JOURNAL D'UN SORCIER
Paul Sebescen Éditeur
12, rue du Square Carpeaux, Paris
© by Paul Sebescen, Paris, 1964.
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I
Avant de révéler les circonstances exactes de cette guérison et ses rapports avec la magie sexuelle du Brésil, il faut que je raconte les événements qui la précédaient de quelques jours.
Un après-midi, seul à bord de mon canot à moteur, je m'approchais de Santarem. Les affaires de mon exploitation de cèdres m'obligeaient de m'y rendre assez souvent. Ces voyages duraient trois à quatre jours. Ils me conduisaient à travers un véritable labyrinthe aquatique.
Dans la brousse amazonienne, les ruisseaux, canaux, rivières et fleuves remplacent les routes.
N'ayant d'autre compagnie que celle des innombrables grues blanches, canards sauvages et perroquets qui voltigeaient au-dessus de moi, chassés des haies de bambous, intrigués par le bruit de mon petit moteur, j'avais amplement le temps de réfléchir.
Ce n'était pas que la perspective du gain financier qui m'avait attiré dans cette forêt vierge où je me trouvais depuis dix mois.
J'y cherchais la source d'une magie plus puissante que la mienne. J'étais arrivé à la conclusion que celle-ci ne donnait que des résultats relatifs. La sorcellerie assimilée aux abords des villes me fit bien connaître quelques conquêtes, quelques ivresses difficilement accessibles à la plupart de l'humanité. Mais tout cela restait loin en deçà de l'ancienne aspiration des sciences occultes : la pierre philosophale.
J'étais persuadé que cette clef miraculeuse censée de nous libérer de la mort, de nous procurer des richesses et des pouvoirs illimités existait quelque part, d'une certaine manière. Tout miracle, me disais-je, était une matérialisation de l'esprit. Les expériences de mon passé me portaient à croire qu'une très puissante concentration de la pensée et de la volonté, renforcées par les vibrations de l'énergie sexuelle, condensée par les pratiques de la sorcellerie, agissent comme un puissant cyclotron qui brasse l'éther, le domaine de l'esprit impalpable pour en tirer de nouvelles formes de la nouvelle vie, autrement dit, j'étais persuadé qu'il y avait des moments d'une exceptionnelle tension mentale où les hallucinations se transforment en réalité.
Je sentais d'autre part que je ne parviendrais pas seul à ce genre de réalisation magique. Elle ne pouvait être obtenue, méditais-je, que dans une atmosphère de ferveur collective, comme celle qui produisait des miracles de Lourdes. Seulement tout se passait comme si les extases collectives de la "macumba", telle que je l'avais connue jusqu'alors, n'étaient pas d'une qualité ni d'une intensité suffisante pour atteindre ce but.
Ici, dans la forêt, je n'avais trouvé rien d'extraordinaire, non plus. Tout ce que j'avais observé chez les Indiens ou chez mes bûcherons métisses ne dépassait pas les cadres de l'hypnose ou de l'action télépsychique. Et cependant, mon intuition indiquait la présence, autour de moi, d'un monde supérieur. Des vagues rumeurs confirmaient mes prémonitions.
Les rares habitants de la jungle m'avaient maintes fois parlé, en chuchotant, avec des mines terrorisées, d'une singulière race de sorciers. Ils se terraient au fond impénétrable de la brousse, mais les entrailles de la terre étaient leur véritable patrie. La mort les épargnait pendant de longs siècles. Au fait, ils ne mourraient que dans des cas exceptionnels. Dans des catacombes souterraines, qui se faufilaient sous la forêt vierge, ils gardaient leurs nombreux esclaves qu'ils sacrifiaient au cours d'effrayantes cérémonies.
Jusqu'à ce jour-là je n'avais rencontré aucun de ses légendaires magiciens.
Je me trouvais à une demi-journée de Santarem. Mon canot avançait près d'un "iguarapé". C'est ainsi que les Indiens appellent ces étroites rivières qui, dans la brousse amazonienne, jouent le rôle des routes à petite circulation. En effet, depuis quarante-huit heures je n'avais rencontré personne.
Le soleil était déjà en train de baisser sensiblement lorsque mon attention somnolente fut brusquement éveillée par un étrange manège à l'intérieur de la broussaille que je longeais. Une demi-douzaine de vautours tournoyaient au-dessus des arbres, manifestement attirés par un point invisible et qui devait se situer à environ deux cents mètres de la rive.
Une charogne ? Les oiseaux carnassiers s'y seraient déjà précipités. Un animal blessé ? Les craquements du sous-bois, l'agitation du feuillage et des lianes semblaient confirmer cette hypothèse. Les bêtes sauvages se rassemblent volontiers autour d'un congénère impuissant pour le dévorer.
Derrière le mur vert-doré, je discernais le bruit d'une assemblée de petits rongeurs mais aussi le pas de créatures plus lourdes. Des " queixadas " qui sont une espèce de petits sangliers, ou des " onças ", des jaguars de bonne taille ? Tous les habitants de l'océan vert s’entre-dévorent et tous prennent la fuite à l'approche d'un être humain, à moins qu'ils se sentent coincés.
Il n'y avait là apparemment rien d'extraordinaire et cependant je ralentissais la marche de mon embarcation et la dirigeais vers les bambous du rivage.
Après avoir arrêté le moteur et enroulé la chaîne du canot autour d'un tronçon d'arbre moisissant, je restais immobile pendant quelques minutes.
Assis sur la banquette, la carabine sur mes genoux, entouré par le feuillage chuchotant des bambous, j'écoutais, en proie à une étrange inquiétude. Mon instinct me disait qu'il y avait là autre chose qu'une bête blessée. Peu à peu ce sentiment devenait une certitude que je ne saurais pas expliquer comment ni pourquoi.
A une ou deux reprises, il m'a semblé que j'entendais un lointain gémissement. Mais les bruits de la jungle provoquent les plus absurdes illusions. Les chances de rencontrer un homme dans ces parages déserts étaient négligeables.
Une pensée surgit de mon attention inquiète, qui dominait mes nerfs. Obscurément d'abord, puis avec une clarté croissante je commençais à savoir ce qui me guettait derrière l'épais rideau de fougères géantes et de lianes enchevêtrées.
Un grondement fracassant, pareil à celui d'une locomotive en marche me fit sursauter. J'en aperçus la cause pendant une seconde. Comme un éclair, un lézard géant verdâtre, long d'un mètre passa à travers le sous-bois.
Il devait faire soixante à l'heure. Après, tout redevenait calme. Un caméléon, marron en ce moment car il était collé à un tronc de la même couleur, m'observait scientifiquement. La vue de son corps visqueux si proche que je l'aurais pu toucher, me donna un léger frisson.
Je me sentais comme au moment de mon initiation lorsque je me réveillais avec un serpent géant sur mon torse nu. A présent l'image, manifestement d'origine télépathique, s'enrichissait de détails devint précis, obsédant.
"Un monstre absurde", m'entendis-je grommeler tout en sifflotant entre mes dents serrés " un serpent à la fois géant et venimeux et par-dessus le marché incarné dans un homme".
Il fallait que je lui parle. J'étais venu en Amazonie uniquement pour cela.
Carabine dans ma gauche, le coutelas long et lourd comme un sabre dans ma droite, je sautais sur la rive. Au fur et à mesure que j'avançais dans le cirage vert en abattant des branches, entr'ouvrant le rideau de lianes, le bruit des bêtes s'éloignait. Le règne animal fichait le camp.
Au bout de cinq minutes de cette gymnastique, je débouchais sur un acajou gigantesque à l'écorce rouge-brique. Ses racines aériennes forment des triangles verticaux. C'est comme si l'arbre était entouré d'un éventail d'une demi-douzaine de cloisons, hautes d'environ deux mètres.
A l'intérieur de l'un de ces boudoirs végétaux, la tête tournée vers le tronc, les jambes bottées comme les miennes mais fantastiquement longues et dépassant de loin les parois rouges, un homme gisait.
Je le reconnus presque immédiatement d'après les descriptions qu'on m'en avait faites. Les indigènes lui avaient collé le sobriquet : "Tiberio le Satan". D'après son aspect, il le méritait pleinement.
Il devait mesurer près de deux mètres. Le soleil n'éclaire jamais franchement l'intérieur de ces tentes de feuillages. Dans cette lumière verdâtre je contemplais mon homme avec une grande curiosité. Il avait un visage chevalin, à la peau blanche légèrement barbouillé de sang, des cheveux roux coupés courts et un très long nez pointu. On lui aurait donné cinquante à cinquante-cinq ans.
Je voyais tout de suite ce qui lui était arrivé. Les branches sèches, parfois lourdes de plusieurs kilos représentent un des plus réels dangers de la forêt. Celle qui gisait à côté de mon homme n'avait qu'effleuré son crâne, sans quoi l'immortalité des sorciers amazoniens aurait été soumise à une très sérieuse épreuve.
Sortant une des bouteilles que j'avais dans mon sac je l'aspergeais d'eau. Ses lèvres minces et exsangues, taillées au rasoir, se mirent à trembloter. Je me demandais ce qu'il y avait de vrai dans les légendes qui circulaient autour de lui ?
Etait-ce exact que les nuits sa taille prenait des proportions encore plus gigantesques et qu'il jetait des serpents brûlants à la figure des voyageurs égarés que cela rendait aveugles et fous ? Avec ses blue-jeans crasseux et sa chemise déchirée, il ressemblait à la lumière du jour à ce que sans doute il était, en partie, clochard amazonien, pêcheur, occasionnellement voleur de bétail vagabond, des élevages clairsemés aux abords des fleuves.
Cela ne diminuait aucunement son mystérieux prestige. Des esclaves prisonniers dans des catacombes souterraines ? Etait-il maquereau ou marchand de filles sur les bords, en même temps que sorcier ?
Je lui jetais un tiers de la bouteille au visage. Alors il ouvrit les yeux et me dévisagea. C'était comme si j'avais reçu un coup de poing dans la figure. Des globes immenses. On aurait dit que ces orbites occupaient un tiers de la surface du visage. Leur blanc était rouge, leurs pupilles jaunes se dilataient et se rétrécissaient comme celles d'un chat. Je fus saisis par un léger vertige devant ce regard. Il brouillait les pensées. On était subitement disposé à voir n'importe quoi. J'avais l'impression confuse que ces yeux pouvaient s'élancer vers moi au bout de souples tentacules, comme ceux d'un monstre sous-marin.
Il secoua légèrement la tête lorsque je lui présentais le goulot de la bouteille. Les "macumbeiros" boivent aussi peu d'eau que possible. Il faut être sec et brûlant à l'intérieur pour accueillir les démons souterrains. Mais il refusa également mon flacon de rhum.
- Prends ta carabine proféra-t-il d'une voix basse et rauque. Il traînait les syllabes mais son chuchotement avait quelque chose de percutant. On l'aurait entendu à dix mètres.
- Il y a un " mutum ", poursuivit-il, dans le buisson derrière toi.
Ce sont les dindes de la forêt amazonienne. De très gros et maladroits oiseaux au plumage bleu-foncé brillant, à la chair délicate, blanche. Un festin, quand on en trouve. Mais ils sont plutôt rares.
- Tu peux le tirer à la balle - entendis-je de plus en plus stupéfait, il est lourd... assis par terre... vient de manger. Tue-le et apporte-le.
En effet, ce n'était pas plus difficile que cela.
Lorsque je revins, au bout de cinq minutes, avec la dépouille du " mutum " mon bizarre blessé était assis par terre, le dos appuyé au tronc. Sans un mot il prit la dinde morte, appuya sa lèvre à la blessure et se mit à sucer énergiquement. Il but du sang d'oiseau pendant des minutes avec tous les signes de la satisfaction. Je ne discute pas les goûts mais ce n'était assurément pas beau à voir. Je luttais contre le malaise. De toutes mes forces je tordis le coup du " grand serpent " qui est en nous - du diaphragme. Des triangles brûlants dansaient devant mes yeux, puis, de nouveau, je voyais clairement et ma voix était calme.
- Tu es Tiberio, demandais-je.
Il essuya son visage barbouillé de deux sangs divers.
- Toi aussi, je te connais bien... fit-il, sans répondre à ma question directement, Tu es sorcier. Les esprits ont prédit que tu viendrais. Ton regard est fort. Tu veux tout. L'or, le pouvoir et le secret de la renaissance. Et tu es beaucoup plus jeune que moi.
Il parlait un portugais correct, y mêlant quelques mots indiens de temps en temps. Je m'accroupis à côté de lui.
- Tu n'es pas encore vieux, lui dis-je.
Il riait tout doucement. Le parchemin ensanglanté de son visage aux poils roux se fendit en rides.
- Je suis aussi vieux que la terre, déclara-t-il d'un ton naturel et au premier moment on était porté à le croire. Dans l'avenir les gens auront des vies plus longues que maintenant. Ils seront comme le Mathusalem de la Bible. C'est là le grand secret que tu cherches. Mais je crache sur la Bible, termina-t-il sans lever la voix.
Il y avait une tempête sous mon crâne. Je sentais le sang affluer vers mes tempes. Ma gorge était sèche.
- Je ne crois qu'aux secrets dont on me prouve l'existence, lui dis-je. Et je sais une chose. La première étape des miracles : c'est le moment où un esprit devient matière palpable, Ectoplasme, gélatine peu importe. Tu sais de quoi je parle. Peux-tu créer un embryon du néant ?
Il se détourna. Je suivis son regard. Il y avait de ce côté un barrage de feuilles rouges, grandes comme des pneus de camion. A travers une brèche large d'un mètre, j'aperçus dans la lumière verdâtre une chose qui me coupa le souffle. Cela n'avait rien d'une hallucination, la silhouette d'une belle fille y passa, à dix mètres de nous. Pendant une seconde son image se détacha très nettement du fond de fougères. Elle était grande, portait une carabine et traînait derrière elle par une corde deux prisonniers attachés ensemble, un homme et une femme. La procession absurde disparut, sans aucun bruit, comme dans un rêve. Mais ce n'était pas un rêve. J'étais encore abasourdi et je cherchais des mots pour interroger le sorcier lorsqu'un tir retentit.
J'entendis derrière les lianes la chute d'un corps et après un court silence une voix de femme métallique, claire, sereine.
- Il était déjà mort bien avant. Toi, Helena, tu es libre, mais tu rentreras chez nous. Je sais que tu rentreras. Tu seras heureuse. Les dieux t'habiteront. Tu seras le cheval des dieux.
Après, rien. Que des cris d'oiseaux. Tibério tourna ses terribles phares rouges et jaunes vers moi, secoua la tête comme s'il voulait éluder mes questions, puis reprit, d'un ton indifférent, feignant de n'avoir remarqué rien d'anormal.
- La force des esprits peut tout. L'esprit a le pouvoir de se transformer en chair vivante. Mais cela ne peut se réaliser que par l'union d'une foule d'âmes et de corps. Il faut une assemblée d'êtres dociles qui se dévouent et se sacrifient pour que le miracle se produise. Cela ne peut se faire que loin du monde. Le mystère doit être bien gardé, enseveli...
Il sourit en découvrant des dents fortes, noircies par le tabac.
- Enseveli sous la terre ? demandais-je.
Tibério esquissa un mouvement pour se lever, mais il y renonça faisant un geste pour indiquer que sa tête tournait.
- Oui... sous la terre... il y a une cité sous la terre. Son entrée se trouve tout près d'ici à quelques pas. Je viens de là. Tu iras, toi aussi, car ta place est là. Des tunnels conduisent loin en bas... jusqu'au trône des Rois... d'un autre monde... tu verras tout. C'est là que nous citons les esprits !
