UN TESTAMENT SONORE
par LEILA WADDELL
***
HOMMAGE PRÉLIMINAIRE
Existence ensevelie dans les pesantes
Songeries des sens, évade-toi!
Existence, par l'âme de belles couleurs dotée,
Que sonnent tes vaillantes trompettes!
Loin du monde où amour n'est que luxure,
Et labeur souffrances, et richesses poussière,
Monte sur les ailes de l'amour, et chemine
Jusqu'à la fleur solaire, éternel rivage
Où de flamboyants serpentins planent et roulent,
Anges gardant secrète son âme,
Le Jardin que moi et mon aimée
Pourront l'éternité durant parcourir.
Qui osera forcer la porte ardente
Notre monde inviolé gagnera.
Enfants au coeur de braises ;
Vierges qui chair probe et satisfaite avez,
Et hommes aux âmes non souillées par les sens,
Venez! Ces démentes distances de flammes nôtres
Sont fraîches comme les sources et immaculées comme les fleurs.
Et toi, seule étoile de mon noir firmament!
Toi, nuit qui de tous côtés me cerne, toi, lune qui brasille,
Chaste, bien qu'étreinte, élément des plus sereins,
Qui ma vie lape, telle la mer lapant le nageur ;
Toi, par la force et la pureté et l'amour de laquelle
Cette terre je quitte, et passe en amont,
Viens, rouge, rose, fonds sur moi telle l'aube
Et dore mes cimes, intime à leurs sources de couler ;
Car en ton absence toute vie est d'elles retirée,
Figé mon être en neige impotente,
Neige tombée de quelque astre maudit pour censurer
De l'homme les hauts espoirs et l'héritage.
Viens, scintillante déesse de pure nacre,
Rançon de mon hommage au grand dieu de joie!
Venez, saints et satyres, pareillement louer la dame
Qui fit sonner à l'horloge de mon existence
L'heure de la totale plénitude, dont le souffle prophétique
Me ceint de vie, et me pare des guirlandes de la mort.
Viens, sois-nous miracle de poésie comme de rythme,
Jusqu'à ce que la mer elle-même accorde son ressac à la tendre mélodie,
Et que chuchotent les vents, que les feuilles à eux soumises s'agitent,
Feuilles au-travers desquelles la lune nous contemplons,
Afin que les hommes m'entendent depuis le monde intérieur
A l'abri de la peine, sanctifié du péché,
Le monde d'amours et de déités plus étranges encor
Qu'Ida hanté, ou que ceux qui cachettes avaient élues
Dans les charmilles Crétoises, les futaies Eleusiniennes,
Un monde qui par ton violon vibre,
Avide d'exister - et puis le rideau tombe,
Au moment exact où cesse la musique, où mon cœur de battre refuse.
Non! A ce monde nôtre ils ne toucheront point.
Mes vers sont ombres dansantes dans la brise
Au clair de lune ; aucune joie dans le dire
Qui soit comparable à la paix silencieuse de nos deux cœurs ;
Mais même ton ombre est véritable soleil
Pour l'univers lugubre des gens du commun.
Sésame, ouvre-toi donc! Féerique caverne
De gemmes et d'or, étrange place d'obscure vérité,
Semblables aux yeux de la sorcière qui dans la taverne de corruption
Rayonnent le vampirique orgueil de la jeunesse
Aux pucelles dérobé, que les tiens également brillent
De ce mystère inouï qui t'est propre!
Tes yeux sont et amour et vérité et loyauté ;
Tes yeux sont mystère dont seul je possède la clef.
Qu'ils irradient incarnant la divinité
A même d'absoudre le soleil flétri par l'éclipse!
Qu'ils indiquent calmement à mon âme orageuse
Le chemin qui sans coup férir mène au pôle!
ALEISTER CROWLEY
***
"HOMAGE PRELIMINARY", in "QELHMA, A TONE-TESTAMENT BY LEILA WADDELL" : première publication in "The Equinox", Vol I, n° 8 (Londres, 1912). Traduction : Philippe Pissier.
© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau,
F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA)
pour le texte anglais.
retour à la rubrique Crowley