Paul Gregor
Lettre d'un sorcier au Pape
(chapitres 1 à 10)
© Paul Gregor 1964
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Les amateurs de blasphème n'ont qu'à refermer cette brochure.
Je n'attaque pas le Pape mais la bêtise timorée qui l'entoure et l'emprisonne, rappelant la bousculade de la foule à certains moments d'un pèlerinage moyennement photogénique.
Non, non, que les bigots se rassurent. C'est leur pruderie que je manquerai de respecter et non pas la personne du Pape.
Du reste, j'emploie la troisième personne du singulier présent et c'est une lettre peu personnelle. Une communication écrite, en somme.
Et mon titre ? sulfureux si on veut, mais point irrévérent.
Un sorcier ? C'est comme si je disais : un prélat de la plus ancienne religion, des peuples de la préhistoire. Leur porte-parole en face d'un autre monde. En face de la dimension du surnaturel. En face du mystère qui correspondait à un besoin psychologique à l'époque. Pas plus qu'à présent.
Donc, un représentant du sentiment religieux des consciences primitives et anciennes s'adresse au chef de la plus active organisation moderne basée sur la soif du surnaturel.
Suis-je un sorcier ? Être de nos jours écrivain, libre et indépendant, c'est plutôt sorcier, mais ce n'est pas à cela que je pense.
J'ai vécu durant de longues années dans l'intimité des magiciens de la brousse brésilienne.
J'ai appris à sentir et à capter les effluves et les vibrations vivifiantes de la nature vierge. Elles engendrent des moments d'une étrange lucidité et d'un inexplicable accroissement de forces vitales.
J'ai vu des stigmates fleurir et j'ai entendu des vierges extatiques prophétiser loin du monde de la mystique chrétienne.
J'ai connu ce mélange subtil d'ascèse et de ravissements dionysiaques qui transforme les énergies sexuelles en puissance d'hypnose capable d'envoûter même à distance.
J'ai rompu avec la sorcellerie, j'ai abandonné ses pratiques. Loin de moi les bains de sang et les lames de rasoir des sacrifices sadiques !
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Il n'y a pas de magie, m'étais-je dit à un certain moment. Il n'y a que des forces inconnues qui sommeillent en nous et des symboles, des archétype jungiens capables de remuer le fin fond de notre être et de libérer des courants dits télépathiques.
Nous avons beau leur donner ce joli nom grec ou un autre, ce n'est pas ce qui nous expliquera les lois de leur fonctionnement.
Jung, avec Freud probablement le plus grand explorateur du subconscient, affirme que la psychologie de notre époque est une science encore aussi rudimentaire, aussi primitive que la chirurgie au XIIIème siècle.
Les armées sont souvent à l'avant-garde de la recherche scientifique. Les expériences de transmission télépathique continuent autour des sous-marins atomiques russes et américains.
Il se peut que l'humanité soit en ce moment au début de l'adolescence. Son long passé vu dans une perspective cosmologique représente à peine une enfance de douze à quatorze ans. La nouvelle anthropologie ne peut être qu'une nouvelle psychologie des profondeurs. Des forces immenses bourdonnent encore dans le noyau de l'être. Des forces, disons télépathiques. Ce n'est qu'un élan mystique qui peut les libérer. Je le sais : j'ai vu et j'ai contrôlé par des expériences, les premières lois de la physique nucléaire du subconscient. Où ? Parmi les sorciers du Brésil.
Les symptômes de cette éclosion magique de la vitalité ? Une nouvelle joie de vivre, un élan généreux vers ses semblables et vers la nature.
Bien des résultats plus concrets, plus faciles à mesurer, accompagnent l'éveil des facultés occultes. Par exemple, la longévité stupéfiante rappelant les Mathusalems de la Bible.
Oui, vu sous l'angle de la sorcellerie brésilienne, même le mystère de la survie après la mort prend un nouveau visage.
En face des énergies magiques du subconscient que les alchimistes de l'âme réveillent, derrière les voiles impénétrables de la foret vierge, on commence à douter du doute.
Tout en étant sceptique et en ayant horreur du rôle de la dupe on se demande s'il n'y a pas, malgré tout, un principe impérissable en nous ?
Une énergie pareille à la lumière d'astres éclatés depuis longtemps et dont les rayons continuent à parcourir l'Univers ?
