LA SCIENCE DES GOUVERNAILS

 

 

"La véritable science-fiction est-elle une re-sucée de tous les stéréotypes, les fantasmes, les tabous, les trouilles, les terreurs qui nous sont servis par notre présente société ?" C'est la question que m'a posée et s'est posée Jean Detton, le secrétaire de l'Association française de cybernétique, dés le début de notre entretien sur "cybernétique et science-fiction".

 

Jean Detton est sans doute le personnage le plus connu de tous les milieux scientifiques français non trop officiels : et quand ils sont à l'extrême pointe de la recherche, en tous domaines. Car la cybernétique, science-synthèse, concerne à la fois les agronomes et les astro-physiciens, les économistes et les grammairiens, les psychanalystes et les mathématiciens, les spécialistes de la physique nucléaire ou ceux de l'histoire des religions, etc... Comme en outre elle porte un sentiment très bio-social des rapports humains, son plus actif représentant en France est un homme qui semble avoir le don de multi-location ; on le rencontre un peu partout où est en train de s'inventer quelque chose d'important pour notre avenir, du point de vue scientifique, ou technique.

 

 

2030 et plus loin

 

Imaginez un grand gaillard plein de santé et toujours en mouvement, qui sait faire mille choses de son cerveau et de ses mains. Il n'a donc plus besoin, pour lui-même, pour sa famille, pour ses innombrables amis, d'obéir aux normes sécurisantes de notre structure sociale capitalisée. Il est lui-même et dans sa peau un personnage de science-fiction. Il vit en 2030 ou encore plus loin. Il nous observe tous de là en nous tendant la main, avec un grand sourire amical et encourageant. Et il s'intéresse à Sexpol depuis le premier numéro évidemment.

 

Quand il n'est pas, ce qui est rare, dans quelque réunion scientifique, ou bien au volant de ses ineffables camionnettes récupérées à la casse, qu'il fait rouler avec des procédés mystérieux pour rendre service à tels ou tels, c'est qu'il est en train de discuter chez lui avec un prix Nobel, arrivant d'Amérique, ou quelque bricoleur technologique en train d'inventer un nouvel appareil, caché dans un modeste garage de notre banlieue. Vous le voyez alors dessiner dans l'air le modèle mathématique de la chose, à grands coups de cuillère de bois.

 

Car il ne faudrait pas croire que la cuisine se fait toute seule, pour nourrir tous les hôtes dont son appartement ne désemplit pas. Autant un laboratoire et un atelier de constructions bizarres, cet appartement, qu'un royaume futuriste pour les enfants et pour Ruthi leur mère ; qui cuisine quant à elle ses organisations de débats scientifiques sur France-Culture. Elle est elle-même une bio-chimiste distinguée, toute remplie de diplômes et de fatigues maternelles ; de fatigues fraternelles aussi, pour tout un petit monde d'esprit écologiste et socialiste, et de toutes conditions, religions ou couleurs de peau : qui, dans ce laboratoire de sociologie futuriste, autant que de mathématiques du siècle prochain, dépose aux pieds de la science ses problèmes d'aujourd'hui ; en attendant qu'elle les résolve, souvent on se serre un peu là, pour dormir, s'il reste un canapé libre ou un coussin et un coin de tapis.

 

Vous voyez donc à peu près le tableau de "la cybernétique française", j'espère. C'est autant Ruthi que Jean Detton qui, au cours d'une journée presque entière d'entretien, a précisé pour nous ce que cette science des sciences avait à voir avec la fiction. Elle m'a en particulier signalé deux choses très nouvelles, au moins pour moi, en cybernétique (ne vous affolez pas, si vous n'avez pas une idée absolument claire des anciennes ; je vais tâcher de vous la préciser en même temps).

 

 

"feed-before"

 

La première nouveauté est que M. Priogine a tout changé là-dedans, en se mettant à explorer scientifiquement les "structures dissipatives". Retenez bien l'expression. La seconde, qui lui est liée, est qu'on tend désormais, en cybernétique, à parler moins de "feed-back" que de "feed-before".

 

La notion de "feed-back", littéralement alimentation en arrière (autrement dit encore "boucle rétro-active d'autorégulation informationnelle") était l'une des principales de la science du "pilotage" de tous les "ensembles mouvants intégrés" : c'est-à-dire pratiquement de tout ce qui existe dans la nature, "de l'atome à l'étoile", et dans l'humanité, "de la cellule à la société". Tel est en effet, ce "pilotage", l'objet de la "cybernétique", ou science des "gouvernails". Le mot, que Jean Detton m'a signalé se trouver déjà dans l'Encyclopédie de Diderot, d'Alembert et les autres, vient du verbe grec "kubernein" ; terme de marine, qui signifie effectivement "piloter" un navire en sachant conserver son équilibre sur les vagues de la mer, protéger sa structure et chacune de ses parties, et leurs rapports fonctionnels réciproques, de toute déformation, perte de forme, perte "d'information" ; cela en sachant ne pas les exposer de travers au choc des lames et à plus forte raison des écueils et des rochers des rivages.

