RAYMOND ABELLIO : DE L'EROTISME SOCIAL
A LA STRUCTURE ABSOLUE
Aller à la rencontre de Raymond Abellio, c'était un peu entrer dans la tanière du "sexo-mystique". Du moins pouvions-nous le penser, à ce qu'il nous restait en mémoire de quelques-uns de ses innombrables écrits. C'était faire preuve de légèreté que d'oublier, trop aisément, les éléments aussi abondants que concrets d'une vie d'homme engagé qui, à 72 ans, sait toujours témoigner d'une dimension sexo-politique indéniable, à l'opposé de l'image caricaturale du philosophe éthéré. C'est au moins ce qu'il reste de cet entretien de deux heures avec Gérard Ponthieu et Charles Reymondon - deux heures de haute intensité que l'espace sexpolien nous condamne à passer au crible réducteur du "portrait" quasi instantané. Heureusement, il reste les 400 pages des Cahiers de l'Herne...
"Il a besoin de schémas pour baiser! C'est ridicule!". Voilà la critique que le polytechnicien Raymond Abellio, en souriant, se renvoie à lui-même, de la part de ce qu'il dit - mais à un premier niveau seulement - le "bon sens". Cela après la parution de l'énorme Cahier de l'Herne consacré à son oeuvre : 428 grandes pages, sans compter les photos. Abellio est lui-même étonné que tant de gens se réunissent, pour publier tant de choses sur lui : "avant même que je sois mort", dit-il presque vexé. On sait que les Cahiers de l'Herne - c'est le n°36 - se dédient à mettre en lumière une à une les personnalités estimées les plus profondément influentes de notre temps : des Cahiers consacrés à Mao-Tsé-Toung, De Gaulle, Koestler, Soljénitsyne... ; et peu avant cet ultime consacré à Raymond Abellio, d'autres sur Mircea Eliade, les romantiques noirs, Bertolt Brecht...
Evidemment, Abellio est un homme qui n'a jamais pensé ni agi selon les idées reçues. D'ascendance cathare et d'hérédité sexualisée profondément occitane (les troubadours), il dénotait à Polytechnique, dans les années 1927-29, comme socialiste marxiste méditant les Evangiles de Jésus-Christ tous les matins. Son passage au socialisme militant - il mènera, comme orateur populaire et animateur politique environ 200 réunions par an jusque vers 1936 - et sa rupture avec l'Eglise officielle n'ôtera rien à sa mysticité personnelle, bien au contraire. Il témoigne que cette première grande crise de sa vie, séparation d'avec l'Union sociale des ingénieurs catholiques, pour passer au service de la SFIO, a coïncidé avec sa "seconde naissance", par les femmes, après la première, par sa mère : "une sorte de sainte laïque", qui ne pratiquait pas dans l'Eglise officielle, mais croyait catholiquement dans toutes ses fibres.
Sa seconde crise ("je peux presque chiffrer ma vie selon l'amour : toujours une femme quand j'ai découvert politiquement, intellectuellement, autre chose..."), dans les années 1936-38 où il a rompu avec le marxisme officiel, aboutit à une "intensification", non une réduction, de son activité mentale et politique. Les années précédentes, étant ingénieur des Ponts-et-Chaussées, dans le Midi surtout, l'avaient fait créer et animer des cellules et une presse socialistes très influentes.
les femmes et les crises
Après les événements sanglants de février 1934, Abellio avait été chef de la défense anti-fasciste, socialistes et communistes réunis, pour le département de la Drôme. Sans cesse délégué aux congrès nationaux du Parti socialiste, il en suivait les mouvances avec extrême lucidité ; il s'y montrait animateur de la tendance la plus révolutionnaire ; il savait pourtant, comme un bon géomètre au bout de ses tracés de courbes, selon les parfaites équations de leurs formes dynamiques, rallier toutes les tendances le moment venu, pour l'action commune efficace.
Dès la victoire du Front Populaire en 1936, Abellio était appelé dans les services de la présidence du Conseil à Paris, pour la planification nationale des travaux publics. Il travaillait avec Blum de façon fréquente. Mais pendant cet effort révolutionnaire et mental extrême se déroulaient aussi, en lui, les événements d'une passion amoureuse extrême : pour une courtisane, femme superbe, type mannequin, "la plus dure dans la relation, la plus vache que j'aie jamais rencontrée de ma vie ; pas du tout agressive d'ailleurs : habile - la femme supérieure a vaincu l'agressivité ; elle est dialogueuse et ouverte ; mais... ; cette femme avait eu des amants remarquables ; aujourd'hui les courtisanes sont entretenues par des hommes d'affaires, qui sont des imbéciles ; elles ne sont donc plus que des putains ; c'est cette femme qui, la première, a relié en moi le sexe et l'intelligence, provoquant en moi leur intensification mutuelle ; perte d'intelligence et d'activité sociale par la sexualité ? l'idée est grotesque...".
