BONDAGE, DISCIPLINE ET MAGICK
par Pectus Scortius
Hé non, ce n¹est pas une blague.
Pour beaucoup de païens et de magiciens pratiquants, l¹idée de mélanger la
magick et l¹une des variantes sexuelles les moins comprises semblerait une
chose impossible. Les attitudes de domination et de soumission, ainsi que les
complexes rituels de contrainte et de punition caractérisant les jeux de rôle
SM, semblent être totalement en opposition avec l¹esprit anti-autoritaire et
anti-patriarcal dans lequel nous tendons à oeuvrer, une réversion de l¹ère
Osirienne coincée dont nous tentons de nous dégager.
Néanmoins, je compte démontrer, au moins pour ma propre satisfaction, que le
symbolisme et la pratique du bondage et de la discipline peuvent être incorporés
dans la pratique de la magick, SI LE MAGICIEN ÉPROUVE UNE ATTIRANCE ENVERS EUX.
Je ne recommande pas le B&D comme un merveilleux raccourci vers l¹astral,
et encore moins comme une véritable voie. Si après avoir lu ceci vous considérez
d¹autres activités non-traditionnelles comme des moyens de faire de la magick,
ou si vous devenez tout simplement plus tolérant vis-à-vis du cercle qui à l¹autre
bout de la ville travaille sur un système tout à fait différent du vôtre, je
pense que j¹aurais réussi quelque chose même si vous décidez n¹avoir rien
à faire avec les combinaisons de cuir et les cravaches.
Le bondage et la discipline étant des activités de nature sexuelle, j¹écrirai
en supposant que, comme la plupart de la magie sexuelle, ils sont pratiqués en
couple. Ce n¹est bien entendu pas obligatoire. Un groupe de trois personnes, ou
plus, peut tout à fait fonctionner, mais les couples semblent constituer la
norme. Il existe un certain nombre de raisons à cela. L¹une d¹entre elles est
bien sûr l¹évidente difficulté à trouver des partenaires à la fois intéressés
par la magick et le B&D. L¹autre principale raison est que, plus encore que
la magick et le sexe, le B&D exige un haut niveau de confiance dans le
partenaire et un bon sens de la communication non-verbale. La raison de la
confiance nécessitée devrait être évidente. Je parlerai dans un moment de la
communication non-verbale.
Je serai également un peu général en ce qui concerne mon choix des pronoms.
Mes propres travaux furent hétérosexuels, avec alternance des rôles
dominant(e)/soumis(e). Il n¹y a cependant aucune raison pour que ces méthodes
ne puissent être employées par un couple homosexuel, ou qu¹un sexe soit limité
à tel ou tel rôle. Je dirai plus loin quelques mots à ce sujet.
Avant toute pratique, les participants devront considérer leurs limites. Décider
quelles activités sont totalement inacceptables appartient au partenaire soumis
dans la mesure où c¹est lui qui endurera le plus d¹impact. Là réside la nécessité
de la confiance. Si vous jouez le rôle soumis et que vous ne pouvez être sûr(e)
que votre partenaire respectera les limites, NE JOUEZ PAS AVEC LUI! (Mes propres
réserves à ce sujet excluent le B&D des rapports accidentels. Il faut plus
que quelques verres et du blablabla à la con pour connaître suffisamment une
personne afin d¹établir ce type de confiance.) Il faut également, avant d¹entamer
quoi que ce soit, établir des moyens de communiquer à l¹autre son état émotionnel,
mental et physique. Se connaître suffisamment l¹un l¹autre pour être à même
de communiquer de manière non-verbale est ici de la plus grande utilité. L¹on
peut signaler des changements sans quitter le rôle ou stopper le flux du
rituel. On peut aussi passer un message tout en ne pouvant parler, lors de
bondages complexes.
J¹ai dit plus haut que le bondage et la discipline étaient, après tout, des
activités sexuelles. Or il se trouve que l¹excitation sexuelle est un moyen
sacrément efficace de faire monter l¹énergie, l¹orgasme étant la libération
de l¹énergie, son point culminant. Nous devrions être conscients que plus
longtemps nous maintenons l¹excitation sans atteindre l¹orgasme, plus ce
dernier sera intense. (Toute personne ignorante de ce fait ne devrait même pas
lire cet article.) Le corollaire en est que plus longtemps sera maintenue l¹excitation,
sans orgasme, plus sera importante la quantité d¹énergie mise en jeu. Il
existe néanmoins un stade où la nécessité de parvenir à l¹orgasme est si
forte qu¹on le provoque. Le contrôle de soi ne peut, après tout, dépasser
certaines limites. C¹est néanmoins à ce stade qu¹on accumule le plus d¹énergie.
