ENGENDRER DES DIABLES DANS LE CHAOS : L’HOMOSEXUALITE ET L’OCCULTE

 

par Phil Hine

 


Sommaire :

Démons sexuels

Magick Sexuelle

Le sexe en marge

Se détacher des polarités

La "Diabolisation " de l'Homosexualité

Inclure "l'Autre"

Nature contre Education

Au-delà de l'Etiquette

 


 

"Ainsi le blasphème de la formule homosexuelle, parce qu’elle nie Babalon et engendre des diables dans le chaos." Kenneth Grant.

 

Comme tout autre champ de l’exploration humaine, l’occultisme engendre des théories pour expliquer/comprendre les myriades de facettes du comportement humain. Pour certains, ces théories ne sont rien d’autre que des indications, des concepts à évacuer comme s’accroît la connaissance et la perspicacité de l’individu. Pour d’autres, les diverses théories deviennent des dogmes - des croyances fixes qui deviennent fermement incrustées dans la psyché individuelle, se manifestant comme des préjugés : des attitudes perpétuées par l’ignorance. Les conceptions occultes de la sexualité ne sont pas différentes de celles provenant d’autres angles de la société - elles peuvent être employées pour confirmer les préjugés, et l’élever jusqu’à un plan "spirituel" ou "traditionnel" de sagesse communément admise. Cela devient clair lorsqu’on voit des occultistes tenter "d’expliquer" l’homosexualité. L’on parle beaucoup de déséquilibre des chakras, d’inversion de la kundalini, d’âmes féminines dans des corps masculins, et ainsi de suite. Le niveau de sophistication peut aller du simple "ce n’est pas naturel" jusqu’à des débats extrêmement approfondis sur les chakras, la kundalini, les auras endommagées. Un auteur a récemment affirmé dans un magazine païen que "l’homosexualité est maudite dans le symbolisme et la tradition de la Sorcellerie des Sages, laquelle est fermement basée sur la polarité de l’homme (le Dieu Cornu) époux de la femme (la Déesse). Pour deux hommes, ignorer la Déesse, c’est une profanation de la terre elle-même!"

 

L’homosexualité et la magick sont, depuis la grande renaissance occulte du siècle dernier, des camarades de lit pas trop à l’aise, et il n’y a guère eu de tentatives pour développer une magick sexuelle gay avec une certaine profondeur, du moins en ce qui concerne le domaine public.

 

C’est dû en partie à ces attitudes fixes quant à la nature "magique" de l’homosexualité. Un grand nombre d’idées occultes "virales" couramment en circulation furent engendrées durant les jours de gloire de la Société Théosophique, comme par exemple l’identification du Sentier de la Main Gauche au mal & du Sentier de la Main Droite au bien, en raison du rejet par les Théosophes de la sexualité et de son rôle actif dans le Tantra. Lorsque l’un des leaders du mouvement Théosophique fut impliqué dans un scandale sexuel impliquant des garçons pubères, le tumulte qui en résulta fit non seulement du tort au mouvement Théosophique dans son ensemble, mais donna également naissance à des rumeurs selon lesquelles il existait des groupes de "Magiciens Noirs" qui obtenaient de la puissance occulte en vampirisant psychiquement de jeunes garçons. De telles rumeurs reçurent un crédit important grâce à Dion Fortune qui, au cours des années vingt et trente, affirma qu’il existait une conspiration d’occultistes mâles employant des "techniques homosexuelles" pour construire ce qu’elle appelait une "puissance astrale noire". Elle imputait également le déclin des empires romains et grecs à l’attitude détendue que ces cultures avaient vis-à-vis de l’homosexualité. Bien qu’elle n’ait jamais nommé aucun de ces "Adeptes Noirs", il est clair qu’elle devait probablement faire allusion à C.W. Leadbeater et, sans doute, Aleister Crowley également.

 

L’attitude de Crowley vis-à-vis de l’homosexualité est ambivalente, pour ne pas dire plus. Bisexuel actif et enthousiaste, il eut plusieurs amants mâles, dont le plus célèbre fut le poète Victor Neuburg, son partenaire dans une série d’opérations de magick homosexuelle connue sous le nom d’Oeuvre de Paris, lors desquelles Neuburg et Crowley effectuèrent une série d’invocations où le rapport anal servait à atteindre des états de gnose. Les résultats de cette série d’opérations magiques démontrèrent à Crowley la puissance de la magick sexuelle comme moyen d’obtenir des résultats, et il rédigea des documents magiques relatifs à la valeur du VIIIème degré (autosexuel), du IXème degré (hétérosexuel) et du XIème degré (homosexuel), qu’il incorpora à l’enseignement de l’Ordo Templi Orientis lorsqu’il le révisa. Crowley rédigea également un livre de poèmes consacré à l’amour entre hommes, ou plus exactement entre un homme et un garçon : "Bagh-I-Muttar, The Scented Garden of Abdullah the Satirist of Shiraz", publié en 1910. Bien qu’il soit digne de figurer dans une collection de livres de Crowley, le "Bagh-I-Muttar" n’est pas un manuel d’instructions pratiques. Des interprètes de l’œuvre de Crowley, tels Kenneth Grant et feu Israel Regardie, ont cherché à "excuser" son emploi de ce que Grant nomme délicatement "la formule homosexuelle".