Sa voix faiblit. Il luttait visiblement contre un malaise, mais il continua :
- L'assemblée docile est comme une femme... elle s'exalte. Son âme se met à vibrer... alors il faut un homme très fort.., pour la subjuguer et unir tout à fait... et il faut encore une autre femme... mais qui est noble et forte comme Yemandsa la déesse des eaux... une prêtresse qui accomplit les sacrifices... qui est douce comme les femmes et dure comme les guerriers... comme les amazones... c'est elle qui réunit tous les fluides dans son âme et qui les projette comme un miroir là où il faut... tu verras tout cela.
Je ne savais que penser. J'avais beau connaître les sorciers Brésiliens aussi bien que l'Amazonie. Je me répétais en vain que la loi de la jungle régnait dans ces parages et que dans les plantations de caoutchouc isolées les patrons faisaient couramment descendre les ouvriers récalcitrants par leurs hommes de main. J'étais perplexe.
Il y avait là quelque chose que je ne me parvenais pas à situer. Je regardais discrètement un petit singe noir qui filait d'une branche à l'autre. Un oiseau doué d'une voix presque humaine toussotait comme un vieillard et répétait inlassablement les mots : ARARA - KWARA - ARARAKWARA! " Cette forêt grande comme la moitié de l'Europe est encore bourrée de surprises ", m'avait dit près du port de Bélem, entre deux whiskys, un biologiste allemand. " Il ne croyait pas si bien dire " pensais-je subitement. Car les feuilles rouges rondes et grandes comme des pneus tressaillirent puis se séparèrent et la belle fille de tout à l'heure y apparut.
- Voici Consuelo, dit le sorcier. Elle est " Orixa ", prêtresse de Xango, du dieu de la foudre et du feu. Elle est aussi le principal médium de nos séances.
CHAPITRE II
- Saude, dit-elle, salut, Tibério ! Zut ! une branche ? Tu as mal ?
- Rien de grave. Je vais pouvoir marcher dans une minute, répondit-il.
Elle louchait vers moi du coin de l’œil. Le sorcier m'indiqua du doigt :
- Oui, c'est lui. Le voyageur annoncé par Olivia, il y a une semaine lorsque le dieu Oxala est descendu sur elle. Tu te souviens, vers la fin de la séance, avant qu'elle se soit évanouie.
Elle me dévisagea. Je m'étais redressé. Elle était très grande pour une femme. Presque de ma taille. Je mesure 1 m. 78.
C'était une mulâtresse " sarara ", c'est-à-dire aux cheveux blonds, à la peau et aux yeux clairs. Souvenir de l'occupation hollandaise. Les prophéties des filles possédées par un dieu, épuisées par la danse devant l'idole sont la plupart du temps des cafouillages sans queue ni tête. Mais dans le cas où elles fonctionnent, leur lucidité est ahurissante.
- Tu t'appelles Raulo ou Paulo, dit-elle en s'approchant et en s’agenouillant à côté de Tiberio. " Tu es le patron d'une exploitation de noix du Pura, ou de bois, ou de teintures, aux abords du fleuve Ituqui. Pas de caoutchouc. Tes ouvriers te volent parce que tu n'as fait liquider personne jusqu'à présent.
Elle déposa sa Winchester et tira un pansement de son baluchon. Je n'étais ébloui qu'à moitié. Les nouvelles circulent dans la brousse avec une vitesse inexplicable. Sans parler des radiotélégraphistes, Robinsons des aérodromes isolés, qui s'amusent à échanger des cancans avec leurs collègues, par-dessus les espaces vertigineux de l'océan vert.
" Il faudrait le mettre à l'abri " dis-je, " La nuit va tomber ".
Ils m'observaient tous les deux sans bouger. L'oiseau insistait à déclarer : " Arara - Kwara ". J'avais un léger vertige. Comme si un vide m'aspirait. A deux, ils rayonnaient un magnétisme redoutable. Evitant les terribles yeux de Tiberio je dirigeais mon regard vers le front haut et lisse de Consuelo. J'y concentrais tout le désir qu'elle m'inspirait depuis une minute.
La ligne fière de son corps, ses hanches étroites, ses larges épaules couvertes de cheveux blonds, presque châtains, son visage de princesse mauresque aux pommettes saillantes, au nez court, à la bouche grande et charnue, tout cela tourbillonnait dans mon cerveau, descendait dans mon diaphragme électrisé par le courant condensé de dix nuits d'amour sorcier, reflua vers mes pupilles et s'élança comme un cobra enragé sur la mulâtresse agenouillée.
Elle se mordillait les lèvres.
" Tu m'aides ? " me lança-t-elle en s'emparant du bras de Tiberio.
Nous passions près d'une flaque d'eau à moitié couverte de longues herbes épineuses. Il y avait une paire de jambes immobiles et une assemblée de petits rongeurs.
- Il était devenu fou. Il a voulu étrangler la fille, dit Consuelo.
Cinq minutes après nous débouchâmes sur une clairière. Il y avait trois poteaux au milieu. Deux avec au bout des squelettes de crânes de chevaux, le troisième avec le masque grimaçant du dieu Xango.
Derrière les poteaux j'aperçus un énorme anneau noir et rond. Un mètre de haut et d'un diamètre d'environ quatre fois autant. Les restes d'un vieux cèdre abattu par la foudre et bouffé par les fourmis. Cela ressemblait au rebord d'un puits et cela en était un.
Lorsque nous nous approchions j'entendais, très faiblement le chant d'un choeur de femmes évoquant les cantiques en l'honneur du diable Exu, du Chien-de-Feu, que j'avais entendu dans les " candombles ", dans les cloîtres de la sorcellerie à Bahia. Le chant était entrecoupé de pleurs et de gémissements. Il venait de bas, d'un souterrain distant.
L'intérieur du tronc de cèdre était une immense bouche noire.
Quand nous en étions tout près, un bizarre couple en jaillit. Un garçon et une fille. Des gens du peuple. Ils riaient aux éclats, se pourchassèrent en sautillant comme des chèvres sans se soucier de nous et disparurent dans la broussaille. Je les cataloguais comme ivres ou plutôt drogués.
Tiberio semblait rétabli. Il enjamba sans notre aide le bord du tronc, puis se retourna vers nous.
- C'est ici. Reste avec elle. Elle te dira le nécessaire. Et reviens. Tu trouveras tout ce que tu cherches et plus.
Il étendit la main vers le gouffre noir. Une roue phosphorescente y apparût, pétillait, flamboyait pendant quelques secondes, puis s'éteignit. Une illusion optique ? Ou la phosphorescence d'un corps astral, révélé par l'hypnose ? Ou simplement des feux follets ?
- Tu trouveras les pouvoirs qui te manquent, continua-t-il. Et surtout celui du dédoublement. La faculté d'être ici et ailleurs, en même temps.
Là-dessus il descendit dans le puits et sa silhouette disparut dans l'obscurité.
Nous étions assis sous les bambous, sur la rive, à deux pas de mon canot. Il faisait presque noir, mais elle ne m'avait toujours pas expliqué grand-chose.
J'avais allumé une lampe d'acétylène à l'autre bout de mon petit navire, pour y attirer les moustiques. Cela donnait un jeu d'ombres qui se pourchassaient parmi les bambous.
Je la tenais dans mes bras étroitement enlacée. Elle laissait reposer sa tête sur mon épaule, gentiment, comme une midinette quelconque qui file le parfait amour avec son amant sur le banc d'un parc public.
La différence : un chœur de crapauds forgerons. Un tintement métallique tout autour. Comme les clochettes d'un troupeau invisible de vaches suisses. Des papillons noirs apparurent, larges comme des paumes, attirés par la lampe.
Et puis, il y avait une autre différence. Nous étions passés tous les deux par l'école de la "macumba". C'est une épée à double tranchant.
Sa bouche était chaude, drue, passionnée et elle me rendait mes baisers mais cela s'arrêtait là. Je n'insistais pas trop. Le rituel exclut les conquêtes intempestives. Mais si on obéit au rythme prescrit, le succès est fort probable.
L'eau clapotait doucement devant nos bottes. J'embrassais longuement son cou. Elle avait la peau satinée des mulâtresses. Aussi leur tempérament. Elle se blottit contre moi et je sentais ses longs doigts qui labouraient les muscles de mon dos. Je la fis glisser sur l'herbe, elle me repoussa doucement. Ses bras étaient musclés comme ceux d'un homme. Alors nous restions assis pendant quelques moments nous tenant par les mains et c'était dans cette attitude banale que notre duel d'hypnotiseurs commença.
Non, il ne faut pas croire que la discipline amoureuse de la " macumba " soit une contrainte. Hommes et femmes se laissent porter, encore que très lentement, graduellement par leurs passions vers une communion, vers un bonheur normal. Les amants ne se réservent qu'une partie infime des fluides magnétiques mobilisés par l'orgasme.
Mais ces étincelles forment au bout de quelques semaines un redoutable réservoir de forces nerveuses.
Je sentais la pression de ses paumes et une vibration qui se propagea à travers mon corps jusqu'à ma nuque. Comme dans un rêve éveillé, des formes flottantes sortirent de l'obscurité. Une demi-douzaine de femmes noires, des esclaves demi-nues, m'entouraient, me touchaient, me caressaient. Je savais parfaitement que ce n'était que les pensées de Consuelo et que si je m'abandonnais à ces images, je glisserais rapidement dans la léthargie hypnotique.
Je dégageai mes doigts et je pris ses tempes entre mes mains. Pendant un moment je fis le grand silence en moi. Mes pensées et mes désirs furent balayés par ma volonté. Puis, brusquement, mon vide intérieur fut traversé par l'éclair d'un couteau qui sifflait dans l'air, lancé vers la gorge de Consuelo. Elle tressaillit et se dégagea poussant un petit cri.
Ce fut au moment où je l'enlaçais de nouveau, que la manche de sa blouse glissa et que j'aperçus le tatouage de l'épaule. Elle ne s'opposa pas lorsque j'allumai ma torche électrique pour voir l'inscription.
"Pen. d. Car. n° 918". Je reconnaissais la chose. Le pénitentiaire de Caruara se trouvait à cinquante kilomètres de Rio. A trois mille kilomètres d'ici. Il y avait surtout des condamnés à vie. Du reste on ne faisait cela qu'aux condamnés à vingt ans ou à vie. Consuelo avait au grand maximum 27 à 28 ans. Ombre immobile sous les bambous noirs, elle retenait sa respiration.
- Si tu veux, va-t’en, dit-elle d'une voix ,rauque, et ne reviens plus. Je me suis évadée il y a un an. Ils m'avaient condamnée comme empoisonneuse. Mais c'était une fausse accusation. J'avais servi les dieux là-bas, comme ici.
Evidemment, il y avait des drogues, ou simplement des cuites au rhum blanc pour faciliter le déclenchement des véritables extases. Et il y avait des cœurs fragiles et des tribunaux qui s'en mêlaient de temps à autre. Je n'étais consterné qu'à moitié. Aussi, pendant le carnaval de Rio il y a quantité de morts par épuisement.
CHAPITRE III
Ce soir-là, vers sept heures, lorsque j'arrivai du côté opposé, j'aperçus de loin parmi les bambous son blouson bleu-marine et un fichu rouge qu'elle avait noué autour des cheveux.
Elle ne répondit pas à mon sourire. A mes baisers, par contre, si. Et comment ! Nous nous assîmes juste au même endroit.
- Il est trop tôt, me dit-elle à un moment de répit, en montrant le ciel. Il était comme une aigue-marine lumineuse qui obscurcissait doucement. En face, à trente mètres, des perroquets chahutaient parmi les arbres de l'autre rive. Notre conversation à nous, se limitait à des monosyllabes.
Consuelo avait un large ceinturon de cuir sur ses blue-jeans, avec son coutelas. Deux ou trois fois j'essayais de le défaire. Deux, trois fois, elle me saisit le poignet. Une patte de velours et de fer. En même temps elle détourna mon visage vers un nuage noir qui montait et ses lèvres murmuraient des mots incompréhensibles.
"Vamos. Viens ", me dit-elle d'un ton paresseux, au bout d'une demi-heure.
Nous avancions en flânant à travers la forêt. L'or y changeait en brun et le vert en noir. Elle s'arrêta devant l'acajou sous lequel j'avais rencontré Tiberio et très absorbée se mit à dessiner par terre avec le canon de sa carabine, à l'endroit même où s'était trouvé huit jours plus tôt le corps du magicien.
La fille me tournait le dos et ses épaules tremblaient comme sous un effort. Tout à coup, lorsque j'y regardais il y était de nouveau avec le sang sur sa figure, son crâne écorché et tout le reste. Je savais bien que c'était absurde et impossible, mais il n'y avait rien à faire. Déraillant pour de bon j'avançai pour le toucher. Je réussis en effet à toucher l'écorce du tronc. Il n'y avait plus rien.
- Pourquoi fais-tu cela ? m'écriais-je, furieusement, sans savoir pourtant avec certitude si c'était son fait, et comment et pourquoi.
Mais son regard sombre, fixe et féroce m'expliquait beaucoup de choses.
Je me rappelais de l'Indien que le Maréchal Rondon avait, quelques années plus tôt, amené à Rio et qui, au cours d'une séance, sortit d'une fenêtre du dix-huitième étage, en plein jour et revint après s'être baladé dans le vide. Deux caméras de dix-huit millimètres avaient filmé l'opération. Sur l'un des films il n'y avait naturellement rien, que l'hypnotiseur en train de fumer sa pipe de glaise, à côté de la fenêtre entouré par le groupe de spectateurs et sans manifester la moindre intention d'aller dehors voltiger. Sur l'autre bobine c'était pareil, mais pas tout à fait. Le sauvage restait où il était mais pendant la projection nous vîmes, à notre ahurissement, une tâche sombre, quelque chose comme un tourbillon de poussière se déplacer devant la fenêtre. Là où nous avions vu l'illusionniste, en train de déambuler au-dessus de l'abîme.
Une redoutable volonté rayonnait de ses yeux, grands, gris, mongoloïdes. Tout à coup, je me mis à penser à des choses ennuyeuses. Une carabine en Amazonie cela tire facilement. Et on peut se tromper lorsqu'on mélange des breuvages douteux pour une foule en extase tout en étant soi-même halluciné. Mais ce couple de fous euphoriques qui avait dansé sur la clairière, pour disparaître derrière les buissons, évoquait chez moi des souvenirs précis.
Je revoyais en ce moment l'éclat et la fixité des yeux. Ce satyre, cette nymphe n'étaient pas que drogués !
Il y avait là une autre histoire, plus méchante que tout le reste. Je ne la connaissais que par ouï dire.
- Consuelo, demandais-je, vous avez ici des " zombis ", des morts-vivants ? Au lieu de répondre elle se colla dans mes bras. Cela aussi, cela faisait des tourbillons électriques, je le jure !
- Ne me demande rien. Je t'y emmène. Tu verras et tu feras ce que tu voudras. Et quoi que tu décides, je serai à toi ce soir.
Ils descendaient vraiment loin, ces corridors. Quel labyrinthe !
Sous le cèdre nous avancions d'abord à quatre pattes et encore ! Au bout de dix à douze mètres, le tuyau formait un coude vertical. Nos torches électriques éclairaient quatre pierres grisâtres qui formaient un escalier naturel. Une fois en bas, nous découvrîmes un carrefour de trois galeries à peu près pareilles.
On pouvait s'y tenir debout. Je touchais le plafond de la main. Humide et noir, tout cela. Partout où je me promenais le rayon de ma lampe, cela se ressemblait. Des voûtes rondes, manifestement creusées par des humains. Quels humains ? voulais-je demander à Consuelo mais elle me fit un signe avec sa lampe, montrant le tunnel du milieu.
Il était légèrement incliné vers le bas. Elle s'y engagea et je la suivis. Ici, il y avait des niches des deux côtés. Des animaux en pierre poreuse. Des êtres hybrides, faits avec des corps et des membres d'oiseaux, de fauves et de poissons entremêlés. Cela rappelait des gargouilles et des monstres péruviens, mais ce n'était ni l’un ni l'autre.