A ce niveau, si l¹orgasme ne survient pas, les autres centres bio-énergétiques
du corps peuvent être activés et la
conscience modifiée. Mais si le contrôle de soi est ici insuffisant, qu¹est-ce
qui fera l¹affaire ? La meilleure méthode que j¹ai trouvée, c¹est un peu de
bondage avec un partenaire habile sur le plan sexuel. Combien de temps une
personne peut-elle être privée de son orgasme ? On ne sait pas : le temps se
dilate.
Certes, pour des questions magickes, on suppose que vous avez des notions de
yoga tantrique ou de magick sexuelle avant d¹y ajouter le bondage en supplément.
(On suppose également que vous savez des choses sur le sexe et la magick avant
que de les combiner. Bien sûr, si vous faites les choses à l¹envers...). L¹une
des caractéristiques essentielles de ce genre de rituel est la capacité à se
concentrer sur l¹objet du rituel, malgré l¹excitation croissante, et à
diriger l¹énergie accumulée se trouvant libérée au cours de l¹orgasme.
Dans l¹idéal, un couple hautement expérimenté devrait pouvoir tirer parti de
l¹effet synergétique de l¹orgasme mutuel (1 + 1 = 2 +). Au début du
processus, il est néanmoins plus efficient magickement pour un partenaire d¹être
un peu en retrait et de gérer la concentration et l¹orientation, ainsi que les
facteurs qui retarderont l¹orgasme, cependant que l¹autre partenaire fournira
l¹énergie et l¹orgasme.
Qui adopte tel ou tel rôle est une question dépendant d¹un certain nombre de
facteurs. La manière la plus simple d¹en décider est bien entendu la préférence
naturelle. Si vous possédez un goût bien prononcé pour tel ou tel rôle,
alors choisissez-le. Si l¹un des partenaires est magickement bien plus évolué
que l¹autre, c¹est lui qui devrait adopter le rôle dominant. S¹il y a à peu
près égalité dans tous les autres domaines, il vaudrait mieux que le rôle
dominant soit assumé par la personne la plus lente à exciter et faire jouir,
le contrôle s¹exerçant alors sur l¹orgasme le plus rapide à susciter. Notez
que je n¹ai rien dit quant au fait qu¹un des deux sexes soit plus ou moins
adapté à tel ou tel rôle, bien que ce commentaire sur la vitesse de l¹excitation
pourrait suggérer quelque chose. Le sexe des personnes n¹est pas de si grande
importance avant que nous ne commencions à parler du B&D comme outil d¹apprentissage
pour magiciens.
L¹un des énoncés les plus répétés de la magick est que les magiciens
doivent développer cet aspect de leur nature se trouvant en opposition avec
leur sexe biologique. (Et c¹était bien vu que d¹éviter le sexe des pronoms
dans cette phrase!) L¹une des raisons en est la nécessité théurgique de
cesser de penser à vous-même comme membre d¹une catégorie restrictive, afin
de vous préparer à vous découvrir être n¹importe quoi d¹autre. Une autre
raison tient à l¹entraînement du magicien en herbe. (Et vous pensiez que j¹avais
quitté le sujet.) Le magicien, tout particulièrement dans ses rapports avec
les entités psychiques ou spirituelles, doit être à la fois capable d¹absolue
autorité et d¹acceptation absolue, il doit être à la fois capable de
maintenir un état extrêmement dominateur ou extrêmement soumis, et de passer
de l¹un à l¹autre. Cette exigence a été traditionnellement exprimée par
les images stéréotypées du mâle dominant et de la femelle soumise. Pour un néophyte
du renouveau magicke, produit d¹une éducation aristo ou classe moyenne de l¹ère
victorienne, ces images devaient être consciemment vaincues. Les magiciens
masculins devaient apprendre à être ouverts, consentants, à accepter. Les
magiciennes devaient triompher de leur image femelle afin de pouvoir commander
et contrôler.
