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Terres de la
difficulté maximale
ou
Du collage comme gestuelle de
chaman sibérien
Tu te dis :
j¹apporterai avec moi
mon corps brisé.
Saurai-je alors être avec toi
un jour entier
nous deux unis ?
Je voudrai dire la pluie
de mort
et comme l¹herbe brûlait.
Toi,
tu vivais dans le malheur aussi,
les mots pour toi sont inutiles.
Mikhaïl LOUKONINE.
Eclats, étoiles, du corps brisé à l¹image
du psychisme en morceaux. Débris de vitraux. Comment, où, retrouver la
sainteté, la grande santé, d¹un corps et d¹un esprit uniques, droite
comme la flèche qui se plante dans la gorge de l¹animal figuré sur
les parois des grottes de bien avant ?
Etre un et unique. La qualité d¹être dedans une âme et dedans un
corps. L¹affreuse difficulté de rejoindre ce point, ce point sans
position. Ce point d¹équilibre. Fin du vingtième siècle, ce siècle
familier de la fragmentation et de la casse : de la psychanalyse à
Hiroshima en passant par le camp concentrationnaire, il aura toujours été
question de décomposer l¹humain, de le dissocier en un maximum de
parties ou de cartes à jouer... et l¹ère de la synthèse se fait
attendre. La marchandisation voudrait triompher et, dans la nuit noire
de l¹espèce, ce sont les organes vendus des nourrissons qui se promènent
dans les coffres des Limousines, pas les espérances de Malraux.
Et qui sait si on n¹échange pas des Warhol contre des yeux frais ???
Face à cette casse, quel est le rôle de l¹artiste - si ce mot a
encore un sens ? Retrouver du sens et du sang et de la rage de tête -
et de fête - qui cavalcade dans les steppes de l¹âme. Utiliser contre
l¹adversaire ses armes à lui. Manque de sens, soit! Mais, puisque l¹interdépendance
universelle est reconnue, et que tout vague admirateur de la physique
quantique concédera que le pet d¹une girafe a des incidences sur les
galaxies les plus lointaines, redorons le blason de Dada et ne laissons
personne prétendre qu¹une japonaise bondagée n¹arrive pas à la
hauteur des grandes mécaniques métaphysiques! Ou que le miel de son
corps est moins révolutionnaire que les pitreries syndicalistes.
Et l¹amour, dedans cet écheveau de présences spectrales et virulentes
? Lui aussi, en proie au grand démantèlement, s¹agenouille depuis si
longtemps de douleur en dénonçant cette infamie qui le nie, le découpe.
Et lui, moteur de toutes choses, est le principal aiguillon de ce
combat, du combat de la chair et de l¹âme contre l¹ignoble, âmes et
chairs qu¹on ne réduira pas à des statistiques ou à des comptes
bancaires, même si la Fin semble proche - si proche.
Et donc, en cette sinistre succession d¹instants, d¹années, plus
morts les uns que les autres, Tillier colle. Et, de la fragmentation générale
et institutionnelle, il tire des morceaux, des bouts de langue, des
morceaux d¹instant, des bouts de vivre issus de partout : quotidiens,
lettres d¹amis, analyses médicales, papiers officiels - siens ou pas
-, archives délicates et sensibles comme la pulpe de l¹Amante...
autant de flashes luxueux où le sublime étreint le sordide, le soir,
ou à l¹aube, lorsque les chiottes épousent le ciel dans un climat de
folie sans nom. Il colle - et découpe, donc! - comme on rédigerait un
rapport codé, non pas qu¹il se destine aux initiés, mais c¹est que l¹extrême
urgence des situations implique violence du ton, et infinie justesse de
l¹attaque, et parfaite subversion jouant sur les décalages du sens. Guérilla
métaphysique pour soldat de l¹armée des images. Pas de fioritures -
ou des fioritures qui défigurent l¹idée de l¹Art, celle qu¹en ont
ses empailleurs. L¹Art c¹est la Vie, et les notes intimes, les
extraits de diaries, les absurdes coupures de presse sont là
pour nous en convaincre.. Et le Centre de la Vie a comme un goût d¹Amour
Fou, lequel est toujours voué à l¹Inconnue : il n¹y aura que le sot
et le plouc - projetant leur propre laideur interne - pour ne pas
comprendre que l¹hommage que Tillier fait à une inconnue, en réutilisant
la photo où elle est ligotée, visage barbouillé de foutre, de vie, a
tout à voir avec l¹ivresse de Van Gogh prenant sa célèbre folle décision
face à la pute.
Que celui qui a des oreilles entende!
Philippe Pissier, février 2000 e.v.
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(février 2000)
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