
"666. Le dernier des nombres mystiques du soleil. SVRTh, l'esprit du Soleil. Aussi : OMMV SThN, Ommo Satan, la Trinité Satanique de Typhon, Apophis et Besz ; aussi ShM IHShVH, le nom Jésus. Les noms de Néron, Napoléon, W. E. Gladstone, et de toute personne pouvant vous déplaire, possèdent cette valeur numérique. Il s’agit en réalité de l’extension finale du chiffre 6, à la fois parce que 6 X 111 (ALPh = 111 = 1) = 6 et parce que le Soleil, dont c’est le nombre le plus grand, est 6.“
Crowley, The Temple of Solomon the King, The Equinox, Vol. I, n°5 (Londres, 1911).
“réseau [ré-zo], n.m. (lat. retiolum, petits rets). Petit filet. / Ouvrage de fil, de soie, fait par petites mailles. Un réseau de soie et d’or. / Fond de certaines dentelles. / Toile d’araignée. ANAT. Entrelacement de vaisseaux, de fibres, de nerfs, etc. A. MILIT. Entrelacement de diagonales formant un ensemble de mailles en losange. [Géod.] Réseau de triangles, ensemble des triangles tracés sur la surface d’un pays pour en faire la topographie. TECH. Entrelacement de lignes de communication. Réseau de chemins vicinaux. Réseau téléphonique, optique, etc. / Fig. Organisation rayonnant sur un territoire et coordonnant des activités en vue d’un même but. Réseau de renseignements. Réseau de résistance. – Ensemble compliqué. Un réseau d’intrigues.“
Dictionnaire pratique Quillet, Paris, 1963.
RÉSEAU 666. Existait déjà, début 86, le réseau d’amis, de sensibilités, de connivences*. Ce réseau occulte devait se manifester, ouvertement, sous le signe de l’Occulte : un A4 recto verso, avec mention – inscrite par les doigts du vide – de la pornographie religieuse, des rituels ophites, des chicots crasseux de Dieu, des vénus saignantes de latex et des sérums d’ange gardien… comme braises d’un Tantra sous les cendres de l’Occident, prêtes à s’attiser au contact des “jeunes putes avec les cheveux sur leurs yeux“. En quelques lignes – de force – s’ébauchaient les complots, les complices, les trajectoires au cœur des gouffres, Novalis pouvant tomber amoureux d’une prêtresse filmée par Kenneth Anger.
666, non par allégeance à de mauvais films hollywoodiens sur l’Antéchrist, 666 en clin d’œil et boule de nerfs à un certain Aleister Crowley, étrange (suspecte ? oui, suspecte !) figure exhumée par ce même Anger comme l’un des précurseurs méconnus de la contre-culture. Expérimentations stupéfiantes, yeux hallucinés, putains sacrées, destruction de l’ordre ancien et de ses crapauds crucifiés, autant de flèches expédiées au-travers du temps par celui qui signait 666 à la fin de sa vie, s’identifiant à la Grande Bête de l’Apocalypse de Jean. Apôtre d’une magick évoquant bien plus un tableau de Trouille que les litanies à saint Joseph. SEXMAGICK, comme disent les anglo-saxons, tout un programme dans le baldaquin du ciel avec ses diamants. Ivresses obligées et spasmes qui tuent. Pour en finir avec le vieil homme comme avec le vieil artiste : la fin des certitudes, l’agonie d’un programme tracé, juste la vitesse avec l’intention de percuter et de traverser des voiles, plus vite que l’éclair, et sans se soucier des conséquences létales. Il y en eut. Il y en aura.
Mixage vrai, faux et fatal. Hors des normes et des limites. C’était bien de prévenir. Tout et n’importe quoi dans l’embrasement des mondes. Ou l’apparence de tout et n’importe quoi. Le vrai serpent sait muer. Le bon démon sait se déguiser en ange de lumière. Et le bon ange de lumière…
L’apparence de tout et n’importe quoi, là pour dérouter l’idiotie voulant fixer le mouvement permanent, les amateurs de cases propres, les révoltes déjà casées, cassées. Alors, dans un grand brasier l’on convoqua vivants et morts, et l’on nous répondit, Paul Gregor, macumbeiro, Reymondon, ancien de Sexpol (et de bien ailleurs), des amis de feu Jean Carteret, une sorcière…
Nous alliâmes un temps publiquement nos errances. C’était plaisant de se promener marque d’infamie au front. Pourquoi ? Pour sortir du vide et prendre tous les risques mortels au feeling comme des Amens d’Univers… au feeling ! Sort-on de l’errance autrement, de toute manière ? La porte de l’Ailleurs s’ouvre lorsque l’œil est prêt à la percevoir le temps infime qu’elle tourne sur ses gonds, et le bond de côté ne se prémédite pas, on ne cisèle pas le réflexe qui vous fait enjamber la fenêtre donnant sur la terra incognita.