 

Nous notons bien qu'ainsi, à l'origine en 1948 de ses premières formulations scientifiques par Norbert Wiener - car, à l'état de simple pratique empirique, elle avait existé de tous temps - la cybernétique était le contraire de la civilisation des "ordinateurs" : au sens d'appareils qui servent à imposer à la société un "ordre", en nous donnant des "ordres". "Piloter", c'est tout à fait autre chose que "commander". Mais admirons comme toute vérité, montant à la conscience de l'humanité, est aussitôt récupérée par les plus vicieux, au milieu de nous, pour le service de leur impuissance : qui est automatiquement volonté de puissance. C'est comme cela que 30 ans de cybernétique ont été presque 30 ans de son contraire : une hideuse "informatique", tout entière utilisée à casser toutes les "formes", de la nature et de la société ; cela en nous "gouvernant", non pas en nous "pilotant", à grands coups "d'ordinateurs", tous employés à faire peser sur nous la religion des quantités, volées à la nature et à nous-mêmes ; produire-acheter, produire-acheter, produire-acheter ; piller de plus en plus vite toute notre planète et nos énergies humaines ; et faire briller à nos yeux, toujours davantage éblouis, par une science-fiction toujours plus anti-écologique et contre toute qualité de la vie (même et encore plus quand on l'invoque), un millénaire prochain des robots-rois, et d'un "Progrès" technologique ne pouvant plus être que le triomphe mortifère et final de l'Epouvante.

 

 

constance de la forme

 

La cybernétique, à son origine voici 30 ans, avait bien saisi que "l'autorégulation vitale par feed-back" était essentielle : conservation de la forme du vivant, dite encore "homéostasie". Rétroaction naturelle des effets sur les causes : l'alimentation d'un ensemble est trop forte ? il va se déformer, éclater, par saturation, par pollution énergétique et de ses déchets non éliminés ? ou bien cette alimentation est trop faible ? cet ensemble va se déformer, va disparaître, par pénurie, carence dans sa communication avec son milieu ambiant, son environnement nourrissant ? Dans les deux cas, la véritable cybernétique exigeait que le phénomène soit géré, "piloté" selon la "bionique", c'est-à-dire un travail d'ordinateurs mimant la vie, non seulement par "l'électronique". En effet, il était constaté qu'en tout organisme vivant, les effets, exercent une naturelle rétroaction sur les causes ; ils augmentent ou diminuent leur action pour que la forme de l'être, ses rapports entre ses éléments et avec son milieu extérieur et le Cosmos tout entier demeurent constants (1). Quand il s'agissait de phénomènes matériels, non biologiques, ou de phénomènes humains et sociaux tels les phénomènes économiques et politiques, par exemple, il fallait que la volonté humaine des "gouvernements" mime la cellule ou l'animal entier : qu'avec ses ordinateurs elle maintienne le "feed-back", pour conserver notre identité de corps social vivant. Vivre, c'est le contraire de devenir n'importe quoi, n'importe qui.

 

Mais cette vérité naturelle elle-même avait été récupérée par les impuissants "dirigeants". Constance de la forme ? Alors utiliser les ordinateurs à transformer les formes sociales en carapaces. Ecrabouiller à l'intérieur, sans plus aucune évolution possible, tous les vivants. Les "diriger" dans le seul sens où la "puissance" des impuissants veut que se meuve la société.

 

 

ni matière

ni énergie

 

Arrive donc heureusement là-dessus la vraie cybernétique de M. Priogine, avec ses "structures dissipatives". Ce très grand professeur de thermo-dynamique à Bruxelles a d'une part émis scientifiquement une très importante vérité : il n'est pas vrai que remettre en bonne forme un ensemble quelconque, chimique, ou bien économique, social, par exemple, qui a perdu sa forme, soit très compliqué, et surtout coûte très cher (exige un énorme "coût énergétique"). La mise en forme, comme l'a dit Wiener, n'est que de l'information ; celle-ci n'est ni matière ni énergie ("Information is information, no matter or energy" : la phrase scientifique la plus importante du siècle, base de la cybernétique). Il suffit, même pour un ensemble très grand mais mal organisé, du voisinage avec un autre ensemble, même très petit et très faible, mais très bien organisé, par rapport à l'harmonie dynamique universelle, la "Musique du Cosmos" (2) ; aussitôt, par simple phénomène de résonance, avec un coût énergétique zéro, la forme mal organisée se réorganise selon le modèle de celle qui l'est bien. Ceci vaut pour les molécules, les cellules, les plantes et les animaux, les individus humains entre eux, leurs sociétés, les rapports humains en leur sein, "rapports de production" et rapports sexuels notamment...

