est bon pour la renommée. Mais êtes-vous réellement grand? Votre rire surpassait celui de Zarathoustra! Quel est votre véritable secret? Pourquoi aimez-vous votre prochain? Pourquoi dites-vous la vérité? Comment en êtes-vous venu à si bien connaître toutes choses pour pouvoir rire comme vous l’avez fait? Un tel abandon à la gaieté implique un sérieux inébranlable."
"Vous êtes une sorcière," déclara-t-il. "C’est sorcellerie que savoir que j’ai un secret. Mais pour le découvrir, il vous faut être une adepte."
"Je connais ceci," répliqua-t-elle tout en faisant un signe secret.
"Et moi cela," fit-il avec la mano in fica.
"Pour pouvoir rire de moi, vous devez effectivement être un grand homme!"
"Sachez," lâcha-t-il pompeusement, "que vous parlez à un Souverain Grand Patriarche du Rite de Misraïm."
"Un bouton!" rit-elle en retour. "Je suis née pour les défaire. C’est pourquoi je porte toujours des bottines lacées."
"C’est vrai," dit Edgar Rolles. "Je vous prendrai donc au sérieux. Si vous comprenez réellement le signe que vous venez de faire, vous savez que la mano in fica n’est qu’une caricature de la véritable réponse. Pourquoi êtes-vous fardée et parfumée?"
"Parce que je suis ambitieuse, et ne serais-je point vicieuse?" se mit-elle à rimer. "Si je vois quelqu’un susceptible de me distraire, je tente le coup et le distrais, lui. Ou elle..." Elle rit de nouveau. "N’est-ce pas la Règle d’Or?"
"Eh bien," fit Edgar, hésitant, "eh bien..."
"Je suis si sobre, si retenue que je crains qu’on ne me reproche d’être une ascète. L’amour est mon pôle d’équilibre." Elle passa son bras autour de son cou et ses lèvres vibrèrent contre les siennes dans un long baiser savant et prémédité.
"De l’art?" soupira-t-il, retombant à moitié évanoui sur sa chaise.
"De l’art, indirectement." Elle rayonnait, ivre de son propre enthousiasme.
"Oui," reconnut-il, "du grand art!"
"Et à tous les arts il n’est qu’Un faîte!" poursuivit-elle.
"Vous êtes une nymphomane, votre aspiration est le mensonge dont vous vous convainquez."
Elle le frappa au visage. "Démon!" hurla-t-elle si fort que les clients de la Taverne se retournèrent et rirent, "ma conscience ne me dit-elle pas la même chose depuis l’âge de seize ans? Un soufflet est la seule réponse possible."
"Un soufflet n’est que votre mâle désir," rétorqua-t-il, impassible.
"Comment prouver ma vérité?" dit-elle en sanglotant, inquiète et irritée.
"Oubliez-la, petite fille," glissa-t-il gentiment. "Ayez confiance en moi, je vous éprouverai et vous justifierai. Plus tard!"
"Vous pensez que...? Maintenant?" commença-t-elle d’un ton indigné.
"Je le sais. Nous parlerons demain, dans la lumière grise."
Elle se sentit soudain découragée, apeurée. "Je ne suis pas prête, je ne suis pas digne..."
"C’est pour vous prouver digne que je vous fus envoyé."
"Alors, que Dieu me vienne en aide," dit-elle. Elle était sérieuse, presque en larmes, les traits tirés et pâles sous son maquillage. Son émotion ajoutait du piquant à sa sensualité, du pathétique à son bestial attrait.
"A cette minute, parmi toutes les minutes? Comment vous retrouverai-je? C’était une chance sur un million de millions."
Edgar leva son couteau. Il y avait une mouche sur la nappe. Adroit, vif comme un saumon, il la coupa équitablement en deux. "La mouche manquait-elle de chance?" se mit-il à rire. "Mais j’ai réussi. La chance, c’est un mot qui veut dire ignorance des causes."
"Vous avez donc foi dans les Frères?"
"Autant que je me délecte de votre bouche," dit-il en pressant son visage contre le sien.
Ses yeux s’emplirent d’une grande joie, d’une joie humide; le premier jet d’un puits artésien perdu au milieu d’un océan de sable. "Eh bien," fit-elle, vive et enjouée afin de masquer son âme rougissante, "nous voilà avec six douzaines d’huîtres et un diable de vin de Bourgogne... je me demande si j’ai faim!" Elle le fixa dans les yeux.
"Hors-d’œuvres!" s’enquit Edgar. "J’ai une place pour le combat de Sam Hall."
"Oh, emmenez-moi," soupira-t-elle. "Battra-t-il Joe Marie?" ajouta-t-elle avec une pointe d’anxiété. "Il a le poids, et l’expérience, et le titre."
"C’est ce que parient les sots. J’ai placé mon argent sur l’homme de trois ans plus jeune, de six pouces plus grand, et de douze pouces plus large, ce qui est à son crédit. Et doté d’un crâne vingt-quatre fois plus solide."
"C’est sa peau que j’aime."
"La seule chose que puisse jamais aimer une femme."
"Et son activité."
"Exactement. Vous ne pouvez comprendre l’Etre, qui est Paix."
"Stop! C’est de mon secret que vous êtes proche, maintenant."
"Attendons les heures grises!"
Elle déposa trois napoléons dans la soucoupe, dédaigna attendre la monnaie et prit Edgar par le bras. Ils hélèrent un fiacre.
"Au fait, je ne connais même pas votre nom," dit-il comme ils passaient près du Boul’Mich.
"Ida Pendragon. Mais appelez-moi Pavot, en raison de mes lèvres rouges, et parce que j’apporte le sommeil et la mort!"
Un ange passa. "Et le vôtre, beau mâle?"
"Edgar Rolles, mais vous pouvez m’appeler Aconit."
"Quoi? Le... Edgar Rolles?"
"Tel qu’en lui-même."
"Oh, ils vous pendront! A coup sûr, ils vous pendront! au vu de votre dernier ouvrage... Mais avant, votre gibet sera ici." Ses longs doigts blancs se posèrent sur son cou, évoquant une seiche qui à tâtons cherche sa proie. Elle ferma les yeux, sa gorge travailla convulsivement quelques instants. Rolles se pencha en arrière, blême d’excitation. S’enivra de l’air frais. Puis, comme un homme qu’on vient de tuer, il se leva pour retomber en avant, tête abîmée dans le repaire de sa poitrine.
"S’il vous plaît, redressez-vous et comportez-vous raisonnablement, monsieur Rolles!" furent les paroles qui lui parvinrent. "Nous traversons la Seine. Peut-être la passion ne passera-t-elle pas ce lugubre fleuve; ici arpente le Vice, et l’Anglais lui emboîte le pas. Même le café sent son Anglais."
"Et les femmes," marmonna Edgar.
Elle lui donna une tape sur la main, presque avec violence.
"C’est de la pub murale pour l’immoralité."
