PAUL GREGOR

JOURNAL D'UN SORCIER

Paul Sebescen Éditeur

12, rue du Square Carpeaux, Paris

© by Paul Sebescen, Paris, 1964.


 

TROISIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

 

Deux mois après cette entrevue, à l'heure de l'apéritif du soir, j'essayais en vain de ranger ma Studebaker devant le Copacabana-Palace à Rio.

Je venais d'accomplir une des fréquentes métamorphoses au Brésil. Mon smoking blanc ne rappelait en rien les blue-jeans et les bottes de l'exploitant forestier.

La piscine en mosaïque bleue destinée à désoler les milliardaires revenus de la plage avoisinante était déjà déserte. Je m'acheminai vers un temple babylonéen tout en marbre et en or, surveillé par un amiral, en tenue d'été, qui me salua casquette en main. Je lui donnai cent cruzeiros, les clefs de ma voiture pour qu'il la fasse ranger, et lui demandai, en dissimulant ma nervosité, si quelqu'un m'avait téléphoné.

Après avoir reçu la trente et unième réponse négative à cette question au courant de ces derniers jours, je m'assis dans un coin du sanctuaire. Des robes du soir de Dior et de Balenciaga, escortées par d'autres smokings blancs commençaient à défiler en direction du cocktail-bar et du restaurant, du célèbre Golden-Room.

- Boa tarde Paulo!

Celui qui venait de me frapper sur l'épaule était un charmant copain. Il s’appelait Pereira Pinto et il était quelque chose au Ministère de l'Intérieur. Je n'éprouvais pas un grand plaisir à le rencontrer en ce moment. En lui serrant la main, je me souvins, par hasard, de ce qu'il faisait exactement au Ministère et mon plaisir continua à diminuer.

Après avoir parlé de la pluie et du beau temps il me dit tout à coup :

- C'est fou, la quantité de dingues qu'on trouve parmi les filles des riches planteurs de l'interieurr, de la province!

- Oh, répondis-je distraitement, je suppose qu'on en trouve à peu près autant dans les autres classes sociales.

- Non, non c'est une race spéciale. Extravagantes, ne sachant que faire de leur fric, étant obligées de s'ennuyer ferme pendant une partie de l'année. Des bijoux de Cartier et toutes les habitudes patriarcales du terroir, y compris les superstitions. S'il s'agit de superstitions. Quelle histoire! Je suis atterré, meu velho, mon vieux!

- Pourquoi ? Votre ministre s'est suicidé à cause d'une belle fille de 1' " interior " ?

- Si ce n'était que cela! Il vient de m'arriver une aventure bien plus remarquable, tout à l'heure, au bar. Une chiromancienne extraordinaire. Je serai transféré à Sâo Paulo, paraît-il, et je ferai un héritage d'ici quinze jours. C'est possible, mon beau-père va très mal. Non, mais ce qui m'a coupé le souffle c'est le luxe des détails de mon passé! Des choses que personne, absolument personne ne savait, elle les a découvertes en un clin d'oeil!

- Qui, elle ?

- Une ravissante créature, fantastiquement élégante, avec ce petit air sauvage de nos terroirs. Vous pouvez l'apercevoir d'ici. De dos, et quel dos! Là au coin du bar.

Je vis un grand décolleté et puis le bout d'un profil. Là-dessus j'essuyai mon front. Je commençais à transpirer, nonobstant l'installation d'air climatisé qui marchait fort bien. Mon interlocuteur était adjoint du directeur général de l'administration des prisons et pénitentiaires. Et la fille au bar était Consuelo.

- Euh... comment savez-vous qu'elles est fille de planteur ?

- Cela se voit tout de suite. Du reste je connais son père de vue. C'est Machado, le roi du cacao de Bahia. Elle vient de l'embrasser. Il va rentrer chez lui et elle reste. Dommage que je dois aller chercher ma femme. Allez-y Paulo, vieux bandit, tentez votre chance.

- En effet, j'ai envie de le faire. Ciao Pereira!

- Ciâo Paulo et... euh... mes hommages à votre épouse.

- Mon épouse s'évertue, depuis six mois, à représenter dignement le gouvernement brésilien en Australie... Boa tarde! En effet, ma femme (en ce moment chef du service brésilien d'émigration à Bruxelles) voyage presqu'autant que moi.

Les femmes du peuple brésilien sont souvent d'une étonnante distinction naturelle. J'étais quand même abasourdi. De l'autre côté de la table, peu éclairée, où je l'avais entraînée, Consuelo me dévisageait, à travers la fumée de sa cigarette avec la nonchalance d'une femme du monde occupée à s'ennuyer.

 


 

J'ai failli l'interroger au sujet de ses bijoux. Ce n'était pas moi qui l'en avait couverte. D'abord parce que ce n'est pas mon habitude. Deuxièmement parce qu'elle m'avait à sa manière, c'est-à-dire très mystérieusement plaqué trois semaines plus tôt, à l'aérodrome de Bahia.

L'hôtesse de l'air m'avait tendu un billet laconique. " Continue ton voyage seul, je te ferai signe dans quinze jours à Rio, au Copacabana Palace ".

Sa robe au grand décolleté et sa cape de vison n'avaient aucun rapport avec celle que je lui avais acheté dans l'équivalent d'un Prisunic de Santarem, avant de prendre l'avion. Je me souvenais du roi du cacao que Pereira avait pris pour son père. Cela ne me plaisait qu'à moitié. Mais une quantité d'autres détails qui me plaisaient encore moins surgirent dans mon esprit. Les Brésiliens sont choqués lorsqu'on aborde les questions qui vous intéressent trop directement. J'en avais toute une série à poser. J'avais été incapable de les formuler avant. Il a fallu que je les repense pendant des semaines, loin de l'endroit où leurs énigmes m'avaient troublé.

 


 

- Tu n'aurais pas, par hasard, commençais-je prudemment, des nouvelles de Tiberio ?

- J'ai tous les jours de ses nouvelles répondit la voix métallique pareille à un gong qui vibre en sourdine.

- Tiens, tiens, c'est curieux. Je ne savais pas que le courrier marchait si bien entre ici et le fond de la brousse. Sa santé est bonne ?

- Très bonne. Depuis très longtemps.

Il y avait l'ombre d'un sourire autour de ses lèvres.

- Hum, en effet, selon lui.., euh. Au fait, je n'avais jamais très bien compris. Pourquoi ne voulait-il plus me revoir ?

Le regard à la fois glacial et brûlant de ses yeux clairs n'avait pas changé. Il me faisait le même effet qu'avant. Ou plutôt : les mêmes nombreux et divers effets. Les larges pommettes et le nez impérieux étaient également à leur place habituelle. Quant au reste, elle était méconnaissable. Pas seulement à cause de son accoutrement et du coiffeur de luxe dont elle arborait le chef-díoeuvre. Avant elle était sûre d'elle, mais avec une détermination farouche. Elle desserrait rarement les dents. A présent, elle semblait beaucoup plus détendue. On aurait dit qu'elle trouvait l'organisation du monde absolument satisfaisante.

- Pourquoi s'est-il évaporé comme cela, subitement, sans laisser d'adresse, insistai-je.

- Parce que tu ne crois pas en lui. Et parce que tu poses trop de questions qui n'ont pas de sens.

J'eus un sursaut. Ç'avaient été les mots du mathématicien hambourgeois au moment où j'exprimais quelques doutes au sujet des expériences de télépathie qu'il contrôlait.

- Ou peut-être parce que mes questions ont trop de sens ? Parce qu'il est incapable d'accomplir le " grand travail " miraculeux qu'il m'avait promis et ne m'a donné en échange que des mirages ?

Sans déposer sa cigarette, elle étendit au-dessus de la table son bras vers moi. C'était le bras gauche. Bronze doré, velours, parfum du miel des fleurs sauvages. Dès qu'elle se trouvait à cinquante centimètres de moi, mon coeur dansait comme une marionnette.

Devant moi, le restaurant ressemblait à un aquarium tout en verre, aux mille lumières. Au-delà de sa paroi vitrée : le sombre bleu de l'Atlantique et le clignotement rouge et jaune de deux phares. Bruits tamisés.

Soudain un hurlement de fou et puis son rire. Mes nerfs tendus frémirent. Ce n'était qu'un grand plateau qu'un boy avait laissé tomber à côté de nous et le tintement des petits éclats de verre.

Consuelo, d'un mouvement saccadé avança encore son bras comme si elle voulait saisir les revers de ma veste. Ses lèvres tremblaient, ses yeux fulgurants riaient. C'était un mauvais rire. Un courant d'air froid effleura ma nuque.

- Regarde, fit-elle, le " grand travail " vient de commencer. Mais regarde donc ! Que vois-tu ?

La marque, le tatouage du pénitentiaire avait disparu de son avant-bras. Une sale cicatrice de brûlure l'avait remplacée. Comme si on avait gommé l'inscription infamante au fer à repasser.

