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les collages de Thierry Tillier pour le Liber LXV
LIBER
CORDIS CINCTI SERPENTE
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LXV
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FIGURA inda
I
1.
Je suis le Cœur ; et le Serpent est lové
Autour
du centre invisible de l’esprit.
Redresse-toi,
Ô mon serpent ! C’est l’heure
De
la fleur chaperonnée, sainte et ineffable !
Redresse-toi,
Ô mon serpent, dans l’éclat de la floraison
Sur
la dépouille d’Osiris qui flotte dedans la tombe !
Ô
cœur de ma mère, de ma sœur, cœur mien,
Tu
es livré au Nil, à la terreur Typhon !
Ah
moi ! mais la gloire de l’orage dévorant
T’enveloppe
et t’enclôt dans le délire de la forme.
Sois
sage, Ô mon âme ! que le charme se puisse dissoudre
Comme
les baguettes sont dressées, et que tournent les éons.
Vois
! comme Tu es joyeux en ma beauté,
Ô
Serpent qui la couronne de mon cœur caresse !
Vois
! nous sommes un, et la tourmente des années
S’abîme
dans le crépuscule, et le Scarabée fait son apparition.
Ô
Scarabée ! le bourdonnement de Ta chagrine mélopée,
Qu’à
jamais il soit extase de cette gorge frémissante !
J’attends
le réveil ! L’appel d’en haut,
L’appel
du Seigneur Adonaï, du Seigneur Adonaï !
2.
Adonaï parla à V.V.V.V.V. et lui dit : Pour toujours y aura-t-il division dans
la parole.
3.
Car nombreuses les couleurs mais unique la lumière.
4.
Et donc tu écris ce qui est de mère d’émeraude, et de lapis-lazuli, et de
turquoise, et d’alexandrite.
5.
Un autre couche par écrit les paroles de topaze, et d’améthyste foncée, et
de saphir gris, et de saphir foncé comme teinté de sang.
6.
Et pour cela serez-vous tourmentés.
7.
Ne vous satisfaites pas de l’image.
14.
De même que de funestes baisers corrompent le sang, ainsi mes paroles dévorent-elles
l’esprit de l’homme.
15.
Je respire, et il y a infinie maladie dedans l’esprit.
16.
Semblable à un acide rongeant l’acier, à un cancer qui totalement corrompt
le corps ; voilà ce que je suis à l’esprit de l’homme.
17.
Je n’aurai de repos que je ne l’aie entièrement dissous.
18.
Idem en ce qui concerne la lumière qui est absorbée. L’on absorbe un peu, et
l’on est dit blanc et étincelant ; l’on absorbe tout et l’on est dit
noir.
19.
Pour cela es-tu noir, Ô mon aimé.
20.
Ô mon superbe, je t’ai comparé à un esclave nubien, noir de jais, un garçon
au regard mélancolique.
21.
Ô l’immonde ! le chien ! s’exclament-ils contre toi.
Car tu es mon bien-aimé.
22.
Heureux ceux qui te louent ; car ils te voient avec Mes yeux.
23.
Ils ne te loueront point à haute voix ; mais durant la veillée nocturne l’un
t’approchera furtivement, t’étreignant de la secrète étreinte ; un autre
te couronnera en secret de violettes ; un troisième fera preuve d’une grande
audace et pressera de folles lèvres contre les tiennes.
24.
Oui ! la nuit recouvrira tout, la nuit recouvrira tout.
25.
Tu Me recherchais depuis longtemps ; tu allais si vite en avant que je ne pus te
suivre.
Ô toi mon fol amour ! de quelle
amertume couronnas-tu par là même tes jours.
26.
Je suis avec toi désormais ; ton être jamais ne quitterai.
27.
Car je suis tortueuse douceur autour de toi enlacée, cœur d’or.
28.
Ma tête est ornée de douze étoiles ; Mon corps est aussi blanc que le lait
des étoiles ; il brille du bleu de l’abîme des étoiles, invisibles.
29.
J’ai trouvé ce qui ne pouvait l’être ; j’ai trouvé un vase de
vif-argent.
30.
Tu instruiras ton serviteur en ses voies, tu t’entretiendras fréquemment avec
lui.