"Je me souviens d’être une fois allé au Guignol avec une américaine. On y jouait une comédie qu’on aurait pu représenter dans un catéchisme à Glasgow, mais Verro-nika, comme on l’appelait, et qui ne comprenait pas un traître mot de français, disait que l’ambiance était épouvantablement libertine. Pauvre folle! Elle avait payé cher pour voir Yurrup et sa perversité. Je n’eus pas le courage de la désillusionner."
"Vous avez compati, et offert de la reconduire?"
"Cela va de soi."
"Et elle préféra rester?"
"Cela va de soi."
"Quoiqu’il en soit, voici le Cirque."
"Espérons un honnête combat."
Le deuxième round venait juste de se terminer comme ils prenaient place. Sam Hall était solide, furieux, l’air une once ou deux surentraîné; Joe Marie avait l’air à peine humain, sa peau noire luisait, ses bras étaient si longs qu’ils en semblaient presque disproportionnés. Il semblait apathique, évoquait le caoutchouc.
Ce n’est pas avant le sixième round que les véritables coups furent échangés. Ida se mit alors sur son séant. Joe venait d’asséner un bel uppercut à l’Anglais. Elle enfonça ses ongles dans la main d’Edgar qui reposait oisive sur son genou. Sam Hall riposta par un coup au cœur qui fit chanceler le Noir de quelques pas sur le ring. Il se jeta sur lui comme l’éclair, prêt à terminer le combat, mais le Noir se défendit mieux que prévu et le round s’acheva sur un clinch.
Au septième round, les deux hommes semblèrent prudents et peu enclins à se malmener. Joe Marie, en particulier, avait l’air à moitié endormi. La grâce nonchalante de ses feintes était admirable, il lassait l’Anglais et prenait l’avantage sans grands efforts.
Au neuvième round, Sam Hall l’atteignit à l’œil mais l’autre se mit à rire, bondit sur son adversaire qu’il envoya dans les cordes malgré leurs dix kilos de différence. Durant leurs échanges de coups, ils s’esquintèrent salement. Dans un certain sens, c’était de la mauvaise boxe.
Le dixième round vit le réveil tant attendu de Joe Marie. Il avait régulièrement l’ascendant et par trois fois atteignit le Blanc au visage.
Ida se frottait comme une chatte contre Edgar. "On dirait une panthère noire," ronronna-t-elle. "Y-a-t-il au monde quelque chose d’aussi beau que ce corps noir et souple?"
"J’ai vu au grand soleil une épaule de taureau ensanglantée," rétorqua Rolles.
"J’aime contempler le pur animal battre la simple brute. Les Blancs ne devraient pas combattre: ils devraient penser, et faire de charmantes choses de leur corps, des choses grâcieuses et de renom."
"Ida! mon Ida! Si tu pouvais voir tes narines se contracter! Je t’imagine combattant de toute leur ardeur, incapable de respecter les règles de la boxe."
"Je vous hais," dit-elle. "En toutes choses, vous voyez..."
"Votre soif de sang," répliqua-t-il avec gravité.
"C’est vrai," dit lentement Ida. "Nul éclat belliqueux dans votre regard. Vous voyez cela comme un tableau."
"Il s’agit d’un hiéroglyphe."
"Mais c’est un combat!"
"Je ne crois pas dans les combats. Je ne crois qu’en la beauté."
"Oh, combien c’est vrai! comme vous avez raison! quelle noblesse d’âme!" Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à pleurer. "Je vois! Je vois! C’est ainsi que Dieu doit voir l’Univers, ou alors Il ne pourrait jamais tolérer tant de cruauté, de sottise et d’ineptie."
"Précisément. Supposons maintenant que le monde ne soit que symbole - je préférerais dire sacrement -, supposons par exemple que toutes ces étoiles flottant dans l’éther infini ne soient que des globules dans le sang de quelque bichon du Créateur."
"Vous me donnez la chair de poule. Je ne veux pas supposer."
"Pensez aux incessantes batailles de l’hémoglobine, de l’oxyhémoglobine, de la carboxyhémoglobine dans notre sang. C’est la même chose. Exprimons-nous de la sympathie pour les vaincus? Organisons-nous une soirée pour réclamer la fin de la guerre? Au contraire, nous prenons bien soin que ces conflits meurtriers se poursuivent. Ainsi, lorsque vous appelez le Dieu auquel vous aspirez "Le Compatissant," "Le Miséricordieux," veuillez être très attentive à ce que vous entendez par là!"
"J’ai froid. Et peur. Le monde vient de s’écrouler devant moi. Emmenez-moi. Mettez-moi à l’épreuve, je n’ai plus rien à perdre."
"Aux heures grises du matin."
Mais la foule venait déjà de se lever, poussant des hourras. Joe Marie s’était rué sur son adversaire, désormais trop faible pour riposter ou se protéger, et le frappait là, et ici, et encore ailleurs. C’était aussi inégal que s’il avait été aux prises avec une carpette. Il l’envoya par deux fois dans les cordes. La première, le Blanc se releva en titubant pour s’écrouler l’instant d’après. La seconde, ses amis peu soucieux des règles l’aidèrent à se remettre debout. Une sotte complaisance car le noir lui fit faire le tour du ring sous une volée de coups impitoyables, et d’un dernier, terrible, l’envoya voler hors du ring avant que l’arbitre ait le temps de mettre un terme au combat.
Edgar Rolles raccompagna Ida Pendragon jusqu’à son studio de Montparnasse. Elle demeura serrée contre lui tout le temps du trajet, pleurant comme une enfant. Lui demeurait très calme, se contentant de caresser sa chevelure d’où le turban avait glissé. "C’est la victoire de l’Essence sur la Forme," murmura-t-il d’un ton rêveur, "de la Matière sur le Mouvement. La Femme est Forme, et pense que la Forme c’est l’Être. Mon Dieu!" Il se redressa vivement. "Je suis un homme. Imaginons que moi, Être, je croie que l’Être est la Forme! ...je n’arrive même pas à trouver un sens à cette phrase! Je suis plus aveugle que Samson tondu! Tous deux doivent être égaux, également vrais, également faux, à Ses yeux, Lui pour qui tout est vrai et faux, du fait qu’Il demeure au-delà. Seul le cerveau d’un enfant - de L’Enfant - peut appréhender cela. "A moins d’être comme de petits enfants, vous ne pourrez rentrer au Royaume des Cieux!" Je suis plus aveugle que Samson tondu! ...Eh bien, j’ai la charge de Dalila à présent, et voici le Temple où nous ne laisserons point rentrer les Philistins! Debout, fillette!"
En gentleman, il l’aida à descendre du fiacre et paya le cocher. "Tapez du pied!" dit-il, "Faites comme le Docteur Johnson! Le sol est ferme."
"E pur, si muove," murmura-t-elle tout en serrant son bras (ô sexe illogique!) plus fort encore.