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On repense à Bergson si soigneusement enseveli et si injustement relégué au Musée Grévin de la pensée.
Son étude de l'asthénie tient toujours debout. Son analyse de certaines maladies mentales dissocie la pensée et le cerveau. Celui-ci n'est qu'un porte-manteau. Sa matière ne sert qu'à y accrocher notre enveloppe immatérielle. Mais on ne parle plus de Bergson. Il est le premier penseur qui créa une probabilité scientifique autour du mystère de l'âme et de ses forces inconnues. Cette probabilité a suffi à un grand nombre d'esprits exigeants pour se rapprocher du mysticisme catholique. Mais l'Église préfères les syllogismes aristotéliciens. La preuve logique de l'existence de Dieu, le moteur immobile de Saint Thomas est un excellent argument pour convaincre ceux qui ont déjà la foi.
Personne d'autre ne se laisserait impressionner par ces acrobaties d'un cerveau médiéval. Les talents philosophiques de St Thomas d'Aquin ne sont pas en cause. Mais il appartient à une époque qui dédaignait l'expérience. Bien plus tard, encore on se moquait éperdument de Galilée lorsqu'il montait sur sa tour pour laisser tomber des boules pleines et creuses. Quel enfantillage de se livrer à ces jeux ! Aristote n'a-t-il pas dévoilé tous les secrets du monde y compris celui de la chute des corps ? Magister dixit !
Et c'est avec cette dialectique que l'Église voudrait bourrer des crânes visités par Einstein et Jean Rostand !
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Une nouvelle scolastique, celle du XIXème siècle, du positivisme, du mécanisme matérialiste proscrit les expériences occultes.
Et cependant, astrologie, télépathie, magnétisme, sont en train de devenir des catégories expérimentales, empiriques. Les sourires qu'ils provoquent ne sont ni plus ni moins perspicaces que les grimaces des savants en face de la tour de Galilée.
Entre-temps, les masses perdues dans le désert de la sécheresse technocratique ne demandent qu'à retrouver une transcendance.
Or, que leur offre la plus entreprenante représentation du Surnaturel sur notre planète ?
Des excursions à Jérusalem, des accolades platoniques à l'ombre de longues barbes levantines, cordiales et intransigeantes, qu'il s'agisse de la communion sous deux espèces ou de la primauté.
Et on atteint ces sommets de l'audace théologique après avoir nettement entrevu les grandes lignes de l'évolution. La voici.
Au train où vont les choses, dans une trentaine d'années il n'y aura plus que le photo-reporter d'une quelconque "Trompette de Jéricho" locale à "couvrir" un futur pèlerinage papal.
L'Église, avec majuscule, de même que toutes les autres, sans majuscules sont en train de se rétrécir, de se transformer en petits groupes fermés rappelant les philatélistes, espérantistes ou tireurs d'arbalètes.
Et pour empêcher cela les évêques des cinq continents se réunissent pour parler des diacres, du célibat, et éventuellement pour penser au dogme de l'Immaculée Conception. Ils sont vraiment optimistes !
C'est comme si les collectionneurs de timbres essayaient de faire accourir des foules en leur vantant les mérites de la " Reine Victoria, six pence, rouge, avec le cachet de l'exposition ".
Que veut-on que les non-collectionneurs fassent de la Reine Victoria, avec ou sans cachet ?
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Quoi qu'on pense de la "superstition" ou de l'occultisme, comme on veut, c'est un fait ; l'influence du catholicisme et de ses mystiques n'était vraiment vivante qu'aux époques où l'opinion publique attribuait aux prêtres des talents de voyants, de guérisseurs, d'exorcistes, de psychiatres et de magiciens divins de la trans-substantiation.
Le Pape et les évêques sont les successeurs des apôtres. Ils ont hérité de leurs pouvoirs. Lesquels ?
J'ouvre la plus récente version française de l'Évangile dont l'"Imprimatur" porte la date du 13 novembre 1961.
J'y lis (Saint Luc, 10; 9) : " Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler du pied, serpents, scorpions et toute puissance de l'ennemi et rien ne pourra vous nuire. "
Voyons, cela me rappelle quelque chose ! Prudence ! Prudence ! Je regarde la note du prudent, oh, si prudent traducteur.
