Tu pourrais mourir demain

"Il est étonnant de voir que les infirmières et les médecins passent un temps énorme à sauver la vie de gens qui, eux-mêmes, dédient si peu de temps à réellement vivre leur vie." (Dave Fanning, Academy 23)

 

Le slogan "Tu pourrais mourir demain" est venu à moi au début de l'années 1992 et a été depuis une source interminable de problèmes et d'exploration. La plupart des gens à qui j'ai mentionné ce slogan a réagi émotionnellement de manière négative ou sans le comprendre. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles j'ai continué à l'utiliser. C'est un slogan différent des autres : tu peux être en accord ou en désaccord avec un slogan politique, les slogans publicitaires sont quant à eux simplement absorbés et probablement n'as-tu pas la moindre idée à propos du sens des slogans de l'Art d'avant-garde (ou suis-je le seul ?).

Chaque fois que j'ai introduit ce slogan dans une conversation normale, j'ai obtenu comme réponse quatre sortes de réactions différentes.

1. "Ah! Mais pourquoi faut-il que tu sois si négatif ?"

N'as-tu pas la haine des Hippies? Particulièrement les hippies de nouvelle naissance qui croient qu'écouter quelques disques de Hendrix y fumer des quantités industrielles de Marijuana va les illuminer d'une façon quelconque ? On retrouve usuellement la philosophie qui consiste à croire que tout le négatif est "mauvais" chez des gens qui ont des vies confortables, très "positives". Si tu es suffisamment riche ou que tu es tout le temps à moitié endormi, la mort peut rompre ta petite bulle de cristal. C'est là le problème de vivre sans effet de balance. Il est possible que de faire face à la mort soit négatif, mais nier la mort c'est te nier toi-même, ainsi que tes possibilités de vivre réellement. Le négatif intensifie le positif.

2. "Je sais ce qu'est la mort, je mets des vêtements noirs, je lis des livres sur les tueurs en série "

Hum... Et alors ? C'est l'autre face de "l'hippydrome". La mort comme fétiche est chaque fois plus populaire dans les diverses sous-cultures "alternatives" Et pourquoi pas ? Tout ce Noir et Rouge, conjointement à ce visage gothique, et qui devient si doux. Mais malheureusement, le fait d'ajouter du glamour à la mort la transforme en marchandise. La mort que tu peux acheter n'est pas la mort que nous examinons ici. La mort commerciale est une version satanisée du même genre que ce que tu peux obtenir avec "A-Team" (ou "Brigade A"). Les acteurs se contentent simplement de tomber quand une balle les atteint et la camera l'instant d'après se braque vers autre chose. BANG, un arsenal militaire explose ! Coupez ! Scène de la fille enlevée qui rejoint enfin et embrasse sa famille. Mais ce n'est pas la réalité. Car ce ne serait pas amusant de voir une personne courir dans la rue en hurlant avec un bras arraché, n'est-ce pas ? Mc Donald's n'aurait sûrement pas l'idée de placer une coupure publicitaire au milieu d'une scène si réelle, n'est-ce pas ? (1) On ne peut pas rester en conflit constant dans le négatif sans devenir fou ou le rendre trivial.

3. Les  gens du "type 3" considèrent quant à eux que je suis en train de les menacer et commencent à ébaucher des petits sourires nerveux ou s'enfuient effrayés. C'est peut-être parce que je suis grand ou quelque chose du genre. Il y en a qui prennent tout d'une manière beaucoup trop littérale.

4. Le dernier groupe est formé par ceux qui semblent très amusés, bien qu'ils ne le soient pas de la façon dont ils l'imaginent (héhéhé!)...

Ils sont dans un cas semblable à celui d'une société de distribution de produits de Noël qui considèrerait qu'il est éducatif d'imprimer des citations fameuses sur des cartes de noël au lieu d'utiliser les messages typiques pour les circonstances. Le problème, c'est que les enfants attendaient de lire quelque chose de sympathique et finissent par rire de manière hystérique en tombant sur des discours de Georges Washington (2).

Quand la mort est amusante, c'est que généralement : 

a) il s'agit de la mort d'un autre.

b) il y a un élément cocasse.

c) elle a été distordue par les moyens de communication.

Comme dans Tom & Jerry. Il existe des études psychologiques intéressantes sur les raisons de l'humour noir après des désastres du même genre que celui de Zebrugee (3). Ce procédé permettrait aux gens de prendre de la distance par rapport à leur sentiment de perte ou de tristesse. On y voit aussi une manière d'éviter de réellement affronter la mortalité.

