Ce peuple, dont l’ambition sans bornes fut le fléau du monde, dont la gloire s’acquit aux dépens du bonheur de tant de nations ; qui, toujours vainqueur par ses armes, fut à la fin vaincu par ses vices ; qui, s’élevant au plus haut degré de puissance, ne tomba qu’avec plus d’éclat ; et qui, après avoir fatigué l’espèce humaine du poids de sa grandeur, devint l’objet de son mépris ; ces Romains si fiers, si turbulents, si dominateurs, surent-ils, dans les temps même où ils remplissaient la terre subjuguée du bruit de leurs exploits, résister aux atteintes des préjugés honteux ? Surent-ils se défendre contre des superstitions ridicules, enfants de l’ignorance, qui insultent à la raison, dégradent l’homme et le ramènent vers la barbarie ? Non. Leur faiblesse et leur aveugle crédulité, leur soumission absolue à leurs prêtres, forment, avec leur courage et leur caractère indépendant et impérieux, un contraste frappant. Quelques légères formalités oubliées pendant la cérémonie des sacrifices, quelques nuances dans la couleur des entrailles des victimes, quelque rencontre imprévue, le vol d’un oiseau dirigé d’un certain côté, des poulets qui mangeaient peu ou qui ne mangeaient pas, et mille autres puérilités, suffisaient pour jeter l’effroi dans l’âme de ces grands hommes, pour arrêter une armée prête à livrer bataille, changer de grandes résolutions, suspendre des entreprises importantes et régler les destinées de l’empire. Ces fiers conquérants du monde tremblaient devant un misérable devin.
Avec
cette pusillanimité de raison, on sent que les Romains durent être assujettis
à tout ce que les cultes avaient de plus absurde. Ils enrichirent même leur
religion de toutes les superstitions des peuples qu’ils avaient vaincus. Les
Étrusques, les Égyptiens, les Grecs, les Perses, les Thraces, les Phrygiens,
les Phéniciens, les Gaulois même fournirent leur contingent. Tout était
saint, tout était dieu pour les Romains. Aussi l’histoire n’offre-t-elle
point de peuple qui se soit asservi à un aussi grand nombre de superstitions,
ni qui ait rendu honneur à un plus grand nombre de divinités. La cité seule
de Rome contenait plus de dieux que d’habitants, quoique le nombre de ces
derniers se montât à plusieurs millions(1).
Ainsi,
le culte du Phallus et de Priape ne devait pas y être oublié. Cette divinité
y fut longtemps en grande considération.
Clément
d’Alexandrie va nous apprendre comment et par qui ce culte fut introduit chez
les Romains.
«
Ce furent des Corybantes qui, comme le dit Héraclite, apportèrent le
culte du Phallus et de Bacchus en Italie. Ces Corybantes(2),
aussi nommés Cabires, annonçaient au peuple la mort des dieux Cabires.
Ils s’étaient rendus coupables de deux fratricides, lorsqu’ils enlevèrent
la cite (ou corbeille sacrée dans laquelle était placé le Phallus de Bacchus). Ils la transportèrent en Étrurie, où ils firent valoir cette belle
marchandise ; et comme ils étaient chassés de leur pays, ils fixèrent
leur demeure chez les Étrusques, prêchèrent leur vénérable doctrine, et
recommandèrent à ces peuples d’adorer le Phallus et la corbeille sacrée(3).
»
Les
Étrusques, voisins des Romains, leur communiquèrent bientôt cette nouvelle
institution, ainsi que les cérémonies et pratiques religieuses qui en
dépendaient.
L’époque
de l’introduction de ce culte en Italie ne paraît pas remonter très haut.
Les Romains ne connaissaient point, du temps de leurs rois, le culte de Vénus.
Celui de Bacchus et de Priape devait y être également ignoré ; toutes
les divinités grecques et orientales n’existaient point du temps de Numa.
Les
Romains désignaient assez généralement Bacchus sous le nom de Liber ou
de Pater liber, de même qu’ils donnaient souvent à Vénus le
nom de Libera. On croit que cette dénomination lui venait de la liberté
qui régnait dans ses fêtes ; on dit que le soleil portait ce nom chez les
Indiens.