Mon amie semblait pressée. Elle se pencha sur un nouveau puits vertical. Très profond celui-là, vingt à trente mètres. Une échelle de corde y pendait. Le fond était fait de rochers illuminés, où jouaient des reflets d'une fournaise rouge. En bas, très loin, un battement enragé de tambours se fit entendre, puis s'arrêta net. A côté de nous, au bout d'un tunnel horizontal, j'aperçus aussi le clignotement d'un oeil rouge-brique.
Je sentais l'haleine chaude de Consuelo.
- Le feu du dieu Exu, murmura-t-elle.
Ce fut à ce moment-là, qu'à la lueur de ma torche, je découvris la statue du dieu enterré. Jusqu'à la poitrine. Il était jeune et beau, en marbre blanc et semblait nous observer avec un visage douloureux, exténué.
J'entendis, le diable sait d'où, un sifflement saccadé, et là, j'eus vraiment peur. Le dieu enterré commença à ramper vers nous.
Il n'était pas enterré mais à quatre pattes. Sa gorge ou ses poumons sifflotaient. Il n'était pas dieu pour un sou. Son comportement indiquait quelque chose de tout à fait contraire.
Prosterné, devant Consuelo, il pleurnichait.
- Reine, ma Reine noire, entendis-je. Je te supplie, laisse-moi partir... laisse-moi vivre... je sais que nous ne vivons plus... ils sont tous en chasse et fous en bas... je n'en peux plus... j'étouffe... Ils se décomposent et pourrissent.. et ils dansent.. des charognes qui dansent... je t'aime... viens, partons ! Tu as promis...
Je n'ai jamais su ce qu'elle lui avait promis car elle lui prit la tête, la redressa à moitié et la déclamation insensée cessa. Je la vis secouer furieusement la tête du garçon. Comme une chatte enragée elle lui crachotait à l'oreille. Je n'en ai saisi un traître mot.
Il se leva et cette fois-ci sur deux pattes, se traîna vers la galerie latérale, où clignotait l'oeil rouge-brique.
Après, cela devenait encore plus cauchemardesque. Et par-dessus le marché c'était justement le cauchemar que j'avais prévu et craint à l'avance.
Je n'aime pas les échelles de corde mais celle-ci était solide. Seulement tout près du fond du puits, j'eus encore un choc. Une caverne latérale ressemblant drôlement à un cimetière. Pas de croix, mais des monticules fort suspects, avec des petites pierres octogonales et blanches. Je ne pouvais pas déchiffrer les inscriptions.
Leurs caractères semblaient arabes. De gros rats eurent la mauvaise idée de me lorgner des coins comme je m'immobilisai sur l'échelle pour repérer les lieux. Je trouvais cette nature morte fort déprimante.
Les pierres octogonales avaient quelque chose de pédantesquement méticuleux. De toute façon, c'était ancien, me consolais-je. Au dix-huitième, il y a eu, au Brésil, par-ci, par-là, des communautés d'esclaves arabes évadés, révoltés, que sais-je. D'autre part, on rencontre aux alentours de Bahia et de Pernambuco d'illisibles inscriptions, dans une écriture rappelant l'arabe, et qu'on attribue à des navigateurs venus des Atlantides, il y a quinze mille ans. J'avais assez de soucis comme cela et je m'empressais de suivre la reine qui me paraissait, en effet, de plus en plus noire.
Au fond du puits c'était le comble. Mon envie de plaisanter en pensée, rien que pour me rassurer, m'y passa radicalement. Une scène de l'enfer de Dante, illustration de Doré, mais en plus réaliste et avec une touche de sordide, d'ignoble.
C'était vraiment une bande de morts-vivants, de cadavres pâles, verts, glabres qui dansaient autour de moi, en sautillant en me bousculant presque. Et quelle danse, Seigneur !
Je comptais quelque chose comme une douzaine et demi de ces damnés piteux des deux sexes.
Des torches fumaient dans tous les coins fantasques de l'énorme grotte stalactique où nous venions de déboucher. Cela étincelait, scintillait follement de tous les côtés. Je vis des grappes de cristaux verts, bleus et rouges, des colonnes de basalte et d'autres, tronçons et entières, faites de main d'homme.
Maintenant, comme si c'était en l'honneur de notre arrivée, ils se mirent à hurler en chœur, à râler, à pleurer. De leurs yeux déments on n'apercevait que les blancs. Pas de trace de pupilles. Et cependant leurs radars devaient indiquer la présence de Tiberio car ils imploraient sa grâce à grands cris stridents.
Il fit tout pour mériter son sobriquet. Il était absolument convaincant dans le rôle de Satan, pourchassant les pauvres héros squelettiques, loqueteux avec une énorme massue en vociférant : " Ordures, pestiférés, Ignominieux excréments de tatou! Voici la vengeance d'Oxala! Une marée de serpents vous attaque, vous enlace, vous dilacère, vous déchire les tripes. Sauvez-vous ! Vite ! Vite ! Vite !
Et ce fut la ruée de ces malheureux vers les roches, vers les colonnes. Ils se piétinaient mutuellement, grimpaient mains ensanglantées, grimaçant, bavant, se réveillant d'horreur ou justement sombrant dans une hypnose plus profonde, comment le savoir.
Cela dépassait de loin tout ce que j'avais vu dans les "terreiros" de Bahia en matière de conditionnement des disciples, par la douche écossaise de l'horreur et de la volupté.
Tiberio leur fit alors le coup du Moïse de la Bible.
Pendant qu'ils tremblaient, suspendus aux rochers, il lança au milieu de la grappe grotesque son gros bâton qui se transforma aussitôt en un serpent " souroucoucou " de bonne taille.
Alors vint un moment où mes excellents nerfs commençaient à frémir partout dans mon corps. Le serpent se tordait, il le rattrapa par la queue, le fit tournoyer comme un fouet en poursuivant les fuyards puis, d'un coup sec, il fit éclater la tête du reptile sur un rocher.
J'étais en train d'essayer toute sorte d'exercice de concentration pour m'empêcher de vomir, lorsque, sans transition, sa voix devint mellifluente, onctueuse, caressante, tendre, riante.
" Ha-ha-ha ah-ah-ah ! Pauvres petits enfants, réveillez-vous ! Clic-clac! Ouvrez-les yeux! Quel rêve stupide c'était ! Ha-ha-ha ! Regardez, regardez ce beau jardin! Les fleurs ! Les arbres de mangues dorées ! Mangez-les ! C'est le paradis ! Venez, mes petits enfants. Etendez-vous sur l'herbe ! Soyez heureux... Comme vous êtes heureux ! Aimez-vous !... Embrassez-vous !... Riez de bonheur !... ".
Je me grattais la tête, dépaysé comme un bon catholique qui assiste à une messe de rite grec ou arménien.
L'hypnose était pour peu de chose dans cette histoire, décidais-je.
La forêt est bourrée de plantes vénéneuses et inconnues. Ce que je voyais devait être l'effet d'une drogue de la famille des curares, sans doute, qui empêche toute critique, tout acte de volonté indépendante.
D'où sortaient ces types ? Il y en avait trois, au moins deux, efféminés. Cela me rappelait des "terreiros", des cloîtrés où régnait le système matriarcal. J'en avais vu dans le Sud. Mais ce n'était pas pareil.
Je n'en revenais pas. Les marionnettes anémiques se vautraient dans l'herbe imaginaire, étendaient leurs mains tremblantes, ébauchaient des étreintes maladroites, de fantômes.
- Et cela, m'écriai-je. A quoi rimait donc ces grandes taches brunes sur les cous, sous les nuques de ces deux filles ? Cela semblait suinter. Mais ce n'étaient pas des plaies ordinaires. C'était tout à fait comme les stigmates des religieuses extatiques ou hystériques, comme on veut. J'allais voir cela de plus près, mais Consuelo me prit le bras. " Vamos, Querido! Viens, chéri! Nous allons nager! Une belle piscine nous attend ".
CHAPITRE IV
Je plongeais jusqu'au fond. Des bulles montaient partout dans l'eau cristalline et en haut, sur les bords, cela moussait un peu comme si nous nagions dans une immense coupe de champagne, dans un bloc irrégulier de cristal de roches. Le goût n'y était pas bien entendu. Cela sentait l'iode et le souffre.
La surface du bassin ne dépassait pas celle de quatre baignoires. Mais alors, quel luxe !
Les salles de bain des palaces, des princes des Khans, sont des cuvettes miteuses à côté!
Déjà l'étroite cheminée oblique par laquelle nous venions d'y entrer était sertie de blocs d'agathes.
Ici, sous cette voûte, étroite et basse, nos deux torches déchaînèrent un feu d'artifice d'étincelles et d’aigues-marines, de topazes, de kwartz multicolores, de tourmalines rouges. En matière de pierres semi-précieuses, c'est comme au football, le Brésil est champion du monde.
Aussi, en matière de pépés, pensais-je en regardant celle-ci qui barbotait autour de moi dans la tiède eau minérale de la source. Elle n'était pas le moins du monde noire, cette reine des empoisonneuses.
La couleur café crème de sa peau veloutée devenait plus claire ou plus foncée selon l'éclairage. Mais les lignes élancées et les généreuses rondeurs de son corps ne changeaient pas, dieu merci. Les détails de son anatomie étaient d'une royale élégance.
De même que les mouvements. Tête en avant, elle plongeait comme une flèche jusqu'au fond, rebondit trois mètres jusqu'à la surface se retourna comme un joyeux dauphin pour échapper à ma poursuite.
Grâce au ciel et à l’exiguïté du bassin, elle n'y réussit pas longtemps. Et à partir du moment où je la tenais fermement dans les bras, elle cessa de rire et de résister. Une plante aquatique inconnue de la science poussa au bord du bassin. J'en étais la tige, debout dans l'eau jusqu'à la poitrine. Feuillage, fleurs, épines : C'était son rôle à elle. Elle m'entourait, m'enlaçait, flottait sur moi, débarrassée de la pesanteur, mais non de la douce souplesse de ses muscles et de ses tissus.
Tout en jouant joyeusement et ardemment l'éternelle pantomime de l'amour, nous commençâmes à nous magnétiser mutuellement.
Un observateur aurait cru que c'étaient des caresses comme les autres, un peu lentes et d'un rythme solennel dont les mouvements redessinaient les contours des corps de la tête et du cou, descendant jusqu'aux genoux, remontant par le long de l'échine dorsale, recommençant cent fois sans nous lâcher par ailleurs et tout en continuant à nous chuchoter les folies amoureuses de tous les temps.
"Oh meu gajo valente!" soupira-t-elle, ce qui est un compliment en portugais populaire, au sujet de la force de quelqu'un, en l'occurrence de mes muscles qui la serraient et brisaient de la manière la plus orthodoxe.
Et cependant nos doigts agiles, antennes survoltées, continuaient leurs caresses magiques et bientôt, tout en prolongeant, tout en ralentissant, jusqu'à l'arrêter pendant de longs moments la course haletante de la volupté, - nos dédoublements s'ébauchaient.
Notre extase charnelle, la lumière tamisée et notre entraînement psychique nous permirent d'en être à la fois les agents et les observateurs. Les ondes de la sensibilité du corps astral s'extériorisent par couches concentriques et se résorbent graduellement vers la gauche.
Je ne tardais pas à apercevoir une vapeur blanche qui se formait à quelques centimètres du côté gauche de nos poitrines.
Consuelo flottait, ondoyait autour de moi, comme un poisson exquis et son corps semblait changer constamment de dimensions. Elle me serrait avec des muscles d'acier qui se rétrécissaient absurdement. Je sentais tour à tour une délicieuse douleur, la sensation qu'elle tournait autour de moi comme une hélice, que nous étions libérés des entraves physiques, ayant gardé et décuplé les joies de la volupté, que nous devenions minuscules, que nous devenions énormes, que nous étions deux danseurs éthérés, heureux.
Deux ? Non. Quatre, car les vapeurs blanchâtres autour de nos seins gauches croissaient, Nos effluves magnétiques se condensaient, prenaient nos formes. Nos fantômes, nos corps astraux se balançaient près de nous, reliés à nous par d'étroites bandes de fluides.
Tout en nous serrant dans les bras, nous sentions une ivresse surhumaine, celle de nos spectres qui imitaient nos mouvements, tels des reflets d'un miroir magique mais qui nous communiquaient, en nous les renvoyant, une joie infinie, la jouissance à l'état pur, débordant la limite de la matière, le bonheur que les mortels ne devinent que vaguement dans les rêves de l'adolescence.
Le temps s'écoulait au ralenti, puis s'accélérait, devenait torrent tout puissant.
Les cristaux de la grotte lançaient mille feux. Au-dessus de nous la caverne résonnait d'une danse et d'un chant effrénés. Consuelo caressait ma joue avec la sienne.
" C'est le moment " dit-elle. " A présent ils sont mûrs. La cavalcade des dieux peut commencer."
CINQUIEME CHAPITRE
De nouveau là-haut, dans la grande caverne au milieu des abrutis, je me posais deux questions.
Pourquoi m'y sentais-je dépaysé, comme un catholique pratiquant qui assiste à une messe de rite grec ou arménien ? Et surtout d'où sortaient ces fidèles, de loin les plus ahurissants que j'ai jamais vus ?
Pourtant, à première vue c'était une séance de macumba comme une autre.
Maintenant je découvris l'autel. Décidément cette grotte était très grande, tout en parois zigzaguantes, niches, rochers escarpés. L'autel se trouvait à côté du trou, par où nous étions entrés entre une grande colonne stalactique et les restes d'une autre artificielle celle-là, blanche et octogonale comme les pierres du cimetière.
L'autel me semblait normal, si j'ose employer cet adjectif.
Saint-Georges, Ogun, phallus, sang de cochon, masques, dents de crocodiles, rien n'y manquait. Quant aux croyants, ils avaient à présent l'air un peu moins détraqués que tout à l'heure. Ils étaient en train de célébrer une messe noire parfaitement orthodoxe.
Tiberio avait revêtu, comme l'aurait fait tout macumbeiro, un uniforme d'opérette, rouge et bleu avec des galons d'or. Des bottes luisantes et un sabre de cavalerie complétaient l'attirail. Il était assis devant l'autel sur un tonneau, avec un air très absorbé. Il fumait un gros cigare et une batterie de bouteilles de cashaga de rhum blanc était disposée à ses pieds. Il y puisait de l'inspiration de temps à autre, buvant au goulot. Dans cet état de demi-transe un sorcier brésilien peut ingurgiter tout à fait impunément, plus d'un litre d'alcool sec. Accroupis au pied de l'autel, à deux pas du sorcier, deux jeunes gens massacraient des tam-tams tonitruants. L'assistance, hommes et femmes, pêle-mêle, se tenait debout formant un large demi-cercle devant l'autel, l'escabeau du macumbeiro et les musiciens.
Ils psalmodiaient à voix basse dans la langue africaine Nafio, qui est le latin de cette liturgie sacrilège.
" Kao Kabiosile " lança une soprano enrouée.
" O gun-yê " répondit un bassiste non moins rauque.
De courtes salves d'applaudissements crépitèrent ponctuant certains passages du cantique pour s'arrêter net au bout de quelques instants.
" Odo - feaba "
" Ooloni - um - um "
" Ingaça epa rei Rao Oxala - yê ".
C'est un des préludes de l'incarnation. Le chœur offre aux dieux-démons les portes d'entrées, les vagins et les anus des filles qu'ils habiteront ce soir.
Je pris place sur un rocher, à côté de ma reine café crème, un peu à l'écart du demi-cercle.
A présent, ils étaient plus nombreux.