 

Les traités modernes de magick sexuelle tendent ou à ignorer l’homosexualité mâle, ou à prétendre que le sexe des partenaires importe peu lorsqu’il s’agit de faire monter l’énergie. Néanmoins, ils tendent à accentuer l’importance de la magick sexuelle au sein d’un couple affermi, négligeant toute référence aux zones de la culture sexuelle gay qui déplaisent tant à la société hétéro : sexe de groupe, SM ou sexe anonyme. Il est clair qu’il n’y a pas d’auteur valable à même de surmonter les phobies occultes répandues au sujet de l’homosexualité (tout spécialement l’homosexualité masculine, certains manuels de sexualité occulte affirmant que la féminine est OK, après tout c’est excitant, pas vrai ?), face à la brigade des "chakras bloqués". Car affirmer que "les énergies sont au fond les mêmes", puis décrire des pratiques dans des termes purement homosexuels, c’est passer à côté de ce qui peut probablement être différent dans la magick homosexuelle.

 

Peut-être que la source d’inspiration et d’idées la plus disponible quant à la magick sexuelle gay se trouve dans l’œuvre de l’écrivain américain William Burroughs. Les textes de Burroughs, fiction ou non-fiction, contiennent de nombreuses références à des actes homosexuels réalisés à des fins magiques, et une appréciation de ces thèmes s’ensuit.

 

 

 

Démons Sexuels

 

 

Le thème des incubes et succubes, de leurs visites, est rarement abordé par les auteurs magiques contemporains, bien qu’il ait été employé encore et encore par les divers nègres [ndt : dans le sens littéraire] des romans d’horreur à dix francs, comme le ressort d’une intrigue basée sur le sang et le désir standardisés. Les démons sexuels ont été bannis, ou ils furent expliqués comme hallucinations par les psychologues, ou ils furent rejetés comme simple manifestation de la mythologie masturbatoire antisexuelle. Bien sûr, les prêtres chrétiens maintiennent que de telles rencontres sont des visites du Diable.

 

Tous les occultistes de la seconde moitié du 20ème siècle les mentionnant le font généralement dans un contexte d’avertissement contre le "commerce" avec de telles entités. Ils croient que l’obsession ou la perte de vitalité en est l’inévitable résultat. Michael Bertiaux, par exemple, dans un document d’un grade du "Monastère des Sept Rayons", parle de vampires sexuels attirés par la décharge d’énergie odique au cours de l’orgasme, et recommande qu’une barrière psychique soit érigée (!) avant d’entamer quelque magick sexuelle, et ce afin de les empêcher d’absorber vos orgones.

 

Pour ce qui est des démons sexuels (comme de bien d’autres sujets), la magick occidentale demeure éclaboussée des écumes antisexuelles de la Société Théosophique, de la Qabal Chrétienne et d’autres organisations se réclamant de la "Voie de la Main Droite". A la base, le syndrome VMD (Voie de la Main Droite) semble attirer tous ceux qui possèdent un parti pris extrêmement dévotionnel envers leur vision du monde, qui rendent "service" d’une immense manière, avec des idées de péché ou de karma cosmique, et qui séparent l’âme, le corps et l’esprit, rejettent la sexualité à un niveau ou à un autre. D’autre part, les tenants de la VMG (Voie de la Main Gauche) ne sont pas spécialement enclins à s’agenouiller, on a des doutes sur leur "service", et on s’inquiète de leur capacité à faire des galipettes! Par contraste avec ces mœurs prédominantes, Burroughs a une approche plus large, plus vaste, des incubes et des succubes :

 

"...un incube ou un succube peut être inoffensif, ou il peut être destructeur. Comme dans toute situation sexuelle, tout dépend de comment vous manœuvrez. Toute forme de sexe est potentiellement dangereuse... Nos sensations sexuelles nous rendent vulnérables. Combien de personnes ont-elles été détruites par un partenaire sexuel ? Le sexe fournit une possibilité d’invasion, et les incubes et les succubes ne font que nous en faire prendre intensément conscience." Tiré de "Notre Agent au Bunker" (V. Bockris).

 

Dans "Parages des Voies Mortes", le protagoniste Kim Carsons savoure plusieurs rencontres avec des démons sexuels :

 

"Il savait que l’horreur de ces Démons Amoureux était une ombre projetée par les Chrétiens. Au Japon, il existe des fantômes amoureux connus sous le nom de "jeunes renardes", lesquelles sont grandement prisées, et l’homme pouvant poser ses mains sur une jeune renarde est considéré comme chanceux. Il était sûr qu’il existait également de jeunes renards. De telles créatures peuvent assumer la forme de l’un ou l’autre sexe."

 

D’après Burroughs, l’attitude des gens envers ces êtres peut changer, mais de telles visites sont probablement plus fréquentes qu’on ne le suppose. Il les classe comme "esprits familiers" (pour sûr, ils le sont!) et observe que, comme les familiers animaux ou élémentaux, leur évolution dépend de leur relation avec un hôte humain. L’on peut trouver de mêmes idées dans l’école Tantrique dite Kaula, et il existe de nombreux rites pour contacter de tels êtres. En gros, l’idée c’est de les baiser et ils vous font en retour une faveur. L’aspect négatif d’une telle rencontre, c’est qu’à la base un incube ou une succube peuvent être de bons serviteurs mais de mauvais maîtres, et que des rencontres répétées avec des démons sexuels peuvent mener à une réduction des rapports sexuels physiques. Burroughs spécule sur les possibilités d’une fréquence accrue des contacts entre humains et démons sexuels :

 

"Le sexe, c’est de la physique. Si tout le monde pouvait presser un bouton et recevoir un incube ou une succube, je pense que beaucoup de gens préféreraient un partenaire fantôme que le véritable rapport, trop monotone." - Notre Agent au Bunker.

 

L’exploration de Burroughs de tels contacts durant des états oniriques présente un intérêt particulier. De vifs rêves éveillés, des états hypnagogiques et des rêves lucides peuvent tous servir de moyen pour contacter des démons sexuels (NB : l’emploi de sceaux avant le sommeil peut être particulièrement efficace). Il postule que des contacts avec de tels êtres, au cours "d’états de rêve", peuvent servir d’entraînement pour le voyage spatial.