II
L’HEURE GRISE
"Pour résumer," observa Edgar Rolles, en enlevant le plateau à thé, "puisque vous ne vous êtes livrée à aucune des pratiques prescrites (vilaine petite sœur!), vous ne pouvez bannir le corps en lui intimant de garder le silence. Il doit donc être banni par l’épuisement, et l’esprit éveillé par une septuple dose d’Élixir."
"Possédez-vous l’Élixir?" l’interrogea-t-elle, plutôt impressionnée.
"Il est en moi," répondit-il simplement. "A cette louable fin, j’ai convoqué une quantité suffisante de Bisque Kadosh au Café Riche, suivie d’un Homard Cardinal et de Truffes au Champagne. Ainsi qu’un entremets de ma propre invention. Les Truffes au Champagne du Café Riche sont plus désirables que tous les rêves de hachisch de tous les méchants, et que tous les divins songes de tous les justes. Nous irons là-bas, et en reviendrons. L’encens sera embrasé, et nous laisserons cette lampe brûler."
Il se saisit d’un étrange objet dans un cabinet fermé à clef. Celui-ci se composait de tuyaux ouvragés et ciselés, d’or, de cuivre et de platine se lovant autour d’un œuf de cristal. Les trois serpents se rencontraient juste au-dessus de l’œuf, comme pour se mordre ou s’embrasser. Rolles remplit l’œuf d’un liquide bleu pâle tiré d’une flasque vénitienne puis, d’une petite pression, rapprocha les têtes des serpents. De suite, une brillante flamme bondit entre eux, menue, radieuse, éblouissante. Elle continua à brûler avec un faible chuintement, rarement interrompu par un crépitement sec.
"Voilà qui est bien," dit Rolles, "allons-nous-en."
Ida Pendragon n’avait pas dit un mot. Elle mit son chapeau et le suivit jusqu’à la porte avec autant de fatalisme qu’un condamné marchant à la potence. Elle avait dépassé le stade de l’anticipation, elle se contentait tout simplement d’attendre.
Arrivée à la porte, c’est d’une voix faible, par crainte de l’authentique silence de la pièce et de son sifflement monotone, qu’elle lui murmura à l’oreille: "Vous avez la Lampe. Je commence à me demander si vous n’avez pas l’Anneau!"
"’Ceci est un signe secret," cita-t-il, "et vous ne devez pas le divulguer au profane.’ Cette nuit l’anneau sera vôtre: l’Éternel Anneau, le Serpent à lover autour de mon cœur."
"Ah! si je pouvais l’anéantir!"
Il referma la porte. Tel un prêtre célébrant sa première grand-messe, il la conduisit au travers de Paris. Tous deux se taisaient. Ce n’est que lorsqu’ils gravirent les marches du Café qu’il lui prit le bras et lui annonça, d’un ton brusque et sévère: "Attention! A partir de cet instant, je suis Edgar Rolles et vous Ida Pendragon. Rien de plus: pas une seule pensée au sujet de notre véritable relation. Homme et femme, si vous voulez; des bêtes dans la jungle, si vous voulez; des fleurs en bordure de route, si vous voulez; mais rien de plus. Dans le cas contraire, non seulement vous échoueriez à cette épreuve mais vous seriez également éjectée du Sentier. Vous êtiez en plus grand danger que vous ne le pensiez cet après-midi, vous allez à présent en payer le prix."
"Je comprends," rétorqua-t-elle. "Vous êtes diabolique! Je vous aime. Et j’aime chaque recoin de votre corps de blanc!"
Ils franchirent en riant les portes battantes, bras dessus bras dessous.
***
Edgar Rolles était assis dans son lit, roulé en boule à la manière des Hindous. La lampe sacrée continuait à chuinter. A ses côtés gisait Ida, bras en croix. Elle respirait à peine et son visage n’avait plus de couleurs. On aurait dit la dépouille d’une vierge martyre. Sur son corps pâle, sa propre pureté planait comme un voile.
Edgar Rolles scrutait la lampe, droit et attentif. Elle s’éteignit. Une teinte de gris était à peine perceptible dans l’obscurité. Il tenait deux fils en ses mains. "L’un est noir, l’autre blanc," murmura-t-il d’un ton rêveur, "et Dieu seul sait lequel est lequel. De même que Dieu seul sait ce qui est péché. Dans nos ténèbres, nous qui avons l’audace de l’affirmer ne sommes que des menteurs - des charlatans, et au mieux des charlatans qui cherchons à l’aveuglette. Le soleil se lèvera-t-il jamais? Pour nous sur qui s’est abattue un temps la foudre de l’extase - "et l’on voit bien des choses à sa lumière" -, phare dans la tempête. Mais la Lumière de l’Étoile d’Argent? Ô mes Frères (il se mit à parler à voix haute), octroyez-moi la sagesse comme vous m’avez octroyé la compréhension! Connaissance et grâce et puissance? Rien, et même moins que rien. N’est-ce pas là une précieuse créature dont vous m’avez confié la charge? Ne suis-je point trop jeune, parmi vous, pour porter un si prodigieux fardeau? C’est la première fois que j’ose aller aussi loin. L’Abîme! Le Fil du Rasoir! Pont fragile et tranchant! N’est-ce pas néanmoins un rayon de l’Étoile du Soir, un rayon de Vénus, de l’Amour Supernel?... "
"Puis-je discerner le noir du blanc? On dirait que je peux - et soudain cette certitude vacille, et je doute. Je doute. Je suis toujours en train de douter. Peut-être qu’un sage se mettrait en colère, et affirmerait sa volonté. ‘Il sera l’heure que je dis qu’il est,’ ou alors... tiens! Je pose les fils sur sa blanche poitrine. Aucun doute ne subsiste."
Puis, d’une voix claire et forte: "Ave Soror!"
La fille, pour ainsi dire mécaniquement, murmura les mots "Rosæ Rubeæ."
"Et Aureæ Crucis," répliqua-t-il.
Puis, ensemble, très lentement et distinctement: "Benedictus sit Dominus Deus Noster qui nobis dedit signum."
Il ne semblait guère possible que sa voix à elle se joigne à la sienne. Les lèvres bougeaient à peine, tout se passait comme si une voix intérieure parlait dans son cœur. Et néanmoins la pièce fut soudain baignée d’une lueur vert pâle - ou était-elle rose? ou dorée? ou semblable à celle de la lune? C’est bien là ce qui était étrange. A chaque nom qu’on lui pouvait donner, une voix intérieure répondait: Non, pas ça, plutôt ça, mais pas vraiment. Lumineuse, spectrale, trouble, chatoyante: tout cela, avec quelque chose de plus.
Il posa sa main sur le front de la fille.
"Etes-vous parfaitement réveillée?"
"Je suis réveillée, frater."
"Pouvez-vous me donner le signe de votre grade?"
"Je ne dois pas bouger. Mais je suis prête à plonger, frater."
"Le mot?"
La réponse vint, hésitante: "Ar-ar-it-a."
"Une est Son origine, une est Sa personne, Sa permutation est une. Ne l’oubliez pas, petite sœur."