Sous cette influence féminine, Abellio développe donc sa recherche d'un vrai socialisme. Il s'écarte des partis du gauche figés. Qui donc ne peut reconnaître le parallélisme avec l'évolution de Reich à Berlin, puis au Danemark, puis en Norvège, dans les mêmes années 1933-39, au cours de la seule décennie vraiment créatrice, vraiment socialiste et sexo-politique du siècle ? On peut dire que les deux hommes, absolument sans se connaître, ont eu exactement le même cheminement, partant de points opposés, cependant : mais passant par le marxisme, la bio et sexo-politique, ce sur-marxisme qu'est la recherche scientifique, l'un disait de "l'Auto-régulation", l'autre de "l'Interdépendance" universelles ; et tous les deux, aux dernières étapes de leur vie, évidemment "la mystique" ; exactement "la gnose".
"Le résultat est le même, dit Abellio, pour le mystique et pour le gnostique ; la différence est que le premier est ex-stasié, le second in-stasié ; mais la dissolution de l'ego est la même, pour atteindre le Moi transcendantal, qui est universel. Le mystique a pour fonction d'être ravi par le Tout hors de lui ; le gnostique a pour fonction de comprendre la Structure absolue en lui. La connaissance du mystique est inconsciente, comme le cinquième orgasme de la femme est inconscient, qu'elle peut le nier, ne sachant pas qu'elle l'a eu, et qu'il pourrait transformer toute sa biologie, toute sa structure ; la connaissance du gnostique est consciente ; elle est liée à la fonction mâle".
Et la relation avec une femme de grande qualité, relation très difficile, fait qu'Abellio, à partir de 1936, apprend de plus en plus qu'il y a "autre chose" : "La naissance sociale de l'érotisme, non le développement de la sexualité génitale seulement, car je distingue bien les deux choses, ne date pas d'avant les années 1920 ; elle arrive avec la libération du corps et en même temps que l'engouement pour les sports, et que la fin du tabou du corps dans l'art classique ; les garçonnes apparaissent à ce moment-là ; mais encore au début de la décennie suivante, toute l'intelligence masculine est mobilisée sur la politique ; et même quand on a une vie sexuelle active, elle fait deux avec l'intelligence, donc n'est pas l'érotisme, est seulement hygiénique, ërétablir l'équilibre des moelles', comme me disait à l'époque un vieil officier du Génie".
Loin de renoncer, pour l'amour sexuel, à une participation politique intense, Abellio se met alors, dans la Gauche française, à jouer l'empêcheur de tourner en rond. De plus en plus solitaire, au sein des formations politiques dont il demeure souvent à la tête, au plan plus ou moins national, il les force à évoluer, de l'intérieur. Dès 1935, ses relations avec le Parti communiste n'avaient plus été bonnes du tout, et le dogmatisme bolchevique avait commencé à le faire surveiller de très près, lui créer beaucoup de difficultés (comme "les marxistes" (?) allemands en créaient à Reich et à sa Sexpol berlinoise, en même temps).
une autre libération
La guerre mobilise Abellio comme officier du Génie, après avoir quitté la planification nationale en 1937 et mené encore deux ans cette activité socialiste, de critique intellectuelle constructive, très engagée sur le terrain ; cela en même temps qu'il s'occupait des Ponts-et-Chaussées pour la Seine-et-Oise (qui pense, quand il roule sur les grands axes autour de Paris, qu'il peut y avoir, ici ou là, de l'Abellio pour le lui permettre ?). A partir du 10 mai 1940, Abellio participe aux combats en Hollande, en Belgique, puis près de Boulogne-sur-Mer, puis au Cap Gris-Nez. Il est fait prisonnier à Calais le 26 mai et emmené par les nazis en Silésie. A l'Oflag IV-D il commence aussitôt l'animation scientifique et socialiste avec un groupe qu'il fonde et qui comprendra 400 officiers.
Libéré en mars 1941, le sexo-politicien retrouve à la fois la féminité et une très forte activité mentale et administrative, dans son service des Ponts-et-Chaussées de Versailles. Mais commence aussitôt alors la curieuse action (curieuse seulement pour nous, que l'histoire officielle de la Seconde Guerre Mondiale ne nous donne pas les moyens de comprendre aujourd'hui) : l'effort politique de construction d'un socialisme français et très anti-fasciste, mené en accord avec les intentions proudhoniennes du gouvernement de Vichy.