Les
fêtes de ce dieu-soleil avaient, chez les Romains, deux noms qui répondaient
à ceux de Bacchus et de Liber : les Bacchanales et les Libérales.
La fête des Libérales avait lieu le 17 mars, six jours après l’époque où
les Grecs célébraient en l’honneur du même dieu leurs Dionysiaques,
et, trois jours avant celle où les Égyptiens fêtaient Osiris et son
Phallus, dans la solennité des Pamylies.
Le
Phallus figurait avec distinction dans la fête des Libérales. Les Romains nommèrent
ce simulacre de la virilité Mutinus. C’était ce symbole indécent,
dit saint Augustin, que l’on vénérait, non en secret, mais très
publiquement ; que l’on transportait pompeusement, pendant les Libérales,
sur un char, dans les carrefours et dans les villes.
Le
même saint cite Varron, qui nous apprend qu’à Lavinium, la fête du dieu
Liber durait un mois, pendant lequel on se livrait à la joie, à la licence, à
la débauche ; les chansons lascives, les discours les plus libres répondaient
aux actions. Un char magnifique portait un énorme Phallus, et s’avançait
lentement jusqu’au milieu de la place publique. Là, se faisait une station,
et l’on voyait alors la mère de famille la plus respectable de la ville,
venir placer une couronne de fleurs sur cette figure obscène(4).
Plein
d’indignation pour cet usage, saint Augustin s’écrie, en nous instruisant
des motifs de cette cérémonie : « Ainsi, pour apaiser le dieu Liber,
pour obtenir une récolte abondante, pour éloigner des champs les maléfices,
une femme vénérable est obligée de faire en public ce qu’elle ne devrait
pas permettre sur le théâtre à une prostituée ! »
« De
quelle honte, de quelle confusion, dit-il ailleurs, ne devrait pas être saisi
le mari de cette femme si, par hasard, il était présent à ce couronnements(5)!
»
Quelques
jours après, dans les derniers de mars et le 1er
avril, on célébrait la fête de Vénus ; et cette divinité était
à Rome, comme en Grèce, en Syrie, en Égypte, associée au simulacre de la
virilité.
Les dames romaines, pendant cette fête, montaient en cérémonie au mont Quirinal, où était la chapelle du Phallus, s’emparaient de cet objet sacré, et le portaient en procession jusqu’au temple de Vénus Érycine, situé hors de la porte Colline. Arrivées dans le temple de la mère des amours, ces dames plaçaient elles-mêmes le Phallus dans le sein de Vénus(6).
Une
pierre antique vient à notre secours, et nous donne l’explication de cette
cérémonie.
C’est une cornaline gravée, qui représente la pompe phallique. Un char
triomphal porte une espèce d’autel, sur lequel repose le Phallus, d’une
grandeur colossale. Un génie s’élève au-dessus du simulacre et tient sur
lui une couronne suspendue. Le char, ainsi que la figure du génie, sont entièrement
abrités par un dais ou vaste draperie carrée, soutenue aux quatre coins par
des piques, dont chacune est portée par une femme à demi nue. Ce char est traîné
par des boucs et des taureaux, sur lesquels sont montés des enfants ailés. II
est précédé par un groupe de femmes sonnant de la trompette. Plus avant, et
en face du char, est une forme caractéristique du sexe féminin, représentant
le Sinus veneris. Cette forme, proportionnée au Phallus élevé
sur le char, est maintenue par deux génies qui semblent indiquer au Phallus la
place qu’il doit occuper(7)..
Cette cérémonie terminée, les dames romaines reconduisaient dévotement le Phallus dans sa chapelle, qui devint célèbre, dans la suite, par l’édifice que fit élever dans le voisinage l’empereur Héliogabale, où il établit un sénat de femmes, chargées de décider sur des questions de galanteries et de débauches ; et ces assemblées se tenaient à l’occasion de la fête du Phallus(8).
Les
fêtes d’automne, consacrées à Bacchus, étaient appelées Bacchanales ;
elles duraient depuis le 23 jusqu’au 29 octobre. On y voyait à peu près
toutes les cérémonies pratiquées par les Grecs dans leurs Dionysiaques.