- Et regarde maintenant! Que vois-tu ?

Elle avait fait deux passes rapides avec la paume étendue de l'autre main vers la cicatrice. La peau était lisse et j'y aperçus deux majuscules bleuâtres, pâles mais lisibles. Un Q et un U. Furtivement, je portais ma main aux yeux pour les frotter. Mais elle avait déjà retiré et caché le bras sous la table.

 


 

Alors, telle une tempête d'images toute mon aventure magique dans la brousse passa devant mes yeux, éclairée comme jamais auparavant. Je me réveillais d'un profond sommeil. J'ai dû être passablement abruti, deux mois plus tôt, dans la carrière, pour ne pas avoir fait le rapprochement entre le nom du monstre subconscient, de Quimbandor et la religion des profondeurs, la contre-macumba si on veut. Je ne l'avais connu que d’ouï-dire plus tôt.

- Tu es.. vous êtes là-bas, disciples de la Quimbanda ?

Elle hocha lentement la tête. Cela expliquait un tas de choses.

- Mais toi, fit-elle, tu n'es pas de l'Umbanda, non plus! .

J'avais été initié dans l'Umbanda. C'est le catholicisme de la sorcellerie pour ainsi dire. La Quimbanda! Ç'avait été donc cela! Si l'Umbanda est comme la foi apostolique et romaine, la Quimbanda serait l'équivalent des manichéismes, des cathares, avec un accent de satanisme en plus.

- Je suis né - me défendis-je - sous Jorima, sous la septième vibration de la Lune, dans la deuxième légion des Orixas, des prêtres et sur la cinquième ligne qui est celle d’Ogum, du tueur de dragons.

Selon l'Umbanda on descend du Soleil ou de la Lune. Chacune se divise en sept vibrations, sept légions et sept lignes. L'appartenance exacte n'est révélée qu'au moment de l'initiation, par la vision de l'officiant.

- Ils t'ont menti ! Elle pinça dédaigneusement les lèvres. Tu descends d’Ogun, qui est aussi des nôtres, cela, c'est vrai, car...

Subitement elle se leva, ouvrit la bouche avec une grimace de fureur, comme si elle allait pousser un cri insensé, mais au lieu de cela elle se pencha sur moi, recomposa ses traits et me dit dans un murmure secret :

- ...Car tu aimes le sang. Parce que tu es de la race des forts. Parce que maintenant tu es mûr, prêt à égorger des agneaux pour le " grand travail ".

 


 

Je n'appréciais pas du tout cette psychanalyse forestière. Encore moins le picotement de mes yeux et ce bruissement de coquillage dans mes oreilles. Que me voulaient-ils ? " Ils " C'était ainsi que je venais de formuler ma pensée. Obéissant à une impulsion subite, la question s'élança de mon subconscient, comme une chauve-souris du noir :

- Et dis-moi, où est-il allé se terrer, le vieux gredin, ton illustre Tiberio ?

Sans sourciller elle me répondit avec un petit geste :

- Tiberio ? Mais il est ici. Devant toi.

Bien sûr, je connaissais ces plaisanteries par coeur. Mais la suite était quand même désagréable. Je ne vis rien du tout. Seulement je n'avais qu'une unique pensée dans la tête, un seul sentiment dans mes nerfs. La certitude qu'il était là. Puis je me mis à lutter contre ce courant magnétique. Plus je m'acharnais pour chasser la sensation de cette présence, plus vivante elle devenait. J'étais payé pour le savoir : c'est cela le fonctionnement psychologique de l'envoûtement, de l'hypnose.

Dehors sur la masse sombre de l'Atlantique les phares rouges et jaunes devenaient des yeux terrifiants, s'approchèrent, s'installèrent dans un coin du hall derrière le feuillage d'une plante.

Avec un suprême effort je les chassais, je respirais librement enfin. Alors Consulat me sourit et mon coeur s'arrêta. Une feuille de la plante se mit à bouger. Il n'y avait aucune espèce de vent. La feuille s'arrêta net. Consuelo me sourit et fit subrepticement un geste vers la porte vitrée du restaurant. Une grande fille blonde, brillante dans une robe de lamé argenté en sortit et à pas lents avançait vers notre table.

 


 

Le bar était presque vide. La fille argentée s'immobilisa à deux pas de notre table. Elle avait une silhouette pleine et sa beauté aurait rappelé une Vénus grecque si une trop petite et grosse bouche, ouverte en ce moment et un menton pâteux n'avaient pas gâché ce classicisme. Elle resta debout, là, devant nous, les bras pendants, en regardant un point au-dessus de nos têtes, comme si c’était la chose. la plus naturelle du monde à faire.

J'écarquillais les yeux vers Consuelo.

- C'est une amie, me dit-elle sans broncher. Nous verrons cela tout à l'heure. J'ai deux ou trois choses à te dire d'abord. Maintenant elle n'entend rien.

Tout se passait comme si le Palace, ses lumières et ceux de tout le vingtième siècle avaient disparus. Les grosses lèvres de la fille blonde et muette tremblaient et se tordaient. J'étais de nouveau jusqu'au cou dans les cavernes de Tiberio.

Consuelo pencha tout son torse sur la table et prit ma main entre les siennes. Son débit était rapide, presqu'un murmure. Plus elle parlait, plus ma lanterne s'éclairait. C'était mon impression au moins.

- Tu n'as compris ni Tiberio, ni la loi des esprits. Tu veux voir et tu as vu. Mais tu veux aussi toucher. Mais ce que tu as vu, le " travail " des esprits est plus réel que ce monde, que cette table. Tu as voulu que Tiberio t'aide à créer un être en chair et en os de rien.

Car alors tu serais convaincu de pouvoir tout. Alors tu serais tout-puissant et immortel. C'est cela le " grand travail ". Mais écoute-moi bien, Paulo, on le peut. Quoi que tu penses : on peut mettre dans ce monde, comme des enfants vivants, non pas un seul esprit, mais toute une légion. On peut dominer le monde entier, et c'est ce que Tiberio prépare sous la terre : faire en sorte que le monde entier devienne le Royaume des Esprits souterrains. C'est toi et moi ensemble qui avons été choisis pour le faire. Nous sommes tous les deux des enfants de la lune, cela est vrai, mais en réalité nous relevons de la Légion des Orixas-Gangus, des grands-prêtres et de Quimbandor, du seigneur des profondeurs et du feu et de la vibration des Yeshu, des Tourne-Monde, et tu sais qu'il n'en naît que deux sur cette terre, tous les mille ans ! "

 


 

J'étais moins impressionné par ma promotion au rang d'un Orixa-Ganga de la vibration Yeshu que par le fait de voir bouger la blonde statufiée.

Sans la moindre explication elle s'approcha, prit une chaise, s'assit et se coucha à moitié sur notre table, appuyant le visage sur ses bras croisés, exactement comme un ivrogne qui s'endort dans un bistrot. Je commençais à en avoir assez et des deux mains souleva sa tête. Pas de vapeurs alcooliques. Pas de drogue non plus à en juger par ses yeux ouverts immobiles.

J'étais perplexe et inquiet. Au début de la léthargie hypnotique on rencontre toutes les réactions d'un être vivant encore qu'au ralenti. Cette tête entre mes mains n'était qu'un poids mort. Je sentais très intensément l'absence des rêves, de tout désir et sensation, la présence de la mort en somme. Laissant retomber la chevelure blonde sur la table je constatai que le chapitre amazonien de ma vie semblait loin d'être clos. Je n'en étais pas ravi.

 


 

- Qui étaient les hommes que j'avais vus, là-bas dans vos souterrains ? demandais-je. Ils ressemblaient à Tiberio. Ou est-ce que j'avais rêvé ?

- Il y a un peuple de dieux sous la terre qui sont les parents de Tiberio. Mais nous hébergeons là-bas aussi pets mal de mortels. Des orixas et des babalaos de diverses communautés quimbandas, de Bahia, de la ville sacrée. Ils sont persécutés par la police. On les accuse, à tort, d'avoir sacrifié des nouveaux-nés à Exu, au Chien-de-Feu. Tu as pu les confondre avec les dieux souterrains.

 


 

Impossible de m'en sortir. Chaque fois que je croyais toucher au surnaturel, une explication relativement banale s'interposait entre le mystère et moi, telle que des sorciers réfugiés dans la nature, avec les flics à leurs trousses.

- Et votre communauté, là-bas, c'étaient tous des zombis, des morts-vivants ?

- Mais non, penses-tu ! On n'utilise des morts-vivants que pour certains " travaux ", pour les plus difficiles. Il faut alors les enterrer car la terre donne une force immense. Ceux qui sont restés sous la terre, morts, faisant partie de la terre sont notre matière qui résiste à tout, qui exécute toutes les injonctions de notre esprit. C'est pour cela que...