Pour sortir du vide creux, échapper au poulpe du monde envoûté par la connerie, l’auge de magie noire accusée par Antonin. Alors : CONTRE-MAGIE ! Reflets inverses, rituels en triangles, stratégie de la tension, opérations de déstabilisation, lucidité tendue. D’un côté la viande de l’horreur, celle de l’humanité empêtrée dans sa crasse et ses dollars ; de l’autre notre viande amoureuse, la nôtre et celle de nos prêtresses exaltées, sans doute hystériques… et malgré la duplicité des images, et l’ambiguïté voulue de certaines phrases, on jouait pour de bon la viande de la vie contre l’étal de la mort, le rose de la viande amoureuse contre le charnier des dogmes, des capitaux et des solutions finales. Trouer la mort avec des plaisirs extasiques.
Les intitulés des revues servant de boîtes aux lettres, Le Jeu des Tombes et Devil/Paradis, saignaient du sang de l’union des contraires : tombes joueuses, Shaitan chez les houris du jardin parfumé d’Allah. Pour sortir du sacré pour tocards, du consensus vrai, faux et papal, démocratique comme une bulle d’Adolf. Brûlons comme des soufis dans les pages photocopiées, plus vite que la littérature, soyons plus lestes que les bondissants crapauds de l’utile et de l’agréable, laissons des traces de morsures, ici ou là, disparaissons, retour à la case forêt où se fomentera la prochaine donne, la livraison suivante, la crise d’après, et les injurieuses réponses qui ne s’oublient pas.
Pas de leçons de symbolisme à recevoir, les images atterrissaient au centre des autels improvisés où communiaient les lézards destroyés à la vodka, tard cette même nuit des fantômes se levaient. L’obole, bouteille renversée et mégots écrasés au hasard, rendait la maquette enfin digne d’être employée, sanctifiée qu’elle était par le coup de dés de nos déambulations. Était-ce notre faute si nos réunions se déroulaient chez un shivaïte exilé ?
Les aurores suintaient des dents de Kali empruntées aux tourbes verticales.
Nous savions déjà tout sans avoir eu à ouvrir les dossiers, et pleins de cette assurance que donne la vision de l’ange nous pouvions choir dans les escaliers : nos apparences mendiantes nous semblaient garantes du vrai qui coulait dans nos veines et irriguait nos cervelles. Il y avait des gens pour écrire au sujet des méditations tantriques. Quelque part, on ne savait où. Ce devait être dans un autre monde. Durant ce temps, nous contemplions les crânes offerts par Galdo. Il y avait des gens qui faisaient des conférences au sujet de l’amour fou dans l’œuvre de bidule, mais ce devait être quelques étages plus bas, on ne savait où, et les prêtresses ne nous laissaient pas le temps de reprendre l’ascenseur dans l’autre sens. Il y avait un tel qui avait connu truc, qui avait connu les surréalistes, à moins que ce ne fut machin qui avait des archives du Grand Jeu, mais sans doute Splingart avait-il fermé la porte et caché la clé, impossible d’honorer notre rendez-vous avec ces gens honorables qui nous attendait au café, en bas. Nous ne pouvions retourner en bas.
En bas nous guettaient les cynocéphales, l’os propre du quotidien, les flics soupçonneux, les Témoins de Jéhovah et les restos trop chers. Les batraciens des radios libres qui nous auraient demandé de clarifier nos positions. Au dernier étage du Boulevard Voltaire se jouaient les drames cosmiques, les hilarités hallucinex et les embrouilles compliquées ; c’eut été affreux que de retomber dans la pesanteur d’en bas, ou de devoir expliquer à qui que ce soit pourquoi le ciel était tombé d’un cri à la poursuite de son fantôme.
Une rune fut tirée, TYR, et le nom du bulletin de liaison s’écoulait déjà par tous les orifices de la pieuvre astrale se nourrissant de nos psychiques réactions en chaîne ; TYR, la lance. TYR, rune désignant l’étoile polaire. “Lance phallique cherche couronne d’étoiles“ fut le dernier message faxé par Philippe P., agent nova doublé par le brouillard stellaire.
