LES PREMIERS PAS

DE L'APPRENTI SORCIER

 

CHAPITRE I

 

 

A - Peut-on séparer l'apprentissage de la magie de ce décor tropical avec ses personnages au tempérament exubérant, avec ses fluides naturels, avec ses drogues, venins et contre-poisons ?

Oui, cela est certainement possible. On peut faire dans cette voie des progrès considérables même dans l'isolement complet.

J'en suis sûr, car c'était mon cas avant d'être allé au Brésil. Intuitivement, je choisissais certains exercices, certaines méthodes du développement psychologique.

Les idées que je donne par la suite ne sont que des lignes directrices. Dans le domaine de la " psychologie des profondeurs ", c'est-à-dire, dans celui des impondérables, il s'agit de deviner et de reconstituer soi-même des états d'esprit avec lesquels on a des affinités. Et je le répète, il y a sur cette planète un bien plus grand nombre de sorciers qui s'ignorent qu'on ne croirait.

Ils choisiront eux-mêmes, en tâtonnant d'abord, en s'éprouvant, en s'examinant, le dosage et la durée de leur gymnastique mentale.

Un principe s'impose toutefois : il est indispensable de consacrer un minimum de trente minutes par jour à ces activités. De préférence le soir, avant de s'endormir, et de toute manière : dans le silence et dans la solitude.

Pour un sujet moyennement doué, il faut, à mon avis, compter quatre à six mois d'efforts continus pour arriver aux premiers symptômes du dédoublement de la conscience, qui est la pierre de touche de la réalisation magique.

 

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Encore un mot au sujet des excitants auxquels je fais souvent allusion. D'abord, leur rôle n'est que secondaire, permettant de passer certains points morts et de créer des conditions favorables de réceptivité. Ensuite, je soulignerai qu'il ne s'agit pas de drogues mais de stimulants, en soi pas plus dangereux que l'alcool par exemple. On peut faire des progrès essentiels sans avoir recours à ces moyens.

D'autre part, je suis en pourparlers, visant à obtenir l'autorisation d'importer ces produits, sous contrôle médical.

Je donnerai volontiers tous les renseignements aux lecteurs qui m'écriront à l'adresse de l'éditeur. Au demeurant je prévois l'organisation d'un noyau d'enseignement, un Institut de culture psychico-sexuelle.

 

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Oui, avant de partir pour m'enfoncer dans les catacombes de la jungle amazonienne, j'étais déjà explorateur. Depuis de longues années je m'efforçais à déterrer les couloirs souterrains de notre nature. Des couloirs, oui, encore que minuscules. Je songe aux embranchements obstrués de notre système nerveux. Ils conduisent vers une lucidité et une puissance qui nous appartiennent.

Seulement les fils conducteurs sont interrompus. Il y a des aveugles aux yeux parfaitement sains. Une lésion chronique du système nerveux barre l'accès de la lumière au cerveau. Et c'est, une transmission détraquée qui empêche la perception d'une richesse et d'une plénitude qui sont à notre portée. C'est là, sans doute, le sens de certains symboles, comme l'expulsion du paradis, le péché originel, la chute des anges. Mais la chute s'accomplit en chacun de nous.

Cela se produit généralement entre l'âge de seize et dix-sept ans, lorsqu'on s'adapte à la vie des adultes. A ce moment-là on renonce à la féerie de l'imagination enfantine qui est en réalité un torrent d'énergie parfaitement réel et utilisable. Comment monter les turbines pour s'en servir ? La génération future l'appendra au lycée.

Elle y apprendra aussi et surtout la véritable destination de ses énergies sexuelles. Non pas pour les réprimer comme proposent de tristes puritains. Au contraire.

Elles se dédoubleront, elles vivront plus intensément qu'on ne l'a jamais rêvé, électrisant l'organisme par leur constante vibration dès qu'on aura débloqué la source intarissable de la jeunesse et de toutes les richesses dont jaillit entre autres l'érotisme.

Car il est absolument impensable que la vie si éclatante de richesses n'ait que ce visage dégoûté d'ennui qu'elle présente à la majorité.

 

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Voici donc, non pas des recettes mais des suggestions et, j'en suis sûr, pour certains, des inspirations et des découvertes de soi-même. Pour les transmettre, je dois m'interrompre de temps à autre pour replonger dans l'ambiance survoltée, lyrique de mes souvenirs.

Il n'en peut pas être autrement; mes moyens de communication relèvent des associations d'idées, de la reconnaissance intime, de l'identification avec les rêves et les pressentiments du lecteur.