Lors des premiers temps de cette institution à Rome, les femmes seules présidaient à cette solennité ; les hommes y furent admis ensuite, et les mystères nocturnes de Bacchus dégénérèrent en débauches affreuses. Outre tous les excès du libertinage, on y commettait même des assassinats, des empoisonnements. Les initiés formaient une grande portion de la population de Rome ; l’ordre public était menacé, et le sénat, l’an 564 de la fondation de cette ville, abolit les Bacchanales. Mais dans la suite, du temps des empereurs, elles reparurent avec une licence égale à celle des Dionysiaques de la Grèce.
Le
Phallus isolé était, chez les Romains, nommé Mutinus ou Tutinus(9).
Lorsqu’il était adhérent aux Hermès ou Termes, on le nommait Priape. Sous
l’une et l’autre formes, cet objet sacré, ou cette divinité, était considérée
comme présidant à la fécondité des femmes, à la vigueur des époux, et
comme capable de détourner les charmes nuisibles à l’acte du mariage, à la
grossesse des épouses(10).
En
conséquence de ces vertus supposées, les jeunes épousées, avant d’être
livrées aux embrassements de leurs maris, étaient religieusement conduites par
leurs parents vers l’idole de Priape ; et, la tête couverte d’un
voile, elles s’asseyaient sur la forme très saillante que présentait cette
figure. Un certain contact suffisait sans doute pour rendre la cérémonie complète,
assurer la fécondité et neutraliser les enchantements.
«
C’est une coutume considérée comme très honnête et très religieuse, dit
saint Augustin, parmi les dames romaines, d’obliger les jeunes mariées de
venir s’asseoir sur la masculinité monstrueuse et surabondante de Priape(11)
»
«
Parlerai-je de ce Mutunus, dit Lactance, sur l’extrémité duquel les
nouvelles mariées viennent s’asseoir, afin que le dieu paraisse avoir le
premier reçu le sacrifice de leur pudeur(12) ?
»
Lactance,
par ces derniers mots, semble rappeler ce que pratiquent les jeunes épousées
dans quelques contrées de l’Inde, où le dieu de bois ou de fer opère entièrement
le sacrifice. On croirait que la formalité remplie par les jeunes femmes
romaines auprès de cet objet sacré, n’était qu’une modification, un
diminutif de l’usage indien, et que la jalousie des maris romains avait mis
des bornes à la dévotion de leurs femmes.
Les
femmes mariées se soumettaient aussi à cette pratique, sans doute afin de détruire
le charme qui les maintenait dans un état de stérilité ; mais, plus
aguerries que les jeunes épousées, leur dévotion s’étendait plus loin.
«
Ne conduisez-vous pas, même avec empressement, dit Arnobe aux maris, vos femmes
auprès de Tutunus ? et, pour détruire de prétendus ensorcellements, ne
les faites-vous pas enjamber l’horrible et immense Phallus de cette idole(13) ?
»
Il
faut avouer qu’il n’y a pas loin de cette dernière pratique à celle
qu’observent certaines filles ou femmes de l’Inde, dont j’ai parlé.
Une
figure du dieu Tutunus ou Mutinus fut découverte à Rome, sur le mont Viminal,
dans les décombres d’un ancien temple ; on la voit encore aujourd’hui
dans cette ville ; elle est de marbre blanc et haute d’environ trois
palmes(14).
Mais
un groupe antique, dont Meursius a donné la gravure, nous présente l’image
fidèle de cette cérémonie superstitieuse. Ce groupe, qui se trouve dans la
galerie de Florence, offre une femme debout, dont la tête, entièrement
couverte par une espèce de bonnet, présente une forme peu naturelle. Ses mains
qui descendent plus bas que les hanches, semblent soutenir ses vêtements relevés,
et laisser à découvert une partie de son corps. Un énorme Phallus s’élève
de terre jusqu’à la partie sexuelle de cette figure qui, grandement caractérisée,
parait être en contact avec l’extrémité supérieure du Phallus(15).
Le
Phallus, appelé par les Romains Mutinus ou Tutunus, recevait encore d’autres
hommages. On se prosternait dévotement devant lui, on lui adressait des
prières.