"Êtes-vous prête?"
"Je le suis. Adieu - adieu pour toujours!"
"Adieu."
Il prit sa chevalière et actionna un ressort. Le chaton s’ouvrit, révélant une petite roue montée sur rubis, divisée en plusieurs compartiments. Il fit jouer un second ressort. La roue se mit à tourner et le silence fut rompu par une petite mélodie. C’était un faible tintement, comme la clochette d’une vache à cent lieues de là, ou comme un carillon entendu de loin, entendu depuis les neiges; Le timbre possédait un côté glacial.
"Où êtes-vous?"
"Je... je..." Elle se tut.
Les yeux d’Edgar s’illuminèrent de joie.
"Je suis dans le sable, je suis enterrée dans le sable jusqu’à la taille. Je ne vois que du sable."
La figure de l’homme s’allongea à nouveau.
"Qu’est-ce que le sable?" l’interrogea-t-il.
"Oh, juste du sable, vous savez. Des kilomètres et des kilomètres de sable, comme un grand bol de sable."
"Mais qu’est-ce que le sable?"
"Le sable... oh! le sable est Dieu, je suppose." Il y avait de la patience et de la lassitude dans sa voix, semblable à celle de quelqu’un qui après avoir longtemps souffert est au repos, ou convalescent;
"Et qui êtes-vous?"
Elle ne répondit pas à cette question. "Je vois le ciel à présent," dit-elle. "Le ciel est lui aussi Dieu, je pense."
"Vous voyez donc Dieu?"
"Oh non! Je pense que je suis Dieu, d’une manière ou d’une autre. Tout est comme c’était avant, il y a longtemps. Je fus autrefois une araignée dans le sable. Dieu est une araignée, l’Univers n’est que mouches. Je suis une mouche, moi aussi... Et maintenant, le désert est rempli de mouches."
Rolles se mordit la lèvre, la peine se lisait sur son visage. En ce moment précis, l’on aurait dit un vieillard.
"Des mouches noires," poursuivit-elle. "D’horribles larves blanches. Et maintenant des cadavres. Les larves s’ébattent autour de leurs bouches et de leurs yeux. Il y a trois dépouilles qui étaient Dieu avant la mort. Je L’ai tué. C’était lorsque j’étais chameau dans les sables. Maintenant, il n’y a plus que mes os."
"Peut-être n’est-ce qu’un voile," marmonna-t-il, ne désirant pas qu’elle l’entende. Mais elle l’entendit.
"C’est un voile," dit-elle. "Mais les voiles dissimulent-ils quelque chose?"
"Regardez!"
"Que le sable."
"Arrachez-le!"
"Peut-être qu’il y a Rien derrière."
"Il y a Rien derrière. C’est au travers de cela que vous devez passer."
"Ce voile est Dieu. Je suis une sainte nonne en proie à la transe nommée Rampurâna. Je suis canonisée. Mon nom est sur toutes les bannières. Mon visage est adoré de toutes les nations. Je suis une vierge immaculée, toutes les autres sont souillées. La pensée est pire que l’acte. Toutes mes pensées sont saintes. Je pense. Je pense. Je pense. Par le pouvoir de ma pensée j’ai créé le Verbe, et du Verbe sont issus les Mondes. Je suis le créateur. J’écrirai ma loi sur des tables de jade et d’onyx."
Rolles inclina la tête en silence.
"Je suis la pensée elle-même," continua-t-elle paisiblement; "Et toute pensée est moi. Je suis la connaissance. Toute connaissance est en trois. Trois cent trente-trois. Je suis à moitié le Maître. Je l’ai coupé en deux."
L’adepte frissonna.
"C’était lorsque j’étais une hache. Je ne serai pas une flèche. Je serai une hache..." Elle eut un petit rire.
"Je suis joyeuse en raison de la haine."
Il y eut une pause.
"Et je suis joyeuse parce que je suis raison..."
"Toute raison s’achève en deux. J’ai coupé le Maître en deux."
"Arrivera-t-elle à passer?" s’interrogea Edgar. "Est-ce une erreur de s’identifier si bien à ce qu’elle contemple?"
"Il y a des démons," s’écria-t-elle. "Noirs, nus, hurlants. Ils se touchent, et en vertu de ce seul contact chacun retourne en suintant à son limon. Ce limon est Chaos."
"Ararita!" Il souffla le mot sur son front.
"Ne me touchez pas! ne me touchez pas!" hurla-t-elle. "Je suis sainte! Je suis Dieu! Je suis Je!" Son visage était sombre et déformé par une soudaine passion.
"C’est assez différent de ma propre expérience à bien des égards," pensa l’observateur. "Néanmoins... n’est-ce pas l’essence de toute épreuve, de toute initiation, que d’être inattendue? Dans le cas contraire, l’aspirant aurait passé la porte avant même de s’en être approché. Ce qui est absurde."
Le dernier mot avait dû être audible.
"Absurde," cria-t-elle. "En vérité, ce n’est pas absurde. C’est entièrement rationnel. C’est vous qui êtes absurde."
"Comprenez-vous ce que vous dites?"
"Non! Non! Je hais ceux qui comprennent. Je les mordrai. Je les mordrai à la taille." Elle baissa soudainement la voix: "C’était lorsque j’étais une tapette à souris."
"Seigneur Dieu! c’est carrément le délire."
"Oh! allons-y pour Dieu. Dieu ne me gêne pas. Je pourrais vous narrer de merveilleuses choses sur ce que j’ai fait à Dieu. Je fus autrefois un prêcheur dissident : j’avais des péchés secrets. Ils étaient miens! Miens! Comme j’étais fier d’eux! Chaque dimanche, je prononçais un sermon contre le péché auquel je m’étais le plus adonné la semaine durant. Il y a beaucoup de papillons dans le désert, je ne sais combien plus que ce qu’on imagine. Cela prouve que Dieu est bon. Et puis, vous voyez, il y a des scarabées. Des scarabées encore et encore. Et des scorpions. Chères petites bêtes d’ambre. Là! l’un d’eux vient de me piquer. C’est le sacrement de la haine. Je dormirai dans un lit de scorpions et de feuilles de roses. Les scorpions valent mieux que les épines. Pourquoi est-ce que j’erre en ma nudité? Et pourquoi ai-je soif? Et pourquoi le froid me torture-t-il? Il devrait faire chaud dans le désert. Et ce n’est pas le cas. Et cela prouve... oh oui, mon chat! tu auras du lait! Je frapperai un roc pour toi. Du lait et du miel."
Elle se dressa dans un sursaut, enfouit son visage dans ses mains avant de passer ces dernières autour du cou de son compagnon.
"Edgar, mon chéri!" s’écria-t-elle, "ton minou a fait un si terrible rêve. Viens donner de l’amour à ta bien-aimée!"
Il n’osa pas lui dire qu’elle avait essayé et échoué, qu’elle était revenue au moment de se mettre en route. Il projeta son vouloir dans cet acte miséricordieux, ses baisers la transportèrent de bonheur.