31.
(Le scribe regarda vers le haut et s’écria) Amen ! Tu l’as dit, Seigneur
Dieu !
32.
En outre, Adonaï parla à V.V.V.V.V. et lui dit :
33.
Prenons grand plaisir parmi la multitude des hommes !
Façonnons-nous une nef de nacre à
partir d’eux, que nous puissions voguer sur la rivière d’Amrit !
34.
Vois-tu ce pétale d’amarante là-bas, que le vent a chassé des fins et
parfumés sourcils d’Hâthor ?
35.
(Le Magister le vit et se réjouit de sa beauté.) Ecoute !
36.
(D’un certain monde survint une infinie lamentation.)
Le pétale qui tombe apparaît aux
petits enfants comme une lame venant engloutir leur continent.
37.
C’est pourquoi ils font des reproches à ton serviteur, disant : Qui t’a désigné
pour nous sauver ?
38.
Il en sera grandement affligé.
39.
Il n’en est pas un seul qui comprenne que toi et moi façonnons une nef de
nacre. Nous descendrons la rivière d’Amrit jusqu’aux sylves d’ifs de
Yama, où nous pourrons nous réjouir à l’extrême.
40.
La joie des hommes sera notre lueur d’argent, leur affliction notre lueur
bleue - réunies dans la nacre.
41.
(Le scribe s’en indigna. Il dit :
Ô Adonaï, mon maître, j’ai
souffert la plume et l’écritoire sans être rémunéré, afin de pouvoir
explorer cette rivière d’Amrit, et d’y naviguer comme l’un des tiens.
Voici ce que je réclame pour honoraires : prendre part à l’écho de tes
baisers.)
42.
(Et ce lui fut accordé sur-le-champ.)
43.
(Sauf que non, il n’en fut pas satisfait. Il luttait, en s’abaissant
infiniment à la honte. Puis, une voix :
44.
Toujours luttes-tu ; même en ta reddition luttes-tu pour te rendre – et vois
! tu ne te rends point.
45.
Va dans les endroits les plus reculés et assujettis toutes choses.
46.
Assujettis ta peur et ta répugnance. Puis – rends-toi !
47.
Il était une jeune fille qui errait parmi les blés, et soupirait ; puis vint
une nouvelle naissance, un narcisse, et par là même oublia-t-elle ses soupirs
comme sa solitude.
48.
A l’instant même, Hadès fondit sur elle avec fougue et la ravit au loin.
49.
(Le scribe connut alors le narcisse en son cœur ; mais comme il ne vint pas à
ses lèvres, il en fut honteux et cessa de parler.)
50.
Néanmoins, Adonaï s’adressa de nouveau à V.V.V.V.V. et lui dit :
La terre est mûre pour les
vendanges ; mangeons de ses raisins et enivrons-nous en.
51.
Et V.V.V.V.V. répondit et déclara : Ô mon seigneur, ma colombe, mon
excellent, comme les enfants des hommes percevront-ils ce discours ?
52.
Et Il lui répondit : Non comme tu ne peux le voir.
Il est certain que chaque lettre de
ce message codé possède quelque valeur ; mais qui fixera la valeur ? Car
toujours elle varie, conformément à la subtilité de Lui qui la créa.
53.
Et Il Lui répondit : N’ai-je point la clé ?
Je suis revêtu du corps de chair ;
je suis un avec l’Eternel et Tout-Puissant Dieu.
54.
Puis Adonaï dit : Tu as la Tête du Faucon, et ton Phallus est le Phallus d’Asar.
Tu connais le blanc, et tu connais le noir, et tu sais qu’ils sont un. Mais
pourquoi recherches-tu la connaissance de leur équivalence ?
55.
Et il dit : Afin que mon Œuvre soit juste.
56.
Et Adonaï dit : Le brun et vigoureux moissonneur faucha son andain et se réjouit.
L’homme sage dénombra ses muscles, médita, ne comprit point et devint
triste.
Fauche-toi, et réjouis-t’en !
57.
L’Adepte en devint heureux, et il leva son bras.
Vois ! un séisme, et la peste, et
terreur régnant sur terre !