En 1942 le conflit est en train de se mondialiser et de ramener très fort les nazis sur la France. C'est au sud de Vichy qu'Abellio rentre alors en contact, au nom des cellules socialistes qu'il anime, avec les dirigeants de la Résistance et notamment le général de Bénouville ; il le fait avec Raymond Le Bourre, surnommé encore voici peu d'années "l'enfant terrible du syndicalisme français" (je me dois personnellement de souligner l'importance de ce travail politique en commun, en 1942, d'Abellio et de Le Bourre, puisque c'est ce dernier qui m'a fait connaître, en... 1966, le socialisme et la sexo-politique d'Abellio, leur extrême utilité pour l'élaboration des avant-projets de loi de structure qu'avait alors l'Elysée, pour toute l'économie française ; projets auxquels je commençais alors à travailler, dans le groupe d'économistes que le général De Gaulle sollicitait ; et Abellio, en juin 1966, a travaillé lui-même à la rédaction de ces avant-projets de loi et leur justification scientifique, dans le même bureau où j'étais chargé de l'analyse du courrier de protestation du CNPF ; mais Raymond Le Bourre, l'ex-facteur verbal entre Thorez et Staline en 1934, animait alors tout cet effort).
Tous ces gens-là, Abellio, Le Bourre, leurs amis ont fait bien plus pendant la guerre que risquer tous les jours leur peau : ils ont simultanément travaillé, avec un effort mental extrême, à structurer un socialisme biologique anti-nazi et anti-moscoutaire à la fois.
Dès le printemps 1943, à l'occasion de ses prises de position aux Journées du Mont-Dore, organisées par le Cabinet de Pétain, bien que déjà sous l'occupation allemande totale, pour tenter de prolonger la Révolution nationale hors des influences fascistes, Abellio commence à être pris violemment à partie par la presse parisienne collaborationniste. Son action socialiste française ne s'en poursuit pas moins, à Paris même et sous la Botte. Il est ensuite tellement en liaison avec la Résistance que (chose que nous défend encore de savoir l'histoire officielle) c'est tout simplement une unité des Equipes nationales de Vichy, noyautée par un groupe socialiste armé des amis d'Abellio, qui, le jour de la Libération de Paris, s'est emparée de... l'Hôtel de Ville ; et non pas, car ils ne l'auraient pu tout seuls, les deux héros historiques du gaullisme, arrivant isolés en jeep...
chez une femme, la gnose
Malgré cela, Abellio, pour des raisons qu'il comprend mal alors lui-même, est recherché par les Libérateurs et très vite obligé de plonger de nouveau dans la clandestinité : la Libération n'est pas pour lui. Il se cache dans le monastère bénédictin d'Auteuil, où il retrouve sa chère Bible, puis en province chez une de ses ex-amantes ; il est très ami de son mari. Il commence, encore sous cette influence féminine, sa carrière littéraire, en rédigeant son premier roman, Heureux les pacifiques, et une pièce de théâtre, qui sera jouée plus tard sous le titre de Montségur. Et dans sa cachette il a une des deux illuminations gnostiques de sa vie, se présentant même, d'abord, sous la forme de l'illumination mystique : un Vendredi-saint à dix heures du matin (en Israël "environ la sixième heure", celle de la Crucifixion), la vision globale, en caractères hébreux, alors qu'il ne connaît pas cette écriture, de la clé structurale de la Bible, loi naturelle cosmique ; cela devant un tableau noir d'école, où il est en train de chercher quelque chose par de savants calculs de polytechnicien, sans s'attendre du tout à l'événement ; celui-ci provoque une réaction psychosomatique étonnante (je suis frappé, pour mon compte, de la similitude avec la réaction de Mahomet, lors de sa première révélation globale de la Bible [sic, lire : du Coran - note du transcripteur] ; Mahomet s'est alors jeté sous un drap, pour se cacher, ayant perdu tous ses esprits ; Abellio s'est précipité sous une toile de tente qui se trouvait là ; il ne sait absolument pas ce qui s'est passé ensuite et jusqu'à ce que ses amis l'y trouvent, en parfaite santé mais totalement abasourdi).