Je comptais trente-six têtes. Plus d'une douzaine de jeunes gars et de filles ont dû arriver pendant mon absence. Je les distinguais facilement des anciens. Ils paraissaient mieux nourris. D'après leur allure c'étaient des travailleurs de la forêt. Des chasseurs, des pêcheurs de perles ou laveurs d'or avec leurs femmes, filles ou putains. Il y avait même une négresse avec un nouveau-né sur le bras. L'endroit était donc moins secret qu'on ne m'avait fait croire.
J'allais interroger Consuelo mais une furieuse rafale de tam-tam et un grand hurlement collectif et prolongé me coupa la parole.
Trois filles quittèrent le demi-cercle. Une noire et deux autres à la peau cuivrée. Je les avais aperçu auparavant. Ayant cessé de faire des grimaces horrifiées et de s'arracher les cheveux, elles étaient assez agréables à voir. Leur toilette se limitait à une longue jupe qui descendait jusqu'aux pieds nus. Tout le reste de leur anatomie, nombril, dos, seins, épaules, se réjouissait des bienfaits du grand air.
Elles allaient se prosterner devant Tiberio et restèrent immobiles, couchées à plat ventre devant ses belles bottes. C'étaient les futurs chevaux des dieux.
Puis vint la négresse qui déposa son bébé par terre, un peu à l'écart des trois adoratrices. J'éprouvais une sensation pénible. J'avais assisté auparavant à une bonne trentaine de baptêmes selon le rite d’Ogun mais je n'arrivais pas à m'y habituer.
Tiberio se leva. Il n'en finissait plus. Sa gueule était plus effrayante que jamais. Il a dû y avoir une panne de circulation dans ses phares de monstres sous-marins.
Ils étaient devenu plutôt violacés que rouges. Ils avaient l'aspect de grandes flaques d'un épais sang stagnant. On s'attendait à le voir déborder, dégouliner sur son long nez et sur les lèvres blanchâtres, comme il y a huit jours le sang du " mutum ".
Il fit quelques pas d'une lente et solennelle danse en brandissant et en faisant étinceler la lame du sabre de cavalerie. Puis il s'arrêta, se pencha en arrière et prit le bout allumé du cigare dans la bouche.
C'est un truc de prestidigitation. Aucun risque de se brûler. Il souffla fortement. Une épaisse fumée de tabac monta verticalement de l'autre, du bon bout du cigare.
Il sautilla autour du petit noir en faisant de terrifiants mouvement avec le sabre. Plusieurs fois la pointe brillante se projeta en avant vers la poitrine du catéchumène miniature. Le spectateur a l'impression d'un meurtre imminent. Il n'en a la certitude que deux minutes plus tard.
Le sorcier prit le bébé, dansa avec lui, rapprocha le bout allumé du cigare des yeux du patient hurlant, faisant mine de vouloir les brûler, les jeta en haut vers la voûte, le rattrapa et le reposa par terre.
Il l'aspergea copieusement de rhum blanc, l'enduisit de cachaça, de fiel de tatou, puis le saisit de nouveau. Le tenant par les jambes, il le fit balancer, tête en bas, comme un poulet.
Les tambours se mirent à gronder plus fort. La mère, debout à une dizaine de mètres de là, ne bougea pas. Mais son visage devint grisâtre. C'est comme cela que les nègres pâlissent. Il y avait de quoi. Malgré tout, le Satan botté avait ingurgité une bonne bouteille de " cachaça ". Les roches sont dures, le crâne du bébé est mince et la grimace de Xango, derrière l'épaisse fumée des torches plutôt méchante.
Un dernier balancement de la petite tête crépue, et... un cri sauvage du sorcier fit résonner la voûte. Puis le petit s'envola. Promptement il atteignit son altitude de croisière d'environ trois mètres. Il tournoyait comme un boomerang, mais ne revint pas. Avec une précision mathématique il atterrit dans les bras de sa mère.
Tiberio se rassit et se concentra sur le bouchon d'une bouteille de "cachaça" encore intacte.
Le demi-cercle se resserrait. Les trois filles étendues se dressèrent sur leurs genoux.
- Alors ? C'est un cinéma ? demandais-je à Consuelo. " On y entre et on sort comme dans un moulin ? "
- Ici, oui. Mais pas plus loin. Pas dans le domaine du fleuve embrasé et des hommes-dieux.
Levant le pouce au-dessus de l'épaule elle indiqua quelque chose derrière nous. Déjà avant, j'avais senti de temps en temps des courants d'air chaud dans ma nuque et la rumeur d'une lointaine locomotive.
Les filles toujours à genoux faisaient valser leurs torses nus et gémissaient. Tout leur corps tremblait et la bave coulait de leurs bouches ouvertes.
Je me retournai. C'était la sixième bouche de tunnel que je comptais dans cette grotte. Là aussi, il y avait un très distant et clignotant oeil rouge.
- C'est là que la prochaine fois tu feras saigner un esprit, me promit-elle.
- Pas maintenant ?
- Non maintenant je te ferai un "despacho". Que souhaites-tu ?
Je lui expliquais.
"Despacho" veut dire sortilège. Les cèdres sont généralement éparpillés dans la brousse comme un troupeau de vaches. On parlait dans ma région d'un groupe d'arbres centenaires, mais nous n'avions pas réussi à les trouver.
J'avais aussi des différends avec une vieille folle qui avait un "corail de poisson" (espèce d'entrepôt aquatique) près de mon exploitation. Elle ne voulait absolument pas me laisser mouiller mes troncs à côté de son corail, en attendant qu'on vienne les remorquer. D'autre part, elle avait des frères dans la région, la saison des pluies était proche et ce n'était pas le moment de déclencher une guerre civile.
Les croyants commencèrent une danse frénétique de derviches, tournoyant comme des toupies. Les trois filles eurent des crises d'épilepsie. Consuelo me tendit un cigare. Il me faisait un effet pareil à la " maconha " familière mais en plus fort. Je devenais extra-lucide et me sentais capable d'arracher des cèdres du sol, comme des radis ou de bondir jusqu'au plafond.
Les trois mediums subitement rétablies de leur crise le firent à ma place. C'était inimaginable. Elles battaient certainement tous les records de saut. Elles flottaient, elles semblaient s'arrêter dans l'air, juste sous la voûte comme des marionnettes hissées par un fil invisible. Puis elles finirent par s'écrouler devant les bottes de Tiberio.
Ma belle amie me remit une bouteille. Le rhum accentue la lucidité que donnent ces drogues. Alors je vis plus clairement la chose qui m'avait intrigué et dépaysé, dès le début. La tâche. La stigmate qui suinte. Elle fleurissait sous la nuque de l'une des filles écoulées, d'une grande Indienne.
- Vous les enterrerez par ici ? commençais-je prudemment.
- Mais non, fit-elle, avec une moue. Cela n'arrive que parfois, pour un des " despacho " très compliqué.
- Et après, quand elles sortent des tombes ?...
- Tu en verras plus tard. Nous n'en avons pas ici maintenant. Elles n'en deviennent que plus dociles. Il faut qu'elles le soient pour que les esprits descendent sur elles. Et puis, elles sont ici parce qu'elles l'ont voulu.
C'était vrai. Les "candombles" sont comme les autres cloîtres. Voeux, vocations mystiques, règles, discipline, tout y est. La seule différence : on y mêle des nonnes à des moines. Il est vrai que ceux-ci ne sont dans la plupart des cas, des hommes qu'à moitié.
Elle saisit le poignet de deux filles, toupies hurlantes.
- Pilar ! Mercedes ! Ici, couchez-vous par terre. Sur le dos et rapprochez vos têtes. Fermez les yeux. Respirez. Dormez !... dormez !... dormez !... dormez...
Les deux corps allongés formaient une ligne droite. Ma jolie fit un noeud avec les deux chevelures. Moi, j'étais ailleurs.
- Dis-moi, m'écriais-je, qu'est-ce qu'il fiche, Tiberio ? Qu'est-ce que cette plaie ? Il la renifle ou quoi ?
Cela en avait l'air. L'Indienne était à genoux, le torse incliné. Le sorcier l'entourait des deux bras. Son visage d'oiseau de proie se pencha sur la nuque qui suintait. La sarabande se déchaîna avec une fureur redoublée autour des deux. Je ne pus pas voir la suite.
- Fais attention, dit Consuelo, voici pour tes cèdres.
Elle piqua fortement la cuisse de l'une de ses patientes d'une épingle à tricoter. Elle resta insensible Ce fut l'autre qui sursauta en pleurnichant et en se frottant la cuisse. Ensuite, ma magicienne fit flamber une allumette et la rapprocha des plantes des pieds du premier médium. Il y eut de nouveau un transfert sur l'autre qui gémissait en dérobant ses pieds d'une flamme inexistante.
Je m'exécutais, suivant le rite, en m'arrêtant à temps et en dispensant avec ma main libre une gamme de caresses mise au point par des générations de macumbeiros pour obtenir le dosage nécessaire de volupté et d'horreur dans l'esprit de l'agonisante. Après le traitement, je sortis de mes blue-jeans un dessin grossier de ma propriété et y promenai le petit doigt de la main gauche du médium. Elle me donna des indications en s'écriant et en retirant le doigt, comme si elle avait touché une flamme, à deux reprises. La seconde fois elle murmurait entre ses dents serrées une idiotie au sujet d'un méchant dragon. J'étais en train de gribouiller deux croix sur ma carte lorsque deux paires de bottes enjambèrent le corps étendu de ma pythonisse.
En levant la tête je vis deux vieillards de très haute taille. Ils ne pouvaient venir que du tunnel, indiqué par Consuelo tout à l'heure, éclairé par un incendie lointain.
Ils ressemblaient comme des frères à Tiberio. L'un des deux était borgne. Ils se dirigeaient à pas lents, tâtonnants vers l'Indienne stigmatisée.
" Consuelo ", dis-je, ces deux types, d'où sortent-ils ? " Elle se détourna.
" Mercedes, réveilles-toi. Lève-toi! Paulo, prends ses mains. Fais le " travail ".
Je le fis. Au bout de deux minutes, elle s'assoupit de nouveau, cette fois-ci transformée en double, en projection psychique de ma voisine embêtante.
- Couche-la sur ce rocher Paulo. Pilar apporte la hache. Et maintenant prends ses cheveux. Tends son cou! " Cela ressemblait tout à fait à une véritable exécution capitale.
La hache était grande. Consuelo la souleva des deux mains et l'abattit de toutes ses forces sur le cou de la condamnée. Un truc que je ne connaissais pas. J'entendis l'impact sur l'os mais la lame ne pénétra pas dans la chair. En revanche un mince filet rouge apparut autour du cou de Mercedes, même aux endroits que la hache n'avait pas touché.
C'était étonnant. Mais cela m'intriguait moins qu'un autre spectacle qui se déroulait de l'autre côté de la caverne.
- Mais alors, cela, maintenant, ces trois types, qu'est-ce qu'ils fabriquent avec l'Indienne?" Ils l'entouraient. Tiberio et les deux autres. On ne voyait que leurs dos penchés, se bousculant comme des chiens autour d'un os.
- Tu ne veux pas retourner nager ? me demanda Consuelo affligée d'une surdité subite.
Ses cheveux sentaient le miel des fleurs forestières. J'éprouvais le besoin urgent d'un exercice sain et reconstituant.
Nous nous dirigeâmes promptement vers notre piscine.
Les cèdres que nous trouvions à l'emplacement désigné par le médium n'étaient certainement pas le groupe de centenaires dont on avait parlé. En revanche ma déplaisante voisine tomba à l'eau, sur un pieu, se blessa méchamment, non pas au cou mais aux reins, resta immobilisée pendant une semaine et manifesta pendant sa maladie le désir - les petits diables savent pourquoi - de conclure un accord à l'amiable avec moi.
D'autre part, à l'endroit où la fille avait cafouillé d'un dragon il y avait un " parana ", un ruisseau et une plage de sable, avec dedans, des grains qui brillaient au soleil. Ce n'était pas le Pérou, mais de l'or quand même. Pas à cracher dessus.
J’y plantais deux nègres à peu près nus pour laver. Ils ne pouvaient pas me fausser compagnie. Par la brousse, on n'arrive nulle part surtout demi-nu et quant à mes barques, je les bouclais soigneusement.
Trois jours après avoir quitté Consuelo son canot accosta mon embarcadère de fortune.
Pendant une semaine, sous les cèdres et toutes sortes d'autres plantes nous filions le parfait amour sorcier et pas sorcier, vu que sa peau était si appétissante et ses muscles si acrobatiquement souples, capables des plus douces soumissions aussi bien que des plus affolants serrements qu'on n'avait pas besoin de sortilèges pour trouver sa compagnie fort plaisant.
- Qui étaient les vieux, les copains de Tiberio ? lui demandais-je un soir ". Et que faisaient-ils avec l'Indienne ? Es-tu sûre que ce n'était pas une morte-vivante ? A propos, où les mettez-vous... après ?
- Tu comprendras tout. Dans deux jours nous y retournerons ensemble. Toi, moi et encore quelqu'un. Tu obligeras un esprit de prendre corps, de naître du rien. De devenir un petit enfant qui fait des miracles. Mais ton esprit à toi aura besoin d'un cheval et de son sang... tiens, le voilà...
Le sous-bois craquait. C'était Téodora, une blanche dodue qui avait laissé tomber son mari, un flic municipal du port de Belain, pour aboutir à mon exploitation où elle exerçait fort consciencieusement du reste les fonctions de cuisinière et de putain.
Elle me cassait les pieds car Exu sait pourquoi, elle semblait fascinée par Consuelo et la suivait partout comme une petite chienne.
Aussi maintenant et sans desserrer les dents elle s'accroupit à côté de ma magicienne et en la regardant avec adoration.
- Tu veux que je t'emmène avec moi, Théodora ?
- Oh oui, belle Senhora!
- Oh, je ferai tout ce que tu voudras, ma maîtresse !
- Tu seras gentille ? Tu m'obéiras ?
- Prouve-le maintenant. Paulo, elle a trop d'humeurs, trop de vapeurs en elle. Cela effarouche les esprits. Rends-la plus légère, plus docile.
Je fis à Teodora ce que Consuelo me suggérait. Non, il ne s'agissait pas de ce qu'on pourrait imaginer après les préliminaires. Je lui appliquai un ensemble de passes et de vibrations magnétiques appelés " Kadura ". C'est un procédé qui cause de douloureux spasmes et diminue la vitalité du patient. Mais j'étais plutôt consterné. Pourquoi fallait-il que je vide maintenant ce corps blanc et gras d'une partie de sa substance vitale ? En soi l'opération ne comporte pas de dangers pour le médium, à moins qu'on la répète trop souvent.
Mais il faudrait que je la répète et à fond quatre jour plus tard. C'était indispensable pour obtenir la matérialisation d'un esprit.
Téodora râlait.
- Aie, je n'en peux plus ! Aie !
Consuelo riait.
- Ce n'est rien, tu en verras d'autres. Mais si tu as peur, tu peux rester ici.
Les premiers souffles d'un orage amazonien faisaient hurler les cimes invisibles des arbres, loin au-dessus de nous.
- Mais non, maîtresse ! Fais de moi ce que tu veux ! Je te suivrai partout !
Nous partîmes ensemble tous les trois, deux jours plus tard.
Je les abandonnais en cours de route (car une fois de plus, j'avais à faire à Santarem). Je leur promis de les rejoindre à mon retour du patelin.
Ce fut lors de voyage que je rencontrai le médecin de Goulart et que j'appris la nouvelle de la crise cardiaque du député.
CHAPITRE VI
Généralement je n'ai pas froid aux yeux mais là, j'ai eu froid. Très froid dans le dos et partout. C'est une sale sensation : sentir qu'on va devenir fou.