Il était déjà tard dans la matinée lorsqu’ils s’éveillèrent, épuisés par leurs transports, de fougueux baisers fleurissant sur leurs jeunes lèvres, le soleil lui-même illuminant de son amour leur lever.
Ce n’est qu’alors que vinrent souvenir et gravité et tristesse.
"Je dois prendre celui de quatre heures," annonça-t-il en la quittant. "Tu me trouveras toujours à l’une de ces adresses. Télégraphie si tu as besoin de moi. Je viendrais depuis les confins de la terre si je le dois. Mais tu sais comme sont les Frères. Lorsque tu auras réellement besoin de moi, je serai à tes côtés. Ô ma chérie! mon aimée!" Sombrant dans la tendresse, il déclara brusquement, mi-humain mi-surhumain: "Comme je t’aime! comme je t’aime! Je hais ce retour en Angleterre."
"Oh oui! ton martyre! comme j’aimerais être digne de le partager."
"Mon Dieu... pourquoi devoir nous séparer? C’est ma sotte vanité qui me fait désirer le martyre. Et sans cesse je ne désire que toi."
"Mais tu n’es pas seulement Edgar Rolles."
"Et lorsque je serai de retour, sois plus qu’Ida Pendragon. Garde un cœur vaillant, coquine!"
Et alors, avec un millier de pleurs et de baisers, ils se quittèrent. Elle n’assisterait pas à son départ, son sang-froid étant à la fois affaibli par son nouvel amour et par la terrible épreuve qu’elle avait subie. Son esprit ne s’en souvenait pas: tel est l’ordre miséricordieux des choses; mais son âme, battue des verges, était endolorie.
Et Edgar Rolles partit en Angleterre affronter son martyre, avec une mèche de ses cheveux dans son portefeuille. Et il transforma son martyre en bataille, et cette bataille en victoire. On vit des royaumes conquis pour un cil.
III
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L’HEURE NOIRE |
"Écœurant !" lâcha Ida Pendragon. Elle se trouvait à la galerie du Luxembourg, considérant le trop fidèle portrait d’un orateur s’adressant à ses commettants. Elle parlait par-dessus son épaule au grand noir, Joe Marie. Il roulait des yeux, crispait ses mains et sa bouche lippue affichait un large sourire. Il semblait humer sa chevelure. Un être pitoyable, un léopard dompté. Tous souriaient et approuvaient (oui! oui!) à un discours dont il ne saisissait pas la finalité.
"Le réalisme!" poursuivit-elle. "Nous voulons la vérité, mais aussi la beauté. Nous ne voulons pas de ce que nos yeux idiots appellent vérité. Nous voulons la beauté vue par des âmes d’artistes. Un cliché est un mensonge car un appareil photo n’est pas un Dieu. Et nous préférons la vérité enluminée par la personnalité d’un artiste au mensonge que lui transmettent ses seuls yeux. Les femmes de Bougereau et de Gérome sont plus proches de ce que notre regard nous dit de la vie que celles de Degas et Manet. Je veux la vérité de l’Être, pas la vérité de la Forme. Entendez-vous?" vociféra-t-elle, "je veux la vérité, je veux la Vérité."
"Moi, c’est vous que je veux," dit Joe Marie.
"Alors, nous sommes tous deux bien embarrassés," rétorqua-t-elle en lui rendant son sourire. "Et peut-être que si nous réalisions chacun notre vœu, nous serions tous deux déçus. A présent, je m’en retourne chez moi rédiger quelques lettres et, si vous êtes sage, nous déjeunerons ensemble demain."
"Vous me laisserez payer! Je veux payer votre repas."
"Vous allez comprendre ce qu’est une addition, Joe! J’ai un couple d’amis qui viendra également. Vous paierez pour nous tous."
Le noir était radieux. "Ida Pendragon!" bredouilla-t-il. "Je vous aime, Ida Pendragon."
"Et Ida Pendragon aime son léopard. Maintenant, laissez-moi." Elle jeta un regard autour d’elle. Ils étaient tout seuls dans la galerie.
"Vous pouvez embrasser ma nuque, si vous le voulez."
Le noir enfouit sa tête entre ses épaules.
Elle frissonna, ses cheveux s’électrisèrent sous le baiser. Elle tendit la tête en arrière et lui offrit sa bouche quelques instants. Puis elle s’éloigna et lui, pauvre animal confus, quitta la pièce d’une démarche où la vivacité le disputait à la sveltesse. Arrivé à un angle, il tituba. La fille le remarqua: son sourire était semblable à un éclair de chaleur.
Au même moment, à quelques kilomètres de là, Edgar déchirait les bords d’un télégramme.
"Je paie la sanction," put-il lire. "Déjeunez avec moi demain chez Lavenue, à une heure. Amenez une fille."
"Bien," dit-il. "Mais je me demande ce qu’elle compte faire." Et il sortit du Dôme pour errer çà et là, à la recherche de Ninon au cœur d’or, "la grande hystérique" du quartier, à moitié folle et tout à fait galante, à moitié gamine et à moitié grande dame, rassasiée jusqu’au dégoût et néanmoins inassouvie, et naïve dans le même temps. On l’avait surnommée la Dame de Montparno, et elle dominait sans peine son entourage. Cependant, personne ne parvenait à analyser ou expliquer la fascination à laquelle tous cédaient. Elle avait plus d’amis que d’amants, et jamais l’on ne proférait un mensonge sur son compte, jamais on ne la laissait manquer de quoi que ce soit.
Elle accepta son invitation avec joie. "Ida Pendragon!" s’exclama-t-elle, "oh, je vois le genre. Une réputation de tigresse..." Et elle se mit à débiter une histoire de chasse au cerf à Fontainebleau où la Cornouaillaise aurait joué un rôle majeur et renversant.
Tout le café dressa l’oreille puis explosa de rire lorsqu’elle parvint au point culminant - et aberrant - de son récit.
Mais Edgar Rolles se contenta de froncer les sourcils. "Je suis désolé pour Ida," énonça-t-il lentement. "Si votre histoire était vraie, j’en aurais été réjoui. Mais Ida n’est qu’une peintre mélangeant les couleurs sur sa palette, elle ne livre jamais son âme à la toile. Une tigresse? Certes, mais pas le Bodhisattva qui laisse la tigresse le dévorer. Elle gagne toujours, elle ne sait comment perdre. Comme dit le proverbe: "Heureux au jeu, malheureux en amour." Or, "Dieu est amour."
"Écoutez ! il dit à nouveau la Messe Noire," s’écria Ninon, et sur une table commença la Danse du Mariage Chinois, qui ne faisait alors rage qu’à Montparnasse avant que l’épidémie ne se propage à tout Paris et Londres. Une jeune Polonaise sauta sur la table en face et s’y mit elle aussi: une minute plus tard tout le café était en transe.