Elle sortit une tabatière émaillée de son sac, alluma une nouvelle cigarette et en me regardant de biais acheva sa phrase :

- C'est pour cela qu'il faut les ressusciter, quitte à les sacrifier aux esprits ensuite.

- Je sais. Comme Téodora qui est rentrée chez son mari à Bélem ! Ecoute, ma querida, tout cela est bien beau, mais j'ai réfléchi et je ne veux plus entendre parler de...

Elle reprit ma main, puis se leva, me saisit les deux épaules et plongea son regard dans le mien en me chuchotant de tout près. C'était comme si je descendais dans un volcan en plein fonctionnement.

 


 

- Tu accompliras la grande oeuvre avec moi ! Tu es puissant, mais tu as besoin de moi. Tu verras tout de suite pourquoi. Nous ferons un essai avec elle. Regarde là ! C'est ta première esclave, la tienne et des esprits. Nous l'assujettirons, et nous subjuguerons le monde entier. Tu sais comment ? En dominant les femmes des puissants. En leur faisant connaître une volupté plus grande que celle de leurs plus doux rêves. Tu auras un candomble, pas de vulgaires "caboclas", de paysannes aux âmes grossières, non tu auras un couvent à toi, peuplé de filles riches et nobles. C'est de leurs âmes délicates, de leur ravissement que tu créeras l'esprit qui saigne, l'esprit qui palpite sous tes doigts. Regarde, voici le récipient de ton " garoa ", de tes fluides. Observe et écoute bien !

Consuelo effleura le cou de l’abrutie. Celle-ci commença alors à se trémousser. Des ondes de convulsions parcoururent tout son corps. On aurait dit qu'elle subissait un traitement aux électrochocs. A première vue j'aurais du reste dit qu'elle en avait un besoin urgent.

- Je ne veux plus avoir affaire à des zombis, proférais-je péniblement, dans un dernier sursaut de mon être éthique.

- Mais quelle idée, querido ! Les zombis ne courent pas les mes. Je lui ai fait un travail à la " baraka ".

C'était possible. Il s'agissait d'une variante des procédés d'envoûtement par les statuettes que je ne connaissais pas directement. Des ongles et des cheveux du patient sont incorporés dans la poupée de cire qui baigne pendant trois jours dans une solution de lait de tatou et... dans l'urine de la personne qu'on veut influencer. En outre, il est nécessaire de persuader la personne en question de porter cette poupée pendant vingt-quatre heures comme une compresse attachée à ses parties intimes. De l'hypnose à distance, bien sûr, encore et toujours. La poupée agissait en réalité sur l'imagination surchauffée de l'opérateur. Mais chaque cérémonie abracadabrante mobilisait d'autres courants de cet océan inexploré qu'est le subconscient, produisant des effets nettement différents.

 


 

Un boy me demanda si nous souhaitions quelque chose. J'exprimais mon souhait qu'il aille au diable et le bar redevint désert, abstraction faite de quelques smokings isolés qui filaient vers le restaurant.

Consuelo étendit sa main au-dessus de la tête de la belle endormie. Celle-ci se redressa comme une marionnette dont on tire le fil.

- Qui es-tu ? lui demanda mon amie.

- Maria-Ruth ! répondit l'autre dont les yeux restèrent ouverts et immobiles. Sa voix rappelait irrésistiblement le débit d'un phonographe.

- Dis ton nom de famille.

- Maria-Ruth de... ?

- Maria-Ruth de Azvedo Lima.

Je sifflotais tout doucement. Ma belle nécromante n'avait pas perdu de temps. C'était une famille qui contrôlait le trust de l'industrie... disons de la bière.

- Et comment te sens-tu ?

- Je suis malheureuse.

- Pourquoi ?

- Parce que ma mère veut me prendre Ricardo.

La société de Rio est comme celle d'un petit patelin. Je savais que la mère Azevedo avait une réputation de veuve joyeuse.

- Qui est Ricardo ? Que fait-il ? L'aimes-tu ?

- C'est un violoniste, un très grand violoniste. Je l'aime de tout mon coeur.

- Pourquoi l'aimes-tu ?

- Parce qu'il est beau et.. oh... je ne peux pas le dire.

- Parce que tu couches avec lui ?

Pas de réponse. L'excellente éducation reçue par Maria Ruth semblait agir même en état d'hypnose.

- L'aimes-tu parce qu'il te rend heureuse au lit ?

- Oh... oui... très heureuse. C'est si... si... doux d'être avec lui !

Consuelo fit deux passes verticales et rapides devant elle, effleurant du bout des doigts ses lèvres, son cou, sa poitrine et la région abdominale.

- Tu es désormais la fille de l'ordre de Quimbanda, chuchota mon amante lentement, avec une terrible force.

- Jusqu'à présent, tu ne savais pas ce qui est vraiment doux. Tu ne te doutais même pas de l'existence du vrai bonheur. Ce n'est que maintenant que tu le connaîtras.

Elle me fit un signe imperceptible. Je compris où elle en voulait venir. Elle voulait jouer un des jeux d’Ogun, du maître de la tempête et des passions. Je pris sa main ainsi que celle de la fille.

 


 

Comme si nous allions exécuter tous les trois une danse folklorique quelconque. C'en était une. La danse des petites cellules grises, nerveuses et corticales. La danse d'une rare volupté. Je la sentais dévastatrice car réfrénée, projetée uniquement par des pulsations cérébrales, imaginatives.

Derrière mes paupières à moitié fermées je sentis mes yeux brûler de la délirante tension de ma volonté, mon diaphragme obéissant se laissa secouer par le spasme artificiel qu'enseignent les sorciers, un éclair sembla déchirer mes poumons et ensuite j'étais : nous étions là où j'avais choisi d'être. En l'occurrence c'était la piscine, la source aux mille feux stalactiques sous la grotte de Tiberio, c'était notre premier flottement libre dans les eaux de l'amour souterrain.

 


 

Au bout d'une minute je compris ce que Consuelo voulait dire. A partir d'une certaine intensité, l'imagination agit plus fortement que n'importe quelle réalité.

Agrippée à ma main, Maria-Ruth soupirait. Pliée en deux, puis redressée, le visage extatique tourné vers le plafond, des convulsions la secouaient comme le vent secoue un drapeau. Des sanglots de béatitude s'échappèrent de ses lèvres. Et cela recommençait et n'en finissait plus.

- Comprends-tu, lui dit Consuelo à un certain moment ce que cela veut dire : tu es habitée par un dieu ! Un dieu t'aime. Ton seigneur et maître est en toi : dans ton corps et dans ton âme. Vois-tu combien l'amour des mortels est dérisoire comparé au sien !

- Oui... oh oui ! cafouillait Maria-Ruth tandis que sa tête retomba sur la table. Elle semblait évanouie ou presque.

- C'est cela notre force, dit mon amante. Les femmes l'ignorent, mais aucune d'elle n'est jamais entièrement heureuse. Elles ont une double nature. Il y a aussi une partie, ne fut-ce que petite, qui reste inassouvie. Car, vois-tu dans son âme, chaque femme est aussi un peu, un tout petit peu homme : pareille au foetus qui a deux sexes. Et nous deux ensemble, par la force de nos esprits, nous leur donnerons des rêves qui assouviront leurs deux passions, leurs deux natures assoiffées.

Elle secoua rudement la tête écroulée et lui souffla sur les paupières.

 


 

Maria-Ruth se réveilla, alerte, jetant des regards autour d'elle, me souriant comme à une vieille connaissance.

- Comme c'était beau! s'écria-t-elle. Quelle merveilleuse excursion " Oh cette grotte et cette eau tiède et ces cristaux multicolores! Mes chers, chers amis! Je voudrais y retourner! Mais dites-moi Consuelo, fit-elle en tenant son front, c'est curieux, j'ai un trou de mémoire. Est-ce que j'ai bu ? Comment sommes-nous rentrés de cette grotte ? En voiture ? Mes cheveux sont secs 1 Où les ai-je séchés ? "

J'eus toutes les peines du monde à lui imposer un autre sujet de conversation.

Heureusement sa mère vint nous rejoindre. C'était une grande et élégante brune qui devait absorber des doses massives de racines rajeunissantes car elle aurait pu être la soeur de Maria-Ruth.

Elle salua Consuelo comme une amie et nous invita à dîner dans l'aquarium de luxe.

Les vagues de perles, de bras nus, de diadèmes et d'hermine autour de nous n'intimidèrent pas mon amie. S'il est exact, ce qu'on m'avait dit plus tard, qu'elle avait commencé sa carrière comme bonne à tout faire dans des maisons riches, elle a dû y exercer son grand don d'observation et d'imitation. D'autre part un grand laisser-aller est presque de rigueur dans la société de Rio. En tout cas, Consuelo jouait à merveille son rôle de riche héritière de 1'"interior", un peu magicienne sur les bords. Au dessert, un beau jeune homme vint nous rejoindre.