 

 

CHAPITRE II

 

 

Les débuts semblent modestes. Elles rappellent la gymnastique qui prépare à la boxe ou au ski.

Mais il faut développer certains muscles pour ainsi dire, certaines forces du systèmes nerveux, pour dompter, pour chevaucher un coursier aussi capricieux et fougueux que l'instinct sexuel.

Dans les systèmes que j'ai distillés des rites de l'initiation brésilienne, il faut pratiquer la détente préconisée par les Hindous, mais aussi un état diamétralement opposé : l'extrême tension des muscles et le l'esprit.

On le sait, les exercices de détente consistent à se coucher dans la demi-obscurité, à penser aux divers groupes de ses muscles, à supprimer toute crispation inconsciente, afin d'arriver à une agréable torpeur qui permettra par la suite de suspendre l'activité cérébrale et de créer le fameux vide mental.

Il est certain que cet état, qu'on peut atteindre au bout de quinze à trente jours de tentatives systématiques journalières d'une dizaine de minutes chacune, est extrêmement reposant et fait récupérer à l'organisme au cours d'un quart d'heure autant de forces nerveuses que pendant plusieurs heures de sommeil.

Pour nos buts il est cependant essentiel de s'habituer parallèlement, simultanément à la crispation extrême, presque douloureuse du corps. Sans changer de position, immédiatement après la détente, on fait jouer, en les serrant, comme s'il s'agissait d'accomplir un effort extraordinaire, les uns après les autres, les muscles des bras, des jambes, du ventre, du cou et finalement de tout le corps. Ces crispations doivent durer une dizaine de secondes. Elles doivent être assez intenses pour qu'elles fassent trembler, vibrer tous les membres.

D'après les plus récentes recherches c'est la meilleure des gymnastiques. Au surplus elle aide beaucoup à émettre, à transformer en ondes télépsychiques les émotions intimes, qu'on aura appris à maîtriser par la suite.

Mais il faut atteindre une certaine virtuosité, à la capacité de replonger de la tension dans la détente et de faire alterner rapidement ces deux états.

 

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Boire, de temps à autre, quelques gouttes de son propre sang, mélangé avec un fond de tasse de miel et de rhum blanc. Je ne sais pas si la vertu de ce breuvage est magique ou psychologique, sous le signe des archétypes de Jung. Mais je sais qu'il contribue très sensiblement à activer ce circuit intérieur de forces, cette réinjection dans l'organisme de ses propres forces, de ses propres glandes qui est infiniment revigorante et qui fait de cette psychothérapie quelque chose comme une méthode d'" auto-Niehans ".

 

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Imaginer avant les exercices de détente une partie du corps féminin, comme par exemple une belle gorge.

S'interdire d'y repenser pendant les exercices. Chasser avec violence ces images de son imagination. On n'y réussira pas tout à fait et cette représentation légèrement libidineuse se mêlera, d'une manière tonifiante aux efforts des muscles. Par la suite, dans la détente, l'interdiction intérieure levée, l'image en question se dessinera pendant quelques instants demi-conscients avec une grande netteté dans le champ obscur des paupières fermées, déclenchant un pressentiment de joie et de renaissance.

Ceci est valable aussi pour les " apprenties-sorcières ", sous une autre forme bien entendu.

 

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Approcher la main d'une flamme. Ne pas se brûler. Juste deviner la douleur de la brûlure et penser qu'il y a des personnes que l'esprit immunise contre toute souffrance ; qu'il y a en chacun de nous un principe qui nous détache du corps. Imaginer des triomphes héroïques. Ceci est une école de l'imagination avant d'être celle de la volonté.

C'est l'imagination de plus en plus atrophiée par les temps modernes qui nous élève au-dessus du règne animal. C'est un don unique, plus rare dans la nature que la volonté ou même l'intelligence.