 

Mais quelle est la forme, la "structure" la plus intéressante, ajoute Priogine ? C'est la structure "dissipative" : c'est-à-dire celle dont la carapace vient d'être brisée, et qui est en train de se réorganiser, non plus selon la violence contraignante de son ancienne carapace, mais selon la Vitalité naturelle du Cosmos tout entier. Qui ne sent les grandes intuitions de Wilhelm Reich sur l'Autorégulation vitale universelle, prouvées par un savant de réputation internationale comme Priogine, désormais ?

 

Et alors vous saisissez le "feed-before" au lieu seulement du "feed-back" ? La cybernétique ne recommande plus seulement de nourrir les structures pour qu'elles conservent leurs formes, surtout si celles-ci sont malsaines! Elle apprend à les nourrir pour qu'elles éclatent, en mutation de formes, en révolution de formes, en envol du papillon hors de la carapace de sa chenille, en naissance de sociétés qui s'envolent vers un Progrès vrai : piloté dans le "bleu orgone" de l'Imaginaire de Liberté véritable, et d'une Humanité enfin fraternelle, réalisant enfin sa Fiction, son rêve naturel de nuages bleus et roses sans plus de contrainte des ordinateurs ; rêve du vrai bonheur ; et non plus un "Progrès" commandé par "ceux qui nous gouvernent" en donnant des ordres du haut des dunettes, en nous enfermant tous dans les cales des navires, avec les nausées qu'ils nous y donnent comme seule nourriture ; dans l'incapacité totale où ils se trouvent de modestement, mais efficacement, manoeuvrer nos gouvernails, sur les "vagues de notre histoire" ; ils y ont tout juste réussi à se tromper d'océan, et puis à nous planter sur des écueils, où nous sommes en train de sombrer corps et biens.

 

 

"malignité"

"transparence"

 

Dommage qu'on manque un peu de place, pour vous rapporter tout ce qu'expliquent Ruthi et Jean Detton de cette nouvelle cybernétique, si je les ai bien compris ; en fait la vraie selon ses origines, celle qui devrait alimenter toute science-fiction. Mais le plus important de ce que m'a dit Jean Detton est sans doute cette rapide analyse de toute l'histoire humaine : une première phase où, en l'absence de tout "prophétisme" possible et projet de société, les "plus forts" l'ont emporté ; une seconde phase, celle de David contre Goliath, où les rapports de "malignité" se sont substitués aux purs rapports de force ; et nous sommes encore dans cette phase, mais au bout ; la troisième, celle amorcée désormais et vers laquelle devrait se tendre tout notre Imaginaire créatif, toute notre Fiction : une civilisation de la "transparence" ; où l'Humanité, disposant maintenant des moyens de prévoir son avenir, est en train d'apprendre que c'est la franchise fraternelle et inter-humaine totale qui est seule, à terme, payante ; et qu'il n'est plus la peine de nous chercher des boucs émissaires comme causes de nos maux, quand notre avenir est entre nos mains et que nous n'avons plus qu'à ensemble le faire.

 

Caïn n'a plus besoin de tuer Abel, m'a recommandé d'annoncer aux lecteurs de Sexpol le plus amplement "informé" des cybernéticiens français, en plongeant sa cuillère de bois dans sa marmite, avant de servir sa commune tablée...

 

Charles REYMONDON

Enquête IPM et Sexpol

 

 

(l) Sur la grande loi vitale d'homéostasie, constance du vivant dans sa forme, "la raison d'être d'un être c'est d'être", voir l'interview de Christian Poslaniec à Henri Laborit, le célèbre biologiste français de la question, pp. 80 et suiv. du n° 29-30 sur les bio-énergies.

 

(2) Ayant négligé de faire insérer dans le numéro sur les bio-énergies l'information sur le Bureau MUSIQUE DU CORPS, que j'ai l'honneur d'animer, je signale qu'il a énormément progressé, dans la découverte théorique et les méthodes, depuis qu'il en a été fait mention dans Sexpol : notamment le résumé de la question, harmonies dynamiques cosmiques et microcosme vibratoire humain, dans le spécial Hommes n° 27. Il en est actuellement, travaillant avec des architectes et des chirurgiens, à établir, pour des cas opératoires, les raisons vibratoires de certains accidents internes, ayant échappé au repérage des radiologues eux-mêmes. L'architectonie du bassin féminin, par rapport au fémur et aux vertèbres lombaires, par exemple, vient de livrer d'abondants secrets ; on y a constaté des lois d'autorégulation de formes qui se retrouvent dans l'architecture musicale des temples grecs, dans "l'Arbre de Vie" de la Kabale hébraïque, dans les calendriers de l'astronomie maya et dans les rapports fonctionnels yang-yin-yang des méridiens d'acupuncture chinois ; et dans les pyramides d'Egypte évidemment. Pour contacts et renseignements, voir, dans ce numéro, la suite du "guide bio".

 

 

[Texte paru in SEXPOL n°31, juin 1979.

© The Estate of Charles Reymondon]