Lorsqu'il la salua, Maria-Ruth fronça les sourcils et des rides se formèrent sur son front. Elle semblait se casser la tête. Au bout de quelques secondes elle s'écria :

- Ah... mais c'est vous Ricardo! Vous avez ce soir un air si bizarre, si différent... j'ai failli ne pas vous reconnaître!

 


 

C'était une soirée mémorable. Dehors les phares continuaient à clignoter sur l'Atlantique. Un ministre vint nous rejoindre et nous cassa les oreilles avec ses idées sur Brasilia qui n'était encore qu'un projet grandiose.

Après nous allâmes prendre plusieurs verres dans une boîte à l'Urca au coin de la baie argentée. Tout le monde était comblé. Ricardo subissait de bonne grâce la cour effrénée que lui faisait la mère, tandis que sa fille, assise entre Consuelo et moi, nous racontait mille bêtises, pareille à une écolière heureuse et détendue.

 


 

Quinze jours plus tard, je pris l'avion pour Bahia en compagnie de Maria-Ruth et d'une de ses amies à laquelle je fus par elle entre temps présenté.

Pendant le voyage les deux jeunes filles étaient d'excellente humeur mais se plaignaient d'avoir souffert d'insomnies ces derniers temps et paraissaient avoir de la peine à tenir les yeux ouverts.

 


 

A Bahia, ville vétuste qui s’enorgueillit de 363 églises catholiques baroques, somptueuses et désertes, j'achetai pour une bouchée de pain une gentilhommière délabrée. Je la fis nettoyer et meubler d'une façon tout à fait sommaire, j'engageai une des vieilles " mae de santo ", aide-sorcières qui fourmillent dans les ruelles sombres et sur le marché installé sous l'ancien échafaud en pierre de la justice des vice-rois portugais et lui confiai mes deux novices. Un nouveau "candomble", un couvent de la sorcellerie, venait d'être fondé. Bahia en est pleine. Les novices allaient dormir pendant des semaines, comme j'avais dormi moi-même avant mon initiation. Leurs rêves allaient être beaux : un dieu les habitait.

Il n'y avait là rien de scabreux dans le sens courant du mot. J'étais heureux avec Consuelo. Je n'avais pas touché les corps de mes deux adeptes. Même pas avec une pensée impure. C'était de leurs esprits extatiques que j'avais besoin. Des leurs et de ceux de la communauté qui viendrait bientôt les rejoindre.

Mon idée fixe était la matérialisation des esprits. La réalisation de miracles par ma volonté. En somme, je voulais avoir mon Lourdes à moi. J'étais sur le point de l'obtenir.

 


 

CHAPITRE II

 

- Basilio! Margarida! Apportez une tasse et un verre de liqueur! On va offrir un "cafézinho", un petit café expresso et un verre de cognac à l'âme défunte dès qu'elle se restaure, cette pauvre âme de l'outre-tombe avant de poser pour les photos.

La mère de Maria-Ruth était exubérante, euphorique, volubile et plus belle que jamais, avec ses cheveux aile de corbeau et sa peau d'ivoire. Depuis le départ de sa fille, Ricardo lui appartenait vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Il y avait quantité d'autres plus ou moins belles filles autour de la piscine aux contours abstraits, évoquant une immense goutte d'huile en train de s'étendre et éclairé par de multicolores réflecteurs submergés.

Une douzaine de jeunes lions avec quelques croulants entreprenants complétaient le tableau.

Il faisait vingt degrés. Gazon anglais sur lequel se vautrait à l'ombre de bosquets et de palmiers, magnolias, une lune grande comme un pneu de camion, des gouttes étincelantes sur les corps demi-nus ; le Brésil n'a pas attendu Profumo et le docteur Ward pour inventer les "moonshine-parties" au bord des piscines. Dans l'eau on pataugeait et on hurlait des blagues.

- Laisse-moi ! J'ai froid !

- Il fait chaud, idiote!

- J'ai froid dans le dos ! J'ai peur du mort !

- De quel mort, gourde!

- Mais voyons, il n'y en a pas deux heureusement! Je parle de celui que Consuelo et Paulo vont citer!

Ploum. Pouf. Rrr - rrr. Pouf.

- C'est une vaste blague ! Ils se paient notre tête !

- Aie ! Aie ! Au secours ! Notre-Dame... du Perpétuel Secours ! Aidez A-i-i-i-i! "

- Vite ! Vite ! Tenez-la ! Qu’avez-vous Nininha ?

- J'ai... vu le mort !

- Vous déraillez ! Ils ne vont le citer que dans une demi-heure !

- Mais si... là-bas derrière les magnolias ! Un grand type! Une affreuse lumière verte autour de sa tête!

- Mais non ! Un arbuste ! Les projecteurs de la piscine !

- Je vous jure...

- Vous voyez bien qu'il n'y a rien. Vous avez eu un scotch de trop, ma pauvre Nininha !

- Vous êtes des dégoûtants ! Je l'ai vu...

Plouf... Br-rr-rr ! Couac ! Couac !

- Basilio ! Il n'y a plus un atome de glace !

- Aïe - aïe - aïe !

- Encore le mort, Nininha !

- N... non... on m'a pincée... c'est malin... c'est spirituel ! J'aurai des bleus ! Aïe ! Aïe!

- C'est le mort qui vous a pincé Nininha !

- Albertino ! Vous ! Vous êtes le roi des crétins !

- Paulo ! Vamos !

C'est Consuelo. Une fois de plus nous nageons enlacés. Au bord de la piscine, il n'y a qu'un mètre et demi d'eau. A moitié accroupi, je la prends sur mes genoux. Je suis d'excellente humeur. Mais pas d'humeur magique. Pas ce soir. Je l'embrasse longuement. Elle est crispée. Je ne l'ai jamais vue aussi crispée. Elle me serra les bras de toute sa considérable force musculaire.

- Consuelo, lui dis-je, à quoi rime ce carnaval que tu as organisé ? On ne peut pas citer des morts comme cela. Pour leur faire franchir la distance... entre les deux mondes... il faut du recueillement, du silence !

Je la sens trembler comme une feuille dans le vent.

- Si, chuchota-t-elle, on peut. Il n'y a pas de distance.

 


 

De sa peau, de ses nerfs, je reçois des étincelles, une frénétique douche écossaise de frissons et de fièvre. Autour de sa tête, je devine des effluves jaune-soufre comme je n'en ai jamais vu. Il se peut aussi que ce soit l'effet du scotch et les reflets de l'éclairage. Mais ses dents grincent et claquent, c'est certain. J'essaye de découvrir ce qui se passe.

- Paulo ! Paulo ! Un gai luron me hurle à l'oreille : - C'est vrai que votre mort signera ses photos ?

- Paulo ! Consuelo!

Nous sommes entourés de joyeux hennissements.

- J'espère Paulo, que vous allez introduire ici un mort de bonne famille ?

- Lamento rapazès! Je regrette mes enfants ! Ce soir je n'ai que des esclaves pendus à vous offrir.

Ils se tapent sur les cuisses mouillées, ils me tapent sur le ventre et finissent par nous laisser seuls.

- Consuelo, cette histoire de plaque photographique, ce n'est pas faisable...

- Si c'est faisable. Ricardo le violoniste est photographe. Il m'a préparé ce qu'il faut. Une plaque à l'ancienne, enveloppée dans du papier rouge isolant. Ricardo a installé une chambre obscure dans la villa. Dès que l'âme l'aura imprégnée de sa substance, il développera la photo.

Et tout en souriant, elle continue à trembler et à claquer des dents. Ricardo le violoniste nous aborde.

- Vous savez, je ne crois pas un instant à votre histoire I Enfin, c'est une blague comme une autre. Mais comment allez-vous vous en tirer ?

Ricardo est très blanc et maigre. Elégance de tubard. Plus tubard que jamais depuis qu'il est livré à la mère Azevedo. Je pense à Maria-Ruth qui dort depuis une dizaine de jours devant là sale gueule du dieu Xango. J'espère que les deux " giboias ", les serpents-géants-bébés que j'avais achetés pour les initiations ne la serreront pas trop fort. En principe, ce sont des animaux totalement inoffensifs. Même utiles dans une vieille bicoque, car entre deux initiations ils exterminent les rats et les souris.

- Ne vous tracassez pas Ricardo. Vous allez voir, Ricardo!

Exit Ricardo. J'ai subitement une intuition.

- Consuelo, dis-moi... depuis quand connais-tu Maria-Ruth et la mère Azevedo ?

Elle a un rire bizarre.

- Depuis longtemps. Elle ne m'a pas reconnue. J'étais bonne à tout faire chez eux. J'étais gosse encore. Je n'ai jamais mangé autant de mauvaise soupe. C'est tout ce qu'elle donne aux domestiques. Elle achète les os en gros chez le boucher. Et elle enferme le pain à clef.