" Il est difficile de préciser le sens physique ou spirituel, ou l'un et l'autre, qu'il faut attribuer aux serpents et aux scorpions ".
Hélas les contemporains qui lisent des textes grecs et araméens aussi facilement que France-Dimanche sont de plus en plus rares et je n'appartiens pas à leur nombre. Mais je me souviens d'avoir lu une traduction moins prudente du même passage. Il était question du " pouvoir de conjurer des serpents etc... "
Conjurer des serpents "physiques", comme n'importe quel fakir ou macumbeiro, ou bien des serpents "dans le sens spirituel" ? Des serpents désincarnés, sublimés, éthérés, devenu des reptiles de l'esprit pur des apôtres, photographiés rue Saint-Sulpice ?
Que faut-il penser ? Je rêvasse en tournant les pages et mon imagination recrée une séquence coupée d'un étrange film qui n'obtiendra jamais le visa de sortie.
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Une ile sauvage. Des naufragés grelottent autour d'un feu. Un group d'indigènes silencieux les entoure. Leur attitude n'est pas hostile. Ils dévisagent les nouveaux venus avec une certaine bienveillance. A peu prés comme les fermiers regardent leurs animaux domestiques.
En effet, les lois de cette île et de ce monde permettent de réduire en esclavage des étrangers, sans défense. A plus forte raison ceux-ci, qu'on vient de repêcher, à moitié morts, de la mer orageuse.
Brusquement l'un des naufragés se rapproche du bûcher comme s'il voulait s'y précipiter et étend les mains au-dessus des flammes.
Des cris d'horreur retentissent. Une vipère au venin mortel vient de se matérialiser sous cet éclairage éblouissant, clignotant, on ne sait pas trop comment, semblant sortir du feu. Le reptile s'entortille autour du bras de l'inconnu et le mord.
Les témoins de la scène retiennent leur souffle. Ils attendent, pétrifiés. D'un moment à l'autre, foudroyé par le venin, l'étranger doit s'écrouler. Mais il n'y pense pas, secoue son bras et le serpent disparaît dans le bûcher dont il vient de sortir d'une façon si étrange.
Les minutes passent. On doit se rendre à l'évidence. Le poison n'agit pas. Alors les indigènes disent : " C'est un dieu " et se prosternent devant l'inconnu.
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Inconnu ? Oh que non. Très connu au contraire ! C'est Saint Paul. Je n'ai pas rêvé. Je viens de lire cet épisode dans la meme traduction prudente, Actes des Apôtres, 28, 2-6.
Eh bien non, cette fois-ci il ne s'agissait pas d'un serpent métaphysique. Le récit est parfaitement réaliste. Saint Paul a bien fasciné une vipère ou les spectateurs ou les deux. A la page précédente, il révèle ses dons de voyance, un peu plus loin, il guérit, magnétise, hypnotise.
Et sans parler du Protagoniste de ce livre pour le moins génial, ces récits nous montrent à maintes reprises, les apôtres en train de guérir, de magnétiser, d'hypnotiser, de prophétiser et de parler des langues inconnues, ce qui pourrait signifier quelque chose comme une communication télépathique.
Leurs pouvoirs étaient d'origine spirituelle, divine ? Mais je ne le nie absolument pas. Je l'ignore. Je ne touche pas à la théologie.
Voici en revanche ce que j'affirme. Il est impensable qu'un aussi petit nombre de missionnaires pauvres et isolés aient pu en quelques années convertir autant de villes et de peuples, fonder tant de communautés un peu partout autour du bassin méditerranéen, jeter les bases du catholicisme triomphant, s'il ne c'était pas agit de personnalités exceptionnellement fascinantes et qui, au surplus, opéraient des miracles. Autrement dit, ils étaient en possession de facultés supra-normales. Quelle que fût l'origine de ces facultés.
En tout cas, que l'on ne me raconte pas que les apôtres avaient renversé les idoles et les empires du monde païen, uniquement en l'impressionnant par l'excellence de leurs vertus et par une éloquence rappelant les éditoriaux de la Bonne Presse.
Il y avait manifestement autre chose. C'étaient des personnalités envoûtantes. Et ils charmaient des serpents avant d'envoûter des âmes.