Mais Edgar Rolles, mains profondément enfoncées dans les poches, pas loin de fondre en larmes, s’en retournait à son studio.
"Si seulement la vie était folie" soupira-t-il. "Mais les choses les plus sottes que nous faisons sont toujours sagesse - d’une manière ou d’une autre, quelque part..."
Et il franchit la porte de sa tanière.
***
Le déjeuner dans le salon réservé de Lavenue était au fond amusant. Joe Marie n’avait d’yeux que pour Ida tandis que Ninon, facétieuse, faisait tout son possible pour le distraire. Edgar dissertait longuement au sujet de l’Art, un exposé sans passion.
"L’Art," dit-il, "et n’imaginez pas que l’Art, ou quoi que ce soit, puisse être autre chose que de la Haute Magie! - est un système de hiéroglyphes sacrés. C’est par leur entremise que l’artiste, ou l’initié, règle ses mystères. Le reste du monde se moque, ou cherche à comprendre, ou prétend comprendre; mais seuls quelques-uns obtiennent la vérité. L’habileté technique de l’artiste est la lucidité de son langage, elle n’a rien à voir avec le degré de son illumination. Bougereau est techniquement supérieur à Manet, il explique plus clairement ce qu’il voit. Mais que voit-il? Il est le prêtre d’un faux Dieu. La forme n’a aucune importance excepté en ce sens, nous ne devons pas être révoltés par l’extravagance de nouveaux systèmes symboliques. Gauguin et Matisse doivent poursuivre jusqu’à être compris. Nous donnons notre assentiment aux excentricités de Raphaël."
Ida émit à son intention un petit rire de mépris satisfait.
"Ma chère, la perspective est une excentricité, un symbole: rien de plus. Comment quelqu’un pourra-t-il jamais représenter en deux dimensions un monde qui en possède trois? Uniquement par le symbolisme. Nous avons approuvé la méthode des primitifs - croyez-vous que les hommes et les femmes soient réellement tels qu’apparaissent à l’inculte les représentations de Fra Angelico? Nous pourrions un de ces jours admettre le jeu de morpion de Nadelmann! C’est partout la même chose. Je trace une courbe, et un cercle, et un frétillement de haut en bas; et alors toute personne sachant lire l’anglais est entièrement convaincue que je représente ce ruminant placide, femelle, herbivore et lactifère auquel nous comparons nos courtisanes les plus domestiques comme nos policiers qui le sont moins. Et ainsi l’Être n’est pas dans la Forme, et néanmoins ne peut être compris que via la Forme. D’où les incarnations. L’Univers n’est qu’une peinture dans l’Esprit du Père, par laquelle Il désire transmettre... quoi? C’est notre Magnum Opus que de découvrir ce qu’Il veut dire! D’où "l’œil de la foi." La simple vue nous enseigne qu’un moulage en plâtre est plus proche de la nature que le plus grand chef-d’œuvre de Phidias; ainsi fait la science, avec ses grossiers compas de calibre. Les hommes sensés préfèrent une bonne photographie de la nature à un paysage mal peint. La photographie leur montre la vision de leur propre œil, ordinaire, par l’entremise d’un symbolisme agréé; la peinture leur montre la vision d’un être triste et médiocre, retransmise par des moyens merdiques. Mais Corot! Mais Whistler! Mais Morrice! Corot voit une forêt et peint Pan; Bougereau voit un joli petit modèle et peint un joli petit modèle. Il ne peint pas La Femme. Morrice peint la Venise de Byron, celle de nos rêves historiques et sensuels; pas la Venise des amerloques ni des vapeurs qui brassent l’écume. Raphaël découvrit la Madone dans sa maîtresse, Rembrandt une séduisante reine de noire passion dans sa femme. D’une manière ou d’une autre, nous devons atteindre au sens de Dieu par un intermédiaire en lui-même dénué de sens."
"De même que via le déjeuner nous parvenons au dessert!" se mit à rire Ida, qui avait plus de choses à dire que ce qu’on pouvait lire sur son visage. Durant tout le déjeuner, elle avait aguiché la belle brute noire, jusqu’à ce que ses œillades l’aient mise au supplice. Toutes les passions primitives luttaient en son cœur les unes contre les autres. Il aurait tué Rolles pour l’authentique nonchalance de son bavardage. Cela le blessait que quelqu’un puisse parler à Ida autrement qu’en employant des mots d’amour. Pareillement, il l’aurait tué pour la plus légère inflexion de sa voix.
Edgar Rolles comprenait son tourment, il comprenait la violence contenue du dessein d’Ida, tout en demeurant incapable de deviner sa nature. Pour une raison ou une autre, il se méfiait de l’issue.
"Prenons la littérature!" reprit-il, de cette voix égale et circonspecte qui était la sienne. "Prenons Zola et son million de faits mis en ordre. Quelle est leur importance? Elle est nulle. Nous avons la vérité quant au Second Empire - et si les faits de Zola n’étaient que mensonges, cela ne changerait rien à la vérité qu’il est venu délivrer, la vérité miséreuse, provinciale et opportuniste qu’elle est."
"Prenons Ibsen! Ce n’est point acte d’accusation que d’affirmer que les Norvégiens n’agissent jamais comme ses personnages; ce n’est point labeur d’avocat que prouver que les Norvégiens toujours agissent de la sorte. Cela n’a aucun rapport avec le problème. Roméo et Juliette font l’amour en anglais: tout le monde s’en fout! Macbeth n’est pas obligé de dire "Hoots! ma leddy!" à chaque fois qu’il s’adresse à sa femme. Le sot qui s’inquiète de la couleur locale rate le lever du soleil. L’homme avec une éprouvette graduée ne voit pas l’océan. De pieux Hollandais d’autrefois, voulant peindre Abraham et Isaac, représentèrent le vieil homme armé d’un tromblon. Pourquoi pas? On peut tuer son fils avec un tromblon! Je vous dis que tout est question de symbolisme, de signes hiéroglyphiques. Prenons Wagner!"
"Prenons plutôt une cigarette," lâcha Ida.
Il haussa les épaules et abdiqua en faveur du nouveau tour de la conversation.
"Monsieur Rolles," dit-elle, "nous aimerions que vous nous jureriez sur votre tête de nous dire quel est votre avis. Parlons sérieusement. Cet amour de garçon (elle prit les lèvres du noir dans ses doigts menus et les pinça) semble m’apprécier."
"Je l’aime! Je voudrais mourir pour elle!" l’interrompit le noir, vociférant son plaisir et sa douleur, totalement incapable de se maîtriser. Il s’empara de la table à laquelle il se cramponna, si violemment que deux verres tombèrent au sol. "Je l’aime! Je l’aime! Je la désire."
"Silence, Joe! Eh bien, voyez-vous, monsieur Rolles, je l’aime moi aussi..." Il lui jeta un coup d’œil. Elle fit comme si de rien n’était. "Je l’aime passionnément, oh oui. Oh, je l’aime, je l’aime!"