Re-brou-ha-ha.

C'est encore Nininha qui a vu le mort. Elle est hystérique, moche, pleine de taches de rousseur. Cette fois-ci elle a choisi de se sentir mal. Le mort l'aurait guettée derrière le grand palmier. On décide que c'était un intrus, un vagabond du " morro ", de la colline qui a voulu voir la fête. Nous tombons entre les bras de la maîtresse de céans.

- Consuelozinho ! Meu anginho ! Mon petit ange, je vous cherche partout. Est-ce qu'on va commencer ? Ah, ah... Pourquoi vous occupez-vous de ces bêtises, vous, une fille si sérieuse ? A propos, je n'ai pas une ligne de Maria-Ruth. Vous avez de ses nouvelles ?

- Elle se plaît beaucoup. La fazenda de mon père est énorme. Il y a de beaux chevaux. Elle va à la chasse avec la " gerente ", l'administrateur.

- Drôle de passe-temps pour une débutante. Enfin, elle a toujours fait ce qu'elle a voulu et maintenant elle est majeure. Bem, bem, bien. Alors, il vient bientôt votre revenant ? Ha-ha-ha-ha !

- Nous pouvons commencer.

- Basilio! Margarida! Apportez de la glace ! Et éteignez les lampes sur la terrasse !

 


 

Assis sur l'herbe nous formons une grande chaîne et d'abord les événements ont un caractère plaisant. Des paumes de Consuelo je sens monter l'onde bien connue, dense comme un corps chaud, qui grimperait sur ma poitrine, sur ma nuque. Cela me caresse et me donne des petits chocs électriques, plutôt agréables qu'ésotériques. Je m'abandonne à la rêverie.

Nouveau hurlement. La chaîne est rompue.

Décidément Nininha nous casse les pieds. Elle vient de se réévanouir. Il y a heureusement un toubib chauve parmi nous qui s'occupe d'elle.

Entre temps, Rlcardo s'empare, en pouffant de rire, de la plaque photographique enveloppée de papier rouge que Consuelo avait tenue la pressant contre son front.

Nous buvons du scotch. L'herbe est humide et chaude. La bande est plus tranquille. On dirait que Nininha, enfin ranimée, les dégoûte avec ses crises hystériques. A présent, la main de Consuelo est de glace.

Ricardo revient de la villa plus hilare que jamais.

- Je l'avais bien prédit ! Pas le moindre mort sur cette plaque ! Du reste il y a erreur, on a dû confondre les plaques. Figurez-vous qui est sur celle-ci ? Ha-ha-ha ! Notre chère Madame Azevedo ! Oui, c'est elle, bien vivante, Dieu merci ! Madame Azevedo, qui vous a photographié avec ce vieux machin ?

 


 

Elle est distraite, Madame Azevedo. En train de rêvasser sur le gazon. Assoupie ? Je lui touche le décolleté. Comme si j'avais touché un crapaud.

Nouveaux hurlements et bondissements, cette fois-ci paniqués.

Ricardo, encore plus vert qu'habituellement, radote :

- Deus no ceu ! Elle n'a jamais été cardiaque ! Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! Et un macumbeiro lui avait prédit qu'elle ne souffrirait jamais d'aucune maladie.

Le toubib chauve a le sens de l'humour noir.

- C'est exact, dit-il. Elle ne souffrira plus jamais d'aucune maladie.

Les paumes de Consuelo semblent se réchauffer lentement. Sa respiration est saccadée, comme si elle venait de faire de la gymnastique, avec des haltères de vingt kilos. Je touche son front. Sueur. Froide. Mais son regard pétille.

- Maria Ruthzinha va hériter, me chuchote-t-elle gaiement.

Je dus me rendre à l'évidence. Elle ne perdait pas son temps. Par-dessus le marché, huit jours plus tard elle embarque l'hypersensible Nininha ressuscitée dans un avion Rio-Bahia. Ma gentilhommière délabrée commençait à prendre l'allure d'un " candomblê " aussi sérieux que les autres qui se cachaient dans les ruelles avoisinantes.

 


 

CHAPITRE III

 

- Ah non, décidément, je ne regrette pas d'avoir fait le voyage Rio-Bahia ! J'ai vu votre cirque ! Quel cirque en effet ! Dans un pays à peu près normal rien ne vous sauverait des travaux forcés ! Javohl, Zweifellos ! Sans aucun doute ! Ou au moins on vous flanquerait dans une maison de fous et on vous mettrait la camisole de force !

La journaliste allemande qui me parle évoque un grand cheval de Mecklenburg. Derrière ses gros verres de lunettes des yeux sans couleur, aqueux, m'épient.

- Oui, oui, lui dis-je, mais le Brésil, vous savez, c'est un pays tout à fait surréaliste.

Sans sourciller je la regarde droit dans les yeux. Tout en lui donnant mentalement des ordres précis, je tapote, en cachette, un tiroir demi-ouvert de mon bureau. J'essaye de préparer les mouvements que j'exécuterai tout à l'heure. D'abord le briquet dans ma poche pour allumer le petit cube de " defumador indio ", d'encens indien. Ensuite je saisis la baguette du petit gong camouflé. Cette bonne femme s'est infiltrée chez Consuelo, le diable sait comment, et maintenant elle a l'air trop consterné. Mes "nonnes" sont toutes majeures, bien sûr. Néanmoins, ce serait idiot de laisser éclater un scandale.

- J'ai vu ces filles, poursuivit-elle. C'est révoltant !

Elles ne savent pas ce qu'elles font !

- Et que dites-vous des religieuses d'un couvent catholique ? Celles-ci sont libres de s'en aller dès qu'elles le désirent. Elles ont la vocation. Un point, c'est tout.

- Mais elles vivent dans des rêves éveillés ! Et quels rêves ! E-ro-tiques ! Vous les avez droguées ou quoi ? Je les ai entendues soupirer : "meu querido", mon bien-aimé, sans qu'il y ait personne pour justifier ces élans amoureux ! Personne, si j'excepte ces hideux masques. Et cet énorme phallus inondé de sang ! Dites-moi...

Une lueur d'intérêt s'allume derrière ses hublots.

- Dites-moi, continue-t-elle, ce phallus est stylisé ou réaliste... euh... je veux dire... est-ce que les indigènes ont vraiment ces... curieuses. euh.., excroissances sur... euh...

J'ai envie de pouffer mais je me domine. Le " defumador " se consume tout doucement. Je me lance dans une explication pour gagner du temps.

- Vous comprenez, elles ont le sentiment d'être habitées par un dieu. C'est tout à fait comme l'extase des mystiques chrétiens.

- Mais il n'y a rien. Rien que leur imagination surexcitée. C'est morbide de vivre comme cela.

Je fais le petit effort nécessaire et en même temps, je commence à faire vibrer le gong, imperceptiblement, à la limite de ce que l'oreille peut percevoir. Tout se déroule comme prévu. Elle a chaud et gigote nerveusement.

- Un paradis imaginaire, s'écrie-t-elle. Il y a un terme précis dans la psychiatrie pour désigner cela ! L'imagination ne nous fut pas donnée pour en abuser ainsi !

- Comment pouvez-vous savoir pourquoi l'imagination nous fut donnée ? Les gens restent de plus en plus souvent chez eux pour vivre le monde extérieur à travers les images de l'écran de leur téléviseur. Ici, dans ce " candomblê ", vous êtes en face d'un téléviseur intérieur qui transmet des sensations aux cinq sens et qui, au surplus, déclenche des émotions sexuelles.

- Oh ! Affreux ! Devant des idoles !

- Vous avez entendu parler des archétypes de Jung? Des symboles anciens, religieux, nés avec l'humanité et qui remuent tout notre être. Il y a un rapport secret entre la sexualité et tous nos élans. Il se pourrait que les symboles de la " macumba " soient des catalyseurs. Quíun jour on parvienne à s'en servir pour mobiliser nos facultés supérieures.

- Ha-ha-ha ! Vous êtes peut-être le futur Jung d'une psychiatrie basée sur la "macumba"?

- Peut-être.

 


 

La fumée d'encens monte. Je la souffle doucement vers elle. Que fait Consuelo dans la pièce voisine avec sa poupée ? L'Allemande devrait s'agiter davantage, à l'heure qu'il est.

- Tout cela est maladif, décrète-t-elle. C'est cérébral ! De l'imagination morbide !

- Vous savez, ce sont surtout le cerveau et l'imagination qui nous distinguent des bêtes. Il faudrait que vous en parliez avec ma collaboratrice qui vous a...