Un ravalement de ceux-là qui se
rassasient en haut lieu ; une famine sur la multitude !
58.
Et le raisin tombait mûr et savoureux dans sa bouche.
59.
La pourpre de ta bouche est maculée, Ô éclatant, de la blanche gloire des lèvres
d’Adonaï.
60.
L’écume du raisin est tel l’orage dessus la mer ; les nefs tremblent et
vibrent ; le capitaine est pris de panique.
61.
C’est là ton ivresse, Ô saint, et les vents emportent rapidement l’âme du
scribe jusqu’au havre de bonheur.
62.
Ô Seigneur Dieu ! que le havre soit détruit par la fureur de l’orage ! Que
l’écume du raisin imprègne mon âme de Ta lumière !
63.
Bacchus prit de l’âge, devint Silène ; Pan fut toujours Pan, à tout jamais
et toujours plus tout au long des éons.
64.
Enivre le plus profond, Ô mon amant, non le plus écarté !
65.
Ainsi était-ce - toujours identique ! J’ai visé le bâton écorcé de mon
Dieu, et l’ai-je atteint ;
oui,
l’ai-je atteint.
***
II
1.
Je rentrai dans la montagne de lapis-lazuli, tel un vert faucon entre les
piliers de turquoise, là où il siège sur son trône à l’Est.
2.
Ainsi parvins-je au Duat, la demeure étoilée, et entendis-je des voix qui
hurlaient.
3.
Ô Toi qui sièges sur la Terre ! (ainsi me parla un Etre Voilé) tu n’es pas
plus important que ta mère ! Toi, infinitésimal atome de poussière !
Tu es le Seigneur de Gloire, et le
chien impur.
4.
M’abattant, ailes inclinées, je parvins aux demeures obscurément splendides.
Et là, dans cet abîme informe, devins-je un participant aux Mystères Opposés.
5.
Je souffris la mortelle étreinte du Serpent et du Bouc ; je rendis infernal
hommage à l’opprobre de Khem.
6.
En cela résidait telle vertu, l’Un devenant le tout.
7.
J’eus en outre la vision d’une rivière. Dessus était une frêle
embarcation ; et dedans, sous ses voiles dorées, se trouvait une femme dorée,
une statue d’Asi ouvrée dans l’or le plus fin. Et la rivière était de
sang, et l’embarcation d’acier luisant. Alors l’aimai-je et, détachant ma
ceinture, me jetai-je dans les flots.
8.
Je me hissai à bord de la frêle embarcation, et durant de nombreux jours et de
nombreuses nuits l’aimai-je, brûlant de l’encens magnifique devant elle.
9.
Oui ! je lui octroyai de la fleur de ma jeunesse.
10.
Mais elle ne s’en émut point ; mes baisers eurent pour seul effet de la
profaner et sous mes yeux devint-elle noirceur.
11.
Néanmoins l’adorai-je, et lui octroyai-je de la fleur de ma jeunesse.
12.
Or il advint que par là même elle dépérisse, et se corrompît sous mes yeux.
Je manquai de me jeter à l’eau.
13.
Puis, au terme convenu, son corps était plus blanc que le lait des étoiles, et
ses lèvres rouges et chaudes comme le soleil couchant, et sa vie d’une
blanche ardeur telle celle du soleil en son centre.
14.
Elle surgit alors de l’abîme des Siècles du Sommeil, et son corps m’étreignit.
Je me fondis totalement en sa beauté et en fus heureux.
15.
Et la rivière devint la rivière d’Amrit, et la frêle embarcation était
char de la chair, et ses voiles le sang du cœur qui me porte, qui me porte.
16.
Ô femme-serpent des étoiles ! Je T’ai, moi-même, façonnée à partir
d’une pâle image d’or fin.
17.
Aussi le Saint me rencontra-t-Il par hasard, et je vis un cygne blanc flottant
dans l’azur.
18.
Je pris place entre ses ailes, et les éons s’enfuirent au loin.
19.
Puis le cygne s’envola et plongea et plana dans les airs, mais nous ne parvînmes
nulle part.
20.
Un petit garçon insensé qui chevauchait en ma compagnie s’adressa au cygne,
et lui dit :
21.
