En passant chez UG...

 

La dame en vert y était ce jour-là. De provenance italienne et astrologique, avec ce rose aux joues et cette délicatesse minaudante qui auraient dû signaler, dans ce cas, une longue pratique spiritualiste. Après quelques mises au point fort acides, UG lui recommande de ne point omettre d'alterner les vidéocassettes de K. avec quelque bon film porno, précisant même, je crois : "hardcore"....

Chaque aprés-midi donc, en son chalet, au sommet d'une colline que franchit la voie ferrée, UG accueille ses visiteurs, une dizaine, soit fidèles, soit accidentels ... Ceux-ci sont parfois fort mal reçus : vous n'avez sûrement aucune question intelligente à poser, et moi je n'ai rien à dire. D'autres passeront encore plus vite, avec ce commentaire : "c'est peut-être très intéressant, mais on n'y comprend rien..." Geste de dédain du Maître... Parmi les visiteurs-touristes, ces jours-ci, quelques vedettes du "holy business", en toute simplicité conviviale... Aussi ne les nommerai-je pas

 

Et à toutes les questions ces réponses comme des ripostes aux assauts des bien-pensants réformés mode-UG...

 

- Comment savoir qui je suis

 

- Par vous-même, vous n'êtes rien... que de la pensée, un paquet de mémoires qui a créé sa propre structure de continuité où vous voulez faire tout contenir pour vous sécuriser en permanence...

 

Il n'existe rien de tel qu'un " moi " ... Chaque sensation provoque l'apparition d'un "je" toujours différent du précédent, sans lien entre eux... Vous ne savez pas,,vous ne comprenez pas ; il n'y a que du savoir, une mémoire qui cherche toujours à expérimenter le même...

 

Ni intérieur, ni extérieur, non qu'il n'y ait rien qui soit, mais toute mesure, toute comparaison est l'oeuvre de cette Maya ... (Précision apportée par la lecture d'un passage de conférence où le sujet s'est trouvé traité).

 

L'homme est l'être le plus vicieux sur cette planète : il s'est séparé du reste de la création pour fabriquer son propre temps en continuité-répétition, et il détruit tout en cherchant à accaparer tout ce qui peut satisfaire à ce cadre de pensée...

 

- Comment la mémoire a-t-elle pu acquérir une telle importance ?

Cela s'est fait petit à petit, il y'a très longtemps, le cadre du savoir se renforçant de toute nouvelle expérience traduite en termes du connu... C'est une structure devenue très complexe,, qui veut saisir ce qui est si simple, immédiat... Vous ne pouvez rien faire pour détruire cette structure de pensée (que vous êtes). Mais si elle disparaît, tout est fini, Vous ne reconnaissez même plus votre femme... Vous ne saurez jamais ce qui m'est arrivé : ce n'est ni spirituel, ni psychologique, ni physique.

 

Un chat noir nous file brusquement entre les jambes.

 

-Le mouvement est si rapide ; en disant : "c'est un chat..." vous" créez un problème avec cette connaissance que vous surimposez. L'autre -type disait : "le mot n'est pas la chose", mais si, le mot est la chose, parce qu'il n'y a pas de chose et que vous vous mettez en relation avec cette chose que vous vous représentez ... Il n'y a rien, rien à comprendre, et je n'ai rien à dire, et vous revenez tous les jours, et je n'ai pas le coeur de vous foutre à la porte!!

 

- Pourquoi nos désirs sont-ils si forts

 

- Le désir est harmonie, c'est le désir spirituel qui est le pire... En fait, vous ne dites jamais ce que vous voulez, mais vous vous livrez à une activité de pensée pour découvrir ce dont vous auriez besoin ... Si vous ne pensiez pas, vous n'auriez pas de tels besoins ... Et que pourriez-vous demander au sujet de ce que vous ignorez totalement ...

Discours ponctué de :

... cet arbre est plus vivant que vous... ce chien est plus intelligent que vous... un cheval sait ce qu'il fait, vous pas...

 

Quand vous dites "j'existe", ce ne sont que des mots sans contenu réel, c'est votre imagination qui a brodé autour. Ce que je vous dis là va vous détruire et non vous apporter le confort. Je ne veux pas exploiter les gens ... je ne vous laisserai aucun espoir, allez plutôt voir un gourou indien, ce sont les meilleurs

 

C'est vous qui me créez, je n'existe pas du tout ici, vous savez bien, quand vous êtes couché entre deux draps la nuit, il n'y a plus personne ! Le corps est assis là, mais même la pensée n'a pas les moyens de créer le corps, vous faites l'expérience du corps à travers des messages sensoriels, ici, ici et là, mais l'expérience du corps elle-même est née de l'imagination qui est immense. Vous ne pourrez pas obtenir ce que j'ai, alors prenez la cassette, les mots, filez avec et faites-vous plaisir ...

 

- Vous dites que vouloir comprendre est une forme d"avidité, pourquoi cela ?

 

- Vous pouvez avoir faim, soif, mais l'interprétation par la pensée est avidité, ce cadre de pensée qui n'a rien à voir avec les réponses du corps qui changent tout le temps. Vous respirez, vous êtes vivant, vous regardez autour de vous ; si vous dites "c'est beau", c'est fichu, vous ne regardez plus, vous dressez votre cadre de pensée...

 

Votre moi est pareil à cet enregistreur : questions et réponses s'y enchaînent automatiquement, chaque sensation étant traduite et interprétée. Une souffrance n'apparaît comme telle que parce qu'elle est traduction. Pourquoi communiquez-vous toujours avec vous-même ? Ce que je dis ici, vous le ramenez à votre niveau. Une vraie compréhension vous laisserait seul (sans mémoire ?) : il n'y aurait que les sens; plus personne ne serait impliqué. Mais la structure (mentale ?) est trop complexe pour comprendre ce qui est si simple.

 

- Vous ne répondez jamais à nos questions, vous tirez sur tout ce qui bouge...

 

- A question frivole, réponse frivole. Une bonne question, ça n'existe pas, elle resterait d'ailleurs sans réponse.

 

- Détaillez-nous franchement votre logique si particulière...

 

- Vos efforts n'ont d'autre but que de m'emprisonner dans votre cadre de pensée personnel, vos connaissances livresques - un philosophe français ! -

 

- Ne pouvons-nous vraiment pas communiquer ?

 

- Vous êtes toujours préoccupé par quelque chose qui n'a rien à voir avec ce qui se passe ici ... Moi, je vous parle, mais vous, vous rêvez. Moi, je ne rêve jamais, mais vous, vous rêvez tout le temps ...

 

- Que se passerait-il si tout le monde était comme vous ?

 

- Dieu merci, tout le monde n'est pas comme moi. D'ailleurs la nature crée des formes toutes différentes ; c'est la culture qui tend vers l'uniformité.

 

Propos décousus, interrompus de rires, d'échanges sur les sujets les plus divers, les plus communs : recettes de cuisine, souvenirs d'enfance, projets de voyages, anecdotes marrantes et toujours ce pauvre K. cible de toutes les railleries, avec des accents de rage parfois : "Il est mort, m-o-r-t" ...

Papotages en trois langues !!!

En deçà de cette compréhension honnie brûlait une vérité austère et néanmoins consolante. L'initiation est donnée ici par la dérision et la calcination de toute valeur conceptuelle. Le train passait "Écoutez, c'est mieux que la 5ème de Beethoven..."

R. O. (1989)

P.S. Je ne saurais évidemment vous fournir la moindre garantie concernant l'authenticité de ce petit "reportage".