Oeuvres graphiques

de

Thierry TILLIER



Terres de la difficulté maximale
ou
Du collage comme gestuelle de chaman sibérien


Tu te dis :
j¹apporterai avec moi
mon corps brisé.
Saurai-je alors être avec toi
un jour entier
nous deux unis ?
Je voudrai dire la pluie
de mort
et comme l¹herbe brûlait.
Toi,
tu vivais dans le malheur aussi,
les mots pour toi sont inutiles.


Mikhaïl LOUKONINE.

 

Eclats, étoiles, du corps brisé à l¹image du psychisme en morceaux. Débris de vitraux. Comment, où, retrouver la sainteté, la grande santé, d¹un corps et d¹un esprit uniques, droite comme la flèche qui se plante dans la gorge de l¹animal figuré sur les parois des grottes de bien avant ?

Etre un et unique. La qualité d¹être dedans une âme et dedans un corps. L¹affreuse difficulté de rejoindre ce point, ce point sans position. Ce point d¹équilibre. Fin du vingtième siècle, ce siècle familier de la fragmentation et de la casse : de la psychanalyse à Hiroshima en passant par le camp concentrationnaire, il aura toujours été question de décomposer l¹humain, de le dissocier en un maximum de parties ou de cartes à jouer... et l¹ère de la synthèse se fait attendre. La marchandisation voudrait triompher et, dans la nuit noire de l¹espèce, ce sont les organes vendus des nourrissons qui se promènent dans les coffres des Limousines, pas les espérances de Malraux.

Et qui sait si on n¹échange pas des Warhol contre des yeux frais ???

Face à cette casse, quel est le rôle de l¹artiste - si ce mot a encore un sens ? Retrouver du sens et du sang et de la rage de tête - et de fête - qui cavalcade dans les steppes de l¹âme. Utiliser contre l¹adversaire ses armes à lui. Manque de sens, soit! Mais, puisque l¹interdépendance universelle est reconnue, et que tout vague admirateur de la physique quantique concédera que le pet d¹une girafe a des incidences sur les galaxies les plus lointaines, redorons le blason de Dada et ne laissons personne prétendre qu¹une japonaise bondagée n¹arrive pas à la hauteur des grandes mécaniques métaphysiques! Ou que le miel de son corps est moins révolutionnaire que les pitreries syndicalistes.

Et l¹amour, dedans cet écheveau de présences spectrales et virulentes ? Lui aussi, en proie au grand démantèlement, s¹agenouille depuis si longtemps de douleur en dénonçant cette infamie qui le nie, le découpe. Et lui, moteur de toutes choses, est le principal aiguillon de ce combat, du combat de la chair et de l¹âme contre l¹ignoble, âmes et chairs qu¹on ne réduira pas à des statistiques ou à des comptes bancaires, même si la Fin semble proche - si proche.

Et donc, en cette sinistre succession d¹instants, d¹années, plus morts les uns que les autres, Tillier colle. Et, de la fragmentation générale et institutionnelle, il tire des morceaux, des bouts de langue, des morceaux d¹instant, des bouts de vivre issus de partout : quotidiens, lettres d¹amis, analyses médicales, papiers officiels - siens ou pas -, archives délicates et sensibles comme la pulpe de l¹Amante... autant de flashes luxueux où le sublime étreint le sordide, le soir, ou à l¹aube, lorsque les chiottes épousent le ciel dans un climat de folie sans nom. Il colle - et découpe, donc! - comme on rédigerait un rapport codé, non pas qu¹il se destine aux initiés, mais c¹est que l¹extrême urgence des situations implique violence du ton, et infinie justesse de l¹attaque, et parfaite subversion jouant sur les décalages du sens. Guérilla métaphysique pour soldat de l¹armée des images. Pas de fioritures - ou des fioritures qui défigurent l¹idée de l¹Art, celle qu¹en ont ses empailleurs. L¹Art c¹est la Vie, et les notes intimes, les extraits de diaries, les absurdes coupures de presse sont là pour nous en convaincre.. Et le Centre de la Vie a comme un goût d¹Amour Fou, lequel est toujours voué à l¹Inconnue : il n¹y aura que le sot et le plouc - projetant leur propre laideur interne - pour ne pas comprendre que l¹hommage que Tillier fait à une inconnue, en réutilisant la photo où elle est ligotée, visage barbouillé de foutre, de vie, a tout à voir avec l¹ivresse de Van Gogh prenant sa célèbre folle décision face à la pute.

Que celui qui a des oreilles entende!


Philippe Pissier, février 2000 e.v.









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TRAVAUX
(février 2000)



Tillier 01
Tillier 03
Tillier 04
Tillier 08
Tillier 11
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Tillier 15
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