- Ah, quelle charmante fille ! Comment avez-vous pu l'embarquer dans cette morbide galère ! Elle est si simple, naïve, si j'ose dire. Elle est sculpteur ? Tout à l'heure, elle m'a prié de poser pour une miniature de cire. Pas très réussie, je dois l'avouer. Pourquoi m'a-t-elle demandé de tenir la miniature entre mes mains pendant cinq minutes ? "

- Cela, tu le verras tout de suite, lui dis-je en pensée. Cette fois-ci elle frétille et elle rougit, sans raison apparente. A côté, Consuelo doit être en train de caresser la poupée. C'est le moment. J'étends les doigts de ma gauche vers son front. Derrière les hublots la fixité subite de son regard évoque celui d'un chien de porcelaine.

Boum ! Le gong. Elle sursaute puis se fige. A première vue personne ne devinerait qu'elle dort déjà.

- Dites après moi : Obrokuri! Karangulu!

- Obrokuri ! Karangulu !

- Dites : Le Seigneur Xango est la douceur suprême.

Par la suite, elle a répété également :

- Il est le maître de mon âme, de mon corps et de mes plus intimes pulsations. Je veux me dévouer à lui.

Ce qu'elle fit. Ce fut sans aucun doute la moins séduisante de nos novices.

 


 

CHAPITRE IV

 

La vieille maison de Bahia se peuplait de nouvelles pensionnaires. Consuelo disparaissait de temps à autre. Je n'étais pas toujours dans le secret de ses allées et venues.

Je consacrais de plus en plus de temps au " candomblê ". Lorsque Consuelo y était nous nous aimions comme autrefois, cachés dans la vieille ville pendant les longues nuits tièdes, à l'air lourd du parfum des fleurs, quittant parfois notre chambre pour errer ensemble dans les ruelles tortueuses, ou sur la plage, surplombée par la forteresse des vice-rois portugais, comme de bienheureux fantômes.

 


 

Pendant ses absences je recommençais mes expériences. Je travaillais les subconscients des novices comme un paysan laboure sa terre. Je fis tout pour qu'ils soient imprégnés de mes fluides magnétiques, sensibilisés, prêts à servir mon rêve. Ma pierre philosophale, le but auquel je me vouais, restant toujours la matérialisation de nos énergies occultes. J'obtins plusieurs résultats partiels au cours de mes séances. Je pus vérifier une fois de plus la formation d'ectoplasme autour et sur le corps de mes médiums. J'eus aussi des réussites dans le domaine de la télékinésie. C'est-à-dire, le déplacement d'objets distants simplement par la concentration des forces psychiques de ma communauté fascinée.

 


 

- Unduriima-a-a !

- Buru Kwirima-a-a-a! Les sept filles aux yeux écarquillés psalmodiaient.

- Seigneur Xango, je t'offre mon ventre, mes seins, mon coeur. Tu es le feu dont je veux être dévoré. Tu es la passion qui fait couler mon sang, tu es l'amour, la tendresse et la force, tu es la joie de mon âme, dieu Xango-o-o-o !

Maintenant les silhouettes vêtues de légers péplums se prosternèrent restant immobiles devant l'autel et le phallus monumental et sanglant qui les dominait.

J'avais, avec l'aide de Consuelo, mis au point un rituel adapté à mes intentions dérivées du Quimbanda.

Il n'y avait pas d'homme ni d'inverti dans l'assemblée. La vieille sorcière labourait les tams-tams en arrachant des rythmes saccadés à la place du grondement uni, sans nuance, cher aux oreilles des fidèles de l'Umbanda.

Je n'avais évidemment pas poussé les choses au point d'endosser l'uniforme d'opérette et j'avais renoncé aussi au sabre de cavalerie, mais j'étais assis, comme tous les autres macumbeiros sous l'autel, sur un tabouret, au milieu de bouteilles de rhum, fumant le cigare consacré dont, de temps à autre je poussais le bout allumé entre mes lèvres.

- Mangaritirunga. Irunga !

Une des filles se dressa sur ses genoux. Elle était frêle et gracieuse comme une poupée de porcelaine. En face d'elle sous la lumière rougeoyante des torches, au milieu d'une dense masse d'encens se dressait la fière silhouette de Consuelo, vêtue d'une robe du soir blanche.

J'interceptais son regard qui dardait vers la petite. Celle-ci, à moitié inconsciente, ébauchait de ses lèvres tremblantes des baisers sans objet mais passionnés et se mit ramper comme un serpent vers les sandales de ma compagne.

Ramassant dans une pointe embrasée toute mon énergie passionnelle, je lançais vers Régine le "feu clignotant de Xango", cette puissante alternance d'ondes envoûtantes et glacialement hostiles. Elle arrêta son mouvement et lentement retourna sa tête vers moi.

Alors une autre fille se mit à hoqueter et une grosse voix d'homme sortit de sa gorge :

- Moi, le dieu Oxala, je vous ordonne d'allumer le feu de l'amour dans votre corps, de le laisser flamber dans les recoins les plus cachés de votre être, de le laisser envahir votre peau, vos membres, vos entrailles et de danser en mon honneur !

Elles dansèrent. Chaque pas fut une torsion voluptueuse.

 


 

CHAPITRE V

 

Au cours de cette activité, disons ésotérique, tantôt à Rio, tantôt à Bahia, j'étais en pleine forme la plupart du temps, mises à part quelques brèves dépressions nerveuses, qui se manifestaient périodiquement, simultanément avec mal à la nuque dont j'avais parlé plus tôt. A l'époque, j'attribuais ces symptômes uniquement à la fatigue psychique consécutive aux expériences d'hypnoses collectives auxquelles je me livrais.

Entre temps, j'avais obtenu deux guérisons. Je ne poursuivais pas des buts cliniques. C'étaient pour ainsi dire des ballons d'essai, des épreuves auxquelles j'astreignais les forces et les fluides de ma communauté extatique.

Comme on sait je voulais en faire le premier cyclotron de l'imagination matérialisée, plus conscient, (au moins en ce qui me concernait) que Lourdes, plus maniable et plus facile à contrôler.

Dans cet ordre d'idées je parvins à faire marcher une bonne femme complètement paralysée. On avait par la suite affirmé que sa maladie était d'origine nerveuse. Toujours est-il que pendant les deux ans qui précédaient le soir où on déposa son brancard par terre, au milieu du cercle de mes belles hallucinées, elle avait été incapable du moindre mouvement.

Quant à l'autre infirmité soumise au même traitement, personne ne saurait nier sa nature organique. Il s'agissait d'un gendarme six fois opéré d'ulcères à l’estomac et que mon vieux Xango réussit à gommer, comme s'ils n'avaient jamais existé.¨

 


 

Ce fut ensuite que Consuelo me fit participer, plutôt en tant que témoin, à deux sales histoires qui me troublèrent, diminuant pendant quelque temps mon efficacité d'hypnotiseur.

Même maintenant quand j'y repense, je n'arrive pas à déceler la logique de ces macabres anecdotes. On peut encore, à la rigueur, attribuer la seconde à la soif de vengeance qui obsédait Consuelo au point de la rendre irresponsable de ses actions, mais la première, même vue sous cet angle, ne rime à rien.

C'était plus qu'un simple fait divers. La soirée en question prit les proportions d'un crime de jalousie assez mélodramatique pour que son retentissement impressionne un public habitué à ce genre de nouvelles scandaleuses. Pendant tout le dîner, (car toute cette scène se déroula autour d'une table couverte de vieille argenterie portugaise et de porcelaine de Sèvres), j’eus l'impression, évidemment tout à fait subjective, que Tiberio, avec sa gueule patibulaire se tenait dans un coin de la pièce, immobile, tel un affreux porte-manteaux vivant. Mais je le répète, ce n'était qu'une sensation personnelle encore que très intense.

 


 

Nous étions à Laranjeiras. C'est à Rio ce qu'avait été à Paris le Faubourg Saint-Germain. De grands jardins ombrageux mais pas de villas modernes. On n'y voit que des "palacetes", petits palais, baroques généralement.

Je ne connaissais que vaguement le jeune ménage chez qui Consuelo m'avait entraîné. La cinquième personne à table était une championne d'équitation et moins douée pour un jeu de hasard, appelé pif-paf, très en vogue il y a quelques années. La cavalière, apparemment très liée avec ma maîtresse, était en train d'y perdre une deuxième fortune, récemment héritée après s'être déjà une fois minée aux cartes. Tant de malchance ne la rendit cependant pas heureuse en amour. Avant le dîner, Consuelo m'avait soufflé à l'oreille que la malheureuse championne (une fille élancée, osseuse, mais ayant beaucoup d'allure) était l'amante secrète et délaissée du maître de céans.

Celui-ci se comporta étrangement. Pendant tout le repas, il n'ouvrit la bouche qu'une ou deux fois. Sa mine ténébreuse me fit penser tantôt à la statue du Commandeur, tantôt au fantôme du père d'Hamlet. Ce ne fut que vers le dessert que je le découvris : notre amphitryon était Othello en personne.