 

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La magie (et on verra que cela reste le terme le plus juste) relève de la psychiatrie, de Jung, des archétypes, de la religion, de la théologie mystique, de la rééducation des réflexes sexuels, et d'une gymnastique de la volonté et de l'imagination assez ardue. Certainement pas plus ardue que l'entraînement d'un navigateur spatial. Il y a un siècle, des académies de sciences proclamèrent que les chemins de fer allaient irrémédiablement détraquer les systèmes nerveux. Une vitesse insensée de 30 km/heure ferait de chaque passager un fou furieux. Qu’auraient-ils dit, à cette époque-là, de l'entraînement des navigateurs spatiaux ? Ou de simples pilotes d'avions à réaction ? Chacun est prisonnier de sa petite vie, plus ou moins moyenne, plus ou moins insignifiante ? On n'y peut rien ? Quel mensonge grotesque ! Ainsi affirmait-on que d'après les desseins de la Providence l'homme était fait pour ramper sur l'écorce terrestre. Le vol serait par la nature des choses réservé aux oiseaux ! Et pourtant ce n'est pas la nature qui a créé les oiseaux supersoniques.

Ce sont les pionniers annonciateurs d'un nouvel état de conscience qui l'ont créé.

Imagine-t-on qu'on réussira à vivre l'âge atomique sans violer un subconscient encore attaché à l'âge de pierre ?

 

 

CHAPITRE III

 

 

Enterrer la bassesse et la lâcheté de la nature humaine.

Faire une petite boule de cire pétrie avec des gouttes de sa propre sueur et de sa salive. L'ensevelir dans un jardin, ou si possible, aux abords d'un cimetière avant minuit au deuxième quartier de la lune. Répéter ce geste une fois par mois.

Magie ou Jung ? Je l'ignore. Ce que je connais, c'est le sentiment de libération et d'élan intérieur qui s'ensuit.

 

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Détente-tension.

Détente profonde et paisible. Tension sauvage, douloureuse et fière.

S'habituer à ces états extrêmes, comme à une deuxième respiration.

Au demeurant : sans exercices spéciaux, l'alternation mentionnée change le rythme de la respiration physique et la rend profonde, constamment régulière, vivifiante.

 

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Passer de la tension à l’accélération du rythme vital, c'est-à-dire d'abord : de ce que Bergson appelle l'attention à la vie et du regard.

Crispant tous les muscles faire vibrer, trépider, sautiller le regard à une allure ultra-rapide, de tous les côtés, glisser ou embrasser des dizaines d'objets par seconde, darder fiévreusement dans tous les sens, continuer en tendant tous les muscles cette danse frénétique des yeux, pendant une demi-minute d'abord, pendant deux à trois minutes plus tard.

C'est un effort douloureux. D'abord on n'enregistre que des images effacées de l'ambiance environnante. Peu à peu on devient cependant capable de voir d'abord, de penser et d'agir ensuite à un rythme ultra-rapide.

C'est la quatrième vitesse, la prise directe de l'existence.

 

 

CHAPITRE IV

 

 

Voici un souvenir. Je revois une jeune fille extatique étendue devant l'autel des Orixas.

 

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A présent, je pouvais la pénétrer. J'allais l'étreindre d'une manière infiniment plus intime que je n'aurais pu le faire au cours d'une nuit d'amour.

N'est-il donc pas plausible que c'est la personnalité de l'amante que l'on veut atteindre à travers les orifices de son corps ?

S'il en était autrement, si l'âme n'était pas le véritable objet de l'amour charnel, comment s'expliquerait alors le pouvoir sur nous, d'un beau visage ?

Pourquoi les poètes auraient-ils chanté les yeux des belles ?

Comment un regard (qui n'est rien autre que le reflet d'un état d'esprit) pourrait-il enflammer les sens, si les suprêmes aspirations de ceux-ci visaient vraiment aux seins, si les plus profonds désirs de l'homme étaient réellement incarnés dans les fesses ?

 

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C'était la source originelle de la sexualité, c'étaient les ondes électriques émises par le cerveau qui allaient maintenant s'unir avec Livia, car tandis qu'un soupir de soulagement berçait la robuste poitrine paysanne de celle-ci, mon réveil magique se parfit.

 

 

CHAPITRE V

 

 

Regarder fixement sans clignotement, un clou ou une petite tache. Essayer tous les jours. Pour certains, au début, trente secondes de cet exercice représentent une torture. On arrive au bout de quelques semaines à immobiliser le regard pendant dix minutes, sans aucune fatigue. Cet entraînement confère au regard une qualité que les macumbeiros appellent : " le poids des yeux ".

 

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Détente-Tension-Détente-Tension-Accélération.

Marcher dans la rue, faisant darder, foudroyer la tension, l'attention de tous les côtés. Par la suite : limiter cette vibration ultra-rapide de l'attention à la vie, cette palpitation de la perception, à une surface limitée. Par exemple, à la nuque de quelqu'un qui marche devant vous. Souvent, selon la réceptivité du sujet, au bout de quelques secondes déjà, il donnera des signes de nervosité et se retournera d'un air irrité.