 

Les fictions de Burroughs sont parsemées de progéniture élémentaire, de garçons-lézards et de garçons-crabes, d’adolescents ailés, de plantes symbiotiques, de vénusiens amphibiens et de "zimbu", des clones des Garçons Sauvages engendrés à la fois par la technologie et par des rites sexuels. De même que certaines féministes explorent la possibilité d’un certain licenciement des mâles pour ce qui est de la reproduction (par exemple, la parthénogénèse par raccordement ADN), Burroughs crée des mondes fictifs entièrement composés de sociétés mâles, où "l’artefact humain" peut évoluer :

 

"Le sexe constitue la matrice d’un univers dualiste, et donc solide et réel. Il est possible (i.e. le sexe entre mâles) de résoudre le conflit dualiste lors d’un acte sexuel où le dualisme n’existe pas." ("Parages des Voies Mortes").

 

Burroughs ne semble pas se faire l’avocat de l’androgynie - la fusion des qualités et énergies masculines et féminines - mais proposer la divergence entre les sexes ; une évolution biologique distincte. Il ne s’intéresse pas au redressement ou à la maintenance des archétypes du passé, mais aux adaptations biologiques pour la vie future... "de véritables êtres conçus pour le voyage spatial."

 

Un autre thème proche est son emploi du sexe comme moyen de voyager dans le temps. Les protagonistes de Burroughs emploient souvent des changements de forme sexuelle pour pénétrer diverses zones de l’espace-temps :

 

"Xolotl m’expliquait qu’un seul corps est laissé dans le commutateur où ils allaient me pendre et que lorsque je déchargerai et mourrai je passerai dans son corps." ("La Machine Molle").

 

Ailleurs, Burroughs remarque que le conditionnement sexuel est "...l’une des ancres les plus ëpuissantes’ pour enraciner son ego dans le temps présent." Plusieurs de ses désorientantes séquences cut-up appliquent des méthodes de brouillage d’images sexuelles, de manière à détacher l’individu de la cyclicité temporelle, laquelle rend dépendant.

 

Une technique similaire est l’emploi de la Projection Astrale qu’il décrit (suivant les travaux de Robert Munroe) comme "sexe dans le second état". Deux personnages apprennent à avoir des relations sexuelles dans le second état au cours de l’une des scènes maritimes des "Cités de la Nuit Ecarlate" :

 

"Un jumeau lâcha un hurlement de loup aigu et surnaturel, et devint rouge vif au moment où tous cheveux et poils de son corps se dressèrent et crépitèrent. Puis, comme s’il avait été frappé par la foudre, il tomba au sol, en pleine attaque érotique, éjaculant à répétition devant les loups de mer lubriques et consternés."

 

La projection astrale, comme le rêve, est une autre route menant à l’espace, et, là encore, de tels voyages en imagination sont des préparations pour le vrai truc.

 

 

Magick Sexuelle

 

 

 

"Nous sommes les enfants des enfers, les venins amers des Dieux." ("Parages des Voies Mortes").

 

En plus des modes de sexualité psychique déjà discutés, divers autres emplois de la magick sexuelle surgissent ici ou là dans l’œuvre de Burroughs. Par exemple, dans "Parages des Voies Mortes", Kim Carsons effectue un acte de masturbation magique afin de projeter une forme-pensée, il emploie l’extase pour façonner la lumière astrale selon sa volonté, catapulte l’image de son désir au moment de l’orgasme. La magick sexuelle est aussi employée pour invoquer divers Dieux sombres tel Humwawa, le Seigneur des Abominations. Il décrit le parfum adéquat (que les concepteurs d’encens prennent note!) :

 

"sueur rance, mucus rectal et organes génitaux adolescents, adoucis par des huiles d’hyacinthe, de musc et de rose." ("Parages des Voies Perdues").

 

Dans "Les Cités de la Nuit Ecarlate", le détective privé Clem Snide et son assistant essaient la magick sexuelle afin de faire avancer leur enquête sur une étrange affaire. A l’aide la magick sexuelle, ils réalisent une invocation de Set :

 

"Je me baissai et Jim me huila l’anus puis rentra sa bite en moi. Un son de rugissement entra dans mes oreilles comme images et bandes enregistrées tourbillonnaient dans mon cerveau. Des silhouettes vagues surgirent à la lumière des bougies : la déesse Ix Tab, protectrice de ceux qui se pendent... un horizons de potences, des cités en feu d’après Bosch... Set... Osiris... l’odeur de la mer. Jerry pendu nu à la poutre."

 

Plus loin dans le livre, l’esprit de Jerry va dans l’assistant de Snide, et l’aide de l’ex-amant de Jerry est requise pour expulser l’esprit. L’esprit de Jerry doit obéir à ce garçon, car il est celui qui l’avait "le mieux" baisé. La description de ces rites ne s’attarde pas aux aspects érotiques, mais sur les images - visions, odeurs, sons - de désir projetés dans l’ampoule de flash de l’orgasme. Dans "Les Cités de la Nuit Ecarlate", on explore également le lien entre sexe et créativité. Des pirates adolescents conçoivent de nouvelles armes explosives en baisant avec des idées à moitié ancrées dans la réalité. Se démenant avec un nouveau concept, ils sont saisis par un désir spontané, dont le résultat sera une nouvelle idée.