Il explosa au dessert, presque sans transition, comme quelqu'un qui avait longtemps couvé sa fureur, essayant de se contenir. Il couvrit sa jeune et charmante épouse des injures les plus ordurières, l'accusant de le tromper honteusement avec toutes sortes de voyous et alléguant d'en posséder des preuves matérielles, confirmées par l'oracle des esprits d'outre-tombe. Jetant un regard à ma compagne j'eus vite compris de quel véhicule les esprits s'étaient servis en l’occurrence.

La jeune femme lui répondit en souriant et avec beaucoup d'esprit d'à propos que tout était rigoureusement exact, qu'elle l'avait épousé uniquement par intérêt et qu'il en a résulté un véritable enfer sur terre. Métis quant à l'avenir de leur triste vie conjugale elle le voyait réduit à une très brève durée. Connaissant la tiédeur des sentiments religieux de son époux elle ne lui conseillait pas de faire venir un prêtre sur le champ, bien qu'après tout c'eût été le moment de le faire. Elle venait, dit-elle, de glisser dans la tasse de potage de son mari une dose de poison amplement suffisante pour exterminer toute la belle-famille et qui ne tarderait pas à produire ses effets. Par surcroît il s'agissait d'une substance inconnue qui ne laisserait aucune trace décelable, aucun corpus delicti, en sorte qu'elle pouvait tout nier et n'avait pas besoin de se priver du plaisir de cette déclaration. Là aussi, je n'étais long à formuler des idées précises en ce qui concernait la provenance du mystérieux venin.

 


 

A la joie des lecteurs de la presse matinale, la victime, tout en continuant de hurler de plus belle, sortit son revolver, cet instrument dont les Brésiliens dignes de ce nom ne se séparent au grand jamais, même pas au lit. La jeune empoisonneuse courut, mais une balle l'atteignit à la cuisse, une autre au milieu du dos. Presque simultanément ce tireur d'élite se mit à vomir d'abord, et s’écroula ensuite de la manière la plus shakespearienne. Je plaisante parce que l'histoire eut une happy end parfaitement inattendue. La médecine brésilienne étant une des rares institutions qui fonctionnent paradoxalement et admirablement bien dans cette patrie du surréalisme, on les tira d'affaire tous deux. Mais le comble de l'imprévisible frit leur réconciliation subséquente. C'est encore un paradoxe mais il faut croire que dans certains cas, le poison et les balles de revolver agissent comme philtre d'amour car on me relate que la jeune meurtrière finit par s'éprendre franchement et très passionnément de son mari autrefois haï et que leur ménage est un des plus heureux et des plus unis de Rio. Je dois ajouter que l'amie sportive de Consuelo, le troisième personnage de l'intrigue, devint à son tour pensionnaire provisoire de mon " candomble ".

 


 

L'autre drame manigancé par mon inquiétante amante, moins de trente jours après celui que je viens de raconter, fut loin d'avoir un dénouement aussi idyllique. Pour le comprendre il faut connaître une coutume brésilienne dont on lit très fréquemment les repoussants récits dans les journaux. Là-bas, les amantes trahies ont la fâcheuse habitude de se suicider en s'arrosant d'essence et en se transformant en torches vivantes, de préférence sur le seuil de l'infidèle, sans doute pour lui causer d'ineffaçables remords.

 


 

La très jeune fille qui nous accueillit pour trois jours dans son " sitio " (maison de campagne) inventa une variante inédite de ce lugubre feu d'artifice. Je suis absolument certain qu'elle avait agi sous l'influence hypnotique de Consuelo, d'autant plus qu'aucun autre mobile de son acte ne put être découvert.

Dès le matin du jour fatal elle se plaignait, en plaisantant du reste, qu'elle souffrait depuis quelques jours d'une inexplicable affection de la peau et que le seul remède empirique quelle avait trouvé contre l’intolérable démangeaison consistait à s'arroser et à se frotter d'essence à tout moment. Ma fameuse intuition m'avait complètement trahi ce jour-là.

Je ne devinai et ne prévis rien jusqu'au moment où la jeune malheureuse se jeta, avec des cris de démente et briquet en main dans la voiture de son père qui venait d'arriver pour nous rejoindre. Il avait fait le voyage en conduisant lui-même et c'était un homme à l'esprit ouvert et attiré par les innovations de toutes sortes. Ce fut sa perte et compléta le tableau lugubre : au moment de la crise de folie de sa fille il était entortillé dans une des premières et peu pratiques ceintures de sécurité, apparues sur le marché de l'automobile brésilien. Il resta fort peu de choses de la voiture, du prudent pilote et de sa pauvre fille. Celle-ci n'avait fait la connaissance de Consuelo qu'une semaine plus tôt. Quant au père, c'était une très ancienne relation de Consuelo qui n'aurait certainement pas manqué de la reconnaître s'il en avait eu le temps. Il était magistrat de son état, plus exactement " Procurador da Republica ", connu pour l'efficacité de ses réquisitoires, dont un des mieux étoffés avait autrefois servi à envoyer derrière les grilles mon inénarrable " Reine Noire ".

 


 

Le " Delegado " du commissariat du quartier vint la voir par la suite au Copacabana Palace (qui était resté notre point de chute à Rio de Janeiro), sans doute pour lui poser des questions indiscrètes. Il ne dut pas en tirer grand chose. Elle savait être évasive et j'ignorais moi-même tout sur une bonne partie de ses allées et venues. Je déduisais seulement de certaines circonstances qu'elle faisait de nombreuses et influentes relations.

Ainsi, je sus que peu de temps après cette visite saugrenue, le pauvre delegado se vit transféré à Macapa. Cela se trouve à trois mille cinq cents kilomètres au Nord de Rio, juste sous l'Equateur. Le climat y est infect et il n'y a que deux mille habitants si on ne compte pas les perroquets et les scorpions.

 


 

CHAPITRE VI

 

- Unduribira-a-a-a !

La nuit du " Grand Travail ". C'était au moins ce que j'avais espéré. Il y avait neuf filles. Consuelo brillait par son absence. Maria-Ruth pareillement. Elle serait partie pour Rio d'abord, pour l'Europe ensuite, m’avait-on communiqué. Quatre des premiers médiums m'avaient également quitté. D'autres novices affluaient, comblant les lacunes. A l'époque ces détails ne retenaient pas mon attention absorbée par l’œuvre ineffable.

Je fis éteindre toutes les lumières à l'exception d'une veilleuse. Le tam-tam se tut et j'ordonnai qu'on éloigne aussi la musicienne surveillante générale qui était toujours la vieille sorcière des débuts.

Je restai seul avec les neuf filles prosternées dans leurs légers péplums déployés qui fleurissaient autour d'elles dans la pénombre. C'était beau.

Je me sentais joyeux et léger comme dans ces rêves qui nous transforment en oiseaux oniriques nous faisant voltiger parmi les nuages.

Je n'avais jamais été aussi détendu au cours de mes acrobaties d'occultisme. Je magnétisais presque sans aucun effort intérieur, comme si j'étais arrivé à l’automatisme et à la désinvolture de la suprême maîtrise.

Je sentais au sens littéral du mot, mes effluves s'élancer au travers des espaces sombres, caressant ou foudroyant selon mon bon plaisir.

J'avais au préalable réussi plusieurs expériences difficiles, dont une lévitation presque complète avec la petite Maria-Regina. Son corps fragile suspendu entre les dossiers de deux chaises avait perdu trois-quarts de son poids. J'étais convaincu qu'à la prochaine occasion elle allait être lancée vers le plafond comme Saint-Jean-de-la-Croix.

Alors je fis agenouiller deux médiums des deux côtés de mon siège et après avoir éteint la dernière veilleuse, je reposai mes mains étendues sur leurs têtes et me concentrai d'une manière que j'avais ignorée jusqu'à ce moment.

 


 

En regardant les bien connus halos lumineux s'élever des bouches de mes adeptes hypnotisées, je priais à ma façon, invoquant des profondeurs de mon être les forces de la nature, les rayons et les ondes au-dessus de moi, de même que cette lave de puissance virile condensée que je sentais couler en moi, à travers mes veines, afin que l’œuvre s'accomplisse.

Les corps étendus des médiums formaient une chaîne trépidante, débordante d'électricité animale. Je me sentais baigner dans l'aura de leur jeune sensibilité qui se propageait autour de moi, visible, luisante comme un arc-en-ciel phosphorescent. Soudain, un léger tintement se révéla à mon ouïe et voilà... oh miracle... au-dessus de ma tête, au milieu d'un éclat cristallin évoquant une coupe précieuse, je vis apparaître une silhouette et un visage d'enfant net et beau. Les quelques fractions de secondes pendant lesquelles il me fut donné de le contempler suffirent pour me rendre compte que l'apparition n'avait aucun des traits odieux aperçus dans les grottes Amazoniennes et qu'il s'agissait, cette fois-ci, bel et bien du rêve matérialisé de tous les mages, de 1' " homunculus " des alchimistes moyenâgeux, de la plus glorieuse et plus puissante matérialisation des esprits créateurs.