Elle se pressa contre la large poitrine du boxeur et se cacha la face. Ses longs bras serpentèrent convulsivement autour d’elle. Ses yeux semblaient sur le point de sortir de ses orbites, la bave s’accumulait sur ses lèvres sèches, il ne pouvait plus parler. Un souffle chaud, ardent, s’échappait de ses narines dilatées: on aurait dit un taureau dans l’arène. Elle se dégagea.
"Vous voyez, il veut m’épouser. Je l’aime! Je veux être à lui pour toujours. Mais..." Le fameux pugiliste était effondré sur sa chaise. "C’est difficile," poursuivit-elle, "il y a des complications. Ma mère..."
Edgar Rolles s’aperçut que ça sonnait faux et il comprit. Il devint furieux, furieux d’être impliqué dans une pareille histoire, il en claquait des dents.
"Oui?" dit-il, malgré son envie de hurler et de tout casser.
"Nous ne pouvons nous marier," reprit-elle, et cette fois sa méchanceté caustique manqua de lacérer son pathos moelleux d’un cri déchirant. "Tu vois, Joe..." Elle tourna son regard vers lui, ses yeux brillaient, suppliants.
"Je te veux!" fut tout ce qu’il put dire. Sa voix évoquait l’affreux barrissement d’un éléphant.
"Tu ne voudrais quand même pas me rendre..." Elle hésita quelques instants. "Tu ne voudrais quand même pas me rendre... impure?" Son inflexion était basse et tremblante, mais tous les blancs présents comprirent. Le cri du typhon déchirant les voiles.
Ninon fut prise d’un irrésistible fou rire mêlé de sanglots hystériques. Elle n’avait pas assisté à pareille comédie depuis... elle n’avait jamais assisté à pareille comédie. Quelle brute stupide que cette noire créature!
Edgar Rolles se leva d’un bond. Il n’avait aucune idée de ce qui allait se produire.
Et puis la lumière se fit dans le cerveau embrumé de l’Africain. Les milliers de fils composant sa toile d’araignée venaient d’être détruits. Et il comprit. Il comprit qu’elle n’avait rien à foutre de lui, qu’elle n’en avait jamais rien eu à foutre, et qu’elle n’aurait pas sacrifié un seul cheveu de sa tête en échange de son corps et de son âme. Cette compréhension fut comme une mort passagère de son cerveau.
Il se jeta sur elle en montrant les dents, sans proférer un seul mot. Tous deux roulèrent au sol et la noire panthère planta ses crocs dans sa gorge.
Edgar Rolles réagit juste à temps. Sa botte atteignit le meurtrier derrière l’oreille - or, Edgar Rolles avait été joueur de foot.
La bête était morte.
Edgar se pencha et releva la femme. Du sang s’écoulait de sa blessure à la gorge. Ninon alertait la clientèle du restaurant en poussant des cris de malade.
"Oh, mon frère," avoua Ida en haletant, "ne comprends-tu pas? C’est ce que je voulais, mourir."
Ce furent ses dernières paroles avant longtemps.
Lavenue était devenu un maelström de crétins qui braillaient et gesticulaient. La police les fit évacuer. Le cadavre partit à la morgue, Ida à l’hôpital et Rolles au poste. Ninon, agitée de mouvements convulsifs, avait dévalé en courant, hurlant et riant comme une Bacchante, le boulevard jusqu’au Dôme.
IV
L’HEURE D’OR
Il n’était guère difficile de satisfaire la justice française. Ida Pendragon fut comparée à diverses martyres chrétiennes de l’antiquité dont j’ai oublié les noms; Edgar Rolles fut mandé par Follat afin de poser pour un tableau représentant saint Georges, lequel fut le clou du salon de cette année-là. Les journaux humanitaires pressèrent la loi d’interdire la boxe et ses cruautés. Les Texans séjournant à Paris arguèrent et se réjouirent, et les Parisiens séjournant au Texas purent assister la conscience tranquille aux lynchages se pouvant présenter.
Ida était convalescente. Jamais ne s’effaceraient les affreuses cicatrices qui ornaient son cou - mais son visage perdrait-il jamais sa mystérieuse exaltation? Lorsque Edgar la vit, il eut presque peur de comprendre. La quittant, il gagna le cœur de Paris où l’attendait une certaine demeure. Il voulait être certain, il voulait consulter un Frère de l’Étoile d’Argent.
Or, il est très facile de trouver un Frère, lorsqu’on connaît le mot de passe. Mais il n’est pas toujours aisé d’obtenir de ce Frère qu’il vous dise ce que vous souhaitez. Il est presque certain qu’il sera fort impoli, il y a toutes les chances pour qu’il s’évertue à rester dans la voie du bon sens, ce qui est contrariant lorsque vous vous attendez à de l’exaltation mystique. Et il est aussi très probable qu’il se contente de faire un signe de tête puis de continuer son travail, ce qui est exaspérant lorsque votre affaire est de la plus grande importance pour vous, et pour lui, et pour la Fraternité elle-même, sans parler de l’humanité - et lui se trouve occupé à jouer aux jonchets, et vous outrage plus encore en vous expliquant qu’il tente de prouver que, du moment que l’on procède avec suffisamment de soin, l’on pourrait détacher les planètes du système solaire sans lui nuire.
Néanmoins, cette fois-là, Rolles fut assez heureux pour trouver le Frère qu’il connaissait disponible - même pour lui. Ses pieds reposaient sur le manteau de la cheminée, il fumait une longue pipe et se tournait les pouces.
"Ave, Frater!" dit-il comme Rolles faisait son entrée. "Et aussi Vale. Comme vous, les jeunes frères, vous y prenez pour vous attirer des ennuis!"
"Miss Pendragon sortira de l’hôpital dans quatre jours," commença Edgar en guise d’explication.
"Veinard!" rétorqua le grand homme. "Mais ce qui est marrant, c’est que je suis moi aussi dans les problèmes."
"Oh! Je suis désolé."
"Je me demande si vous pouvez m’aider. Voilà. Je me tourne parfois les pouces de cette manière - c’est ce que nous appelons la direction positive - et quelquefois de cette autre: la direction négative. Or j’en ai perdu le compte il y a bien des années, et ainsi, de quelque manière que je me les tourne, il se pourrait bien que je m’éloigne de plus en plus de l’égalité. Et donc - je vous le demande! - comment l’homme pourrait-il atteindre l’Equilibre Universel?"
"Ne serait-il pas plus sûr de ne pas les tourner du tout?" se risqua Rolles.
"Jeunesse déshonorante!" rétorqua le Frère. "Vil bouddhiste! Et ainsi ne jamais égaliser le compte! Non! Mon plan consiste... à toujours les tourner d’une seule manière. J’ai ainsi une chance sur deux que ma manière de faire soit la bonne."
"Et si ce n’était pas la bonne?"
"Eh bien, je suppose que je serais damné."
"Et si vous réussissez, et égalisez le compte?"
"Je n’en ai aucune idée."