On nous demandait des comptes et de la cohérence, aux comptes nous préférions le décompte des futurs quiproquos qu’aurait engendré une tentative de catégorisation du mouvement en cours, une définitive configuration ; et quant à la cohérence organique qui nous soudait si bien nous n’aurions pu la transmettre autrement que par des rites surgis de l’instant lui-même, surgis de nous-mêmes et de nos apparences de chaos, si éloignées de toute incohérence érigée en système, de tout masque incohériste endossé par des imposteurs propres sur eux.
Pas d’après-midi où la nuit ne s’avança rapide, le règne du Grand Nocturne grignotait du terrain sur les terrasses ensoleillées, nous étions nuit en plein jour, gouttes de voûte étoilée viciant le plumage de l’oiseau diurne : la réalité des veaux fixée dedans un écrin de merde. Notre ennemi – si clairement identifié à son odeur de vie simple et sans histoires.
Il est resté le même, tout le temps, tout ce temps-là.
Et ce temps accéléra et pour finir un voile gris recouvrit tout, dispersion improvisée ou mise en sommeil… jusqu’à ce que l’Astre Noir aux babines retroussées sonne le tocsin aux lueurs de non-être… nouveaux codes d’accès, lieux de rendez-vous à changer.
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* Cf. n°107-108 (avril/mai 1986) de la revue MENSUEL 25 : “LE GOUVERNEMENT OCCULTE“ (avec Tillier, Carteret, Crowley, Gregor, Seignolle, Pissier…).
Philippe Pissier, Castelnau-Montratier/Moscou, été 2001.
Le manifeste de 1986
que veux-tu Pol Sanda tendre peacock en toc à jouer la luminescence noire comme si tu savais ce que c'était
tu as dû te tromper d'étage retourne dans ta cathédrale rebaise l'icône cruciale les médaillés du texte partouzent alchimiques deux paliers plus bas
fais ton beurre-mystère en lâchant d'un air entendu que les grands secrets point ne se disent
ou plutôt que mimer la course solaire dans les salons dorés descends dans la rue où t'attendent les spectres
où l'affreuse réalité des spectres bat comme pouls ou vulve ouverte sur les gouffres
jette un œil sur l'affaire
et garde ton catéchisme et tes bons points nous savons les pirouettes de ta bonne conscience de fakir
entouré de fakirs et de vénérés de respectables qui élèvent la voix sous les hauts plafonds à frise
beaux chevaliers de la phrase boursouflée du symbole sans aspérités des nectars sans âpreté des rumeurs bellement distillées
crois-tu que la rodézienne légion de tes farces soit dupe croa-croa
tu n'envoûteras rien ni personne batracien du dire
toiletté le caniche incante et bientôt lévitera la gamelle
les chaisières de Saint-Sulpice et tremblent et se pâment et s'abîment
où vas-tu pauvre pol sanda perdu dans la nuit noire
délicate chose sucrée qui se peint des cicatrices à coups de yoghourt
durcis le ton
rugis tel le Pokémon aux abois que ton être devienne et l'arc et la corde
gonfle et impressionne envahis tout l'espace de ton corps sans ailes
que les cieux reculent d'effroi près de la fontaine
tes os deviennent chantres du monde et de sa vaste rumeur
vrombis et ganimoule que tes vingt-deux langues déverrouillent l'Arcane
fais sauter impérieux les sceaux de sang sur la bouche de l'étoile
décroche les dents du dragon qui gît à l'aube de la fin des cycles
tranche d'un coup unique les liens de l'éternité à chevelure de comète
histoire qu'on rigole un coup
…et déjà de Péret le spectre derrière moi se marre
au premier manque de friskies métaphysiques des tremblements t'envahiront
ta pauvre carcasse se scindera en vitraux bavés de lueurs mutines
le ver vainqueur te saluera de son haut-de-forme et te tendra un miroir
es-tu bien sûr de posséder les paroles qui nient sa puissance
demande à tes frères ils t'adouberont et à respirer t'apprendront
n'oublies point les règles de la confrérie les spectres guettent l'heure est grave
il est des gens habités de lueurs maléfiques qui songent à toi dedans leur sommeil
et les rues ne sont plus sûres comme avant elles l'étaient
décroche le téléphone demande conseil l'ampoule vient de claquer
à force de vouloir diffuser une lumière qui lui manque
mais ce n'est pas l'heure d'ouvrir le coffre à jouets des sinistres présages
rengorge-toi bouge tes doigts marche un peu ça ira mieux
le public attend
je ne suis le jouet d'aucune puissance financière
c'est pourquoi le cafard qui arpentait les belles tuyauteries
du Marché à Machin Bazar et Poésie
m'a jeté un coup d'œil d'intelligence
Pol Sanda a-t-il dit
passe
Philippe Pissier / Réseau 666, février 2002 e.v.