 

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Pousser, chez soi, dans l'isolement, l'accélération jusqu'à un paroxysme, jusqu'à une crispation presque insupportable et ensuite glisser vers la détente.

Se laisser sombrer dans les flots d'une imagination exténuée, engourdie, heureuse. Revoir, en l'évoquant lentement, patiemment, une partie du corps féminin. Etendre ses contours, " sculpter " en pensée, un corps de plus en plus complet, de plus en plus vivant.

Ne pas se laisser décourager par la disparition de ces images. Chaque jour, à chaque tentative elles deviendront plus nettes. Interrompre brusquement ces jeux dirigés de la fantaisie. Penser à autre chose, en ébauchant un état de tension. Aussitôt, après avoir levé cette interdiction, les images réadmises afflueront avec une netteté bouleversante. Elles ajouteront des accents de joie aux efforts accomplis.

L'imagination, frustrée par l'âge technique, est notre plus grande source d'énergies. Il s'agit de la réactiver, d'en prendre possession.

 

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Si possible : essayer de supporter des spectacles sanglants. Chasser par exemple, contre ses goûts et ses convictions, est une bonne chose. Observer son frisson intérieur, ses mouvements d'horreur. Découvrir que leur source est l'identification inconsciente avec la vie organique de la victime. En maîtrisant ces impulsions on se sent envahi par la certitude intime d'une autre vie, indépendante de l'organisme, immatérielle et invulnérable. C'est le sens des sacrifices sanglants.

 

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Observer longuement les images des pages précédentes.

Penser que les sorciers font de temps à autre de légères entailles au rasoir, sur le corps de leurs mediums, et que celles-ci acceptent cette souffrance avec la joie fervente du sacrifice.

En méditant sur ces images on saisit le noyau d'un monde qu'on désigne par une étiquette de pharmacie qui porte l'inscription " sado-masochisme ". On sentira que ce "masochisme" féminin n'est rien autre que la transposition symbolique, donc : poétique du dévouement, du don total de soi et qu'il n'y a dans l'immense empire de la volupté rien de plus émouvant qu'un visage de femme extatique, à la fois fière et soumise.

 

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Affronter la plus pénible privation : la soif. Ne se désaltérer qu'à la limite de son endurance. Celle-ci augmentera rapidement, si on se rend compte, par l'expérience, que ces épreuves solitaires causent un accroissement presque palpable de la force de conviction, du rayonnement de la personnalité, du magnétisme, en somme.

 

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Les sorciers brûlent des cornes de taureaux, en y ajoutant des plumes de corbeau et des pétales de fleurs d'une blancheur immaculée. Ils arrosent le feu de sang de cochons et inspirent longuement la fumée, je l'admets volontiers, assez nauséabonde.

Sans doute s'agit-il de l'archétype mystérieux qui incarne l'innocence virginale absorbée, emprisonnée par les forces sinistres de la vie. Cela semble être un puissant stimulant de l'imagination.

 

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Disposer dans la demi-obscurité de sa chambre un miroir qui renvoie la lumière d'une veilleuse. Après quelques exercices de tension et d'accélération, sombrer dans la détente en regardant fixement le miroir et en évoquant la " sculpture " mentale d'un corps de femme. Ecouter, dans le silence complet le tic-tac d'une pendule.

C'est le début de l'auto hypnose érotique. Se dire qu'on s'endormira en partie, mais que ce ne sera pas le sommeil habituel. Bercé par la rêverie érotique de plus en plus nette, on rejoindra l'idée de son désir, son prototype, pour ainsi dire, en dehors des corps, dans une dimension extra-spatiale, qui existe, puisqu'elle deviendra sensible.

Après quelques exercices et tentatives on sentira une agréable torpeur et un léger picotement au bout des doigts. Le désir d'une beauté extra-corporelle et cependant sensible s'étendra à travers les tissus. Une sensation de légèreté se manifestera. A un certain moment on se sentira éloigner lentement, très lentement, de sa couche, bercé, élevé au-dessus de son corps. A un niveau plus haut du développement, on apercevra sa propre silhouette, vue de haut. On se sentira flotter, dans l'éther en compagnie de la " statue " des désirs de plus en plus vivants.

Cet état peut se transformer en sommeil normal, exceptionnellement profond et réparateur. Il peut également être interrompu par un acte de la volonté qui ne reste pas tout à fait absente.