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Qu'on se rassure. Je ne suggère pas aux cardinaux-archevêques d'hypnotiser des cobras sur les parvis de leurs cathédrales afin de rechristianiser le monde.
Comme on verra, mes idées sont moins extravagantes.
Encore que j'aie du mal à ne pas penser au prophète Daniel dans la fosse aux lions. Si cela se produisait aujourd'hui !
Quel effet sur l'opinion publique ! Les lions, représentants du plus agnostique matérialisme, touchés par le verbe, renoncent à déguster leur catéchiste. Cela, ce serait autrement photogénique qu'une assemblée de gentlemen soignés, vetus de pourpre, en train de décortiquer des subtilités juridico-théologiques.
Pas de malentendus. Voici deux précisions. D'abord je n'ai rien contre le pourpre. Ensuite cette histoire de lions n'est pas une plaisanterie gratuite. J'ai vu Daniel en pleine action. L'Église a des prophètes de cette trempe, ici, maintenant. Mais elle les cache soigneusement. Elle a une peur bleue du miracle et de ce qu'en dirait le pharmacien du coin et le vétérinaire libre-penseur.
Monsieur Homais est devenu docteur de l'Église. C'est aussi pour lui faire plaisir qu'on songe à supprimer les décors somptueux qui entourent la divinité. Toujours le même conformisme naïf.
Le but du socialisme triomphant auquel on voudrait s'adapter à tout prix n'est pas la pauvreté mais la richesse pour tout être humain.
D'autre part, imagine-t-on que l'Église, stérilisée, désinfectée, vidée de sa substance miraculeuse, privée de son éclat suggestif, devenue une espèce d'Armée du Salut, aurait plus de succès qu'avant ?
Revenons à Daniel.
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Une fois, j'avais vu un indigène encerclé par des murs argentés, scintillants. C'étaient les piranhas, les petits poissons carnivores assassins.
L'eau où cet Indien avait plongé pour gagner son pari, était rouge du sang d'un mouton qu'il avait fait jeter au même endroit de la rivière. Parmi les nuages pourpres que balançaient les vagues naguère limpides, on distinguait le squelette complètement nettoyé de la bête. Il oscillait lentement sur le fond boueux, rappelant un de ces animaux en matière plastique qu'on peut tordre dans tous les sens, pour leur donner des formes fantaisistes.
Les pieds du Peau Rouge touchaient le fond. Il pataugeait autour du squelette. Les piranhas l'entouraient de tous les côtés. C'était comme s'il se baignait dans un puits large de deux mètres aux parois argentées, mortelles.
Les piranhas n'attaquent que lorsqu'ils sentent le goût du sang. La moindre écorchure, à moitié cicatrisée, suffit pour les attirer.
Avec un sourire pensif, le sorcier barbotait dans l'eau brandissant vers la voie lactée des poissons meurtriers, un gros morceau de viande rouge.
Deux, trois, quatre minutes s'écoulèrent : de temps à autres des tentacules se détachaient des murs scintillants, s'élançant vers le magicien. Une patrouille d'une douzaine de petits monstres se précipita vers lui pour reculer aussitôt comme si elle s'était heurtée à un barrage infranchissable. Au bout de cinq minutes, le sauvage se dirigea vers la rive. Le mur de piranhas se rompit à son passage, exactement comme la Mer Rouge devant la baguette de Moise.
Lorsqu'il sortit de l'eau il chancelait comme s'il était ivre. Je regardais attentivement les mouvements spasmodiques de son corps. De certains groupes de muscles. Ce n'est pas le moment d'en parler. Dans ce contexte, cela n'aurait aucune utilité.
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C'était un sorcier. Mais j'ai vu dans la même région, (je parle du haut-Tapajos, séparé par mille kilomètres de brousse de l'Amazonie) des guérisseurs et des magnétiseurs vêtus de la bure brune de Saint François d'Assise. Ils avaient fini par pénétrer les secrets des magiciens locaux. Et ils se trouvaient à des milliers de kilomètres du plus proche évêque et de ses prudentes directives. En revanche, le nombre de conversions dans ces parages était étonnant.