Je t'imagine en train de penser que tout ceci est évident et en effet, ça l'est. Nous savons tous que nous allons mourir, n'est-ce pas ? Mais nous dédions cependant que peu de temps à la réflexion sur ce sujet. C'est là qu'il est possible d'en faire un exercice.

Visualise la situation suivante :  c'est une merveilleuse nuit de printemps et tu sors dans ton bar habituel, ta Boite, ou, ta Loge Maçonnique. Il est un peu tard et tu presses le pas. C'est aussi ce qu'a fait l'homme qui allait aussi vers le même bar que toi en moto. Vous vous êtes rencontrés au milieu de la rue. Et tu as cessé d'exister.

I. Si cela arrivait vendredi prochain (pas moyen de l'éviter, ni de précaution possible à prendre) que ferais-tu entre aujourd'hui et ce moment fatal ? Avec qui parlerais-tu et que leur dirais-tu ? Que ferais-tu de l'argent que tu as et pourquoi n'as-tu pas encore fait tout ceci ? Établis une liste de toutes ces choses.

II. Tu sais que ceci va se produire, mais cette fois-ci dans deux ans. Pose-toi les mêmes questions.

Évidemment,, il est difficile de simuler mentalement un évènement comme celui-ci. Pourtant, presque personne ne considère que des évènements de ce genre se produisent presque quotidiennement. Statistiquement, ça pourrait t'arriver demain. Alors, fais-tu en ce moment exactement ce que tu voudrais faire ? Et pourquoi ne le fais-tu pas ?

La mort est une fin. A moins que tu ne sois chrétien ou bouddhiste ; dans ce cas ça peut être le début d'une grande fête ou l'opportunité de te transformer en vers de terre ou quelque chose dans le genre, mais tout ça n'est finalement qu'une spéculation. Personne ne sait avec certitude ce qui se passe après la mort, même pas ce qui ont passé un moment de l'autre côté et ont vu une sorte de tunnel avec une lumière blanche au bout mais ont décidé de revenir (4). Et comme personne ne le sait avec certitude, le mieux est probablement d'assumer le fait que nous ne ferons seulement qu'alimenter les vers pendant une centaine d'année, ceci étant une généreuse stimulation (5).

Ainsi sais-tu donc dans tes tripes que tu vas mourir et c'est tout. N'est-ce pas ?

Tu pars au cinoche et là, il y a un maudit vers de terre qui attend avec sa serviette autour du cou. Qu'est-ce que tu penses faire à ce propos ?

Face à la mort, les gens ont des réactions différentes. Pour simplifier, je vais tracer une ligne de démarcation intéressante entre les gens "normaux" et ceux qui savent qu'ils ont une maladie mortelle (6).

1. Les gens à qui on annonce qu'ils ont une maladie mortelle ont généralement recours à la NÉGATION : " Non, ça ne va pas arriver, j'ai besoin d'une seconde option ". Ceci se vérifie souvent, on ne peut pas faire confiance aux médecins, ils VEULENT que tu sois malade. Dans la vie quotidienne, les gens nient tout le temps le fait et l'existence de la mort. Il y a de grandes industries entièrement dédiées à cette fuite. Quelqu'un veut faire un peu de chirurgie esthétique ? (Bon... tu peux conserver tes joues pendant un ou deux mille ans, mais tu ne le feras sûrement pas). C'est pour ça que l'IMAGE de jeunesse est si importante dans la publicité. La nostalgie est un essai pour revenir au temps de la jeunesse, on tourne littéralement le dos à la mort.

2. Après l'étape de négation vient celle de la COLÈRE. Particulièrement chez les jeunes : " Pourquoi moi ? Il me reste tellement de choses à vivre..." et le sentiment que la vie s'échappe entre nos doigts suscite une colère où l'état de santé importe peu. La vie peut être ennuyeuse. Tu as suffisamment d'argent pour vivre mais tu ressens de l'ennui, tu te sens aliéné. Tu sais qu'à moins que les choses ne changent radicalement, tu mourras sans avoir fait les choses que tu désirais réellement faire et connaître. Et tu rends responsable de cela les gens qui, sur ton lieu de travail, ont un poste inférieur au tien, ta famille, tes amis, etc.

