UNE QUESTION DE TENDRESSE ATTENTIVE

 

 

Il y a une réalité tellement connue qu'on n'en parle pas souvent : l'humanité est faite de deux sexes, en proportion pratiquement égale. De sorte qu'en toute forme sociale naturelle, on a une moitié de femmes, une moitié d'hommes. Et dans une école mixte, par exemple, une moitié de filles, une moitié de garçons. C'est de ce point de vue que je voudrais regarder la question : "La sexualité à l'école". Il y a beaucoup d'autres points de vue, dont il faut l'envisager. Lisez tout ce dossier, et rajoutez-en. Mais, si j'ose dire, d'expérience d'éducateur, je pose que celui-ci est important.

 

 

Il faut d'abord, à ce sujet, se méfier d'une sottise, entre mille, de notre socio-culture capitaliste libérale. Idéologique et non réaliste. Celle qui nous est imposée par les "colporteurs de liberté", dénoncés par Wilhelm Reich. Ceux dont il disait qu'ils conduisent l'humanité à l'abîme, en nous faisant confondre les névroses de "l'homme pathologique" avec le "principe de la dignité humaine de Locke".

 

Pour les colporteurs de liberté, tous les humains sont "égaux". Vous êtes d'accord, et moi aussi, Etes-vous toujours d'accord quand ils veulent dire : "Tous doivent devenir aussi bêtes et méchants que nous" ? Troisième point du programme : fraternité dans la violence et la connerie.

 

Quand sont niés en effet, de façon idéologique, tous les droits naturels à la différence, on n'a plus d'autre moyen de les défendre que de se taper sur la gueule. A coups de bombes atomiques, occasionnellement.

 

 

Spinoza, peut-être

 

Savez-vous quand on a inventé "Liberté, égalité, fraternité" ? En 1793 : la Terreur. Avant, beaucoup peut-être disaient la même chose, Mais tout le monde pensait, sentait la formule dans l'autre sens. Cela d'ailleurs depuis la Révolution communale, à partir du XIIe siècle. Vous pouvez voir ce que j'ai essayé d'en expliquer dans le n°16 : Abélard-Héloïse, écologie d'amour.

 

C'est "Fraternité, égalité, liberté" et la Révolution des Communes qui ont fait 1789, les héros de Valmy, "La Marseillaise", et la République. "L'internationale" aussi, et l'ambition de "la République socialiste universelle". "Nos fils et nos compagnes", chacun d'eux, c'est quand même pas n'importe qui : égalité de ceux qui crieront le plus fort à la Bourse. "Le genre humain" non plus : c'est quand même pas la Société anonyme, ni même la Société à responsabilité limitée.

 

Si je me permets d'insister sur cette évidence, c'est que j'ai eu passablement l'occasion de m'en apercevoir, et dans le monde scolaire, précisément. Je peux raconter qu'à trente ans je suis parti en Afrique, dans un établissement en création, pour y enseigner la philo. Au bout de trois mois, il a bien fallu voir les choses comme elles étaient : Spinoza, peut-être ; mais des milliers de gosses de 12 ans, des peuples nus du Fouta-Djalon et d'ailleurs, étui pénien, grigri vulvaire, qui sortaient de la forêt, et qu'on habillait d'une chemisette et d'une culotte kaki ou d'une petite robe imprimée, pour devenir "étudiants" en 6ème : ça c'était la réalité.

 

Au bout de deux ans, on m'a chargé de "structurer" le phénomène, non du point de vue de l'enseignement, mais de l'éducation. Depuis Dakar, alors capitale des neuf "territoires" qui allaient devenir les neuf Républiques francophones de l'Ouest, il fallait faire naître une sorte de "forme commune", autorégulée aurait dit Reich, qui résolve un peu le problème de l'abandon et du désarroi de ces foules d'adolescents, affluant dans toutes les grandes villes.

 

 

ensembles de différences

 

L'Université avait des étudiants qui m'aidaient beaucoup ; mais il y avait là une fille sur cent. Alors j'ai fait appel à l'Ecole d'infirmières de Dakar. C'était très commode : tous ces gens-là étaient boursiers des neuf territoires, et allaient en avion gratis chez eux à tour de rôle, à chaque vacances. On imaginait les choses à Dakar, on les expérimentait comme en laboratoires dans les lycées du Sénégal ; puis des équipes voyageuses les lançaient, chacune dans son pays.