Nous étions dans une petite caverne pleine d'une dense fumée grise. Devant moi, dans l'air étendu sur le dos, le corps opulent de Téodora. Son occiput et la pointe de ses pieds touchaient à peine deux chaises. C'était comme si elle flottait librement, du reste, tout à l'heure, lorsque je l'avais mis dans cette position, après l'avoir endormi, son corps ne pesait plus que celui d'un bébé.
Cela n'aurait pas été terrible. C'est une expérience courante, je l'avais souvent réussie... Si seulement son ventre n'eut pas été ouvert ! Ouvert comme une immense bouche béante ! Et si seulement, au bout d'un cordon ombilical, qui en sortait, cette horrible chose n'avait pas dansé devant mon nez dans la fumée !
Cela ressemblait à une petite pieuvre d'abord et peu à peu cela prit les formes d'un affreux petit monstre tordu au visage de singe.
Oui, un fœtus se balançait dans le brouillard comme un poisson dans un aquarium sous mes yeux que je frottais en vain, tandis que je me demandais, ce qui était vrai dans ce que je voyais et dans quelle mesure, j'étais à mon tour saoulé, hypnotisé, privé de mon jugement, prisonnier sans volonté d'une bande de démoniaques prestidigitateurs.
J'avais eu, bien sûr, ma dose de rhum et de drogue, mais cela n'avait qu'éclairé mes pensées. Elles étaient limpides, jusqu'à un certain point, ou alors elles commençaient à s'embrouiller désespérément.
J'avais hypnotisé cette fille, c'était certain. Mon coeur était sur le point d'éclater de l'effort intérieur. On ne sait pas ce que c'est. Mes muscles, mes tripes, mon âme : lessivés, supprimés, mutés en fauve bondissant, en volonté tendue vers un seul but, vers cette chose, couverte des excréments et du sang coagulé d'une naissance du néant ! Vers cet embryon arraché à un utérus où il ne s'était pas trouvé avant ! Vers ce rêve des Anciens, des alchimistes. Vers cette réalité, qui grimaçait dans le brouillard. Vers 1' "Homunculus" de Paracelse et des autres thaumaturges du Moyen-Age.
Celui qui avait réussi à le créer devenait tout puissant toujours, selon les anciens. Le nouveau-né magique réalisait tous ses désirs.
Cela voulait sans doute dire et très clairement, que celui dont la volonté était devenue assez forte pour condenser une obsession en réalité, pouvait désormais à peu près tout. Plus qu'un Hitler dont l'âme hallucinée fit délirer les foules.
Mais, moi, étais-je Hitler ou foule, créateur ou rêveur ? Cette chose que je voyais, y était-elle vraiment ? J'étendis la main. C'était chaud, visqueux. Cela ne prouvait rien non plus. Ma tête tournait. J'étouffai d'angoisse car je ne pouvais plus contrôler mes pensées. Je sentais que quelqu'un d'autre me les soufflait à l'oreille. Mon effort nerveux m'avait vidé de ma substance. Comme j'avais vidé cette malheureuse. Oui, je l'avais étreint auparavant et on peut faire cela d'une manière qui coupe la vitalité, qui serre comme une ventouse les fluides vitaux d'une nature de femme subalterne, née pour l'esclavage.
Quant à moi, je n'étais plus libre non plus ! Mes pensées ne m'obéissaient plus. Sous les regards glacials de Tiberio et de Consuelo je sentais la sueur froide couler sur mon front.
La veille, dans mes bras, à moitié endormie, elle m'avait murmuré : " Ils m'ont condamnée, humiliée. Je me vengerai. Que cela coûte cent mille vies. Tant pis. Toi, tu m'aideras!"
Se servaient-ils de moi comme d'une marionnette ? Comment, pourquoi ? Pourquoi Consuelo était-elle accroupie sous le médium, en train de lui gratter la nuque ? Pourquoi son visage était-il devenu méconnaissable, allongé, évoquant une louve noire, grimaçante ?
Et surtout, d'où venait ce monstre, certainement inexistant mais pire que tout le reste ? Cet homme Michelin fait de serpents et de tentacules ? Avec un dernier effort je m'arrachai au cercle vicieux de ma volonté qui débouchait sur le délire, coupai le courant mental et tout disparut, sauf le corps de Téodora qui s'écroula. Elle n'avait pas la moindre plaie au ventre.
CHAPITRE VII
Santarem. Nous buvions de la bière à la terrasse couverte de bougainvilliers. Le toussotement derrière la moustiquaire avait cessé. Le silence devenait lourd, déprimant.
- Que voulez-vous que je vous réponde ? grommelait le Docteur Rodriguez. C'était un petit jeune homme à l'aspect fragile et au comportement plutôt pédantesque.
- Ils n'ont rien dans ce patelin, poursuivit-il, pas la moindre tente d'oxygène. Si au moins je pouvais voir son électrocardiogramme ! Des piqûres ? Ne m'en parlez pas ! Je crains de ne lui en avoir fait que trop... Je suis dans le cirage complet. Il n'y a pas deux cœurs tout à fait pareils... Quelle sale situation! "
Le docteur avait le trac, constatai-je avec une secrète satisfaction. Cela ne desservait pas mon projet. Bientôt, j'allais essayer de l'intimider. Juste assez pour qu'il consente à m'abandonner son patient, pendant quelques heures ou quelques jours. J'ignorais la durée exacte de l'opération qu'on m'avait annoncée. Je ne connaissais que le ténébreux chirurgien qui allait l'entreprendre.
Derrière les fenêtres obscures le lit craquait. Etait-ce le malade qui se réveillait ? Nous tendîmes l'oreille. En vain.
Des vers tropicaux en train de ronger les meubles ? Là-bas, on les entend jour et nuit. Dans une pièce silencieuse et sombre, cela fait un effet passablement lugubre.
- D’aprés vous, m'adressai-je au docteur, pour le sauver, il aurait besoin pendant au moins un mois, d'un traitement, impossible sur place. Ne vaudrait-il pas mieux l'évacuer ? S'il ne peut pas prendre l'avion, il y a deux fois par semaine un bateau de la Lloyd relativement moderne...
- Mais non, il est absolument intransportable 1 C'est sa deuxième crise. Vous savez que la troisième est à peu près toujours fatale.
- A son âge ?
- Ce genre d'accident peut se produire à n'importe quel âge, dès qu'on y est prédisposé. Il est un peu trop lourd, et puis, la vie qu'il mène! Les bagarres politiques, ces discours! Pour lui, c'est un suicide à tempérament. Entre nous, il peut claquer d'une minute à l'autre.
A votre avis, quelles sont ses chances de s'en tirer ?
- Comment le prévoir ? Intuitivement, je dirai vingt-cinq pour cent... ou peut-être moins. Bien entendu, ce que j'avance là est tout à fait gratuit... Zut! Regardez quelle saleté! C'est dégoûtant, hideux !...
Un claquement humide et assez violent nous avait fait sursauter. Une balle de tennis verdâtre s'abattit sur notre table. Un verre tomba par terre et se cassa en mille morceaux. J'avais juste le temps de rattraper la bouteille de bière.
Le docteur pâlit, tout en regardant fixement l'étrange balle de tennis ; puis il se détourna et avala sa salive.
J'en étais ravi. Cela confirmait mon impression à son sujet. Son estomac ou son système nerveux ou les deux n'étaient pas faits pour l'Amazonie. Il allait céder à la première pression un peu sérieuse. .
Et cependant, ce qui le déroutait à ce point n'était qu'un petit échantillon des accouplements insolites, de la " messe noire ", permanente des sexes, célébrée par la nature équatoriale.
Je balayai la balle avec un journal plié. Par terre, elle se fendit en deux parties à peu près égales.
- Après tout, le docteur s'efforçait de sourire pour se donner une contenance, cela rappelle les êtres parfaits de Platon. Vous vous souvenez, ceux qui possédaient deux têtes, quatre jambes, quatre bras et ainsi de suite... Plus tard, je ne sais plus quel méchant dieu grec les trancha en deux. Depuis, les moitiés séparées essayent désespérément de se rejoindre afin de reconstituer l'être idéal. Voici comment Platon explique l'amour charnel.
Seulement, je ne l'ai jamais vu sous un aspect aussi visqueux et gluant.
- Cet air chaud et humide agit comme un aphrodisiaque ", réfléchissais-je à haute voix. " Ici tous les organismes vivent et respirent sous l'empire d'une incessante obsession sexuelle.
J'avais sans doute raison, car la balle qui venait de tomber du plafond de la tonnelle n'était rien d'autre que deux petits lézards aux gros ventres, enlacés, en train de faire l'amour.
CHAPITRE VIII
Mon regard glissa sur les deux fleuves étincelants et sur l'infinité des forêts verts sombres qui les encadrait. Le soleil baissait.
Le noir s'apprêtait à envahir cet univers taciturne. Le mien, à présent.
Ce fut alors que l'idée qui avait, depuis longtemps germé dans mon cerveau, envahit mes nerfs et prit possession de tout mon être.
Je ne connaissais le parlementaire malade que superficiellement. Bien sûr, sa mort aurait été prématurée, absurde. Mais mon excitation croissante avait une cause différente.
Il y avait autre chose dans l'air, dorée, vibrante, de la chaleur. Une pensée. Démoniaque? Peut-être. Tant pis!
Voici l'idée qui m'obsédait. Je voulais savoir si les monstres du subconscient pouvaient, dans certaines conditions exceptionnelles, envahir le monde physique.
Je n'excluais pas entièrement cette hypothèse. Le grand Jung, ce véritable Einstein des psychiatres, qui est à Freud ce que Gagarine est à Blériot, n'a-t-il pas écrit que la psychologie contemporaine était aussi primitive, aussi ignorante devant les secrets de l'âme que la chirurgie du XIIIème siècle par rapport à la biologie et à l’anatomie du corps humain.
Dans un laboratoire spécialisé, on vient de réussir à allumer, à distance, des ampoules électriques en se servant des ondes émises pour le cerveau humain.
Le médium se concentre et la lampe se met à rayonner. La pensée est dotée, entre autres, d'une énergie physique, apte à causer des effets palpables, mécaniques.
Paracelse et plusieurs autres alchimistes du Moyen-Age en avaient des preuves. Elles furent détruites par leurs ennemis fanatiques, par les Inquisiteurs du Saint Office.
Notre époque réalise les visions les plus délirantes des imaginations d'autrefois. C'est le siècle des volontés crispées, des nerfs survoltés, Ne serait-il pas possible qu'un jour nous assistions à la matérialisation directe de la pensée ?
Que nous retrouvions une fonction oubliée de notre cerveau ? De nos nerfs ? Que nous devenions émetteurs de T.V. ? Transformateurs de courants ? Cyclotrons ? Nous, personnellement! En libérant l'énergie nucléaire de l'être astral qui dort en nous. Inimaginable ? Qu’aurait-on dit en 1863 à celui qui eut parlé de l'énergie atomique ?
Jaspers, le philosophe allemand, enseigne que les hallucinations des surréalistes et les visions d'un Van Gogh, d'un Strindberg, ne sont que les anticipations de futurs états de conscience.
Si Jaspers voit juste, le monde du XXIème siècle sera peuplé, non seulement de robots, d'engins humanisés, faits de matière pénétrée par l'intelligence, par l'esprit du présent, mais aussi de fantômes vivants, créés par le processus inverse : par la matérialisation des esprits imaginatifs.
Les imaginations exacerbées comme jamais, se condenseront, se transformeront en matière.
Exactement comme dans les cyclotrons des chercheurs atomiques, l'énergie invisible, dépourvue de corps, dès qu'on l'intensifie au-delà d'une certaine limite, se cristallise en molécules solides.
Des images déroutantes tourbillonnaient dans mon cerveau. Je prévoyais, en pensée, une scène de meurtre rituel précédant la mystérieuse action du Grand Arcane qui allait galvaniser, insuffler un semblant de nouvelle vie à un cadavre.
Les prémonitions de scènes de plus en plus atroces se mirent à me hanter.
L'amputation d'un coeur palpitant. Sa greffe sur veines et artères desséchées. Dans la poitrine ouverte d'un agonisant.
Mon scepticisme moderne fit son possible pour balayer ces cauchemars moyenâgeux de ma conscience. J'ébauchais un sourire dédaigneux. Mais je ne pouvais pas me débarrasser d'un sentiment d'incertitude fort inquiétant. Il était trop profondément ancré. Des souvenirs précis et récents l'alimentaient.
- Quel silence, dans cette chambre, doctor! Illustrissimo doctor Rodriguez, e agora ? Et maintenant ? Qu’allez-vous faire ? Que diriez-vous s'il était déjà mort ? Et surtout, qu'en dira le Parti à Rio ? Et les Syndicats ? Ce serait une assez mauvaise réclame pour vous non ? En tout cas cela fait plus d'une heure qu'il ne donne aucun signe de vie.
Je regarde avec une joie franchement et indéniablement diabolique la sueur qui perle sur son front. La chaleur n'y est que pour peu de choses.
- Mais non, dit-il, c'est l'effet du sédatif. Il dort.
- Moi, à votre place, j'irais voir.
Ses petits yeux noirs, pareils à des boutons s'agitent dans tous les sens. Affolés, ils accompagnent deux vautours qui voltigent à basse altitude au-dessus de nous.
- Impossible, répond Rodriguez en essuyant son front. Il ne faut pas le déranger.
Il a peur d'apprendre l'irrémédiable, jubilai-je en pensée. Ce garçon allait encaisser n'importe quoi! Outrage à la science, aux mœurs, sacrilège, viol de cimetière, tout lui semblera préférable au décès inattendu de l'idole des masses.
Et surtout à l'accueil que ces mêmes masses réserveront à Rio, au médecin de l'idole.
Les maisons de Santarem, chaumières, villas, ruines de palais baroques, sont dispersées comme un troupeau de vaches entre collines verdoyantes et carrières de sable. De loin, j'entrevis la tour carrée de la vétuste église. Le cimetière se trouvait là derrière. Je m'y étais rendu la veille, aussitôt après mon arrivée, pour exécuter les directives de Tiberio.
L'absurde vision de tout à l'heure prenait des formes de plus en plus nettes. Pour la chasser de mon cerveau, j'essayais de la ridiculiser, en l'exagérant, en l'agrémentant de traits grotesques, grand-guignolesques.
Une fille fraîchement enterrée qui sort d'un caveau en grimaçant, emmitouflée dans un grand linceul blanc au son de l'horloge qui bat minuit!
Une zombi, une morte-vivante ! Je ne savais pas grand chose au sujet de ce mythe. Mon expérience antérieure étant nulle il m'était impossible de distinguer dans la bande à Tiberio les abrutis des aliénés.
Quoi qu'il en soit, les gens du pays croyaient dur comme fer que les plus puissants magiciens possédaient des troupeaux de ces esclaves, privés de l'usage de leur volonté, plongés dans une constante torpeur.
D'après les récits qui circulent, ces automates humains assurent à leurs sataniques maîtres de substantiels revenus. Autrement dit, ceux-ci les sous-louaient aux bordels qui abondent même dans les patelins les plus perdus du Brésil.
Des bruits aussi persistants ne sont généralement pas dépourvus de tout fondement, me disais-je. Je me proposais d'examiner de plus près le terrain autour de la tombe d'une future "zombi" dès que l'occasion, sans doute imminente, s'en présenterait.
J'allais aussi tâcher de déceler certains détails concernant l'enterrement et si possible la cause et les circonstances du décès.
Serait-ce de la peine perdue ? Mes soupçons s'avéreraient-ils injustifiés ? Les magiciens étaient-il à même d'insuffler à un authentique cadavre une nouvelle vie, encore qu'incomplète ? De régénérer des tissus à moitié décomposés ?
Le fil de ma méditation fut brusquement interrompu par le chuchotement suspect des buissons qui longeaient la terrasse.
Les branches tressaillirent. Moi aussi.
J'eus juste le temps d'apercevoir la queue verte et jaune d'un interminable serpent "papagaio" en train de se faufiler sous une touffe de feuilles.