Si on parvient à ce dédoublement sensuel, on a acquis le pouvoir de s'infiltrer dans les rêves de personnes distantes. On peut faire des expériences concluantes. Le médium choisi, et qui au moment de l'expérience doit dormir, rêvera l'étrange réalité dédoublée que nous venons de vivre.

 

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C'est à ce niveau de l'évolution psychique qu'il faut commencer à introduire cette discipline dans ses rapports amoureux, même si leur caractère est superficiel, futile.

Il faut d'abord apprendre à arrêter le glissement sur la pente de la volupté. Il faut déjà être capable de dédoublement, du détachement de son corps, pour pouvoir l'immobiliser dans une étreinte. Pendant des secondes et des minutes on laissera flotter le désir comme un canot dont on a coupé le moteur. Magnétiser cette immobilité avec tous les courants de la tendresse, avec ses gestes et ses paroles. Répéter cette immobilisation à plusieurs reprises. Ne s'abandonner qu'à la limite de l'inconscience. Peu à peu, parvenir à se séparer après une phase d’immobilité. Ce n'est pas encore l'accomplissement de l'amour des macumbeiros. Cela en est un prélude. En tout état de cause on ne risque pas de choquer la sensibilité de sa partenaire. Rares sont les femmes qui se sentiront frustrées après ces heures, à la fois brûlantes et sereines.

 

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Tout ce que je dis au sujet de l'homme concerne aussi la femme.

Pour elle aussi, il s'agit de : prolonger, différer le dénouement de l'acte de l'amour, mais sans aucune contrainte, aimer en se dédoublant, anticiper à tout instant l'ultime douceur de l'orgasme, à travers la certitude qu'il s'approche, imprégner le temps du pressentiment de l'extase qui, lorsqu'il arrive, au bout de la longue et savante ascension, se matérialise sous forme d'ondes moins houleuses et beaucoup plus longues qu'à l'ordinaire.

Une partie de l'habituelle décharge électrique, et la médecine de l'avenir le dira, le ciel sait de quelles autres sécrétions, hormones, glandes, retourne vers le centre de l'être, vers la source du courant vital et se condense sous forme d'élan pur, de joie de vivre, d'énergie nerveuse, de vitalité en somme.

Evidemment, le partenaire d'une femme qui a accompli ce genre d'évolution est fréquemment un homme passif qui suit le rythme de sa maîtresse par un sentiment de dévouement. Mais il arrive aussi que l'homme appartient à la même race d'amants futurs, de couples qui composeront leurs nuits comme une création musicale, comme une fugue.

 

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Les sorciers qui s'aiment unissent souvent quelques gouttes de leur sang dans le "drink" magique déjà mentionné, de miel et de rhum blanc qu'ils boivent ensemble.

 

 

CHAPITRE VI

 

 

Le réveil magique ! c'est un coup d'éponge qui efface les frontière entre la vie et la mort.

J'étais moi-même, bien vivant, en train de concevoir des pensées pratiques. Mais, je me trouvais aussi ailleurs loin de mon corps. Ma vie pénétra la matière d'objets morts.

Ainsi étais-je le cierge au milieu de l'autel. Je contemplais sa masse rouge, les gouttes de cire fondue qui dégringolaient, l'éclat et le coeur bleu de sa flamme.

Seulement je le voyais avec un intensité avec un enthousiasme muet qui commençait maintenant à dissoudre le monde environnant, à le submerger sous les vagues déferlantes de mon être.

Je participais à la vie secrète de tout ce qui m'entourait. Je pressentais la chute des gouttes de cire fondue, le contact de distantes plaques de marbre rafraîchissait mon front, la brise me transmettait les goûts de fruits qu'elle avait effleurées.

 

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Une avidité infinie, une soif et une joie de vivre indicibles habitaient mes regards et mes nerfs, illuminant le monde qui m'entourait d'une clarté éblouissante. Ainsi (encore qu'avec un émerveillement bien moins lucide) voit le naufragé la planche de salut, l'avare le billet de loterie gagnant, l'amoureux désespéré sa belle qui lui revient.

Car c'était la quintessence de la force virile qui chantait dans mes veines. Mes glandes y déversaient un élixir.

Du sperme cela ? Ce qu'on dénomme ainsi communément n'a que peu de rapports avec cette lave rayonnante, subjuguante qui bouillait en moi. Pas plus que le pétrole paresseux, huileux de la lampe avec les octanes de l'essence à avions.