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On a dû le deviner. L'idée de la disparition des religions ne me réjouit pas. Ce n'est pas un sentiment pareil à celui de Monsieur Voltaire qui comptait sur la foi de ses domestiques pour les empêcher de le dévaliser. Encore que le visage de notre siècle changerait singulièrement si la majorité de nos contemporains croyaient à un Jugement Dernier. C'est paradoxal mais vrai : les personnes qui comptent avec la plus grande certitude sur un au-delà semblent les moins pressées d'y arriver.
Autrement dit : la crainte d'un enfer indubitable, palpable, serait plus efficace que la peur des contraventions et donnerait des résultats extraordinaires sur les autoroutes qui ne déboucheraient plus aussi directement sur les cimetières " ci-gît Tartempion, il avait la priorité à droite " sans parler des négociations au sujet des expériences atomiques.
Mais je pense à autre chose. Pourquoi veut-on que l'évolution de l'humanité soit finie à l'age géologico-cosmologique d'un môme de douze ans ? Et s'il y a une dimension inconnue qui attend que nous en prenions possession, c'est uniquement l'élan mystique qui peut nous y projeter. Ce n'est pas moi qui l'affirme, c'est l'intuition collective de tous les temps qui indique cette voie. L'éclosion de nos facultés supérieures, qu'il s'agisse de poésie, de voyance, d'une pénétration hyper-lucide, de génie créateur, se produit toujours dans un état de ravissement, limitrophe de l'extase.
Or, le catholicisme que le rêve impossible de trouver grâce aux yeux de Monsieur Hornay est en train de transformer en école du dimanche pour enfants arriérés, représente, en réalité, un tissu de précieux symboles, d'archétypes uniques, capables de faire jaillir du subconscient des forces inconnues.
Seulement, il faut renoncer aux images d'Épinal sacrées, aux couleurs idylliques. Une nouvelle psychologie des profondeurs, proche parente des rites de la sorcellerie, doit atteindre ces racines de l'être où s'enchevêtrent, inextricablement, des émotions terrifiantes et sublimes.
J'ai vaguement mentionné les bains de sang et les lames de rasoir. Il était question de l'initiation des sorciers amazoniens. Cela aussi me rappelle un texte historique. Cette fois-ci la traduction n'est pas problématique. Je lis l'italien.
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" J'ai reçu une tête dans les mains et j'en ai ressenti une douceur que le cœur ne peut imaginer ni les lèvres exprimer... ".
C'est Sainte Catherine de Sienne qui écrit cela, aprés l'exécution d'un criminel converti par elle. Qu'on ne m'accuse pas de tirer une phrase purement métaphorique d'un contexte éthéré et angélique. Je peux continuer :
" Mon âme goûta une telle paix dans le parfum du sang que je n'ai pu souffrir qu'on enlevât celui qui avait rejailli sur moi de sa blessure ".
Délire morbide ? Évidemment ! Le cas relève du psychiatre ? C'est vite dit. Toute l'existence de la Sainte en question est la démonstration d'un robuste bon sens et d'une charité sans faille. Et surtout : une force de conviction indéfinissable rayonnait de ses yeux. Comment expliquer cette puissance qui a changé le cours de l'histoire ? Sainte Catherine, une pauvre religieuse inconnue, vêtue de haillons, traverse les Alpes à pied, arrive en Avignon, fascine tous les dignitaires qui barrent son chemin, ordonne au Pape de transférer sa résidence à Rome et le chef de l'Église obéit avec la plus grande docilité. Comme si on l'avait hypnotisé.
Non, ce n'est ni pour dénigrer, ni pour scandaliser que je mentionne l'envers trouble de toute mystique vivante. Je n'insiste pas sur les disciplines et cilices, sur les Albigeois et les horreurs de l'Inquisition ni sur les récits frissonnants de bienheureux martyres.
Ce n'est pas pour faire des comparaisons superficielles que je transcris ici un passage du journal d'un sorcier qui parle de son initiation.
C'est pour résumer ce que je pense des névroses et de la psychanalyse.
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Éliminer les névroses par la psychanalyse ? Le joli cadeau qu'on aurait ainsi fait à tous les Shakespeare, Dostoïevski, Faulkner !A tous les grands précurseurs et visionnaires, à tous les Léonard, Kepler, Darwin et Marx ! Sans la névrose, l'"épine" mystérieuse dans la chair de Saint Paul, qui lui interdisait tout repos, qui lui imposait une activité fébrile, la chrétienté serait restée une secte obscure.