Une inconcevable exubérance de vie reptilienne fourmillait autour de moi, à peine cachée, sous ce soleil forcené qui brouillait les limites entre le naturel et le monstrueux.
- Régénérer des tissus pourris ? Ressusciter des cadavres ? répétais-je et soudain je sentis une peur glaciale. Mon front se couvrit de sueur froide.
Je me souvins d'un fou furieux que notre bande de bûcherons avait capturé en pleine forêt. Cela arrive de temps à autre. La densité de la jungle est inimaginable. On étend sa main et on ne la voit plus. Trois minutes peuvent suffire pour s'y égarer pour toujours. Les nerfs ne résistent pas à une pareille épreuve.
Je repensais aux yeux déments de l'égaré, à son visage lacéré par les épines, à son hurlement d'animal et j'eus froid dans le dos. Etait-ce mon avenir ? Je serrai les dents m'efforçant à penser à autre chose.
Je souriais au docteur, lui donnais du feu en détournant la conversation vers la pluie et le beau temps. Simultanément, je tendis l'oreille vers la chambre du cardiaque.
Pas d'erreur possible, quelqu'un y marchait. Des pas feutrés, pareils à ceux d'un fauve s'approchaient du lit pour s'y arrêter.
Le silence se réinstalla derrière la moustiquaire, mais cette fois-ci il me rassurait. Le vautour s'envola comme si quelque chose l'avait effrayé.
- Les élections s'annoncent mal pour les conservateurs, dis-je à Rodriguez distraitement.
Mes derniers doutes se dissipèrent. Je n'attendais pas en vain. Et je n'avais pas été dupe d'une simple illusion, lors de cette récente et troublante expérience dans la grotte de Tiberio.
Il y avait un élément réel et contrôlable dans la magie.
Le petit docteur Rodriguez faisait les plus grands efforts pour protéger son nez contre un moustique obstiné.
- Quel est ce bruit, me demanda-t-il en explorant du regard la terrasse et ses environs. On dirait un bec d'oiseau en train de gratter une surface rugueuse.
Bizarre.
- Ce n'est pas bizarre, fis-je. C'est un bec d'oiseau en train de gratter une surface rugueuse. Retournez-vous, il est derrière vous. Un vautour-ouroubou assis devant la fenêtre de votre patient.
- Sale bête.
- Et sale présage, d'après les Chavantes, ajoutai-je méchamment.
CHAPITRE VI
Jusqu'à ce moment les événements avaient suivi leur cours à peu près normalement. Ce ne fut qu'à partir de la visite du maire de Santarem que la scène commença à devenir un univers absurde à cinq dimensions.
C'est le docteur qui l'aperçut d'abord.
- Caramba ! Tenez. Il nous a dénichés ! Le voilà qui s'amène ! Le vieux raseur ! Nous sommes cuits !
En effet, le digne vieillard était en train de descendre le sentier poussiéreux qui conduisait à travers une colline couverte de cactus sauvages vers le bungalow isolé, prêté au docteur par un ami politique.
- Comment s'en débarrasser ? Que lui dire ? Dans un quart d'heure tout Santarem saura !
Pour plusieurs raisons politiques il fallait aussi longtemps que possible cacher l'accident cardiaque. Pour l'opinion publique du patelin le député était parti à la chasse pour quelques jours. A part nous deux, le propriétaire de la villa et une vieille cuisinière noire, à moitié sourde, personne n'était au courant de la situation. Et voilà que tout allait être éventé.
- Faites donc quelque chose !
- Que voulez-vous que je fasse ?
- Mais, retenez-le ". Le docteur semblait sur le point de s'arracher les cheveux. " Il le verra par la fenêtre ! Ne le laissez pas monter à la terrasse !
- Retenir celui-là ? Vous n'y pensez pas ! A moins de le jeter dans l'Amazone. Mais cela ferait du bruit. C'est quand même le maire de Santarem, non ?
- Venez... disons-lui qu'on sort... amenons-le au bistrot...
- Trop tard ! Chut !
- Bôa tarde, senhores ! Bonne après-midi, Messieurs !
Le brave ex-colonel et maire en exercice Eusebio da Ribeira Silva avait déjà escaladé les trois marches de la terrasse. C'était un petit vieux au pince-nez, vêtu comme tous les gens bien des bourgs et villages de 1' "interior" d'un pyjama rayé. Un canotier et un parapluie noir (contre le soleil) complétaient son élégance.
- Mas que calor do inferno ! Quelle chaleur infernale, n'est-ce pas, Messieurs! gémissait-il en s'essuyant le visage. " Non, non, merci, je n'ai pas le temps de m'asseoir, je vais à l'embarcadère, le bateau de Manaos arrive dans un quart d'heure. Le garçon du boulanger m'avait dit de vous avoir vu par ici, alors j'ai fait un crochet pour... vous demander... avez-vous des nouvelles du deputado, du député ?
- Un verre de bière, Monsieur le Maire... venez donc par ici... il fait plus frais dans la maison...
- Oh non, vraiment merci, je n'ai pas le temps. Si vous insistez je boirai ici... ah, mais tenez franchement, il faudrait réparer cette moustiquaire, tous les insectes entrent et sortent par cette fenêtre comme ils veulent !
- Mais venez donc à l'intérieur de la maison, monsieur le maire, vous serez beaucoup mieux et nous allons vous trouver un verre... "
- Oh non, obrigado! Merci ! Je suis très pressé. Mais puisque vous êtes si gentils, je boirai ce reste comme cela, au goulot. Ah, c'est frais, cela fait du bien. Ah, oui, au fait le comité local du P.T.B. aura une réunion après-demain. Croyez-vous que le deputado sera de retour d’ici là ?
Tout en bavardant avec vivacité et en gesticulant avec la bouteille conquise, le brave colonel sautillait sur la terrasse dans tous les sens. Nous faisions ce que nous pouvions pour couvrir la fenêtre de nos corps.
" Le deputado... " bafouilla Rodriguez " le... le deputado, je crois que... sans aucun doute... il me semble bien que..."
A ce moment-là le malheur tant redouté s'abattit sur le pauvre petit docteur.
Le maire, emporté par son tempérament, leva le parapluie noir (le prenant sans doute pour son épée de colonel) et le brandit en défense d'une juste cause : de l'hygiène publique. Il nous écarta d'un geste poli mais énergique et s'approcha de la fenêtre.
" Mais est-ce que vous vous rendez compte des dangers de notre climat ? Il y a encore des cas de malaria par ici. Ce sont les moustiques qui transportent les germes ! Cette maison a dû être abandonnée... Il faut absolument faire réparer cette moustiquaire, regardez dans quel état elle se trouve ! J'espère que personne ne songe à faire sa " siesta " dans cette pièce infestée ! " D'un geste désespéré Rodriguez leva les bras au ciel derrière le dos du colonel-maire. Tout en discourant, celui-ci s'était approché de la fenêtre, y jeta un regard, se figea.
Cinquième dimension, espace, temps, voilà de bien grands mots. Et cependant, comment éviter leur usage en l'occurrence ?
Le maire ne dit rien. Puis il avala sa salive. Puis il eut un hoquet. Son nez faillit toucher la moustiquaire. Il enleva le pince-nez et il le remit. L'image qu'il voyait c'est-à-dire, l'intérieur de la pièce, débordait d'une certaine manière les limites de l'Espace et du temps pour empiéter sur une dimension inconnue. Le brave colonel ne s'en rendait pas compte, heureusement. Il était simplement abasourdi, et pour cause.
Encore un hoquet. Le maire leva vers nous qui étions restés à deux pas de la fenêtre, des yeux égarés.
"Mais.. mais... il y a quelqu'un dans cette pièce... qu'est-ce qu'il fait... celui-là ? Il dort? Mais... mais... je le connais... non... je croyais pourtant... oh mais il est affreux à voir..."
Il essuya encore une fois son pince-nez. Mais cela ne l'avança à rien.
" C'est déconcertant, de voir quelqu'un comme cela... non, je croyais, mais je n'ai jamais vu cette tête! Est-ce un malade ? Un fou ? Mais qu'est-ce qu'il a donc. On dirait un mauvais rêve ! "
A ce moment-là nos deux nez étaient déjà également appuyés contre la moustiquaire et c'était en effet comme un mauvais rêve.
Contrairement aux apparences, Rodriguez ne manquait pas de présence d'esprit. Il fut le premier de nous deux à se ressaisir et sauva la situation.
" Oh celui-là... " fit-il en feignant l'indifférence, " ce malheureux... oh, c'est un cas tragique!.. il a subi un choc... c'est l'ami d'un ami... de passage vers Manaos... il va falloir l'interner... Venez, monsieur le maire... il vaut mieux ne pas attirer son attention..."
Dès que le maire fut parti, nous nous précipitâmes dans la chambre du malade. C'était lui et ce n'était pas lui.
Le dos appuyé contre deux coussins, le parlementaire tournait vers la fenêtre des yeux ouverts et un visage méconnaissable, défiguré par une horrible et immobile grimace de fou enragé. Un horrible rictus engloutit un oeil, écarquilla l'autre, aplatit le nez et fit voler une physionomie plutôt belle et virile en éclats et fragments grotesques d'une caricature inexplicablement endormie.
Car, il fallait nous rendre à l'évidence, après l'avoir appelé et secoué en vain : il était plongé dans un état de profonde inconscience. Son pouls était presque imperceptible.
Ce ne fut qu'au bout de plusieurs minutes, après que nous l'ayons étendu et massé ses tempes et son coeur que ses traits reprirent peu à peu leur aspect normal. L'oeil béant se fermait et finalement son corps crispé se détendit.
Un quart d'heure plus tard nous l'entendions respirer profondément et régulièrement.
"Santa Virgem!" s'exclama Rodriguez, dès que nous eûmes regagné la terrasse, "qu'était-ce donc mon Dieu! Je n'ai jamais vu une gueule... une expression... un masque aussi infernal! Et vous ? Qu’en pensez-vous ?"
Je ne répondis pas. Je n'avais aucune envie de lui confier mes pensées.
Comment aurais-je pu lui dire que je connaissais une gueule, un masque diabolique qui ressemblait d'une manière assez frappante au rictus dément de tout à l'heure. Qu'il s'agissait d'un bas relief situé assez près d'ici, dans la brousse, à l'entrée d'un couloir souterrain qu'empruntaient de temps à autre, trois sorciers de la région. Que je faisais partie du trio. Que le plus puissant du groupe m'avait, quarante-huit heures plus tôt, murmuré à l'oreille :
" Il y a un secret que tu ignores encore. Je peux me trouver ici et ailleurs, à la fois. Si l'esprit est assez fort, il peut faire en sorte que moi, toi ou par exemple ce masque du dieu Xango se trouvent ici et ailleurs en même temps.
" Si l'esprit veut une chose de toutes ses forces et si le sang a inondé le souterrain au bon moment, rien n'empêche que cette chose devienne réelle, même si elle semble impossible. D'ici peu, si tu regardes bien, tu verras de tes yeux ce que les autres n'osent, ne peuvent même pas imaginer. Et lorsque tu verras, là-bas, à Santarem, cette tête de Xango, fais le nécessaire. Ce sera le signe que j'arrive, que je suis déjà près de toi ".
CHAPITRE VII
Il était six heures du soir. Le soleil baissait vers les eaux reluisantes du Tapajos. En ce moment il se trouvait juste en face de la fenêtre.
J'en avais, suivant les ordres du nouveau maître des lieux, arraché le moustiquaire délabré et les rideaux. Les rayons du jour frappaient de plein fouet le lit et l'étrange groupe qui l'entourait.
Teodora a dû maigrir de dix kilos, pensais-je. Ce n'était plus que l'ombre de la fille bien en chair que j'avais hypnotisée quelques jours auparavant. Sans parler d'autres symptômes de son état général, bien plus inquiétants.
" Es-tu sûr que le médecin ne reviendra pas trop tôt ? " demanda Tiberio.
" La pharmacie se trouve à plus d'une heure d'ici " répondis-je. " D'abord il n'a pas voulu s'absenter. Mais je n'ai pas menti en lui disant que Castro, le pharmacien, fait les pires difficultés chaque fois que je lui demande de me délivrer les quantités de pilules d'Analène gratuites, distribuées par le Gouvernement, dont j'ai besoin pour éviter le paludisme parmi mes ouvriers et qu'il n'osera pas chinoiser si un médecin, ami d'un politicien de Rio, vient les lui réclamer. "
" Il ne risque pas de changer d'idée en cours de route ? "
" Cela m'étonnerait. Je lui ai juré mes grands dieux que je ne bougerais pas d'ici, et puis le malade a dormi aussi calmement que maintenant. Comme cela, j'ai réussi à l'expédier en compagnie de la boniche noire pour ramener mon paquet d'Araléne aussitôt ton télégramme reçu. Dès que j'ai vu apparaître en face de moi, comme tu l'avais prédit, la tête de Xango ".
fis un geste vers le député. Son visage somnolent à moitié caché par l'oreiller, ne rappelait plus en rien la grimace démoniaque de tout à l'heure. En revanche, j'y décelais un autre effet de la télépathie. Sa pâleur naturelle n'y était plus. Un nouveau sang affluait de plus en plus fortement vers ses joues. Simultanément, celles de Teodora se décoloraient à vue d’œil. Il semblait évident que Tiberio avait réussi à lier les deux circulations sanguines. Mais où et comment ? Y avait-il un rapport entre ce qui se passait devant mes yeux, à la lumière du jour et l'autre énigme, sonore celui-là, dont les accords résonnaient à mes oreilles ?
J'avais bien dormi, bien mangé. Pas une goutte d'alcool, aucun stimulant depuis plusieurs jours. Je voulais observer.
Le matin j'avais nagé trois kilomètres et demi et après je me suis amusé à descendre une demi-douzaine d'oiseaux à la balle de carabine et finalement j'ai réussi, en moins de deux heures, à mettre de l'ordre dans l'inextricable pagaïe de mes feuilles de paie, carnets de cubage et notes d'achats et de ventes. Cela peut paraître comique mais j'éprouvais le besoin de voir où j'en étais. Sur le plan, disons, extérieur, je n'avais jamais fonctionné mieux.
Et cependant, j'entendais clairement cette musique. Un solennel prélude, peut-être de Haydn, joué par des orgues souterraines. Supposons que c'était une illusion auditive quelconque. Mais comment interpréter le reste ? Toute cette scène.
Sombre feu d'artifice des rayons du soleil réverbérés par l'éclat noir du jacaranda de l'ébène brésilienne. Lourds meubles Dom Pedro I, rappelant le premier Empire français, avec des nattes de paille à la place des coussins. Des saints de bois, un grand crucifix doré du XVIIème.
Téodora n'a comme tout vêtement qu'une longue chemise d'un grossier tissu de jute. Dans le nord archaïque du Brésil c'est l'accoutrement des morts. On les enterre ainsi.
Elle aussi, elle sera enterrée dans quelques heures. J'ai graissé les pattes du croque-mort et du gardien du cimetière. Pas curieux, les gars, dès qu'ils voient un gros billet couleur orange. J'ai obtenu juste ce qu'il me fallait. Les barons de Tapajos étaient les rois du patelin au XIXème siècle.
Sacrilège ou pas sacrilège, cette nuit, je disposerai des ruines de leur ridicule mausolée. Il est prêt à accueillir Téodora.
Elle est à genoux, à côté du lit. La chemise a été enlevée de son épaule gauche. Juste au-dessus du sein j'aperçois une petite croix qui saigne légèrement. Deux entailles au rasoir, pratiquées par le sorcier il y a un quart d'heure.
Un long fil noir est collé sur la peau du médium en sorte que son bout touche le centre de la plaie.