Certes, nous n¹avons pas ces problèmes, pas vrai ? Tu parles! Tout au mieux,
nous pouvons parvenir à un compromis de peu de solidité. Les hommes flippent
à l¹idée de remettre en vigueur l¹image victorienne et autoritaire du mâle
mais, accablés par un certain poids de l¹image masculine, ne sont pas prêts
de partir dans l¹autre extrême. Les femmes qui se sont débarrassées des
images féminines traditionnelles voient le fonctionnement autoritaire comme
quelque chose devant également être évité. Là où un magicien du début du
siècle se trouvait à l¹aise dans un rôle et devait en apprendre un second,
nous ne sommes à l¹aise dans aucun et devons apprendre les deux. Et il se
trouve que les attitudes extrêmes sont plutôt ridicules. Mais, dans la magick,
ces attitudes sont employées vis-à-vis d¹entités qui sont la création de la
partie primitive de nos esprits. Ces entités nous ramènent à l¹époque des
bandes errantes de chasseurs et possèdent toute la délicatesse sociale d¹un
scythe chasseur de têtes. Si vous souhaitez commander un esprit, il vous faut
une autorité inflexible, absolue et implacable. Vous ne négociez pas et ne
vous trouvez pas des détails intéressants en commun. Dans les travaux d¹invocation,
où vous vous laissez devenir un vase pour la forme divine (et quiconque est
assez con pour invoquer moins qu¹un dieu mérite ce qui en résultera - OK,
voici une rapide digression. Une divinité, même jalouse comme Adonaï Elohim (JHWH),
même vicieuse et déplaisante comme Ereshkigal, participe d¹un ordre de
responsabilité suffisamment évolué pour quitter un corps et le redonner à l¹intelligence
qui normalement le gouverne. Ce n¹est pas forcément le cas avec les entités
inférieures. Les dieux sont conscients de ce qu¹ils sont déjà tous les
autres [sic], certaines des entités inférieures en sont toujours ignorantes),
il vous faut une absolue ouverture : "Que Ta volonté, non la mienne, soit
faite, ô Seigneur."
Les jeux de rôle de bondage et de discipline, les attitudes de domination et de
soumission, sont un moyen parfait de s¹entraîner aux comportements requis par
l¹évocation et l¹invocation. Si vous ne pouvez intimider, commander et
dominer un autre être humain par le ton de la voix, n¹imaginez pas pouvoir
impressionner les esprits des quatre éléments pour qu¹ils gardent votre
cercle, et, que la Déesse m¹en soit témoin, n¹imaginez pas être à même de
contrôler les démons et les djinns. De même, si vous êtes incapable de
laisser un(e) amant(e) prendre l¹entier contrôle d¹une nuit d¹amour, il vous
sera difficile de vous ouvrir à une forme divine. Un peu de pratique dans le
domaine de la servilité, par anticipation, ne sera peut-être pas de trop
lorsque vous en viendrez à entretenir des rapports avec Kali. Dans tous les
cas, l¹attitude et le positionnement du magicien sont des caricatures des
attitudes et positionnements sociaux normaux. Un peu de bondage et de discipline
fournira une excuse pour les pratiquer dans des situations où foirer le rôle
ne semblera pas affreusement critique.
Le symbolisme semble être au coeur de la magick comme des accessoires et vêtements
de B&D. Lier les deux est principalement une question de trouver des formes
magickes utilisables. Pour exemple, lorsque je joue Set pour le rituel de la
Mort d¹Osiris, dans le cadre de notre cercle, je porte pantalon, bottes et
veste de cuir noir. (Dans ce rituel, nous employons un Osiris en vêtements de
ville, avec cravate vulgaire et perruque simulant la calvitie. C¹est un vrai
plaisir que de le tuer rituellement, et j¹imagine qu¹une bonne partie de cette
joie provient du fait d¹exécuter un rituel plus basé sur le symbolisme
contemporain que sur le symbolisme archaïque. Le caractère immédiat du
symbolisme le rend bien plus compréhensible à nos esprits. Les symboles
antiques et médiévaux sont bien trop patinés de romantisme, celui à la lumière
duquel nous tendons à considérer leur époque.) Le noir fut choisi en raison
de son symbolisme lié à la nuit et aux ténèbres :"...dont les ténèbres
étreignent et glorifient la lumière." Le cuir fut choisi à la fois pour
son pouvoir et pour ses connotations sexuelles. Peu importe la raison pour
laquelle ces connotations existent, de même qu¹on se fout de savoir pourquoi l¹étain
est le métal associé à Jupiter. Ce qui importe, c¹est que le magicien puisse
employer le symbolisme s¹il le souhaite...