L'autre manifestation du genre avait été lors de son examen d'entrée à Polytechnique, où il était en train d'échouer à l'oral, à la limite d'âge. "On" lui avait, en un éclair, livré la vision géométrique de la solution, d'un problème dont il ignorait tous les éléments ; phénomène d'inspiration passive invraisemblable ; main se mettant toute seule à dérouler ses équations ; même réaction psychosomatique : tremblant de tous ses membres il ne s'était pas écroulé, simplement parce que le cadre de l'examen ne lui en laissait pas la possibilité.
Abellio n'est pas homme à majorer des phénomènes de ce genre. Il ne saurait les confondre avec ceux habituels aux chercheurs, de la solution d'un problème sur lequel on a longuement buté, et qui nous vient un matin au saut du lit, "en mettant ses pantoufles" ; le métier d'ingénieur d'Abellio lui a fourni des milliers d'expériences du genre, et deux fois "autre chose" ; il peut alors se demander si cela a relevé pour lui d'un travail précédent personnel, enfoui dans son inconscient individuel ; ou d'une réincarnation, d'un travailleur cérébral antérieur ; ou d'une mémoire génétique, du travail de ses ancêtres ; ou d'une puissance cosmique inconnue... Ayant reçu passivement, mystiquement, ces soudaines "révélations", sa nature et sa fonction humaine gnostique l'obligent à les assumer intellectuellement et jusqu'à leurs applications sociales : dans tout leur contenu, global et de détail, et, s'il le peut, la façon dont elles ont bien pu lui advenir. Responsabilité humaine, et de virilité morale, plus grande, c'est tout...
Signification de la neutralisation politique d'un homme aussi fécond qu'Abellio, après 1944 ? Il doit s'exiler en Suisse, où il aura certes plusieurs relations amoureuses importantes, de février 1947 à décembre 1951. Son avocat réussira alors à le faire rentrer en France, avec un emprisonnement symbolique à l'arrivée : le dossier contient une pièce grave, selon laquelle il aurait envoyé en camp de concentration, où elle était morte, et pour avoir sa grosse fortune, une riche juive dont il aurait géré les biens. La confrontation avec un parent de cette dame, quelque dix ans après, est démonstrative : le plaignant, heureux qu'on ait enfin retrouvé le coupable, prend Abellio pour l'avocat et lui demande : "Où est-il, ce salaud ?". Il y avait eu confusion sur la personne... On peut penser que la confusion n'a peut-être pas été le fait du hasard, en 1945.
la féminité dans l'homme
Mais Abellio, en Suisse, puis rentré en France, n'est plus dans le vent politique. Le Parti socialiste n'a plus, depuis plus de dix ans, disposé de son intelligence et de son énergie active, pour éclairer et réaliser ses évolutions ; il s'est enfoncé dans les erreurs théoriques, en économie politique et en structuration fonctionnelle de ses tendances complémentaires ; communistes moscoutaires et gaullistes se partagent le pilotage de la France "libérée". Abellio n'a plus, sans argent et sans moyens d'ailleurs, disposant uniquement, pour vivre, de sa petite retraite d'ingénieur, que le destin de travailler, en fait de façon gigantesque et selon une énergie qui n'a jamais pensé à s'économiser, à une recherche scientifique et philosophique qui passionne heureusement ses nombreux amis et amies. Il édite beaucoup, il donne des conférences, scientifiques et culturelles, en France et à l'étranger.
Il rencontre nombre de femmes de grande valeur, qui sont amoureuses de lui, et l'amènent à monter à un haut niveau d'érotisme véritable, intelligence de l'amour, qu'il sent de plus en plus comme métaphysique.
Les femmes le font souffrir, et il n'élude pas cette souffrance génératrice. Il écrira un jour : "J'appartiens à une race solaire qui a toujours su aimer l'amour et qui fut même la première au monde à diviniser la femme dans son essence, à la prendre pour image terrestre de l'inépuisable, de l'insondable, de l'inaccessible, et à épouser en elle l'aventure d'une transcendance sans péché... Jamais cette race n'a été effleurée par l'idée qu'on pourrait enseigner, socialiser l'amour. Elle en a respecté les profondeurs, pour mieux en atteindre les hauteurs". (Ma dernière mémoire, tome I, p. 168).