C'était mon cerveau qui avait distillé cet élixir selon la recette des sorciers brésiliens. Ils sont les alchimistes de l'organisme humain. Mais leur formule est chiffrée. On ne la saisit que peu à peu, à la lumière d'une réalité vécue. C'est ce que j'avais fait autrefois. C'est ce que je suis en train de refaire, de revivre sur ces pages, en déblayant les ruines autour du secret retrouvé.

 

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Je me revois, penché sur la jeune fille en transe. Il s'agissait du reste de la Livia de mon épi-prologue.

Je tâtais son pouls. Il était redevenu presque normal.

J'étais Livia.

Non, elle était moi.

Un halo luisant se dessinait autour des choses. Sans doute, il émanait de leur double glorieux. Cette notion me semblait à présent aussi naturelle que celle des ombres.

Les formes de l'autel, de ce brocart qu'une main invisible persistait à tirailler furieusement, les bancs autour de Livia n'étaient qu'autant d'ombres.

Derrière ces négatifs obscurs, négligeables, remplaçables se tenaient d'autres prie-dieu, un autre autel, une autre Livia.

Les positifs. Non. Les originaux des objets et des personnes dont la vie courante nous montrait les photos ratées.

Ces images lumineuses, éthérées, suggéraient la légèreté, l'élégance de danseuses, abolissant toute pesanteur.

Je plongeai dans mon émerveillement devant cette seconde réalité qui à moi s'ouvrit.

 

***

 

Et cependant, j'étais très loin de toute hallucination.

Je réfléchissais avec sérénité et j'examinais froidement le nouveau visage du monde. Je le classais dans le domaine des inspirations poétiques. Des impressions fortement colorées.

Mon cerveau fonctionnait avec autant de précision qu'après le troisième verre de whisky. Et j'ai ceci en commun avec les natures de la lignée du père Gurdjieff, de Raspoutine et des sorciers brésiliens en général : si je m'y mets (fort rarement du reste) un demi-litre d'alcool me fait fort peu d'effet.

Je tiens à souligner ce symptôme assez révélateur. Il ne révèle pas, comme on croirait, une excellente digestion et un organisme vigoureux encore que tous les personnages cités soient plutôt robustes. C'est une race de sorciers rabelaisiens, expansifs. Ils diffèrent fondamentalement des prophètes introvertis, désincarnés que nous envoie l'Asie.

Les premiers ne prêchent ni le renoncement, ni la résignation. Ce sont les chercheurs de trésors, des pirates, des conquérants. Des Occidentaux quoi ! S'ils fouillent le subconscient c'est à la recherche de nouveaux métaux, armes, outils.

Et s'ils supportent des quantités prodigieuses d'alcool c'est parce qu'une certaine exaltation de l'activité cérébrale neutralise les poisons.

 

***

 

Ma conscience était donc aussi claire qu'après le troisième verre de whisky.

Ivresse, cela ? Oui, mais plutôt celle qu'inspire la joie de vivre, l'euphorie d'une rayonnante matinée de printemps.

J'étais loin d'un visionnaire. Je ne voyais pas les halos. Ce n'était pas nécessaire. Je savais que les doubles lumineux étaient là. Leur substance me touchait.

Ce fut un contact aussi matériel que celui du vent qui nous touche le visage.

Celui-ci soufflait de loin. D'au-delà de la vie et de la mort.

 

 

CHAPITRE VII

 

 

Les magiciens portent sur eux de petits morceaux de bois léger blanc et poreux qu'ils ont imprégné de venin de serpent. Sous cette forme symbolique, le poison n'a évidemment aucun effet. Mais l'idée d'un objet imbibé de venin mortel, même s'il ne s'agit pas de celui d'un serpent, semble correspondre à un archétype puissant du subconscient collectif. Elle mobilise des idées-forces et inspire un sentiment d'invulnérabilité et de sécurité dont l'accumulation a des effets, à la longue, sensibles, magnétiques.

 

***

 

 

 

Créer l'image d'un serpent. En se concentrant pendant trois minutes par jour, on parvient au bout de quelques semaines, à voir avec une grande netteté, n'importe quoi derrière ses paupières fermées.

Augmenter l'état de terreur intime causée par la présence du reptile en touchant une éponge ou un tissu humide et froid.