Avez-vous jamais remarqué comment vous pouvez éjecter des gens hors de votre
cuisine simplement en bouffant un bout de viande crue ? Un peu hors sujet ? Non,
non, non, non! (Bien que la préparation du dîner ait interféré entre ceci et
le dernier paragraphe.) Une bonne partie de l¹efficacité des rituels, tout spécialement
des rituels initiatiques et théurgiques, réside dans la présence de l¹inattendu.
L¹intrusion de ce que l¹esprit n¹est pas aisément capable d¹accepter
rationnellement (ce qui ne colle pas avec la structure mentale de Malkuth, ou n¹est
pas acceptable dans l¹échelle du 32ème sentier) tend à évacuer le
spectateur (ma blague au sujet du mangeur de viande crue) ou, si la retraite est
impossible, catapulte l¹esprit dans d¹autres modes de fonctionnement. (L¹une
de mes plus grandes déceptions littéraires fut Shadowland, de Peter Straub.
Toute la structure d¹horreur et de terreur, et la demeure retirée de l¹oncle
du magicien, semblait avoir le potentiel d¹une des plus belles initiations par
la terreur depuis Carlos Castaneda, mais l¹auteur nous balance un oncle atteint
de folie homicide.)
Ce qui frappe l¹esprit de cette manière peut énormément varier. Un néophyte
de ma connaissance fit une bonne crise en la simple présence d¹un athamé dégainé.
L¹ami qui jouait le rôle d¹Osiris pour notre cercle possédait une peinture
de Cernunnos dotée d¹un bon potentiel déstabilisant. De même mon Set en cuir
noir et chaînes chromées, plus fort, en fait, pour des païens et des
magiciens plus expérimentés que nous, puisqu¹ils se sont permis - de manière
assez insensée - d¹adopter un symbolisme stéréotypé. C¹est pourquoi je m¹adonne
plus à un symbolisme moderne qu¹à un symbolisme traditionnel. C¹est aussi
pourquoi j¹emploie un tarot entièrement basé sur des symboles de bondage et
discipline. ³...le Tarot ici présenté est d¹un symbolisme extrême mettant l¹esprit
au défi d¹étendre son contenu symbolique.³ La Grande Prêtresse est une
nonne vêtue de caoutchouc noir. Le Monde, un danseur en combinaison de cuir
noir. Le but de tout ceci, hormis l¹exercice de la perversité, est de forcer
le spectateur à compter sur les sections alogiques [sic] du cerveau. Le
symbolisme choque, agresse, et glace par son caractère immédiat, poussant le
magicien à remettre en jeu constructions et conceptions mentales.
Tout symbolisme mis à part, il y a aussi les applications pratiques du bondage
et de la discipline. J¹ai déjà parlé de l¹accroissement de l¹excitation
sexuelle dû au fait de retarder l¹orgasme. On peut aussi employer le bondage
comme moyen de maintenir un asana yogique, ou la privation sensorielle pour améliorer
méditation et visualisation. Tous deux font partie intégrante du chamanisme du
Cercle Arctique. La posture choisie doit être une posture devenant vite
inconfortable de par sa nature même. Les liens empêchent de changer de
position pour soulager des crampes et de l¹engourdissement, tout en apportant
leur propre inconfort. La cagoule ou le bandeau empêchent de concentrer la
conscience sur les stimuli extérieurs. Les états de transe ou de sortie hors
du corps s¹ensuivent très rapidement.
La flagellation semble avoir été employée de manière similaire, en plus d¹avoir
été instrument de pénitence dans la tradition catholique médiévale.
Infliger un faible niveau de souffrance tend à séparer la conscience du corps
qui l¹abrite.
Des combinaisons de ces diverses méthodologies peuvent et doivent marcher.
Pour finir, disons que si vous souhaitez tenter l¹une des techniques exposées
dans cet article, vous devez procéder avec prudence. Expérimentez avec des
techniques faciles et peu rigoureuses avant de passer aux plus dures. Fixez les
limites par avance et respectez-les. Ne laissez jamais seul un partenaire entravé
et sans défense. Etudiez bien les choses avant de les concrétiser. De bons
partenaires pour le bondage sont aussi durs à trouver que de bons partenaires
pour la magick. Traitez-les avec tout le respect dû à des amis rares et de
valeur.
© Frater Pectus Scortius, 1985.
Traduction française : Philippe Pissier, 2000 e.v.
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