 

Or, bien sûr, le premier problème sur lequel nous sommes tombés, c'est que la "forme commune", qui fonctionnait pas trop mal à Dakar ne pouvait plus être identique entre Abidjan et Bamako, entre Conakry et Niamey. Et qu'il fallait respecter le fait que les Bambaras ne seraient jamais des Sénoufos, ni les Ouolofs des Soussous. Je dirai qu'à cause de ça c'était merveilleux : la fantastique richesse des différences, du continent de la Vie par excellence.

 

Ensuite j'ai eu à faire la même chose, mais cette fois à taille humaine : les activités para-scolaires du Lycée français-Collège international de Barcelone. 4.000 élèves, 75 % de Catalans, 10 % de Castillans, Andalous. Aragonais, Basques..., 7 % de Belges, Suisses, Italiens, Arabes..., le reste les jeunes Français.

 

C'est l'Afrique qui m'avait prouvé qu'on ne peut rien réussir, pour ces ensembles de différences, par idéologie pédagogique et autorité. Rien que de l'auto-organisation. Notre malheur en France est d'avoir 32 ans de moyenne d'âge ; quoi qu'on dise, nous sommes donc beaucoup trop nombreux, à écrabouiller les sociétés d'enfants, avec nos procédés pédagogiques perfectionnés. En Afrique, la moyenne est à 19 ans. Il faut donc bien que les foules de jeunes s'organisent par elles-mêmes. On ne peut que les y aider.

 

 

ni "chefs" ni "profs"

 

L'erreur serait de croire qu'une auto-organisation, ça se fait tout seul, quand deux formes sociales contraires, une ancienne, une moderne, rentrent en conflit. Au départ, il faut d'abord veiller sur l'essai de synthèse, comme sur un bébé adopté. Ecarter tous les dangers. Nourrir, bercer l'ensemble ; chanter, faire rire. Ensuite faire jouer. Ensuite instruire. Etc. - Simplement on ne peut pas croire, quand a été coupé un cordon ombilical, ou même avant, que ce soit la mère adoptive qui fasse entrer et sortir l'air des poumons, battre le coeur, circuler le sang dans les veines, tendre et détendre les muscles ; ni même qui choisisse les millions de chemins des sentiments et des idées, dans le cerveau, pour donner les gestes.

 

La vie d'un bébé, la vie de foules d'enfants, c'est un monde plein de mystère, évidemment. On n'a pas à s'en faire d'être tout petit devant : toutes les forces vivantes, qu'on ne connaîtra jamais, on peut être sûr qu'elles agissent, quand même. Elles n'ont pas besoin de "chefs", de "profs" pour fonctionner.

 

Seules les forces qui sont empêchées de fonctionner se manifestent nettement. Il faut donc leur donner leurs droits. Parmi elles, souvent très nombreuses hélas, il y en a quand même une qui devrait sauter aux yeux. J'ai eu peut-être plus de chances que d'autres pour la voir : je viens de le dire, dans les montagnes de Guinée au moins, venant du peuple forestier des Bassaris, mes candidats à l'entrée en 6ème étaient nus. Faciles à compter ainsi, quand ils montaient dans les camions : combien de zizis, fièrement dressés dans l'étui, le plus beau, le plus grand qu'on avait, attaché à la taille ; combien de jolis nénés en germe, divisant le nombre par deux, ou de petits brins de laine, teints en rouge, bleu, vert et torsadés les plus fins possible, modeste élégance ; pas pour cacher, mais pour dire, gentiment : "défense d'entrer".

 

 

féminité, virilité

 

Quand on travaille pour des grands nombres, le phénomène sexuel se montre à vos yeux, forcément, de façon globale. Ce qui se passe entre des filles et des garçons, on n'a évidemment pas le temps de s'en occuper. C'est sans doute d'ailleurs la raison pour laquelle ça se passe très bien. Par contre, ce qu'on ne peut absolument pas négliger, ou alors rien ne marche, c'est qu'il existe une féminité ; et avec elle, à côté d'elle, une virilité. A chacune doivent être données toutes ses chances, de développement et d'exercice, autonome et conjoint. Je pense que c'est une loi. On peut, si c'est nécessaire, en faire la science, et jusqu'aux mathématiques. Mais l'essentiel est de toujours bien savoir : 1°) que si on traite les filles en tout comme les garçons, ou réciproquement, ça rate ; 2°) que si on traite les filles sans les garçons, ça rate aussi. C'est une évidence ? Oui, c'est pourquoi on néglige d'y penser.