 

Le truc orgasme-mort est sans doute le plus célèbre des thèmes sexuels de Burroughs. Il a été décrit comme une forme d’alchimie, lors de laquelle l’ego est transféré dans un autre corps au moment de l’éjaculation. On retrouve des rituels de pendaison encore et encore et encore dans l’œuvre de Burroughs. Le lien entre sexe et mort (Freud appelait l’orgasme "la petite mort") est une célèbre formule magique, et il a inspiré le titre d’un ordre de la magick du chaos - les Illuminés de Thanateros -, gnose du sexe et de la mort. Les séquences de transfert orgasme-mort se produisent à la fois dans "La Machine Molle" et dans "Les Cités de la Nuit Ecarlate", où les "transmigrants" d’élite orchestrent soigneusement des rites orgasme-mort, de manière à ce que leurs ego puissent être transférés dans des corps de la classe connue comme celle des "réceptacles". La technique est de plus en plus raffinée jusqu’à ce que l’esprit puisse être directement transféré dans un réceptacle adolescent, circonvenant ainsi les processus de naissance et de première enfance.

 

D’après Burroughs, notre connaissance de la sexualité et de ses possibilités par rapport à l’évolution humaine est très limitée. Cela, principalement parce que la sexualité est un puissant moyen de contrôle psychique. Nous tendons à considérer l’aspect sexuel de notre expérience comme la partie la plus privée et la plus intime de notre vie, bien qu’il soit sujet à l’immense interférence et l’immense contrôle d’agents extérieurs. Dans ses œuvres, de fiction ou non, Burroughs explore les façons dont le sexe peut devenir un véhicule permettant d’échapper à l’oppressante et étouffante étreinte des programmes de contrôle maintenant la société. Il explore l’utilisation de la magick sexuelle à des fins précises, pour projeter la volonté afin de créer des formes-pensées, et pour l’inspiration et le rêve contrôlé.

 

 

 

Le Sexe en Marge

 

 

Comme le démontre la récente affaire de l’"Operation Spanner" menée par la police, il y a beaucoup de malaise judiciaire quant aux implications des pratiques sexuelles sadomasochistes. Les décisions de la cour, suite à la rafle par la police d’un cercle d’hommes ayant consenti à des pratiques SM (il n’était question de problèmes d’âge ou de contrainte), et relatives à ces dernières dont le piercing, les déclarèrent voies de fait. La question du SM comme pratique sexuelle a longtemps été l’objet de débats animés au sein des communautés gay et lesbienne. Les avocats du SM affirment qu’il s’agit de "jouer" des fantasmes, et que c’est bien plus sûr que le sexe avec pénétration, tandis que ses critiques prétendent que tout le symbolisme de l’attirail SM (menottes, fouets, chaînes, etc...) perpétue des symboles d’oppression. John Rechy, auteur de "City of Night", en donne un exemple lorsqu’il débat de la psychodynamique des fantasmes SM au sujet des gay s’habillant en policiers ou en soldats. Sans nul doute, le fait de forger un lien entre le SM et les pratiques magiques dérangera certains des magiciens les plus orthodoxes, bien que des éléments de bondage et de flagellation puissent se retrouver dans de nombreuses traditions magiques, depuis la "Danse du Soleil" des Amérindiens (où les participants ont des lanières de cuir passées dans les muscles pectoraux et demeurent suspendus en l’air tandis que le soleil tape en plein) jusqu’au Renouveau Sorcier, où l’on utilise des cordes, des nœuds, des "rites du fouet". Certes, nous savons que les dernières pratiques sont usitées pour des raisons "spirituelles" et non pour de sains motifs hédonistes. Ceci dit, la douleur et la contrainte sont des moyens courants d’induire un état modifié de conscience, spécialement dans les cultures chamaniques - un fait que les représentants du chamanisme prêt-à-porter ont oublié, en même temps que le piercing et les scarifications.

 

Une partie du problème, lorsque l’on tente d’examiner les possibilités de développer une approche gay de la magick sexuelle, c’est qu’il n’y a pas des tonnes d’options pour les gay voulant se lancer dans les pratiques occultes - la plupart des voies magiques (tout du moins en Angleterre) étant basées du point de vue hétéro, et beaucoup d’arguments pouvant être trouvés, contre la validité spirituelle des rites homosexuels, se peuvent trouver dans les écrits des modernes interprètes de la Wicca, de Thelema, de la Qabal, et de la Tradition Esotérique Occidentale en général. Peut-être qu’une exception à cette tendance générale serait l’américain "Monastère des Sept Rayons", un réseau de groupes vaudous mené par Michael Bertiaux, dans lequel des cours spéciaux sur la pratique magique pour gay sont disponibles.

 

Néanmoins, ce n’est pas seulement une question de techniques et d’acceptation de la validité de la magick sexuelle gay. Nous devons aborder de front la question de la magick et de la sexualité. Par-dessus tout, la magick est un processus d’adaptation aux changements dans notre environnement. Comme les années 90 nous propulsent de plus en plus vite dans un nouveau monde, nous avons de plus en plus le souffle coupé par une conscience de choc du futur. Nous avons à peine commencé à nous adapter aux faits de la vie citadine, sans compter la sexualité pluraliste que notre culture post-industrielle a produite. Il nous faut comprendre la sexualité, et comment la sexualité est reliée aux jeux de pouvoir qui s’agitent et baragouinent derrière la façade de la réalité sociale. La magick sexuelle est dangereuse, car elle subvertit la valeur conditionnée qui veut que sexe = procréation = noyau familial (où l’homme possède femme et enfants). Elle subvertit la valeur conditionnée qui veut que du bon sexe = x quantité d’orgasmes arrachés au partenaire. L’orgasme est devenu lui aussi un marché de matières premières où l’on peut vendre, acheter et faire de la réclame. La magick sexuelle peut offrir la chance d’apprendre qu’il se trouve quelque chose derrière les murs. La magick est dans nos corps et dans nos esprits. Cherchons et trouvons. Un récent débat télévisé sur la censure parlait du tabou sur le fait de passer un sexe en érection à l’écran. Pourquoi ? C’est le point sensible. Quelqu’un pourrait en rire.