Qui es-tu, toi qui flottes et voles et plonges et planes dans le vide ? Vois, de
nombreux éons se sont écoulés ; d’où viens-tu ? Où vas-tu ?
22.
Je le réprimandai en riant, par ces mots : Pas d’origine ! Pas de destination
!
23.
Le cygne demeurant muet, il rétorqua : Alors, s’il n’est point de but,
pourquoi cet éternel voyage ?
24.
Et je posai ma tête contre la Tête du Cygne, et dis-je en riant : N’y a-t-il
point ineffable joie en ce vol sans objet ? N’y a-t-il point lassitude et
impatience pour qui veut atteindre quelque but ?
25.
Et le cygne était toujours silencieux. Ah ! mais nous flottions dans l’Abîme
infini. Joie ! Joie !
Cygne
blanc, puisses-tu toujours me porter entre tes ailes !
26.
Ô silence ! Ô ravissement ! Ô fin des choses visibles et invisibles ! Tout
cela est mien, qui ne suis Point.
27.
Radieuse Divinité ! Laisse-moi Te façonner une image de gemmes et d’or !
afin que le peuple la puisse jeter à terre et la fouler aux pieds ! Afin que Ta
gloire puisse être par eux perçue.
28.
Et l’on ne dira point sur les marchés que moi qui devais venir suis venu ;
mais Ton arrivée constituera l’unique nouvelle.
29.
Tu Te manifesteras dans le non-manifeste ; les hommes te rencontreront dans les
lieux secrets, et Tu les vaincras.
30.
Je vis un garçon pâle et triste gisant sur le marbre à la lumière du soleil,
et qui versait des larmes. A son côté se trouvait le luth oublié. Ah ! mais
il versait des larmes.
31.
Puis survint de l’abîme de gloire un aigle qui le couvrit de son ombre. Si
noire l’ombre qu’il n’était plus visible.
32.
Mais j’entendis le luth vivement discourir au travers de la calme atmosphère
azurée.
33.
Ah ! messager du Bien-Aimé, que Ton ombre me recouvre !
34.
Ton nom est La Mort, c’est possible, ou La Honte, ou L’Amour.
Comme tu m’apportes des nouvelles
du Bien-Aimé, je ne te demanderai point ton nom.
35.
Où se trouve le Maître désormais ? s’écrient les petits garçons insensés.
Il est mort ! Il est couvert de
honte ! Il est marié ! et leur raillerie fera le tour du monde.
36.
Mais le Maître aura eu sa récompense.
Le rire des moqueurs sera une
ondulation de la chevelure du Bien-Aimé.
37.
Vois ! l’Abîme de Grande Profondeur. Dedans est un grandiose dauphin,
cinglant ses flancs de la violence des vagues.
38.
Il y avait également un ménestrel d’or, jouant d’infinies mélodies.
39.
Et le dauphin s’en délecta, et quitta son corps pour devenir un oiseau.
40.
Le ménestrel, lui, abandonna sa harpe, et joua d’infinies mélodies à la flûte
de Pan.
41.
Puis l’oiseau eut un grand désir de cette béatitude et, abandonnant ses
ailes, il devint faune de la forêt.
42.
Le ménestrel se défit alors de sa flûte de Pan et c’est à l’aide de
l’humaine voix qu’il chanta ses infinies mélodies.
43.
Alors le faune fut ravi, et le suivit au loin ; pour finir le ménestrel se tut
et le faune devint Pan au sein de la forêt originelle de l’Eternité.
44.
Tu ne peux charmer le dauphin par le silence, Ô mon prophète !
45.
Puis l’adepte fut ravi dans la félicité, et au-delà de la félicité, et il
excéda l’excès de l’excès.
46.
Aussi son corps trembla et chancela sous le poids de cette félicité et de cet
excès et de cet indicible absolu.
47.
Ils s’écrièrent Il est ivre ou Il est fou ou Il est la proie d’une grande
souffrance ou Il est sur le point de mourir ; et il ne les entendit point.
48.