" C'est le fil d'un " caranguejo ", d'une araignée géante ", m'avait expliqué Tiberio, " trempé une nuit de pleine lune dans un mélange de lait de coco et de la cervelle d'un tatou nouveau-né, ce qui le rend incassable. "
L'autre bout du conducteur soumis à un aussi peu appétissant traitement se trouve entre les dents du député inconscient qui, grâce au ciel, ne se doute de rien.
Quoi qu'il en soit, l'absurde transfusion des fluides vitaux produit des effets visibles. La respiration du cardiaque est de plus en plus profonde et calme. L'expression de son visage a changé. Il ressemble à un homme en pleine santé qui a des rêves agréables. Un sourire s'ébauche autour de ses lèvres.
Tiberio est effrayant. Il ne fait rien, il se contente d'écraser sous le poids de sa présence tout le monde, y compris moi-même. N'importe qui sentirait la menace, le trouble dense à couper qui émane de sa personnalité.
Le sorcier gigantesque se tient debout, immobile, de l'autre côté du lit, en face de la fille agenouillée. Sa tête chevaline semble toucher le plafond. Ses bras étendus en croix sans le moindre tremblement, n'ont pas bougé depuis une vingtaine de minutes.
Les yeux de Téodora sont fermés. Elle se tord lentement sur ses genoux, comme sous l'emprise d'une crampe, d'une douleur qu'elle essaie de contenir. Des frissons parcourent son corps chaque fois que le regard de son maître l'effleure.
Ces yeux démesurés de requin jaunes et rouges ! On a l'impression que leur contour s'étend des pommettes exsangues jusqu'au milieu du front. Les pupilles dilatées, brillantes comme de grandes topazes brûlées, oscillent rythmiquement comme deux pendules. Ils dirigent lentement, sans fléchir, vers le centre de l'éblouissant disque du couchant, pour balayer ensuite un vaste demi-cercle.
Avec un mépris muet, elles s'arrêtent sur le beau crucifix dégoulinant de salive. Avant de commencer ses incantations, Tiberio a trois fois et copieusement conspué la figure d'ivoire. Haine séculaire des macumbeiros poursuivis par le clergé catholique ? Ou bien l'hostilité de la religion, des Atlantides que j'ignore, refoulée aux entrailles de la terre, contre une divinité céleste ?
Je me suis crispé. Pour mon goût il y a trop d'éléments inconnus dans ce jeu.
Sursaut. Trois feuilles de papier carbone voltigent dans l'air. Trois immenses papillons de nuit autour de la tête de Tiberio. Sur leurs ailes : des dessins blancs évoquant des squelettes. Ils font du zèle, des heures supplémentaires, quoi. On en voit rarement avant le crépuscule. Ce n'est pas inouï. C'est irritant, comme cette attente muette. Attente de quoi ?
Qu’a-t-il dit exactement avant de cracher sur le crucifix ?
- Elle va être ensevelie dans leur terre sacrée. Et la force de mon esprit la fera ressusciter. Elle sortira de la tombe comme ce miteux esclave rampant qu'il vénère. Et si on me laisse faire, ici maintenant, les deux vivront. Mais si on rompt le fil qui conduit le feu, la flamme de la vie souterraine, alors...
Ce fut alors qu'il s'interrompit pour inonder de sa bave la jolie sculpture baroque.
Je tressaillis.
Dehors, le gravier grinçait sous des pas rapides. Il ne manquait plus que cela. Rodriguez? Je courus à la fenêtre et pouffai de rire. Un " guariba ", un petit singe noir jouait avec le chien des céans.
Un sourd gémissement me fit revenir sur mes pas. Téodora haletait. Des larmes apparurent sur ses paupières fermées. Assise sur ses talons, pliée en deux, elle semblait suffoquer tandis que la petite croix rouge au-dessus de son sein grandissait à vue d’œil.
Que lui avaient-ils fait ? Je ne le devinais qu'en partie. Il y avait une autre plaie de rasoir sous sa nuque et encore une autre au-dessus du poignet droit.
Mais elle était presque belle maintenant, avec ses longs cheveux très noirs, sa peau très blanche, son visage torturé, extatique, avec quelque chose de noble qui m'attirait.
Brusquement, je me rendis compte que je la désirais violemment. Tant mieux. Je prévoyais, non sans une trouble sensation de plaisir, ce que je lui allais faire, tout à l’heure. Pour l'acheminer vers le mausolée des barons de Tapajos il fallait la vider du reste de ses fluides vitaux qui sont aussi ceux du désir et de l'amour.
Je souhaitais qu'elle survécut à l'expérience, et cependant en regardant la victime agenouillée, gémissante, je sentais en moi une dureté impitoyable. Je n'étais plus qu'un bourreau chargé d'une exécution capitale. Il fallait que je pénètre le secret des morts-vivants.
Alors, tout à coup, les papillons s'envolèrent, les bras de Tiberio se baissèrent et une voix nasillarde lança à travers la fenêtre :
- Caramba ! Quel est ce carnaval ! Bon dieu de bon dieu, tout ce monde est devenu fou !
Le docteur Rodriguez se précipita dans la pièce en claquant la porte et en vociférant.
- Paulo ! Aurez-vous la gentillesse de m'expliquer...
Je l'avais sous-estimé. Le brave petit universitaire pétait des flammes. La rage de la science contre les superstitions, quoi 1- Calmez-vous, Rodriguez, c'est ce que vous appelez un guérisseur. Puisque vous ne saviez plus à quel saint vous vouer, j'avais pensé...
- Il ne manquait plus que cela. Quelle est cette saloperie qu'on a mis dans sa bouche ?
Il arracha le fil puis il trébucha, puis, il s'assit sur le lit.
- Comment osez-vous me frapper ?
- Qui ? Moi ?
- Si, gémit-il, vous m'avez ou quelqu'un... m'a frappé au creux de l'estomac. Sortez tous d’ici!
- Soyez tolérant, Rodriguez, fis-je. Puisque le cas semble désespéré pourquoi n'essayerait-on pas ?... Il est presque guéri. Peu importe comment. Vous devez me laisser faire! On peut le transporter à présent et on va le transporter! Oh pas loin d'ici...
- Vous déraillez ? Sortez! Vous avez abusé de ma confiance! Fiche le camp sale sorcier! Dehors!
Les événements se précipitèrent. Goulart émit un son rauque, guttural, se redressa dans son lit, sans ouvrir ses yeux, puis s'affaissa.
- Il est mort, dit Tiberio.
Téodora gisait par terre inanimée, foudroyée par la même décharge astrale qui avait terrassé le malade.
Rodriguez saisit son stéthoscope. Une demi-minute plus tard il leva vers moi son regard désespéré.
- Vous l'avez tué avec vos sales superstitions !
Tiberio pointa son index vers le front de Goulart. Un chuchotement plaintif s'éleva d'un coin de la pièce.
- Laissez-moi. Laissez-moi... mourir tranquillement.
Le docteur laissa tomber son instrument. Les lèvres du pseudo-mort tremblaient, articulaient des paroles, mais le son semblait venir d'ailleurs.
Un lointain grondement de tonnerre secoua l'atmosphère chaude surchargée d'électricité. Et au-dessus de nos têtes ce frit une autre tempête : ce fut la fureur de Tiberio qui se déchaîna.
- Misérable petit médecin, tonna-t-il, tu es aussi impuissant devant moi qu'un nouveau-né. Il est mort mais tu ne peux pas l'enterrer. Une autre vie est en train de naître en lui. La vie d'une autre créature qui sera enterrée à sa place. Son coeur ne bat plus. Son corps se refroidit, mais de temps à autre, il parlera, il soupirera. Je n'ai pas besoin de l'amener ailleurs! Il est déjà ici et ailleurs, à l'endroit où l'esprit le veut. Téodora lève-toi!
Elle ne bougea pas. Rodriguez, incapable de dire un mot, jetait des regards hébétés autour de lui. Une silhouette noire se dessina, à contre-jour dans l'embrasure de la fenêtre.
Consuelo. J'avais failli ne pas la reconnaître. Elle avait abandonné ses blue-jeans et portait une robe noire. Pendant quelques secondes elle observait le corps écroulé de Téodora d'un oeil dur, impassible.
- Lève-toi ! Vite ! Vamos ! dit-elle ensuite. Mais ce n'était pas sa voix. J'aurais juré qu'un homme inconnu âgé, robuste, ivre et brutal venait de prononcer ces paroles.
Téodora frémit. Elle leva lentement la tête. Ses yeux s'entr'ouvrirent ; j'y vis cette lueur d'une muette adoration, ce dévouement de chienne que je connaissais déjà. Elle se mit à ramper vers la fenêtre.
Je l'aidais à se redresser. Ensuite, nous l'amenâmes vers son supplice.
CHAPITRE VIII
En bas, le delta formé par l'Amazone et le Tapajos n'était plus qu'un immense Y grec en argent. Après il y avait le cimetière et puis cette déserte carrière.
Conduisant Téodora par le bras j'étais en train d'escalader une pente escarpée, cherchant l'endroit que Tiberio m'avait indiqué.
Ce n'était pas difficile à trouver. Deux énormes cônes en granit. Les rayons du couchant rougeoyaient sur leurs bouts. Du patelin, de très loin : les derniers coups de cloche de l’angélus. Une plate-forme presque lisse s'étendit entre les deux pics. Superficie : trois ou quatre mètres environ, celle d'une petite pièce.
Des vampires noirs s'envolèrent à notre approche. Pas de vrais, c'est-à-dire justement de vrais : de grandes chauve-souris plutôt maladroites.
Je lâchais le bras de Téodora. Elle s'accroupit et se mit à dessiner avec son index quelque chose par terre. Comme une enfant. Elle était devenue une enfant. En même temps une femme. Pas la même qu'avant. Celle-ci était belle et désirable. Elle me faisait penser à une princesse endormie, avec ses longs cils à moitié baissés, avec sa taille élancée, à présent. Elle n'appartenait pas tout à fait à cette planète. J'avais l'impression que la fierté d'un monde inconnu baignait la ligne de son cou, de ses seins rebelles.
C'était exact. Elle était en route vers une région située en dehors de la vie et qui, cependant, n'est pas dominée par la mort non plus.
Un ouroubouru nous survolait avec ses ailes immobiles. Je pris la tête de la jeune femme entre mes mains. Ses lèvres étaient humides et son regard étonné, presque souriant. Elle devait être à moitié consciente de ce qui lui arrivait.
Je l'entourais de mes bras et l'embrassais sur la bouche. Son corps était chaud et souple, sous la chemise grossière.
Les reflets rouges s'effaçaient des deux sommets. Tout devenait gris-noir. Mon coeur battait follement. J'étendis le corps docile sur le sol rocailleux.
Là-haut ! Là-haut! avait dit Tiberio en indiquant la plate-forme. " Ce lieu sera transfiguré cette nuit. Ce sera le trône des esprits des profondeurs qui remonteront à la surface. Tout doit s'accomplir là : entre les deux pics : ce sont les seins et les phallus de Quimbandor qui est à la fois homme et femme ".
Je n'avais pas encore entendu parlé de Quimbandor et sa bisexualité était le dernier de mes soucis. L'haleine de Téodora était chaude, elle balbutiait des syllabes sans suite, nous étions entortillés, inextricablement enchevêtrés comme des serpents amoureux, puis, soudain, juste au milieu de la dernière vague de chaleur qui me montait des tripes à la gorge, tout s'arrêta.
Je la retenais avec une force insensée, mes bras étaient des crochets de fer qui la rivaient au sol et mes lèvres chuchotaient à son oreille les premiers mots de l'incantation magique.
- Tu es fleur de " manaca " et le fleuve t'emporte, tu glisses sur l'onde tiède, tu es bercée...
C'est banal de se dominer et de ralentir, de freiner le torrent de la passion, mais cela devient différent lorsque l'hypnose et l'auto-hypnose s'y mêlent. Je magnétisais les muscles de ce jeune corps qui brûlait dans son immobilité et tout devenait possible.
Des fleurs aux parfums doux et lourds poussaient des rochers noirs autour de nous. Nos doigts, nos membres s'allongeaient comme des tentacules gazeux mais hypersensibles.
Je me sentais étendre à travers toutes les cavités du corps de Téodora, jusqu'à sa gorge palpitante et je sentais le contact électrisant de ses doigts à l'intérieur de mon échine dorsale.
Des extases d'amoureux comme d'autres ? Peut-être. Mais maintenant j'entendis un hoquet convulsif et je sentis le brusque raidissement du corps de Téodora. Je refis quelques rapides passes autour de ses yeux et ses tempes. Sa peau se refroidissait rapidement. Le meurtre magique allait s'accomplir. Je serrais fortement sa gorge. Aucune réaction. J'enfonçais de la même façon mes doigts dans le vide, dans l'air à un demi-mètre de sa pomme d'Adam.
Cette fois-ci elle gémissait, s'étranglait, son visage s'empourpra. Sa langue apparut. Je lâchais sa gorge, non l'air, pour arracher un cheveu d'une tête de fantôme loin de la sienne. Elle sursauta en poussant un cri de douleur. Son dédoublement avait commencé. Sa vitalité affluait rapidement dans ce corps astral, dans cette gaine éthérée qui entoure chacun de nous.
J'entendais mes dents grincer. Un effort de volonté inhumain faisait craquer toutes mes jointures. Entre mes paupières demi-closes, je voyais la phosphorescence d'effluves oranges au-dessus de l'épaule gauche de Téodora.
Alors je lui donnai le coup de grâce. L'enlaçant de toutes mes forces, la pliant, la brisant, je lui fis franchir le seuil du bonheur. C'est le moment où chez tous les couples heureux de la terre les corps invisibles, les ondes vibrantes du magnétisme de l'âme s'entremêlent en même temps que les haleines, les transpirations, les sécrétions des glandes. Seulement, moi, je voyais ce globe rougeâtre qui flottait autour de la tête inconsciente de Téodora et qui se gonflait de sa vitalité, de son désir de douceur et de tendresse.
D'un mouvement violent, impitoyable de ma volonté et de mon corps je la déchirai. Je voyais la couleur de ses fluides changer en mauve, en violet, s'éloigner vers le bout froid du spectrum. Son désir, son amour, se répandirent dans le vide tandis que sa taille, ses épaules, se pressaient contre ma peau, plus fébrilement que jamais, comme aspirées par des ventouses invisibles.
Avec le battement d'aile des chauve-souris j'entendais les mots de Tiberio :
- Il faut un homme fort, qui peut tendre son corps et son esprit plus fortement que les autres, pour finir ce travail.
Ce travail, c'était quelque chose qui arrivait tous les jours, encore que moins intensément, entre hommes et femmes qui ne s'en rendaient pas compte. La femme devenait alors la chienne fidèle d'un homme indifférent. Elle " l'avait dans sa peau ". Il la tyrannisait. Cela arrivait à un degré moins fatal aussi sans hypnose et sans la mâchoire de serpent que j'avais fixée sur moi pour l'enfoncer au dernier moment lucide dans le corps, et l'esprit glacé de Téodora. Ensuite je la plongeais dans une catalepsie voisine de la mort. Je la rendis rigide comme du bois, puis l'assoupis un peu, juste pour qu'elle puisse marcher.
Ils m'attendaient dans une baraque au bout du cimetière. Ils l'avaient torturée, choquée, assujettie, mais c'était moi qui l'avait vidée de sa substance vitale : de son désir de vivre. J'ignorais encore combien de fois j'allais encore et contre mon gré accomplir cette opération.
En fermant la porte de la baraque, je souriais. Du pur mélo. Ils clouaient le cercueil. Un truc de fakir. Presqu'un tour de prestidigitation.
Mais pourquoi avais-je, tout à coup, si mal à la nuque ?
Le visage de Rodriguez semblait décomposé, sous la lumière blafarde de la lampe à pétrole.
- Que dois-je faire, me demanda-t-il, indiquant d'un geste désemparé le lit sombre et son occupant rigide.