 

 

 

Se Détacher de la Polarité

 

 

Méditer sur ce sujet m’amène maintenant à considérer tout le problème de la "Polarité". J’ai travaillé quelques années dans un Coven Alexandrin, où la polarité est une question importante. Vous savez, toutes ces histoires de mâle-femelle, positif-négatif, lumière-ténèbres, bas-haut, actif-passif. La question mâle-femelle était spécialement sensible, et toute Prêtresse devait avoir son Prêtre, et vice versa. Les hommes étaient le reflet du Dieu Cornu, et les femmes celui de la Déesse Trine - et personne n’essaya jamais de suggérer que les choses auraient pu se passer autrement.

 

J’appris donc à travailler avec les Déesses ; être dans un coven de la Wicca impliquait de travailler avec une Prêtresse pour "partenaire magique". Peu à peu, la petite pensée subversive fit son chemin : "Pourquoi les hommes ne peuvent-ils travailler directement avec la Déesse, et les femmes invoquer elles-mêmes le Dieu Cornu (ou toute autre Divinité mâle) ?" OK, j’étais naïf à l’époque, mais nous tentâmes la chose sans aucun problème. A l’époque, j’avais lu tout ce que je voulais de Jung et j’étais très intéressé par son concept des natures mâle & femelle à l’intérieur de soi. Les Grandes Prêtresses disaient aux hommes qu’ils devaient rentrer en contact avec leur nature "féminine", et donc c’était OK.

 

Au cours d’un travail portant sur un cycle de Magicks Dévotionnelles envers diverses Déesses (Kali, Isis, Eris, Babalon, Ma’at), je commençai à avoir des problèmes avec toute cette histoire de polarité. D’accord, nous avons des qualités "masculines" et "féminines". Les hommes sont logiques, les femmes sont intuitives, les hommes sont intellectuels, les femmes sont émotionnelles. Qui le dit ? Le patriarcat, voilà qui le dit (oui, je venais d’apprendre un nouveau mot et je commençais à entrevoir une nouvelle politique). C’est notre conditionnement social qui pose ces distinctions. Tentons de nous distancer de notre conditionnement et nous pourrions apprendre que la logique, l’intuition, l’intellect et les émotions sont des qualités que nous pouvons tous partager, quel que soit notre sexe. Et voilà une autre "loi" occulte qui vient de s’effondrer.

 

Je commençais également à m’interroger quant au concept jungien d’Anima et d’Animus. Si nous n’avons pas besoin de polariser les traits et qualités en "féminin" et "masculin", avons-nous alors besoin, à l’intérieur de nous, d’un Anima et d’un Animus ? Les théories de Jung ont été habilement réfutées par d’autres personnes, au cours des ans, et je n’éprouve pas le besoin de le faire ici.

 

 

 

La "Diabolisation" de l’Homosexualité

 

 

Si certains occultistes trouvent l’Homosexualité problématique, cela ne doit pas nous surprendre, du fait que c’est toute notre culture qui a des difficultés avec ce type de relations sexuelles. Cela fait partie de l’héritage culturel du Christianisme, qui demeure à la source d’une bonne partie de notre conditionnement, bien qu’il ne soit pas forcément visible en surface, et qu’il soit aussi répandu dans les cercles occultes qu’ailleurs. Il existe un certain nombre de parallèles entre le fait de "se déclarer" lesbienne, gay ou bisexuel et devenir un occultiste, principalement parce que l’attitude chrétienne de base à leur égard consiste à les stigmatiser comme "déviants".

 

Bien que Jésus n’ait rien dit au sujet de l’Homosexualité, ses disciples ont été, eux, très clairs :

 

"Ne savez-vous point que les iniques n’hériteront point du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez point ; ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni ceux qui s’abusent eux-mêmes avec l’humanité... n’hériteront du Royaume de Dieu."

 

St Paul, Corinthiens.

 

L’opinion de saint Paul sur le sexe est la suivante : le célibat vaut mieux que le mariage hétérosexuel dont il constitue la seule alternative. Toutes les autres formes de sexe sont illicites. Le sexe, d’après les enseignements chrétiens, ne fut donné à l’humanité que comme moyen de reproduction, et donc toute forme de comportement sexuel en dehors de la reproduction est un péché contre nature. Oubliez le sexe comme instrument de joie et de plaisir!

 

Les positions des Chrétiens sur la sexualité furent dans une certaine mesure basées sur le rejet des valeurs morales des Païens Antiques, dont les attitudes sexuelles étaient culturellement déterminées, plutôt que d’être des nécessités morales absolues. Les premiers Pères de l’Eglise donnèrent naissance à un code exhaustif de moralité sexuelle, code que le Christ lui-même n’avait pas délivré. Clément, Jérôme, Origène et Augustin posèrent en principe que le sexe dans d’autres buts que la procréation était un péché contre nature. De telles vues furent imposées dans l’Empire Romain une fois que le Christianisme fut adopté comme religion officielle. L’empereur Justinien prit au sens littéral l’idée que des violations de la nature entraînaient une riposte de la nature, et que la sodomie pouvait donc engendrer la famine, les tremblements de terre et la peste. Ce lien entre sexe contre nature et fléaux demeura populaire au Moyen Age, et son acceptation était considérée comme une preuve de droiture par les Espagnols durant leur conquête des peuples aborigènes. Pour les Espagnols, le fait que les Indiens admettent un comportement homosexuel fournissait une justification majeure de leur conquête et asservissement du Nouveau Monde. Lorsque les Indiens commencèrent à mourir des microbes amenés par les envahisseurs, les Espagnols y perçurent la confirmation par Dieu de la vertu inhérente à leurs actes. Bien sûr, de nos jours, nous entendons dire que le SIDA est une punition divine des homosexuels, et que la fréquence accrue du SIDA chez les hétéros vient de leur faute propre, sans parler, cela va de soi, de la faute des bisexuels.