L'idée de la fraternité humaine et de ce qui en découle (même si l'on ne s'en rend pas compte), de l'abolition de l'esclavage jusqu'à la Sécurité Sociale, ainsi que toute la civilisation occidentale, y compris le déclenchement des révolutions anti-chrétiennes, toute dialectique, thèse, anti-thèse, synthèse du père Hegel, tout ce que nous sommes, pensons et pouvons, submergé sous le laïus freudien, réduit à un méchant petit traumatisme, conditionné par je ne sais quel infantilisme, serait resté sur le divan d'un psychanalyste de Nazareth, si par malheur un membre de la confrérie y avait sévi à l'époque.
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La névrose bouillonne dans chaudières de tous les génies. Le problème n'est pas d'éteindre le feu ni de diminuer les pressions et tensions qui en résultent.
Ce qu'il faut, c'est : renforcer les parois, utiliser des câbles plus gros, empêcher des explosions et des court-circuits, et faire travailler les énergies du subconscient qui est un élément délirant comme le prouve les rêves qu'il nous envoie.
La névrose fractionne, déchire la personnalité ? C'est donc u,ne psycho-synthèse qui s'impose. Il s'agit d'augmenter les forces centripètes, la puissance d'attraction du noyau de l'être, autrement dit : la volonté. Mais quoiqu'on en dise, on ne peut vouloir que la satisfaction d'un désir. Le bonheur sous une forme quelconque. Une béatitude.
Rien n'a inspiré des volontés plus héroïques que la promesse d'une éternelle béatitude.
Mais le monde n'y croit plus. Le ciel s'étant, pour la majorité écrasante de nos contemporains décomposé en molécules gazeuses et en toutes sortes de stratosphères vidées de la moindre substance divine, il a fallu chercher ailleurs l'émotion capable de décupler notre courant vital et notre volonté.
La sorcellerie ? Elle n'existe pas, d'accord. Mais la télépathie, l'hypnose, l'action psychique à distance, le magnétisme animal, le dédoublement des êtres, tout cela existe et comment ! Et surtout : il y a une discipline physique et mentale camouflée derrière les rites des sorciers brésiliens, une science qui force les portes de la béatitude terrestre.
Voici donc quelques pages du récit d'un initié.
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" C'est une sensation insolite d'ouvrir les yeux après avoir dormi quinze jours et quinze nuits. C'est-à-dire, j'avais l'impression de m'être réveillé deux ou trois fois pendant quelques minutes. Mais je n'étais sur de rien.
" Ma tête pesait dix kilos. Pas question de changer de position. Plusieurs obstacles insurmontables s'y opposaient. Mon dos reposait sur un tapis de paille posé sur un sol de terre battue.
" Je n'étais pas exactement enfermé. La baraque n'avait ni porte ni fenêtre. Juste une large ouverture. A travers, j'apercevais des feuilles dentelées de bananiers sauvages et un gros arbre de pain. D'après la force du soleil et la position des ombres, il devait être autour de cinq heures du soir.
" Où diable étais-je ? Et surtout : qui diable étais-je ? Quelqu'un chuchotait très doucement des syllabes incompréhensibles à mon oreille. Cela ne m'intéressait pas. J'étais passablement abruti.
" Peu à peu, je reconnaissais l'autel, les masques africains, le Saint Georges noir, la tête de crocodile en bois sombre "Jacaranda", de la taille d'un tonneau, surplombant tout le reste, enduit de sang de porc.
" Je me trouvais dans le "terreiro" dans le terroir des dieux et je touchais à la fin des épreuves de l'initiation.
" Un de mes bras était libre. Je tâtais mon crâne. Il était couvert d'un gros turban. Ah oui, des compresses, d'herbes magiques. Leur suc était censé s'infiltrer dans mon cerveau pendant que je dormais. Sans doute pour alimenter mes pouvoirs nouveaux-nés. Ou peut-être pour me faire oublier les scènes de cauchemar qui précédaient ma promotion. Quant à cela, leur effet était nul.
" Et puis, à quoi servait donc cette autre compresse froide lourde, à travers mon corps nu ? Pourquoi était-elle si grosse ? Et qui me chuchotait donc, comme cela, à l'oreille ?