Et puis aussi, dès 1950 à Genève, il avait écrit ces phrases décisives (malheureusement tronquées, par accident typographique, en épigraphe de l'étude sur "l'Erotique transcendantale" d'Abellio par le spécialiste du tantrisme Michel Lafond, 30 pages parmi les plus riches du Cahier de l'Herne ; la citation, ayant sauté une ligne à l'imprimerie, fait dire à Abellio exactement le contraire de ce qu'il a écrit) :
"J'ai mis longtemps à comprendre que l'homme né deux fois, la première fois de la mère, la seconde de la femme, s'affronte entre ces deux naissances à ce semblant d'énigme qu'est la féminité hors de lui, alors que le seul mystère est la féminité en lui, la seule alchimie, et qu'il est ainsi voué à conquérir hors de soi une forteresse ouverte, alors que la citadelle imprenable s'édifie en lui, invisiblement. Mais qu'est-ce que la femme intérieure ? Pour un homme voué à la conscience, le plus grand péché, en ces temps de la fin, est d'ignorer les lois qui régissent l'ouverture et la fermeture des couples, les polarités qui s'y contrarient ou qui s'y accordent, les énergies qui s'y échangent et s'y transmutent et par conséquent de se tromper sur la nature des femmes qu'il désire ou qu'il aime". (La Fosse de Babel, p. 3).
Parmi "les femmes d'Abellio", selon l'expression des critiques, celles de sa vie et celles de ses romans, on a non seulement des femmes à aimer pour leur dérèglement évolutionnel douloureux, et celui, créateur, qu'elles induisent dans l'homme ; mais d'autres à aimer pour leur puissance ordonnée, de régénération vitale, aux sources ancestrales. Deux sexes féminins, selon Abellio, "l'ultime" et le "primitif" ; tous deux nécessaires...
Les longues années d'expérimentation existentielle, métaphysique de l'amour, d'Abellio, ne l'empêchent pas de reprendre de temps à autres des fonctions professionnelles, d'administrer, puis présider une société minière, de travailler comme ingénieur dans des bureaux d'étude, d'avoir une activité publique par de nombreuses causeries à la radio, à la télévision, la rédaction de nombreux articles pour des revues, la direction de collections, pour l'édition des oeuvres des autres... Mais il ne veut plus être un personnage public.
Il lit énormément, se tient au courant de tout le travail de la culture, scientifique, artistique, philosophique. Il en vient peu à peu à ses synthèses, et depuis longtemps elles s'alimentent, outre les connaissances modernes en progrès accéléré, aux connaissances traditionnelles, initiatiques. Abellio devient l'un des plus compétents parmi les spécialistes français de l'ésotérisme, de la Kabbale hébraïque et des mathématiques médiévales, de l'astrologie, du Yi-king chinois, du Tao, des Tantras. Son ouvrage majeur, La Structure Absolue, est considéré par la critique, étant synthèse de sciences traditionnelles et de sciences modernes, comme un monument de philosophie. Et spécialement sur la sexualité. Mais, comme on le voit, cette seconde partie de la vie d'Abellio, la guerre ayant marqué la césure entre les deux, réalise, certes toujours grâce à l'amour, une intensification de l'intelligence et non plus tant de l'action.
un socialisme sexuel ultime
Ce travail de connaissance, de gnose, loin d'être achevé encore, est tellement immense et profond, portant sur tous les grands phénomènes de notre temps, qu'il n'est pas accessible, aux gens qui ne peuvent ou ne veulent prendre leur temps. Et certes la géométrie énergétique de l'amour, élaborée jusque dans son détail extrême par Abellio, paraîtra toujours "ridicule", selon son propre mot, à qui voudra y voir une technique : projetant alors sur elle, éventuellement, ses propres ambitions technologiques, ou même technocratiques (non seulement science, mais pouvoir de la science). "L'homme trivial", dit alors Abellio, sera dans l'impossibilité de se rendre compte que toute cette oeuvre étonnante, d'un "polytechnicien de l'amour", est à l'opposé extrême d'une technique. Elle est une communion, et pour les autres un chemin de communion, à la Communion universelle.
Politique cosmique. Politique "de Dieu". Socialisme de l'Univers, socialisme de Dieu. Abellio voit, vivant son propre rapport avec eux, des hommes et des femmes, sur cette planète et en ce siècle de grande Mutation, qui travaillent, inconsciemment ou consciemment, en direction de cette Communion absolue. Comment le font-ils, chacun dans leurs fonctions naturelles et vitales, en tensions créatrices ? Comment ne pas le faire mal, et de façon destructrice pour l'Humanité ? Comment le faire bien ? le faire de façon excellente ?
C'est tout le travail, sexo-politique, d'Abellio, que d'essayer de vraiment le savoir ; et d'alors nous le dire : travail de l'Amour, en faveur de chacune-chacun, dans le Bien commun. Erotisme transcendantal. Avons-nous besoin d'autre chose ?
Charles REYMONDON

[Texte paru in SEXPOL n°36, mars 1980.
© The Estate of Charles Reymondon]