 


.

Cela ne dura certainement pas plus de trois secondes. Alors, j'entendis la fille agenouillée à ma gauche hoqueter convulsivement. Les sons gutturaux et en quelque sorte odieux des hoquets se muèrent en tout un orchestre de rires masculins et ignobles au milieu desquels je distinguais le nom " Quim-ban-dor " scandé et répété par des voix tantôt nasillardes tantôt basses. Je fus parcouru par un frisson glacial, mortel, et tout à coup, comme à la lumière d'un éclair ma conscience fut envahie par un sentiment de confusion et de culpabilité, comme si j'avais été sali par un acte criminel et irréparable, auquel j'aurais participé, je ne savais pas comment. La vision de tout à l'heure avait déjà disparu et je n'entendis plus qu'un cliquetis de verres cassés auquel se mêlait un rugissement effrayant, des hurlements de jaguar blessé. J'étais tout à fait incapable de deviner que c'était moi-même qui venait de les pousser.

Une fois de plus on me ramassa avec une jolie crise de paludisme, sans qu'on pût trouver dans mon sang le moindre virus qui l'eut justifiée et une fois de plus j'étais passé à deux doigts de l'ineffable sans aucun moyen de savoir s'il s'était agi d'une hallucination ou de beaucoup plus que cela.

En revanche, je fus gratifié huit jours plus tard, comme je traînais péniblement et sans but à travers les ruelles tortueuses de Bahia, d'une certitude garantie et indubitable.

Maria-Ruth, censée voyager en Europe et que j'aperçus subitement à une distance de quelques pas, n'avait absolument pas l'air des revenants traditionnels.

Du reste, ce n'est pas tout à fait exact non plus. Elle semblait être atteinte de cette surdité qui me rappelait mes plus désagréables souvenirs d'Amazonie, de même que sa démarche de somnambule, d'automate, semblable à celles des zombis. Je n'eus aucun mal à la suivre discrètement.

 


 

CHAPITRE VII

 

C'était une bien belle maison du premier Empire brésilien.

Le patio était désert et une fenêtre du rez-de-chaussée éclairée.

En épiant l'intérieur je compris en fort peu de temps une quantité étonnante de choses.

Cette assemblée-là comportait outre Consuelo, manifestement très à son aise dans cette ambiance, Maria-Ruth et deux autres de mes médiums dont on m'avait dit qu'elles étaient rentrées dans leurs familles respectives. Il y avait aussi le roi du cacao. Son aspect physique s'éloignait des règles universelles de l'esthétique autant que celui de Tiberio mais dans un autre sens. Le roi en question était aussi gluant et répugnant que les exercices auxquels il était en train de se livrer dans ce charmant entourage.

 


 

Mais son comportement changea radicalement dès que, fou de rage, j'eus cassé la fenêtre, sauté dans la pièce et mis mon poing en contact avec sa physionomie. Il s'écroula comme un de ses sacs de cacao et ne joua qu'un rôle muet dans la scène qui s'ensuivit.

- Tu es une charogne, dis-je à Consuelo avec une belle et sincère spontanéité.

Elle me rit au visage.

- Tu as racolé ces infortunées, hurlais-je, sous le prétexte de mes expériences occultes. Pour moi c'étaient des médiums, sans plus. Elles m'aidaient à réaliser une idée à laquelle je croyais. Cela ne détruisait pas leur personnalité. Cela ne faisait qu'aiguiser leur réceptivité naturelle. Rien ne les aurait empêché de retrouver leur existence antérieure dès qu'elles en eussent éprouvé le désir. Mais toi, ordure, tu as profité de leur état momentanément affaibli pour les faire vider de leur substance vitale, sans doute par un autre des sorciers de cette belle ville et que j'ai hâte de rencontrer. Tu leur avais fait infliger le même traitement que j'avais une seule fois et, poussé par une curiosité malheureuse appliqué à Téodora, dans la carrière de Santarem. Elles n'ont plus d'âme ni de volonté. Plus tard, quand il en sera lassé, tu les revendras aux bordels.

Mon beau discours l'amusait de plus en plus.

- Et c'est ce que tu voudrais faire avec toutes les autres, si je te laissais ! m'écriai-je en avançant et en levant le bras.

Ce fut à peu près tout ce que je pus faire. Ses yeux clairs de fauve astral s'élargirent immensément, devinrent deux fleuves puissants qui déferlèrent sur moi. Je ne pus pets avancer. Elle avait érigé entre nous deux ce que l'argot secret de la macumba appelle le " mur de cristal aciéré ". Je tendis toutes mes forces pour le briser, puis j'abandonnai mes efforts.

D'un moment à l'autre, je me rendis à l'évidence. J'étais, moi aussi, vidé d'une bonne partie de ma substance, de mon pouvoir de fascination. En sortant de là je devais ressembler de près à un chien atteint d'anémie pernicieuse. Je n'avais plus rien à faire au Brésil. Nous étions en décembre 1959.

 


 

En traînant comme un lourd et bizarre animal à travers les nuits parisiennes, je compris peu à peu la portée et la signification secrète de ce qui m'était arrivé. Eux, les Quimbandos, faisaient le mal et s'en nourrissaient. Moi, je leur appartenais aussi peu qu'à leurs ennemis, qu'aux légions angéliques de l'Umbanda. J'étais sous l'influence d'un astre situé entre les deux. Si je m'étais servi des forces souterraines ou sataniques ou tout simplement animales (à chacun de choisir l'adjectif qu'il préfère !) c'était toujours avec le but d'une évolution, visant à un style de vie, à un état de conscience supérieur. Je ne pouvais donc pas participer aux actions des Quimbanda sans éprouver un puissant " choc en retour ". Et cependant, même dans cet état, je ne démordais pas de mon idée fondamentale. Il doit y avoir une possibilité, (et il n'y en a pas d'autre) d'arriver, comme sur le fil d'une épée, comme sur une corde raide, justement en profitant de notre nature souterraine, satanique, à une richesse magique de l'être pur.

 


 

A Paris, je végétais pendant longtemps. J'avais besoin de m'alcooliser souvent et insensément. Ma constitution chevaline résistait héroïquement à ce genre d'existence et je pouvais même éveiller autour de moi l'impression qu'abstraction faite de quelques excentricités je menais une vie à peu près semblable à celle des autres. Cependant les rares connaissances antérieures que je rencontrais ici, voyaient bien que je n'étais plus qu'une ombre grimaçante de moi-même.

J'avais des migraines, des douleurs atroces dans la nuque et de fréquents cauchemars, au cours desquels je voyais Tiberio et ses collègues en train de me déguster. En tout cas et, vu sous tous les angles, mon avenir semblait noir.

Puis, tout à coup, il y eut un changement.

Les Quimbanda peuvent exécuter impunément tous les crimes. Leur nature est ainsi faite. Mais tôt ou tard ils commettent de stupides erreurs.

Une loi secrète, la plus secrète de toutes, leur en tient rigueur, non pas pour satisfaire je ne sais quelle justice universelle, mais parce qu'en commettant des fautes, les " Quimbandas " compromettent leur raison d'être : leur capacité de nuire. Alors ils deviennent vulnérables. C'est ce qui arriva à Hitler qui était de leur race.

 


 

C'est la fin de ce chapitre de ma vie.

Un beau jour, tout à fait au début de cette année, je constatai que je n'éprouvais plus le besoin de boire. Migraines et cauchemars avaient disparus.

Je n'avais jamais cessé de croire au contact psychique. Je savais que Consuelo était affaiblie.

Comme par miracle je tombai à Bruxelles sur un ami, un pilote brésilien détaché aux Forces de l’O.N.U. au Congo. Il allait rentrer et m'emmena dans son bombardier. Je restai peu de temps au Brésil.

C'est depuis mon retour que mes amis me trouvent changé. Je n'aime vraiment pas me souvenir de ce qui est arrivé là-bas. J'ai retrouvé une loque à la place de Consuelo. Mais une loque assez odieuse.

Elle s'était faite entre-temps épouser par son roi du cacao qui venait de décéder dans des circonstances peu catholiques.

En somme : une petite Brinvilliers tropicale.

Mais moi j'étais complètement réveillé. Je la fis bénéficier du même traitement qui, autrefois, avait si bien réussi à Amalia, à la parente de ma femme qui voulait l'envoûter.

Elle cracha tout. Les endroits où se trouvaient les filles et la manière de les récupérer. Ce qui en restait.

Pour une fois le téléphone interurbain brésilien marchait. Les familles accoururent.

Elles avaient toutes les adresses, y compris celle de mon grand amour. On connaît le reste. Il n'y a pas de peine de mort là-bas. Mais la loi du juge Lynch fonctionne souvent.

Depuis le mois de mars je suis redevenu parisien. Pour longtemps.

FIN

BRUXELLES, juillet-août 1963.