" Je me souvenais de plus en plus nettement de tout. Des heures et des jours sous le soleil de plomb, me refusant la moindre goutte d'eau. Des heures et des jours en complète immobilité, maintenant toujours derrière mes yeux fermés l'image du même triangle flamboyant.
" Et tout le reste. Le fer rouge, incapable de brûler mes mains. Les animaux égorgés. Mon rasoir. Une cruauté glaciale que je sentais briller au fond de mes yeux, au fond de mon cerveau. Des seins noirs. Un dos lisse, couleur ivoire. Deux traînées de sang sous mon rasoir. La soif qui m'étrangle. La sensation que je devenais un autre. Au-dessus de ma souffrance, indifférent à celle d'autrui. Distant, imperturbable devant les horreurs, comme devant la volupté. Maîtres des lentes ivresses, indéfiniment renouvelées par le seul secret qui comptait.
" Pendant quelques secondes, mon cœur se gonflait d'un orgueil démentiel.
" Ensuite, je me rattrapais pour me demander à quoi rimait cette grosse compresse sur mon ventre et pourquoi elle bougeait. Allait-elle glisser sur mon cou pour m'étrangler avec sa terrible masse ?
" Je me rappelais maintenant aussi de ce détail. A présent ma tête était claire, mes pensées froides. J'étais un autre. Je me regardais de loin. Ils avaient raison. Leurs bois grouillaient de reptiles. Ils en avaient horreur à leur tour. Eux aussi. Ils fallait bien qu'ils s'en servent. Pour cette douche d'horreur et de volupté, dont je montrerai le secret. C'est elle qui mobilise les énergies les plus cachées de la vie.
" Qu'entendais-je en réalité ? J'eus enfin le courage de me l'avouer.
" Cela, un chuchotement ? Non, un sifflement !
" Je parvins à me retourner un peu. Je regardais sans broncher dans des yeux inénarrables.
" Fixes, plantés dans une tête de chat sans oreilles, triangulaire,
" Dans une tête de serpent-géant, aux arabesques brunâtres.
" Il entourait mon ventre nu. Il s'enlaçait comme un amoureux.
" Le frisson de l'épouvante parcourut ma peau, mais ce n'était pas moi qui le sentait. Je me regardais du coin de la pièce. Je m'étais dédoublé. J'étais un autre.
" Pendant une minute, mon regard devint aussi rigide que celui du reptile. Alors, tout doucement, il me libéra pour s'enrouler sous l'autel, noir du sang de porc.
" Je me redressai. Il y avait sous les idoles, un pot d'eau et une bouteille pleine de cachaça, de rhum blanc. Je savais ce qu'il fallait faire. Dédaignant l'eau, j'avalai d'un trait, au moins trois décilitres de rhum.
" Alors je sus que mon épreuve avait réussi. L'alcool ne me faisait aucun effet. Son goût était rafraîchissant et il me désaltérait comme l'eau claire d'une source.
" Je sortis de la baraque. En bas, à cinquante mètres, dans le ruisseau jusqu'au genoux, une métisse indienne, plutot forte, lavait un hamac en toile.
" Je respirai profondément. La vie venait de changer. Ce monde vert et doré m'appartenait. Cette fille, là-bas, dans le ruisseau, je voulais qu'elle le sente. Je voulais comme il faut vouloir pour obtenir.
" Un vertige faisait tourner ma tête. Je l'avais provoqué moi-même. Je voyais ma masse gazeuse d'énormes bras pousser mes épaules, s'étendre à travers l'espace, toucher une gorge, là-bas, au bord du ruisseau.
" Ma conscience était scindée en deux. Une moitié de mon être frôlait l'évanouissement. L'autre moitié savait que j'étais en train d'hypnotiser et que c'était l'effet d'une concentration apprise au cours de nombreux et étranges amours.
" Pendant des heures demi-conscientes, je devins maître de l'art de me dépenser follement, tout en endiguant les effluves magnétiques du bonheur.
" C'était mon sang, ma substance vitale qui coulait vers l'indienne à travers l'air doré, et aucun doute n'effleurait mon esprit ; elle devait le sentir.