"Mais..."
"Jeunesse mesquine et antipathique! Je parierai que vous n’avez pas saisi mon problème?"
"Tout cela semble très complexe."
"Mais mon doute suprême, mon doute le plus oppressant?"
"Je ne vois pas, monsieur."
"Voilà! Écoutez-moi bien, jeune homme. J’y viens. Je n’arrive pas à me souvenir de quelle manière je dois toujours me les tourner."
Rolles recula, abasourdi.
"Lisez Nietzsche!" lui jeta le Frère d’un ton cassant.
"Mais... mais..." Il bégayait. "Oh! Et puis voilà. Miss Pendragon sort dans quatre jours et..."
"J’aurais aimé que vous appreniez à vous les tourner," lâcha tristement le Frère.
"Mais, monsieur, que dois-je faire?"
"Vous les tourner, pauvre crétin!"
"Je sais que vous voulez toujours dire quelque chose..."
"Jamais. Il y a Rien à dire!"
"Oh!"
"Tirez-vous, je ne veux plus que vous m’importuniez. Tirez-vous! Je vous fous dehors. Est-ce que cela est clair?"
"Vous n’avez rien à me dire?"
"Qu’ai-je fait durant les inestimables quatorze minutes et vingt-sept secondes venant de s’écouler? Primate! Couillon! Imbécile! Lourdaud! Tête de pioche! Croyez-vous qu’on puisse rattraper le temps perdu? Il faut vous parler anglais - anglais, espèce de papier buvard d’hôtel, de pâte à papier incapable d’absorber l’encre! Anglais, ouais, pauvre Anglais!"
A cette dernière insulte, Rolles manqua de s’emporter.
"Oui, eh bien, je vous fous dehors. Allez et faites vos valises, nigaud! Faites vos valises! Malles, valises, sacs, caisses, et par pitié prenez avec vous un peu de cervelle! Emmenez la fille à Jéricho ou à Johannesburg, et prenez avec vous un peu d’intelligence, et des triolets, si vous le pouvez!"
"Tournez ainsi l’Être ! Tournez ainsi la Forme! Équilibrez-les, pauvre margoulin d’épicier ! Nation de boutiquiers ! Tournez ! Tournez ! Tournez ! L’Équilibre n’est-il pas présent dans le Bambin? Enseignez-lui à comprendre les enfants!" Le Frère marqua une pause afin de rallumer sa pipe, enfonçant le fourneau dans les braises incandescentes de l’âtre.
"Comprendre les enfants? C’est dur. Mais nous les aimons, monsieur."
"Et quelle diable de différence y-a-t-il entre amour et compréhension? Si vous avez l’un, vous avez l’autre. Oh, tournez, tournez! Vous pouvez m’envoyer l’une de ces saloperies de coupe-papier de Jéricho," ajouta paisiblement l’adepte. "Avec leur pourriture de taillage en pointe sépharade - blasphémateurs! Eh! toi, ne blasphème pas, mon petit gars. Tu as une bonne femme: tire-en le meilleur parti."
"Une femme remarquable, sans doute."
"Une brave femme. J’espère que lors du prochain siège de Paris je n’aurai pas à faire bouillir ta tête: je préfère la purée. Une brave femme. Une sœur de l’Étoile d’Argent, mon brave crétin!"
"Je ne comprends pas, maître!"
"Je suppose que ce ne sera jamais le cas. Ô génération de vipères! Ô vantard verbeux! Ô freluquet de Kafoozelum!"
"Je vous demande pardon, monsieur! Vous savez qu’elle a échoué pour ce qui est de l’abîme?"
"Je? Vous? C’est intolérable. Appelle-moi Hafiz, ça suffira. Eh, abruti! elle était ta maîtresse, j’imagine? Ca semble être le cas de nombreuses femmes à Paris."
"Monsieur!"
"Oui ou non? Bien, qui ne dit mot consent... Non! elle ne l’était pas! Tu mens! elle ne s’est offerte qu’une fois: va et regarde les marques sur son cou!"
Rolles chancela en arrière, esquinté par la vérité.
"Je suis un Fou!"
"Pas du tout! Mets-y du tien et tu deviendras Magus en cette vie, malgré tout. Dans l’intervalle - oh, sois un Diable!"
Le jeune homme devina l’infini amour et l’infinie sagesse qui se cachaient derrière la rudesse du Frère.
Ses yeux se remplirent de larmes.
"Je la conquerrai, monsieur, par Dieu!" déclara-t-il avec enthousiasme.
"Abandonne-toi à elle. Il n’y a qu’ainsi. Sauve-toi, mon garçon! J’ai du travail. Je dois tourner, tourner, tourner."
Edgar s’inclina et s’en fut. Il était trop ému pour dire quoi que ce soit: l’Amour qu’était l’être tout entier du Frère faisait fondre la neige de son âme. Il aimait. Pas Ida, pas le monde, pas quelque chose. Il était pur amour, amour sans objet, amour tel que l’amour est en lui-même. Il n’aimait pas, il était Amour.
Mais il partit directement voir Ida Pendragon. Avant qu’elle ne quitte son lit, ils étaient mariés. Une semaine plus tard ils faisaient route vers le sud, dans l’air vif et frais. Et là, parmi les vignes, ils apprirent comment - une fois par siècle - le phénix de la Passion peut ressusciter du feu du Vice, et comment dans le bec du phénix éprouvé par le feu se trouve l’anneau de l’Amour."
***
Un an plus tard. Ils se trouvaient dans une villa de Mustapha. La mer et le ciel, jaloux, s’efforçaient chacun de répondre au mieux à la question du soleil par le mot bleu.
Mais Ida Pendragon, pâle et fragile comme une rare porcelaine, se tordait et ne trouvait point la paix. Edgar se pencha sur elle, aussi vigilant que la nuit de sa première épreuve. Dans l’ombre se tenait un médecin, au chevet était assise une infirmière tenant un nouveau-né dans ses bras.
"Frère!" dit-elle d’une voix éteinte, "le chiffre du grade est Trois, et je me suis offerte trois fois. Une fois à la brute, une fois à l’homme - mon homme! (sa main serra la sienne, oh! combien faible!) et maintenant: à Dieu!" Les larmes jaillirent de ses yeux.
"C’est à toi," murmura-t-elle, "de comprendre l’enfant."
Elle retomba en arrière. Le médecin se précipita. Il savait qu’il ne serait aucunement utile en pareilles circonstances mais fit signe à Edgar de s’éloigner. Trop tard. Edgar avait compris le Dénouement.
Il s’écroula sur la poitrine de la morte, catastrophe!
L’infirmière se leva, presque courroucée, tel un chien d’arrêt qui s’ébroue au sortir de l’eau. Puis vint déposer l’enfant dans ses bras.
ALEISTER CROWLEY.
(Première publication, sous le pseudonyme de Martial Nay, in "The Equinox", Vol. I, n°6, Londres, 1911).
Traduction © Philippe Pissier 1998