 

L’attitude de l’Eglise envers l’homosexualité, au début du Moyen Age, peut se trouver dans les Pénitentiels, ces manuels pour confesseurs. Le plus influent de ces textes était le "Decretum" de Burchard de Worms. Les sanctions pour sodomie homosexuelle étaient :

 

Si le pénitent était célibataire, sept années de jeûne et d’abstinence.

 

Si le pénitent était marié, 10 ans de pénitence.

 

Si l’infraction était courante, 15 ans de pénitence.

 

Si le délinquant était un jeune, 100 jours au pain et à l’eau.

 

La sodomie homosexuelle était considérée comme l’infraction la plus sérieuse. D’autres actes homosexuels étaient cependant estimés bien moins sérieux. La masturbation mutuelle, par exemple, ne provoquait qu’une pénitence de trente jours, la même chose que pour avoir poussé quelqu’un à participer à une soûlerie ou pour avoir baisé son épouse durant le Carême.

 

Trois groupes étaient régulièrement dits être impliqués dans une activité homosexuelle : la noblesse, le clergé, et les étudiants.

 

Au treizième siècle, l’Eglise commença à identifier les actes homosexuels à des impulsions démoniaques. L’homosexualité n’était pas considérée comme innée aux individus, mais plutôt comme une habitude délibérément contractée comme acte de perversité. On affirmait que l’Homosexualité menait à la lèpre et à la démence, et qu’elle était liée au paganisme et à l’idolâtrie. Inévitablement, les actes homosexuels devinrent associés aux accusations d’hérésie et de sorcellerie, dont l’exemple le plus spectaculaire fut sans doute l’affaire des Chevaliers du Temple, lesquels furent accusés d’adoration du Diable, d’hérésie et de sodomie. Au 13ème siècle, l’Angleterre comme la France avait adopté la punition que l’Empereur Justinien avait décrétée pour l’homosexualité : la mort par le bûcher (d’où le mot "fagot"). [NDT : en anglais, le mot "faggot" signifie aussi "pédé".]

 

Nous pouvons observer là le mécanisme de contrôle de base du Christianisme lorsqu’il s’occupe de personnes ou d’idées, inhabituelles ou atypiques dans la société, qui sont alors stigmatisées et perçues comme une menace. La différence menace l’ordre et le contrôle, et elle est donc diabolisée. Depuis le Moyen Age, l’image chrétienne prédominante de "L’Autre" est le Diable, inspirant à des minorités de tenter de détruire l’ordre divin.

 

Le Christianisme offre une vision de la vie fortement dualiste, les catégories deviennent rigides et on appartient soit à l’une, soit à l’autre : Fidèle/Hérétique, Normal/Déviant, etc. Cette réaction basique à la menace du désordre est la peur, et le schéma culturel permettant d’affronter le désordre, c’est la création de stéréotypes perpétuant la différence nécessitée entre l’un et l’autre. Bien que la tendance à créer des stéréotypes soit assez naturelle, il existe aussi une tendance à les élever au niveau d’un absolu.

 

Le terme "homosexuel" fut créé en 1869, et "l’Homosexuel" naquit en tant que concept, que catégorie. A la fin du dix-neuvième siècle, il existait deux "identités" basées sur la préférence sexuelle, deux catégories de personnes : les Hétérosexuels (Normaux) et les Homosexuels (Déviants). Elles devinrent mutuellement exclusives, de manière absolue : ou l’on était normal, ou l’on était déviant.

 

Or, une bonne partie de ce qui passe pour être la littérature occulte moderne ayant vu le jour à la fin du dix-neuvième siècle, il n’est vraiment pas étonnant que les auteurs occultes aient accepté les mœurs sociales en vigueur à leur époque, tout spécialement celles touchant aux attitudes sexuelles.

 

Le problème, tel que je le vois, c’est que notre culture continue à se développer, devient de plus en plus complexe et fluide, et que les catégories dont nous disposons pour en rendre compte deviennent tristement inadéquates.

 

Dès le jour de notre naissance, on nous fournit un ensemble d’étiquettes, disposées de manière dichotomique, et via lesquelles nous créons la conscience de notre identité ; la race et la classe sociale, quelle caste nous opprimons et laquelle nous opprime, la nationalité ou l’ethnie ; ce qui nous donne un langage spécifique et ce qui nous farde de stéréotypes avant que nous sachions même qui nous sommes ; et le sexe, qui affecte chaque aspect de notre socialisation. Lorsque nous sommes devenus assez vieux pour avoir atteint la conscience de notre propre identité sexuelle, il est alors très difficile de renoncer à l’habitude d’étiqueter.

 

Je me souviens d’un article soumis il y a quelque temps à "Pagan News" et qui posait la question : "Qu’est-ce qu’un Païen ?" Question suggérée par un débat entre l’auteur et une Grande Prêtresse de la Wicca, laquelle estimait que l’auteur ne pouvait être un "véritable" païen du fait qu’il employait le rituel de bannissement de la Golden Dawn. A son avis, il était simplement "occultiste". Il semble y avoir un nombre important de gens, dans la communauté occulte, tenant à ce que leurs sentiers soient rigoureusement définis et enchâssés, invoquant au besoin ce vieux dieu, la "tradition", pour tenir en échec n’importe quoi d’autre.