Enchaîner l'exercice de dédoublement, accompagné du texte approximatif de l'autosuggestion suivante :

" Ce n'est pas moi qui touche ce reptile... Je me libère de moi-même. Ce n'est pas moi qui éprouve cette terreur... la terreur de ces nerfs ne compte pas... même la mort de cette autre conscience que je viens de quitter ne compte pas... Ce moi qui flotte au-dessus de l'autre, reste... restera toujours... imperturbable, indélébile... "

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

Ce n'est pas mon rôle principal de voir le monde occulte. Le médium, le voyant est passif. Il reçoit, il est disque de cire à haute fidélité, il est imprégné, il est femme.

Ce ne fut pas pour un but aussi médiocre que je m'étais fourvoyé dans le " no man's land " entre la vie et la mort.

Ah, dignes et discrets magiciens, grands-prêtres sentencieux et hermétiques, ce n'est pas pour rien que depuis dix mille ans vous vous camouflez derrière je ne sais quelle loi occulte, qui vous oblige au silence !

Il est dangereux de révéler le secret, dites-vous ? Cela provoquerait la vengeance des forces de la nuit ?

Eh bien je finirai par le révéler et je suis sûr que les seigneurs des ténèbres se tiendront coi. Et il y a certainement eu des sorciers aussi communicatifs et aussi téméraires que moi-même.

Seulement : combien le silence ou les phrases obscures sont plus commodes (surtout pour les illettrés) que de trouver les mots pour décrire, non, pour laisser peu à peu deviner les véritables événements du monde occulte et du royaume de ce dieu qui est en nous.

Ou, du moins, qui peut y être.

 

***

 

Il faut savoir une chose. Les amantes malheureuses du Brésil ont la détestable habitude de se brûler vivantes.

Les faits divers des journaux rapportent chaque semaine plusieurs de ces cas. Les amantes déçues s'arrosent d'essence ou de pétrole. Une allumette complète l’œuvre et achève la toilette des belles, habillés en flammes.

Une torche humaine se précipite dans la rue où sa course insensée ne sera interrompue que par la mort.

 

***

 

 

 

Comme je t'aime, Brésil, pays de la douceur et de l'horreur secrètement mariés !

Pays d'une magie voluptueuse et sadique, mais combien plus proche de l'esprit avide et dramatique de l’occident que le fade et, tout compte fait, puritain renoncement des Hindous.

Comment a-t-on pu imaginer, en singeant les Asiatiques que l'Européen d'origine prométhéenne, le seul qui a conçu le Surhomme, put être capable de s'astreindre aux efforts surhumains de l'initiation magique, sans avoir, sous les yeux la récompense immédiate et palpable ?

La possession de richesse et de beautés parfaitement terrestres, voici la colonne de feu qui guide le sorcier à travers le désert d'un héroïsme solitaire.

 

***

 

Soleil ? Qu'est-ce donc ? Une masse d'atomes soumis à une pression énorme qui explosent sans cesse émettant de la chaleur et de la lumière.

L'orgasme permanent est une espèce de soleil. Un jour il se lèvera pour illuminer la nature humaine.

Celle-ci connaîtra alors l'extase apprivoisée, transformée en pain quotidien, en eau vive, en ozone qu'on respirera jour et nuit.

Délire de l'imagination ?

Et qu'eut-on dit il y a quelques siècles à celui qui eut promis de domestiquer la foudre, de capter sa force vivante, de la canaliser, de la doser, de l'asservir, de s'en servir ?

De s'en servir pour l'éclairage des habitations humaines ?

 

***

 

Voici l'origine de tout aigreur, des mines dégoûtées qu'affiche une grande partie de l'humanité : tout le monde le sent obscurément, sans le pouvoir changer :

chaque seconde qui passe, qui s'évanouit, est une valise à double fond cachant les richesses du feu Aga Khan.

Les cadres du langage éclatent lorsqu'il s'agit de dire ce qu'on trouvera dans les profondeurs des caves d'Ali Baba que l'inconscience du langage humain et primaire avait osé affubler du nom banal de : minutes.

Comment pourrais-je supposer qu'à l'avenir on négligerait consciemment d'enseigner aux gosses l'art d'astiquer, de frotter, de faire luire cette lanterne d'Aladin que nous possédons tous afin d'enfoncer pour une bonne fois les Sésames, les portes magiques des heures.

Massives ailes de plomb, lourdes d'ennui, de résignation, de dégoût! Comme elles sauteront, grands dieux, devant l'explosion muette, silencieuse, de la cartouche de dynamite qu'est l'orgasme permanent.