- Rien. Attendre, répondis-je en fermant derrière moi la porte et en m'asseyant vis-à-vis de lui.
- Je deviens fou, fit-il en mordillant ses lèvres. " Je suis médecin, vous comprenez cela non ? Il est mort dans le sens clinique du mot. " Rigor mortis " et tout.
Froid. Pouls : zéro. Et tout à l'heure il vient d'ouvrir la bouche, il a marmonné quelque chose. Il faudrait que je prévienne quelqu'un, mais qui ? "
- Personne. Veillez-le. Après minuit il est possible que vous ayez une surprise. Mais je n'en sais rien. Je suis à moitié dans le cirage, moi aussi.
- Vous, me dit-il d'un ton plaintif, avec l'air d'un gosse abasourdi, " vous, un homme cultivé, mêlé à ces choses ! Je ne sais plus que penser. Ces gens-là, qui sont-ils ? Des "macumbeiros", des envoûteurs ? C'est de l'hypnose, bien sûr, mais qu'est-ce que l'hypnose au juste ? Mes idées s'embrouillent, tout cela me donne un vertige, un vrai. Tout à l'heure, a-t-il vraiment parlé le... le mort, ou était-ce une illusion ?
Les eaux des deux fleuves géants murmuraient, les oiseaux de nuit pleuraient, des chiens hurlaient, l’atmosphère ne pouvait pas être plus romantique. Je baillais.
- Comment vous répondre, Rodriguez. Quand vous voyez une image à l'écran de la télé, ce n'est ni la réalité ni de l'illusion. Des ondes, inconnues hier. Aujourd'hui on en fait ce qu'on veut. L'essentiel c'est que vous voyez l'image. Suspendez votre philosophie jusqu'à une heure du matin. Un point c'est tout.
Le mort resta aussi mort que possible jusqu'à onze heures et demi lorsque je quittai le docteur pour rejoindre mes complices.
CHAPITRE IX
Pas de lune. Une mer d'étoiles dans un ciel noir.
Le cimetière était une petite jungle de mauvaises herbes au format tropical.
Il ne reste plus grand chose du mausolée, sauf des pierres de taille, des anges dorés dont la plupart sont heureusement décapités et cette grille massive couverte d'un centimètre de rouille.
Accoudé à une croix moisissante, je ne voyais que le dos monumental de Tiberio collé à la grille.
Consuelo tenait ma main. Je sentais la chaleur, les pulsations de ses veines, de ses tissus, pénétrer jusqu'à mon coeur, jusqu'à mon cerveau. J'étais exténué, angoissé, tendu vers la grille et avec tout cela un peu amoureux, un peu fier de mes conquêtes. C'était au moins ce que je croyais sentir. Poisson rapace, que savais-je encore de la race du grand requin qui s'apprêtait à me déguster à mon tour ?
Je ne me souviens pas d'un pareil silence. Comme si les oiseaux et les crapauds avaient déclaré la grève. Le sol est marécageux. Des feux follets jouaient avec les vers luisants.
Le vacarme explosa sans préavis. C'était comme si les poings des dieux souterrains déchiraient d'un seul coup une immense toile.
Je vis les épaules de Tiberio se cabrer comme s'il voulait escalader la grille. Je me sentis étouffer d'un noeud qui serra ma gorge. Consuelo saisit mon bras. Un météore fendit le ciel en deux. Je sentis la terre vaciller sous mes pieds. Je m'arrachais des mains de mon amante et me précipitais en avant.
Alors je compris que Tiberio était en transe. Son visage de Dracula était tourné vers les étoiles, ses yeux étaient écarquillés, vides et tenant dans sa droite un bizarre engin pareil au trident de Neptune il faisait des gestes impérieux, comme s'il piochait, appelait, arrachait une chose des entrailles de la terre.
Et la chose vint, plus impressionnante que tout ce que j'avais pu imaginer. Je ne savais pas ce qu'ils lui avaient mis entre les doigts inertes avant de l'enterrer.
Les pierres de taille du mausolée flambaient. Un vampire passa en vol rasant devant mes yeux. Je sentis de nouveau une vrille qui creusait ma nuque et j'avais peur comme jamais, sans savoir pourquoi.
Ce n'était pas Téodora qui marchait vers moi, une torche dans la main, pareille à une mauvaise litho, c'était la sensation de la mort, du vide, du noir.
Elle avançait lentement, irrésistiblement, je sentais que j'aurais beau fuir ou résister il n'y avait rien à faire qu'à subir son inexorable présence. La rigidité de ses mouvements était celle même que ma volonté inflexible lui avait insufflée.
Ma tête tournait, tandis que je la vis sortir du tombeau. Ses yeux vides luisaient, lançaient des foudres terrifiantes vers moi. Il est certain qu'une colonne de vapeur brûlante s'éleva de cette bouche horriblement déformée, pareille à un trou béant, quadrangulaire et je suis sûr d'avoir vu la grille plier, sauter, se casser en morceaux devant l'avance de cette horrible force que j'avais planté en elle : la force de la mort, de l'existence à rebours, de l'anti-matière qui était tout à coup là : devant moi, dans le sombre cimetière tropical, déguisé sous les traits idiots de Téodora qui me toucha la poitrine, souffla son haleine devenue pestilentielle au visage et me dit en ricanant, le ciel sait pourquoi :
- Paulo ! Querido ! Tu vois, je suis toujours là.
En d'autres termes je devenais dément et je subissais ce qu'on appelle entre sorciers-experts le " choc en retour " qui n'a rien à voir avec la morale, avec la conscience et le remords mais qui était le simple rebondissement de mon énergie, issue de mon exubérante vitalité et que j'avais, par curiosité puérile, détourné de sa finalité vers la non-existence.
Mais tout cela, je ne l'ai compris que plus tard. Sur le moment j'éprouvais juste une espèce d'engourdissement, je suivais le reste des événements de la nuit avec le sentiment d'une scission complète - un peu comme un personnage à moitié ivre qui s'aventure dans une salle de cinéma en plein milieu d'une séance et se rend parfaitement compte de la situation mais finit quand même par perdre le fil et du film de sa vie réelle.
Ce fut cette nuit-là que je me rendis clairement compte d'un fait assez inquiétant. Ils m'hypnotisaient tous les deux. J'ignorais encore pourquoi. Et je ne savais pas qu'on pouvait en même temps être envoûteur et envoûté. Comme la Terre qui attire la Lune mais suit la masse du Soleil.
Mais maintenant, au moment où Consuelo, me voyant chanceler sous l'ombre d'un palmier desséché, m'entoura de ses bras et m'embrassa longuement sur la bouche, je sentis la pointe douloureuse dans ma nuque s'élargir comme une tache d'huile et je me souvins de nos nuits d'amour.
Au moment où elle se laissa aller (même ici au cimetière, tout en suivant Téodora qui avec la détermination d'un automate s'achemine vers la carrière, même ici, j'étais obsédé par les souvenirs de son ventre dur et chaud, de ses jambes nerveuses et caressantes), eh bien elle ne le fit pas comme les autres femmes. Elle tombait verticalement comme les hommes, du sommet de la béatitude dans la morne indifférence de la satiété. C'était la contrepartie féminine des amours de la " macumba ". Cela enrichissait sa nature d'une force virile et cela expliquait en partie son ascendant sur les femmes qui devait la perdre.
J'étais aveugle. Je trébuchais, je me heurtais contre des rochers. Ce n'était plus Consuelo qui me soutenait. Deux bras de fer m'étreignirent dans l'obscurité et soudain, surgissant du noir, je vis, penché sur moi, le visage, les dents, les yeux rouges de Tiberio. Il me sourit exactement comme une hyène. Et alors je sentis, comme on sent dans le noir la proximité d'un mur, deux pointes acérées s'approcher de mes pupilles pour les crever. Un instant après je les vis. C'étaient les doigts, les griffes de vautour du sorcier. Je poussais un cri, je me dégageais, il me rattrapa, je luttais comme un forcené, je lui décochais un coup de poing, je m'entendis hurler tandis que mon poing s'écrasa contre un rocher et le rire du sorcier retentissait loin au-dessus de moi et de la carrière.
Sous mes pieds un feu follet surgit, dont la flamme plissa le long de mes jambes, de mon ventre, de ma bouche, tandis qu'un frisson glacial parcourut tout mon corps.
Une sirène de bateau retentit d'un autre monde, de l'Amazone, tout à coup très distinct. Et moi, en dépit de tout, me relevant, avec mes mains ensanglantées, ne sachant pas pourquoi, je suivais une loi implacable : je montais vers la carrière.
Là-haut, je compris que désormais, j'allais vivre comme cela, que j'étais dédoublé et qu'il y avait deux réalités distinctes, aussi vraies l'une que l'autre, et qui, parfois, s'entremêlaient.
La carrière était fortement éclairée. Ou bien, je voyais dans le noir. Cela revenait au même.
Il y avait une nombreuse assistance. D'où venaient-ils ? Je ne discernais pas leurs silhouettes. Mais leurs yeux brillaient dans tous les coins.
Je me balançais, déplaçant mon poids d'un pied à l'autre et je raisonnais et discernais assez clairement.
La carrière était devenue un immense amphithéâtre noir. Cela c'était faux.
Mais Téodora était vraiment couchée à plat ventre, là, devant moi sur une pierre plate comme un billard, immobilisée par les poings de Consuelo qui la tenait par les cheveux et par l'épaule.
Goulart qui apparut, tel que je l'avais vu au lit, vêtu d'un pyjama rayé, les yeux fermés, n'était qu'un mirage. Je voyais un rocher à travers sa poitrine.
Mais la tache brune sur la nuque de la victime blanche, en chemise de bure, était réelle. Et maintenant, en voyant les lèvres avides de Tiberio s'approcher du cou sans défense, je compris avec la plus grande clarté de quoi il s'agissait. Plusieurs médiums ont, en état de transe, des sécrétions inconnues par la médecine. Paracelse, Alain Kardec et d'autres croyaient qu'il s'agissait de l'ectoplasme, de la substance matérialisée des esprits, de fluides vitaux solidifiés. Cela rappelle les stigmates des saints.
Mes cheveux se dressèrent car je vis à une distance de deux mètres Tiberio, la bouche sur cette nuque suintante, en train de se désaltérer, d'accomplir le seul acte de vampirisme qui n'appartient pas à la légende.
Le jeune corps de Téodora se tordit et elle poussa un cri de bête égorgée qui résonna loin au-dessus des eaux du Tapajos.
Tout cela était réel et l'horreur physique de ces moments me poursuit encore.
Mais après les choses s'embrouillèrent et une espèce de paludisme psychique m'envahit. J'eus une attaque de fièvre et je brûlais, grelottais et la sueur froide couvrit mon front.
Avec les restes de ma lucidité j'accompagnais mon délire : je vis les couteaux briller, le sang couler, les cœurs palpitants qu'on arrachait des poitrines ouvertes, sachant parfaitement que je rêvais.
Le monstre, entrevu dans la grotte était assis, au-dessus de ma tête, sur l'un des deux pics comme sur un trône, brillamment éclairé. Il ressemblait effectivement à un homme-Michelin, fait uniquement de serpents et de tentacules. Une glaciale haine et avidité dardaient vers moi, de ses trois yeux de poisson qui formaient un triangle brûlant sur son front gélatineux. Je savais qu'il était sorti de moi, qu'il incarnait les monstrueuses forces du subconscient qui sont en train de se libérer dans ce siècle, qui déclenchent des guerres, ou inspirent la course vers les étoiles des astronautes.
Mais, d'autre part, je me rendis compte qu'ils avaient vraiment, tout à fait réellement égorgé Téodora.
Lorsque Tibério retourna son torse inerte et enfonça le " terçado ", le coutelas brillant dans son cou, il n'y avait là aucun effet de transparence optique. Le sang jaillit comme d'une fontaine. J'ai emporté un sale, mais contrôlable souvenir de la soirée : sur mes blue-jeans.
Mais avant, j'ai dû tomber dans les pommes, comme une vieille fille qui voit égorger un poulet.
Je me suis réveillé dans l'unique pension de Santarem. Il n'y a que des cloisons en bois et des crochets pour y accrocher les hamacs. Je découvris que j'avais déliré pendant quarante-huit heures.
La grande rue y ressemble à celle d'une sous-préfecture quelconque. Des magasins, des débits d'alcools. Les hommes sont généralement barbus et portent des revolvers à la ceinture, c'est toute la différence.
Il y avait une foule devant l'église. Encore un peu étourdi j'entendis quelque chose comme :
- Les travailleurs du Brésil ne le permettront jamais !
Un tonnerre d'applaudissements s'éleva et la tête de l'orateur émergea d'un nuage de poussière agrémentée de la fumée de pétards et de fusils déchargés dans l'air.
C'était Goulart, très en forme.
Je me heurtais à Rodriguez. Il cafouillait.
- ...Je ne vous l'ai pas dit. C'est un secret. Il ne veut pas qu'on en parle. Vous allez comprendre pourquoi je ne comprends rien. Ce n'était pas une simple crise. Tout le monde est cardiaque du côté de son père, on meurt jeune dans sa famille. Malgré cette histoire absurde, vous savez comment cela s'est passé. Il s'est réveillé vers minuit et demi, il a demandé un verre de " cachaça ", de rhum blanc et il l'a bu par-dessus le marché ! Après il s'est levé, il a arpenté la pièce et il m'a parlé de ses rêves. Des rêves absurdes, morbides ! Eh bien comme je vous disais, malgré cette absurde histoire, je m'attends au pire, d'un moment à l'autre.
Il attend encore, le petit docteur Rodriguez.
Consuelo me guettait dans la foule. Je la pris par la main et l'amenais dans un bistrot vide.
- C'est de nouveau de la supercherie, tout cela, lui disais-je j'avais rêvé. Un point c'est tout.
- Tu viens de l'entendre parler à la foule. C'est un rêve, cela ?
Ma tête était encore lourde comme après une beuverie.
- Vous avez assassiné Téodora, lui dis-je.
Elle tourna vers moi son visage de Schéherazade avec les yeux de jaguar somnolent.
- Cela tu l'as rêvé, fit-elle. Téodora est rentrée à Belein, retrouver son mari.
Je savais que c'était un mensonge mais un ressort avait claqué en moi. Je ne pouvais plus discuter avec elle et je n'étais sûr de rien.
- Tiberio ?...
- Tu ne le reverras plus jamais. Il est parti loin. Dans son royaume souterrain.
Bouffer de l’ectoplasme ou simplement voler des vaches dans la région du Haut-Tapajos, me morfondai-je. Je pensais aux histoires des fakirs qui fascinent leurs spectateurs sur les places publiques en les obligeant de voir des spectacles aussi sanglants qu'irréels.
Elle me prit les mains.
- Je sais que tu auras bientôt fini avec tes cèdres. Amène-moi avec toi à Rio 1 Je tombais des nues.
- Mais... mais... La police... bafouillais-je.
- Je me déguiserai... et tu verras comment les choses se passent à Rio dès qu'on est protégé... j'ai besoin de toi... on m'a salie... tu m'aideras à me venger... j'ai besoin de toi... tu m'aimes, n'est-ce pas ?
On jouait une marche militaire sur la place.
Je savais obscurément pourquoi elle s'accrochait à moi. Pour plusieurs raisons. Je lui plaisais, peut-être, entre autres. Mais j'avais des appuis, et en plus une certaine force, un puissant magnétisme animal, une espèce de pouvoir hypnotique essentiellement masculin, qui lui manquait et qu'elle voulait utiliser dans un jeu trouble et compliqué. Je ne devinais pas encore lequel.
J'avalais une grande rasade de " cachaça ". Elle pressa ses seins contre ma poitrine et sa bouche contre la mienne. Je pensais que je l'aimais plus que tout autre femme avant elle.
Je pensais que ce n'était que cela.
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