 

Je dis développement : parce qu'il n'est pas vrai que la féminité grandisse comme la virilité ; et c'est bien l'un des problèmes du monde scolaire. Il n'y a parallélisme ni pour les passages de phases, ni pour la manière dont elles sont vécues. Et c'est un peu bref de parler, entre 7 et 18 ans, de la frontière de la puberté.

 

Peut-être faut-il avoir affaire à des groupes de plusieurs milliers ensemble, pour que les stratifications du développement se manifestent ; j'en compte pour ma part au moins six, entre les âges susdits. Elles apparaissent les mêmes en Afrique, en Europe, partout. A de minimes nuances près, invariants humains communs. Et les filles, dès 10 ans, prennent une bonne année d'avance sur les garçons ; les seuils sont par ailleurs, chez elles, passés de façon plus subtile, difficile à percevoir.

 

Ces différences, dans le développement psycho-sexuel, n'ont bien sûr rien à voir avec le niveau scolaire ; elles ont cependant de grands effets au plan social, des échanges bio-énergétiques des deux sexes, dans la forme commune. Il y aurait des volumes à écrire là-dessus, d'observations utiles. Passez-moi d'en rester à l'affirmation.

 

 

orgasme social

 

Et je dis : exercice. Là, il faut aller loin. Il y a l'exercice de la fonction "sexuelle" au sens de notre culture mécaniste : comment les enfants vont-ils apprendre à se servir de leurs organes sexuels ? C'est un problème, dans l'éducation. Quand on en reste là, on est loin du compte. Tout le monde sait bien que les peuples naturels, vivants, n'entendent pas comme ça "l'initiation". Cette éducation physiologique est intégrée, chez eux, à tout un fonctionnement de la vie collective.

 

Mais l'important ici est de bien voir que toute forme sociale naturelle est duelle. Elle a ses deux pôles, et il faut tâcher de les mettre à leur place, pour que soit créé le champ vital entre les deux. A l'expérience, avec des grands nombres, on s'aperçoit que l'Orgasme social existe.

 

Orgasme au sens reichien du mot : il n'y a pas que les organes sexuels qui sont concernés ; ni même les individus seulement, ou leur somme. C'est l'ensemble organique bio-social, qui a ses vibrations, ses rythmes ; ses phases d'extension, éloignement, des pôles, et ses phases de contraction, au paroxysme de l'émotion. Ou bien, quand il ne fonctionne pas naturellement entre les deux sexes, il a ses stases, ses engorgements, sa pollution de déchets énergétiques, ou ses manques d'énergie.

 

Il y a donc tout un travail à faire, littéralement sexo-politique : d'abord expérimental, ensuite théorique, et re-expérimental pour vérification des découvertes, avant de les appliquer à tous ; travail pour que les deux pôles, féminité et virilité globales, soient bien mis en place, dans les sociétés d'enfants et d'adolescents. Plus exactement : pour protéger ces sociétés, quand elles sont en phase de constitution, de tout ce que l'imbécillité humaine déploie de moyens, pour empêcher qu'ils se mettent en place. Qu'elle soit ancestrale ou moderne, d'ailleurs, car s'il est clair que les sociétés "primitives" sont sur beaucoup de points bien plus naturelles que les nôtres, elles ont aussi leurs vices, leur terrorisme culturel.

 

Alors il faut observer, inventer et travailler, faire comme la vie : essais, erreurs, correction des erreurs. Car il faut obtenir l'Orgasme : les échanges de flux, les ondes, les vibrations, les résonances ; la Musique ; l'Orgue ; l'énergie vitale, cosmique, l'énergie "d'orgone". L'organicité fonctionnelle de tout le Corps social vivant. A remarquer que ce n'est pas une question de moyens, de technicité, de crédits : d'Argent. C'est surtout une question de Tendresse attentive, pour les enfants.

 

 

Charles REYMONDON

 

[Texte paru in SEXPOL n°20, février 1978.

© The Estate of Charles Reymondon]