" Le mystérieux "souffle d'amour du dieu Xango", l'envoûtement, s'infiltrait par ses pores, jusqu'au foyer de ses nerfs, de ses pulsions.
" Pendant une, deux, trois minutes, mes tempes battaient follement. J'étais aveugle et sourd, paralysé par l'effort de ma volonté insoupçonnée, effrénée, sans bornes. Une crampe douloureuse agitait tous mes muscles.
" Alors, le soleil se ralluma. Mon cœur palpitait, se déréglait. Je le ralentis. Je pouvais le faire. Derrière mes paupières mi-closes, je voyais nettement le cœur : ce muscle sanglant en train de battre tout doucement.
" Quand j'ouvris les yeux pour de bon, je vis la grande fille brune et forte se retourner avec un rire. Et quelques secondes plus tard, j'aperçus ses bras et j'entendis son rire, tout prés de moi.
" C'est ainsi qu'avait commencé ma double existence, celle que mènent tous les sorciers ".
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Le prêtre catholique, appelé à accomplir le plus haut acte surnaturel : la matérialisation de la divinité dans le sacrement, doit être chaste. Le principe du célibat est connu. Mais s'il visait simplement à la pureté, à l'abstinence, pourquoi l'Église exigerait-elle que le prêtre soit en pleine possession de sa puissance virile ?
A-t-on pensé aux motifs pour lesquels l'Église interdit l'ordination, l'initiation pour ainsi dire, des eunuques et des personnes organiquement impuissantes ?
Pour les Freudiens la mystique n'est que l'équivalent d'un érotisme "sublimé".
Et si on avait le courage d'approfondir la pensée contraire ? L'érotisme ne serait-il pas une mystique déchue ? Une énergie très subtile ne peut-elle pas être prisonnière d'une matière lourde et épaisse ?
Le courant est "dans" le fil de fer qui le transmet. L'amour "naît" du corps. Les consciences primitives confondent les deux. Les peuples évolués ont inventé la transmission sans fil.
La mystique ne serait-elle pas faite de pulsion amoureuses libérées du corps, lancées à travers un conducteur éthéré, illimité, réel tout en étant invisible ?
Au début de l'histoire, le sacerdoce est magie. Or, aucune magie n'est possible sans un puissant rayonnement des désirs.
La chasteté accroît leur puissance. Jusqu'à une certaine limite. Celle-ci franchie, l'abstinence éteint le feu d'Éros. Certains ascètes se détachent de plus en plus de la terre. Les sensations de la chair les hantent de moins en moins. Leur imagination se fige. En d'autres termes ils deviennent gaga.
Pas tout de suite, évidemment. D'abord, ils passent par des étapes de déshumanisation. Leur coeur, leurs sentiments se refroidissent, ils cessent d'être amants de la divinité.
Le mystique chrétien le reste toujours. La secrète vibration de ses transports ne s'arrête pas.
L'image de la Passion, de la souffrance et du sacrifice sanglant d'un être divin et infiniment aimable, entretient chez lui constamment cette obscure et profonde angoisse, ce secret tremblement d'où jaillit l'amour.
Oui, la passion des saints, naît de la Passion. Une fois de plus, je laisse aux sots le plaisir de crier au sadisme. L'Abraham de la Bible serait, selon eux, sadique, de même que les Aztèques et les Égyptiens et les Babyloniens et les Incas. Toutes les cultures religieuses sont issues du même frisson passionné, du même mystère qui entoure le sacrifice sanglant. Elles ont donc toutes un caractère "morbide". Seulement, ces religions ont créé les cultures qui sont la base de notre monde. Sans leurs impulsions "maladives" nous serions restés dans les grottes.
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Cependant, je ne propose pas de rechercher ici, maintenant, le plan des couloirs souterrains qui mènent du délire à l'extase et au rayonnement fascinant.
Je voudrais simplement qu'on n'escamote pas le contenu magique du catholicisme.
Selon l'Église, les miracles sont d'origine divine. Elle a tendance à en reconnaître de moins en moins. C'est son droit.
Mais pourquoi cacher les phénomènes qui se situent à mi-chemin entre les dimensions humaines et surnaturelles ? Celles qui révèlent des courants télépathiques déclenchés par la ferveur mystique ?
© Paul Gregor 1964
Lire la suite : [chapitres XI à XX]