Ô mon Seigneur, mon bien-aimé ! Comment rédigerais-je les chants, dès lors
que le seul souvenir de l’ombre de ta gloire est une chose par-delà toute
musique de paroles comme de silence ?
49.
Vois ! Je suis un homme. Même un petit enfant ne pourrait Te souffrir. Et voilà
!
50.
J’étais seul dans un grand parc, et près d’un certain monticule se
trouvait un cercle de verdure sombre et vernissé où jouaient des êtres tout
de vert vêtus, vraiment splendides.
51.
En leur jeu parvins-je jusqu’à la contrée du Sommeil Féerique.
Toutes mes pensées furent revêtues
de vert ; fort splendides étaient-elles.
52.
Ils dansèrent et chantèrent toute la nuit ; mais Tu es le matin, Ô mon aimé,
mon serpent qui T’enroule autour de ce cœur.
53.
Je suis le cœur, et Toi le serpent. Resserre plus encore Tes anneaux autour de
moi, de sorte que ni lumière ni béatitude ne puissent pénétrer.
54.
Exprime de moi le sang, tel un raisin sur la langue d’une blanche fille
dorienne se languissant au clair de lune au côté de son amant.
55.
Qu’alors s’éveille la Fin. Tu as dormi longtemps, Ô grand Dieu Terminus !
De longs siècles as-tu attendu la fin de la cité et de ses voies.
Réveille-Toi ! n’attends plus !
56.
Excepté, Seigneur ! que je suis venu à Toi. C’est moi qui enfin attends.
57.
Le prophète se récria contre la montagne ; viens jusqu’ici, que je puisse te
parler !
58.
La montagne ne bougea point. Et donc le prophète vint à la montagne, et lui
parla. Mais les pieds du prophète étaient las, et la montagne n’entendit
point sa voix.
59.
Mais j’ai appelé vers Toi, et j’ai voyagé vers Toi, et cela ne me fut
d’aucune aide.
60.
J’attendis patiemment, et Tu étais à mes côtés dès le commencement.
61.
Cela sais-je désormais, Ô mon bien-aimé, et nous sommes confortablement
allongés au milieu des vignes.
62.
Mais ceux-là tes prophètes ; ils doivent pousser de hauts cris et se flageller
; ils doivent traverser des déserts inviolés et d’insondables océans ; car
T’attendre est la fin, non le début.
63.
Que les ténèbres recouvrent l’écrit ! Que le scribe déroge à ses voies.
64.
Mais toi et moi sommes confortablement allongés au milieu des vignes ;
qu’est-il ?
65.
Ô Toi le Bien-Aimé ! n’y a-t-il aucune fin ? Si, il est une fin. Réveille-Toi
! surgis ! ceins tes membres, Ô toi messager ; porte la Parole jusqu’aux
puissantes cités, oui, jusqu’aux puissantes cités.
***
III
1.
En vérité et Amen ! Je traversai la profonde mer, et passai les rivières
d’eau courante qui y abondent, et je parvins à la Terre de Nul Désir.
2.
S’y trouvait une blanche licorne portant collier d’argent, sur lequel était
gravé l’aphorisme Linea viridis gyrat universa.
3.
Puis la parole d’Adonaï me vint par la bouche du Magister mien, disant : Ô cœur
ceint des anneaux de l’antique serpent, élève-toi jusqu’à la montagne de
l’initiation !
4.
Mais je me souvins. Oui, Than, oui, Théli, oui, Lilith ! ces trois-là
m’entouraient depuis longtemps. Car ils sont un.
5.
Splendide étais-tu, Ô Lilith, toi femme-serpent !
6.
Tu étais souple et d’une saveur exquise, et ton parfum était de musc mêlé
d’ambre gris.
7.
Tu enserrais fermement le cœur de tes anneaux, et c’était comme la joie de
tout le printemps.
8.
Or j’aperçus en toi une certaine souillure, et même d’icelle me réjouis-je.
9.
J’aperçus en toi la souillure de ton père le singe, de ton grand-père le
Ver Aveugle du Limon.
10.
Je fixai le Cristal de l’Avenir, et je vis l’horreur de la Fin tienne.
11.
En outre, je détruisis le temps Passé et le temps à Venir – n’avais-je
point le pouvoir du Sablier ?