 

Sur la scène Gay, il existe un clair parallèle avec certains individus possédant une définition de ce qui est un comportement "politiquement correct" ou "exact", et cherchant à exclure toute personne ne correspondant pas à ces étroits paramètres : cuir, SM, la drague en urinoir, la bisexualité, etc.

 

 

 

Inclure "l’Autre"

 

 

Derrière ce type de comportement se trouve dans les deux cas la réaction chrétienne, enracinée, consistant à stigmatiser et rejeter toute manifestation de "l’Autre", et, en même temps, à renforcer la conscience de soi par l’exclusion de la différence. Cette réaction au différent ou à l’atypique est tout à fait le produit d’une culture chrétienne. Cependant, dans d’autres cultures, ceux qui sont différents sont quelquefois perçus comme étant spécialement doués. Prenons pour exemple l’attitude envers les variantes sexuelles dans les religions amérindiennes.

 

L’un des principes de base des religions amérindiennes, c’est que toutes les choses dans l’univers sont reliées. Toutes les choses qui existent sont perçues comme possédant une contrepartie : le ciel et la terre, la plante et l’animal, l’eau et le feu. Entre toutes les polarités, il existe des médiateurs, dont le rôle est de maintenir la cohésion des polarités. La catégorie la plus importante, dans la société amérindienne, c’est le sexe. Les femmes récoltent et sont éleveuses (terre), cependant que les hommes chassent (ciel). Le médiateur entre l’homme et la femme, c’est le personnage combinant des caractéristiques des deux sexes : le Berdache, morphologiquement mâle mais doté d’une personnalité non féminine, qu’on pourrait dire Gynandre. Les Berdaches possèdent un statut social clairement reconnu et accepté, souvent basé sur une place sûre au sein du mythe de la tribu. Les Berdaches peuvent posséder des rôles cérémoniels distincts et un statut important dans les réseaux de leur parentés familiales. Ils ont un rôle de médiateur entre les Femmes et les Hommes car leur personne est perçue comme distincte des deux sexes. Ils ne sont pas vus comme des hommes, mais ils ne sont pas non plus vus comme des femmes.

 

Dans les cultures amérindiennes, la classification sexuelle est enracinée dans l’esprit de l’individu, dans ses désirs personnels plutôt que dans sa biologie physique. Cela fait violemment contraste avec nos approches dérivées du Christianisme, où les individus atypiques sont diabolisés. De nombreuses tribus associent la fonction du Berdache aux rêves ou aux cadeaux donnés par les esprits. Les Lakotas, par exemple, estiment que les Berdaches sont guidés par les esprits, et ne sont donc pas astreints aux règles de conduite habituelles. Leur côté exceptionnel constitue ainsi un reflet de leur aspect sacré et ils sont perçus comme offrant des avantages à la société justement parce qu’ils voient plus loin que les restrictions de la normalité.

 

 

 

 

Nature contre Education

 

 

En Occident, le débat entre les tenants d’une sexualité comme prédisposition innée et ceux d’une sexualité comme expérience acquise se sont polarisés dans les positions du Constructivisme Social et de l’Essentialisme. Dans les premières années du Mouvement de Libération Gay, les lesbiennes et les homosexuels adoptèrent un modèle ethnique d’oppression et de contre-culture. Là, lesbiennes et homosexuelles se définirent comme une minorité ethnique dont la sexualité était le facteur déterminant, et où l’homophobie était la répression. Les activistes lesbiennes et gay perçurent l’expérience sexuelle comme "au-delà du choix", des gens étant "essentiellement" hétérosexuels et d’autres "essentiellement" homosexuels. Ainsi, pour un Essentialiste, une femme qui découvrirait sa sexualité à 40 ans serait perçue comme ayant "toujours été" lesbienne mais n’ayant pas été en contact avec sa "vraie" sexualité. L’équivalent occulte, ce serait une chrétienne qui, rejoignant un coven, déclarerait avoir été "sorcière" dans une vie antérieure.

 

En opposition à l’argument Essentialiste il y a la vision Sociale-Constructiviste pour qui les catégories permettant de définir la sexualité sont socialement construites plutôt que découvertes, et pour qui notre éducation et notre socialisation nous influencent énormément, comme elles influencent la manière dont nous pensons que la "nature" nous façonne. Ses tenants affirment que l’orientation sexuelle est apprise, relationnelle, contingente et imprévisible, que divers scénarios sexuels apparaissent dans diverses sociétés, et qu’il y a des variantes de ces scénarios au sein de sociétés diverses.

 

Inutile de le dire, le paradigme Constructiviste, avec ses implications de fluidité et de choix quant aux préférences sexuelles, menaça dès son apparition certains activistes lesbiennes et gay. Il mettait en question l’approche "minorité ethnique opprimée" en arguant que la sexualité n’était pas une constante, et ne pouvait donc pas être comparée comme on le fait au niveau de la couleur de la peau. La réaction à ces assertions ne fut pas favorable, ceux réclamant des droits sociaux sur la base d’une identité de groupe n’appréciant pas, en gros, qu’on leur dise que l’identité est une construction sociale.

 

 

 

Au-delà de l’Etiquette

 

 

La conscience identitaire, dans nos cultures post-modernes, devient de plus en plus fragile et tout semble indiquer, à ce que j’en vois, que cette tendance va s’accentuer. Il y a de plus en plus de gens pour reconnaître que, quelles que soient les étiquettes dont ils usent pour se définir, celles-ci sont inadéquates et imparfaites, bien que nécessaires pour l’action politique. L’étendue du répertoire de choix sexuels de tout individu peut être bien plus large que tous les stéréotypes admis, créant une déroutante profusion de termes :

 

"homosexuels mariés, gouines-hétéros, échangistes, lesbiennes avec garçons-jouets, lesbiennes et gay qui "s’amusent à baiser" avec le sexe opposé, hommes qui baisent avec des hommes (mais ne s’identifient pas comme Bi ou Gay), bisexuels identifiés comme lesbiennes ou gay, etc."