3. Puis la colère est suivie par la SPÉCULATION sur la vie. Notre patient devient religieux. Il commence à prier pour obtenir un répit, il commence à réaliser de bonnes oeuvres pour que Dieu l'accepte au ciel, ou tout au moins pour qu'il lui permette d'assister à un autre Noël. Ou bien encore il donne tout son argent à des oeuvres caritatives et fait don de son corps à la science. Bien entendu, l'une des principales attraction des religions comme le christianisme est que si l'on suit quelques règles simples, on transcende la mort. C'est la     spéculation portée à sa condition la plus illogique (ce qui a conduit certaines sectes à prêcher que si l'on commet tous les péchés et qu'une fois sur son lit de mort on se repent, on se rapprochera de Dieu malgré tout ). Cette idéologie est également une excuse pour ne pas vivre ta vie au maximum. Car après tout, celle-ci n'est qu'un préparatif pour les plaisirs du Ciel. A moins que l'on prétendent que la vie ne soit que Satan t'éloignant du droit chemin ? La spéculation est une occupation. Et tu es toujours arnaqué par un tel traitement. 

4. L'étape de la DÉPRESSION est assez évidente. Cela équivaut à se dire, c'est la fin. La fin de tout. Il n'y a rien de plus déprimant que cela. Il n'y a plus rien à dire à un malade qui se trouve dans cette étape terminale ("Ca va donc si mal que ça ?" - "Au moins il te reste la santé ?"). La seule chose que les gens font pour tenir bon malgré la dépression est de tuer le temps. Se sortir les choses de la tête pour oublier ce qui se rapproche. Les drogues sont idéales pour cela, spécialement les dépressives comme la marijuana, l'héroïne, l'alcool et la télévision. Tu peux t'investir dans la vie des personnage de séries télé au lieu de te morfondre sur la tienne. Tu peux dormir toute la journée avec la marijuana et l'héroïne et pourtant ne vivre aucun de tes rêves. Bien sûr, l'ironie de toutes ces méthodes que les gens utilisent pour éviter la mort ne sont que des façons de s'en rapprocher. "Pourquoi tuer le temps quand c'est toi-même que tu pourrais tuer" dit un vieux sage ? 

5. L'état final est le fait d'ACCEPTER, mais tous ne l'atteignent pas. Certains cherchent une seconde opinion ou une troisième ou N'IMPORTE QUELLE OPINION QUI SERA LEUR OPINION quand ils mourront.

Les patients qui parviennent à cet état d'acceptation se sentent en paix avec eux-mêmes. Ils parlent peu. Ils ne sont ni en colère, ni déprimés. Une illumination dans le style du zen. Leurs peurs se sont libérées, leurs contradictions ont été oubliées.

 

Je ne sais toujours pas s'il est possible de parvenir à cet état dans notre vie quotidienne, bien qu'il me soit arrivé d'être en cela par moments. Je sais que la mort est une fin et que de ne pas l'accepter fait de nous des esclaves. Nous devons essayer d'examiner cela sans détours pour vivre réellement. Et c'est bien là que réside le grand problème. Je sais que j'ai ces cinq degrés de la mort flottant dans mon cerveau à un niveau ou un autre. Et je sais que les exorciser et l'une des choses les plus importantes qu'il me faudra faire pendant la brève période qui me reste à vivre (7). Il y a des choses plus intéressantes à faire que d'errer comme un Zombie. Aussi me semble-t-il que ce slogan peut être un slogan positif, et même libérateur. Tu POURRAIS mourir demain. Alors fais-en quelque chose ! 

John Eden

collage de Coyote 374

traduction française Coyote 373


NOTES:

(1) Intéressant de voir qu'il n'y a pas de publicité pendant "banned season" sur Channel 4

(2) C'est ce qui est réellement arrivé à des enfants que ma sœur gardait il y a quelques années.

(3) Bien que je ne sache pas si des études approfondies ont été faites à ce propos. Regarde chez ton libraire s'il n'y a pas quelque chose du genre "La Psychologie de l'Humour "

(4) Bien évidemment, nous parlons ici des expériences proches de la mort (NDE), pour plus d'information consulter notre cassette "Signs Ov Life".

(5) Je ne soutiens pas Robert Anton Wilson ni les déments de la Longévité et leur obsession pour l'immortalité. Avec les progrès de la médecine, certains se sont améliorés et d'autres non. 80 ans d'activité concentrée valent mieux que 800 ans de nécrophobie statique. Un répit peut être intéressant, mais quand il faut partir il faut partir. L'immortalité n'a guère de sens. Si nous abandonnions notre corps et partions pour l'espace... mais bon, ceci est une autre histoire.

(6) Étude effectuée par Elizabeth Kubler-Ross (1970) "On death and dying"

(7) Exception faite peut-être de la colère qui peut agir comme un stimulant pour faire quelque chose de positif. La colère, c'est comme pour le tir à l'arc, il faut savoir choisir la bonne cible et le bon moment pour tirer.