12.
Mais à l’instant même contemplai-je la corruption.
13.
Alors dis-je : Ô mon bien-aimé, Ô Seigneur Adonaï, je t’implore de relâcher
les anneaux du serpent !
14.
Mais elle était fermement fixée à moi, de sorte que ma Force demeurait bloquée
à sa source.
15.
Aussi priai-je le Dieu Eléphant, le Seigneur des Origines, lesquels brisèrent
l’obstacle.
16.
Ces dieux vinrent de suite à mon aide. Je les contemplai ; je me joignis à eux
; j’étais perdu en leur immensité.
17.
Puis me vis-je circonscrit par l’Infini Cercle d’Emeraude qui enclôt
l’Univers.
18.
Ô Serpent d’Emeraude, Tu ne connais ni temps Passé ni temps A Venir. En vérité,
Tu n’es pas.
19.
Tu es exquis par-delà tout goût et tout toucher, Tu es à-ne-pas-contempler
pour la gloire, Ta voix est par-delà le Discours et le Silence et le Discours
qui s’y trouve, et Ton parfum est de pur ambre gris, sur lequel ne l’emporte
point le plus fin de l’or fin.
20.
Et aussi Tes anneaux sont d’une étendue infinie ; le Cœur que Tu ceins est
un Cœur Universel.
21.
Je, et Moi, et Mien nous trouvions assis avec des luths sur la place du marché
de la grande cité, la cité de violettes et de roses.
22.
La nuit tomba, et s’apaisa le son des luths.
23.
La tempête survint, et s’apaisa le son des luths.
24.
L’instant s’enfuit, et s’apaisa le son des luths.
25.
Mais Tu es Espace et Eternité ; Tu es Matière et Mouvement ; et Tu es la négation
de toutes ces choses.
26.
Car il n’existe aucun Symbole de Toi.
27.
Si je dis Gravis les montagnes ! les eaux célestes s’écoulent à ces mots.
Mais tu es l’Eau par-delà les eaux.
28.
Le cœur rouge et tri-anglé a été installé dans Ton sanctuaire ; car les prêtres
méprisaient également le sanctuaire et le dieu.
29.
Néanmoins, tout le temps y demeurais-Tu caché, tel le Seigneur du Silence qui
est caché dans les boutons du lotus.
30.
Tu es le crocodile Sebek affrontant Asar ; tu es Mati, le Meurtrier des
Profondeurs. Tu es Typhon, le Courroux des Eléments, Ô Toi qui transcendes les
Forces en leur Rassemblement et Cohésion, en leur Mort et Rupture. Tu es
Python, le terrible serpent qui se trouve au terme de toutes choses !
31.
Je me retournai trois fois dans toutes les directions ; et toujours parvins-je
à Toi pour finir.
32.
Je contemplai bien des choses médiates et immédiates ; mais, cessant de les
contempler, Te contemplai-je.
33.
Viens, Ô bien-aimé, Ô Seigneur Dieu de l’Univers, Ô Immense, Ô Infime !
Je suis Ton bien-aimé.
34.
Tout le jour je chante Tes délices ; toute la nuit je me délecte de Ton chant.
35.
Il n’est pas d’autre jour ou d’autre nuit.
36.
Tu es au-delà du jour et de la nuit ; je suis Toi-Même, Ô mon Créateur, mon
Maître, mon Epoux !
37.
Je suis tel le petit chien rouge assis sur les genoux de l’Inconnu.
38.
Tu m’as plongé dans de grandes délices. Tu m’as donné de Ta chair à
manger et de Ton sang comme une offrande d’ivresse.
39.
Tu as planté les crochets de l’Eternité dans mon âme, et le Venin de l’Infini
m’a entièrement consumé.
40.
Je suis devenu tel un alléchant diable d’Italie ; une belle et vigoureuse
femme aux joues usées, rongées par la soif de baisers. Elle a fait la
courtisane dans divers palais ; elle a livré son corps aux bêtes.
41.
Elle a tué ses parents et alliés grâce au puissant venin des crapauds ; elle
a été flagellée par de nombreuses verges.
42.