 

 

CHAPITRE IX

 

 

Sacrifice de miel, de sang et de rhum, beaucoup d'encens indien ou, à la rigueur de n'importe quel encens, statuettes de bois ou photos aspergées de sang, images de soi-même et de l'amante, brûlées pour contempler le feu et la fumée des deux empreintes de la réalité qui s'enlacent et se répandent, unies dans l'espace, parcourues par la lumière des flammes : rayonnement indépendant de sa source et libre pour toujours.

S'étreindre lentement, longuement, en s'aimant à plusieurs étages de la conscience. Immobilisation. Ensuite, on se laisse entraîner vers l'orgasme.

Tout à coup, la première fois sur cette voie : un mouvement de violence. Les corps s'entrelacent et s'étreignent avec une fureur animale.

C'est la chute dans la brutalité.

Ce sont les jeux de l'amour cruel, des dents et des griffes. C'est alors qu'on se ressaisit, au bord de l'inconscience, une dernière fois, mais non pas pour se figer dans l'immobilité, ni pour se séparer, mais pour s'éloigner à moitié, pour réduire les vibrations de la volupté au léger battement d'ailes d'un aigle qui plane, pour concentrer la tension vitale dans le léger contact des bouts des doigts et de l'extrémité des épidermes et des lèvres qui s'effleurent.

Cet orgasme étrange qui s'ensuit alors est un spasme léger qui secoue le coeur et le grand sympathique pendant des minutes. Il est plus lent et chargé d'une douceur cent fois plus grande que jamais. On sent l'essence de son être se scinder en deux courants, l'une se propageant ,,ers l'amante et l'autre qui reflue vers le centre secret de la vie. On ne se sépare pas dans cet état de conscience. Ce n'est que le sommeil profond qui délie les membres fébriles.

La vie la plus intense, celle du délire, avait été déchaînée pour finir par revenir dans ses propres veines, pour fertiliser ses propres champs.

On est devenu mouvement perpétuel, on a appris à se dépenser pour se nourrir, une étrange flamme commence à briller dans les yeux, un an passe et on n'y croit pas encore, deux, trois, quatre ans passent et on se rend à l'évidence : en quelque sorte, on vit à l'envers. L'écoulement du temps et le vieillissement sont ralentis et renversés comme l'acte de l'amour. Ce sont les autres qui vieillissent, les graves impuissants qui ont coupé le flux de l'imagination amoureuse, proscrite par les pédants.

De l'imagination amoureuse dont l'exubérance est la seule source de la force et de la vie.

 

 

CHAPITRE X

 

 

J'étais un autre. C'est banal. Cela arrive à tout instant.

Ne devient-on pas méconnaissable d'une heure à l'autre ? Quel est le rapport entre un personnage au moment où il tremble pour sa vie et celui qu'il avait été la veille, lorsque dans l'euphorie de la boisson il riait aux éclats ?

Moi j'avais appris entre autres, une certaine gymnastique que d'ici peu on enseignera dans les lycées. Je savais provoquer en moi certains états d'esprit extrêmes mais n'ayant aucun rapport avec des circonstances du monde extérieur.

C'est une espèce de cours d'art dramatique que me firent les sorciers brésiliens. A franchement parler, ils enseignent une acrobatie assez poussée et agrémentée d'exercices d’ascèse et de libertinage. Des deux en même temps.

Ascèse libertine.

Libertinage ascétique.

 

***

 

Courants alternants du futur style de vie. Il permettra aux humains de réaliser ce qu'ils rêvent depuis cent mille ans. Ils feront peau neuve.

Ils se débarrasseront de l'ancienne en même temps que d'une vie médiocre, inepte et surtout de la peur qui empoisonne tous leurs instants. De la peur d'avoir raté la richesse de la vie.

Alors les corps ne dresseront plus des barrières entre les êtres. Des feux inconnus s'allumeront dans ces corps, sur ces murailles de Chine qui, dans notre état actuel, persistent à séparer les amants, même aux instants de l'ultime abandon.

Des signaux lumineux flamberont alors à travers la nuit, d'une solitude à l'autre.

Des signaux lumineux, l'aura d'une tension nerveuse planifiée, accumulée, téléguidée.

Les organismes ainsi galvanisés ne seront pas très loin d'une forme de l'existence que l'anticipation géniale de l'Eglise attribue au corps glorieux.

Rome - Paris, juillet 1962 - janvier 1964

 

Achevé d'imprimer le 5. 6. 1964

Imprimerie P.I.U.F. - 3, rue du Sabot - Paris (6°)