 

Les définitions strictes des variantes sexuelles deviennent de plus en plus inadéquates quant à nos expériences. Ce qui nous ramène adroitement à la magie du chaos. Une partie du malaise que ressentent les autres Païens et Occultistes vis-à-vis de l’approche du Chaos est, du moins dans mon expérience, due à l’absence de tous paramètres rigides et à l’emphase portée sur la liberté de choix individuelle dans toute sphère d’activité. Nous commençons à découvrir que nous tous nous enchaînons trop facilement dans des limites en intériorisant des concepts restrictifs. De même, nous découvrons que l’expression sexuelle s’irrite à être réprimée. En considérant d’autres cultures, nous découvrons que les attitudes envers les variantes sexuelles sont souvent plus calmes, que la sexualité est conceptualisée comme agréable, que le choix est centré plutôt que "coupable" et au-delà du choix.

 

Le problème avec la position Essentialiste est pour moi double. Le premier, c’est qu’il accepte la dichotomie entre les sexes déjà bien établie dans notre culture. Puisque au sein de cette dichotomie même, l’Homosexualité est perçue comme "déviante", les tentatives pour modifier le statut social des Homosexuels sont d’ores et déjà désavantagées. La "ghettoisation" de la sous-culture gay & lesbienne est déjà bien avancée. Pour ma part, je citerais le groupe "Toxic Shock" : "Je ne veux pas vivre dans un ghetto alternatif, je veux vivre dans un monde alternatif". A nouveau, il y a un problème très complexe, et donc je serai bref. Accepter le dualisme Hétéro-Homo signifie également que ceux qui ne se sentent à l’aise dans aucune des catégories, comme par exemple les bisexuels ou les transsexuels, doivent se battre encore plus fort pour établir leur identité. La sous-culture gay peut être aussi oppressante avec les bisexuels et les autres que la culture dominante l’est avec les homosexuels, et ainsi se perpétue le cycle de diabolisation. Mon autre argument contre la position Essentialiste repose sur cette histoire de femme de 40 ans se découvrant lesbienne. Si elle ne fait maintenant que suivre sa "véritable" sexualité, cela dévalue ses expériences sexuelles passées, comme si elles n’étaient pas "vraies". Personnellement, avant de me déclarer Gay, j’eus diverses relations avec des femmes, joyeuses et satisfaisantes. De fait, beaucoup de mes partenaires m’encouragèrent grandement à explorer mes préférences sexuelles, et peut-être que sans elles je n’aurais pas exploré les autres facettes de ma sexualité. En aucun cas je ne trouve que ma présente orientation sexuelle* invalide mes expériences passées. Dans le même genre, j’ai rencontré des gay qui, après un contact sexuel avec une femme (depuis le simple fantasme jusqu’au véritable rapport sexuel), sentirent que toute leur identité était menacée, et devinrent terrifiés à l’idée que leurs amis ne s’en aperçoivent, et ne les ostracisent pour "ayant dormi avec l’ennemi". L’on peut trouver, dans le livre de Irving Goffmann, "Asylums", une clé permettant de comprendre les tensions sociales impliquées dans le maintien d’une identité :

 

"Notre conscience d’être quelqu’un provient de notre intégration à une unité sociale plus vaste ; notre conscience de notre personnalité peut venir de tous les petits moyens dont nous résistons à l’influence des autres. Notre statut est conforté par les solides constructions du monde, tandis que la conscience de notre identité personnelle se trouve dans les fissures".

 

La Révolution Quantique a porté un coup mortel à la perception dualiste de l’univers, et la Physique du Chaos va plus ou moins l’achever (un de ces jours). Nous savons que l’Univers est bien trop complexe (et trop splendide) pour être soigneusement étiqueté en paires d’opposés. Et nous savons comment nous nous enchaînons trop aisément dans des limites en acceptant des concepts restrictifs. Tout peut être possible, si nous nous allouons de nouvelles possibilités. Prenons la sexualité par exemple. Par égard pour la sécurité, nous définissons notre sexualité d’après des étiquettes, des images, des rôles, des politiques, etc. Mais, de plus en plus, nous découvrons que la sexualité s’irrite d’être piégée dans un moule unique. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons tous androgynes ou bisexuels. Cela veut simplement dire que ceux qui s’en sentent capables peuvent explorer des aspects de leur sexualité allant au-delà de leurs perceptions immédiates et de leur orientation. La nuit dernière, je lisais "Macho Sluts", un recueil de textes érotiques lesbiens-SM. Ca ne m’a pour ainsi dire fait aucun effet mais j’ai été extrêmement impressionné par la capacité de l’auteur à être honnête et sincère par rapport à ses fantasmes - refusant de se censurer sous prétexte qu’il n’était pas "politiquement correct" d’avoir de telles images dans la tête. Je trouve que la meilleure forme de magick, c’est la magick qui libère des chaînes de l’oppression, qu’il s’agisse d’idées, de sentiments, de conditionnement, ou de la véritable et réelle oppression de se sentir dénué d’importance et de puissance.

 

* Note : Cet essai fut rédigé en 1991, comme élément de présentation pour un forum de discussion à Londres (The Talking Stick). A l’époque, je me présentais comme gay, mais depuis je me considère bisexuel.

 

[Traduit de l’anglais par Philippe Pissier, décembre 2000. Texte anglais : © Phil Hine.

Version française : © Jean-Luc Colnot.]