Elle a été démembrée sur la Roue ; les mains du bourreau l’y ont liée.
43.
Les sources d’eau ont été lâchées sur elle ; elle s’est débattue contre
un tourment excessif.
44.
Elle s’est rompue en deux sous le poids des eaux ; elle a sombré dans
l’effroyable Mer.
45.
Et moi de même, Ô Adonaï, mon seigneur, et semblables sont les eaux de Ton
intolérable Essence.
46.
Et moi de même, Ô Adonaï, mon bien-aimé, et Tu m’as totalement rompu en
morceaux.
47.
Je suis répandu comme du sang versé sur les montagnes ; les Corbeaux de la
Dispersion m’ont emporté dans le lointain.
48.
Il est donc défait le sceau qui gardait le Huitième abîme ; et donc la vaste
mer est-elle comme un voile ; et il y a donc rupture en morceaux de toutes
choses.
49.
Oui, et en vérité Tu es aussi l’eau fraîche et dormante de la fontaine du
sorcier. Je me suis baigné en Toi et me suis perdu dans Ton calme.
50.
Ce qui y pénétra tel un vaillant garçon aux membres magnifiques en ressortit
telle une vierge, telle une petite enfant pour ce qui est de la perfection.
51.
Ô Toi lumière et délices, ravis-moi au loin dans l’océan lacté des étoiles
!
52.
Ô Toi Fils d’une mère transcendant la lumière, béni soit Ton nom, et le
Nom de Ton Nom, au travers des siècles !
53.
Vois ! Je suis un papillon à la Source de la Création ; laisse-moi mourir
avant l’heure, tombant mort dans Tes flots infinis !
54.
Et aussi les flots des étoiles s’écoulent toujours majestueux jusqu’à la
Demeure ; emportez-moi au loin jusque sur le Sein de Nuit !
55.
Il s’agit du monde des eaux de Maïm ; il s’agit de l’eau amère qui
devient douce. Tu es magnifique et amer, Ô doré, Ô mon Seigneur Adonaï, Ô
toi Abîme de Saphir !
56.
Je Te suis, et les eaux de la Mort me combattent ardemment. Je gagne les Eaux
par-delà la Mort comme par-delà la Vie.
57.
Comment répondrai-je à l’insensé ? En aucun cas ne parviendra-t-il à l’Identité
de Toi !
58.
Mais je suis le Fou qui ne tient pas compte du Jeu du Magicien. Moi, la Femme
des Mystères m’instruit-elle en vain ; car j’ai brisé les fers de l’Amour
et de la Puissance et de l’Adoration.
59.
Et donc l’Aigle est fait un avec l’Homme, et le gibet de l’infamie danse
avec le fruit du juste.
60.
J’ai plongé, Ô mon aimé, dans les eaux noires et luisantes, et T’en ai
ramené telle une noire perle infiniment précieuse.
61.
Je suis descendu, Ô mon Dieu, dans l’abîme du tout, et je T’y ai trouvé
en son milieu sous l’apparence de Nulle Chose (1).
62.
Mais comme Tu es le Dernier, Tu es également le Prochain, et c’est comme le
Prochain que je Te révèle à la multitude.
63.
Ceux qui toujours T’ont désiré T’obtiendront, même à la Fin de leur Désir.
64.
Glorieux, glorieux, glorieux es-Tu, Ô mon amant supernel, Ô Moi de moi-même.
65.
Car je T’ai pareillement trouvé dans le Moi et le Toi ; il n’y a aucune
différence, Ô mon splendide, mon désirable ! Dans l’Un et le Multiple
T’ai-je trouvé ; oui, T’ai-je trouvé.
***
IV
1.
Ô cœur de cristal ! Moi le serpent T’étreins ; je renfonce ma tête dans le
cœur central de Toi, Ô mon bien-aimé Dieu.
2.
De même que sur les hauteurs de Mitylène, bruyamment battues des vents,
quelque divine femme de la lyre se défait, elle dont la chevelure est embrasée
telle une auréole, elle qui plonge dans le cœur humide de la création, ainsi
je fais, Ô Seigneur Dieu!
3.
Il est une indicible beauté en ce cœur de corruption, où embrasées sont les
fleurs.
4.
Ah, moi ! c’est que la soif de Ta joie assèche ce gosier, de sorte que je ne
puis chanter.
5.
De ma langue me ferai-je une petite embarcation, et j’explorerai les fleuves
inconnus. Il se pourrait que l’éternel sel douceur devienne, et que ma vie
cesse d’être altérée.
6.
Ô vous qui buvez de la saumure de votre désir, vous êtes proches de la folie
! Votre tourment augmente comme vous buvez, et pourtant vous ne cessez de boire.
Venez jusqu’à l’eau fraîche, remontant les ruisseaux ; je vous attendrai,
avec mes baisers.
7.
Tel le caillou bézoard que l’on trouve dans la panse de la vache, voici ce
qu’est mon amant au milieu des amants.
8.
Ô garçon de miel ! Amène ici la fraîcheur de Tes membres ! Asseyons-nous
quelque temps dans le verger, jusqu’à ce que le soleil se couche ! Festoyons
dans l’herbe fraîche ! Apportez du vin, vous esclaves, que rougissent les
joues de mon garçon.
9.
Dans le jardin d’immortels baisers, Ô toi qui brilles, sois éclatant ! Fais
de Ta bouche un pavot somnifère, qu’un seul baiser soit clé du sommeil
infini et lucide, le sommeil de Shi-loh-am.
10.
En mon sommeil vis-je l’Univers comme un clair cristal exempt de tout défaut.
11.
Il y a des miséreux fiers de leur argent qui se tiennent à la porte de la
taverne et jacassent au sujet de leurs exploits en matière de boisson.
12.
Il y a des miséreux fiers de leur argent qui se tiennent à la porte de la
taverne et injurient les convives.
13.
Les convives folâtrant dans le jardin sur des couches de nacre ; le tapage des
sots ne parvient point jusqu’à eux.
14.
Seul le tavernier craint que la faveur du roi ne lui soit retirée.
15.
Ainsi parlait le Magister V.V.V.V.V. à son Dieu Adonaï, comme ils jouaient
ensemble à la lumière des étoiles au-dessus et tout contre la noire et
profonde mare qui se trouve dans le Lieu Saint de la Sainte Demeure au-dessous
de l’Autel du Plus Saint.
16.
Mais Adonaï rit, et joua de manière plus langoureuse encore.
17.
Le scribe en prit alors note, et en fut heureux. Mais Adonaï ne craignait
aucunement le Magicien et son jeu.
Car c’est Adonaï qui avait
enseigné au Magicien tous ses tours.
18.
Et le Magister entra dans le jeu du Magicien. Il riait lorsque le Magicien riait
; tout comme un homme ferait.
19.
Et Adonaï dit : Tu es prisonnier de la toile du Magicien. Cela, Il dit
subtilement, afin de l’éprouver.
20.
Mais le Magister donna le signe de la Maîtrise, et rit à son tour de Lui : Ô
Seigneur, Ô bien-aimé, ces doigts relâchèrent-ils leur prise sur Tes
boucles, ou ces yeux se détournèrent-ils de Ton regard ?
21.
Et Adonaï de lui se délecta à l’extrême.
22.
Oui, Ô mon maître, tu es le bien-aimé du Bien-Aimé ; l’oiseau Bennou
n’est pas en vain érigé à Philae.
23.
Moi qui fus la prêtresse d’Hâthor me réjouis de ton amour. Surgis, Ô Dieu
du Nil, et dévore le lieu saint de la Vache des Cieux ! Que tout le lait des étoiles
soit bu par Sebek l’Habitant du Nil !
24.
Surgis, Ô serpent Apep, Tu es Adonaï le bien-aimé ! Tu es mon chéri et mon
maître, et Ton venin est plus doux que les baisers d’Isis la mère des Dieux
!
25.
Car Tu es Il ! Oui, Tu avaleras Asi et Asar, et les enfants de Ptah. Tu répandras
un déluge de poison afin de détruire les œuvres du Magicien. Le Destructeur
seul Te détruira ; Tu noirciras sa gorge, en laquelle demeure son esprit. Ah,
serpent Apep, mais je T’aime !