« Parce que nous n’adressons point nos prières à Mutunus et à Tutunus,
dit Arnobe, et que nous ne nous prosternons pas jusqu’à terre devant leurs
idoles, ne semble-t-il pas, à vous entendre, que de grandes calamités vont
fondre sur nous et que l’ordre de la nature en sera subverti(16) ?
»
La chapelle de Mutinus et de Tutunus était située, suivant Festus, dans le quartier de Rome appelé Vélie, et dans l’endroit où sont les thermes de Domitien. Sous Auguste, cette chapelle étant détruite fut rétablie à quelque distance de la ville.
On
rendait, dit Festus, à ces idoles, un culte religieux et saint, et les femmes
romaines venaient, la tête voilée, leur offrir des sacrifices(17).
»
Considéré
comme une amulette, comme un fétiche portatif, le Phallus recevait le nom de fascinum,
et était d’un usage très fréquent chez les Romains. Ils ne connaissaient
point de préservatif plus puissant contre les charmes, les malheurs et les
regards funestes de l’envie. C’était ordinairement une petite figure du
Phallus en ronde-bosse, de différente matière ; quelquefois, c’était
une médaille qui portait l’image du Phallus. On les pendait au cou des
enfants et même ailleurs(18).
On les plaçait sur la porte des maisons et des édifices publics : Les
empereurs, au rapport de Pline, en mettaient au-devant de leurs chars de
triomphe. Les vestales, lorsqu’on célébrait des sacrifices à Rome, leur
rendaient un culte.
On
varia à l’infini les formes de ces amulettes ithyphalliques : les unes
présentaient le Phallus combiné avec le mullos ou la figure du sexe
féminin.
Les cabinets d’antiquités et celui de la Bibliothèque impériale en
contiennent plusieurs de cette espèce. Les autres présentent un Phallus
simple, mais muni de deux ailes et de deux pattes d’oiseaux, et quelquefois de
sonnettes. Cette dernière particularité rappelle l’usage antique de représenter
quelquefois la figure du dieu Priape tenant une sonnette à la main, et
l’usage moderne des moines indiens, qui parcourent tout nus les rues de l’Inde,
et appellent au bruit d’une sonnette les dévotes qui viennent baiser
l’image vivante du Phallus.
D’autres
amulettes ithyphalliques ont la forme d’un chien couché, ou des cuisses et
des jambes humaines ployées et sans corps. Les plus décents offrent la figure
d’une main fermée et dont le pouce est placé entre les deux doigts qui le
suivent. C’est cette figure que les antiquaires nomment main ithyphallique(19).
Ces
espèces d’amulettes sont encore en usage dans le royaume de Naples, comme je
le dirai dans la suite.
Il
y eut des fascinum doubles et triples ou figurés par deux et trois
branches partant du même centre. Les triples Phallus étaient fort en usage
dans l’antiquité. On a vu(20)
que Plutarque nous dit que dans la fête des Pamylies en Égypte, Osiris
figurait avec un triple Phallus, pour signifier la multiplication de sa faculté
productive. On retrouve encore sur plusieurs monuments antiques, des Phallus
doubles ou triples, isolés ou adhérents, à un corps humain. Il en existe en
France au pont du Gard et à l’amphithéâtre de Nîmes, qui sont isolés.
J’en parlerai bientôt. Une infinité d’autres monuments nous ont conservé
de ces Phallus à doubles ou triples branches ; mais ils sont plus rares
lorsqu’ils adhèrent à une figure humaine. Dans le royaume de Naples et dans
la province de Peucétie, on trouve cependant des pierres gravées qui représentent
la figure de Priape, munie d’un double Phallus. Près de lui est un berger qui
semble planter en terre un bâton ou le lituus.
Peut-être
signifiait-il le bâton que portaient les phallophores dans les pompes
religieuses.
Dans
la ville de Trani, on a découvert un tableau votif en brique, qui représente
Priape avec un triple Phallus(21).
Voilà
comment les anciens représentaient les Diphallus ou Triphallus, et non pas par
des doubles ou triples croix, comme l’ont pensé quelques savants dont j’ai
parlé(22).
Les
vases, les ustensiles, les meubles en général, reçurent souvent l’empreinte
du fascinum ou du Phallus. II y eut, et l’on conserve encore, des anneaux, des
sceaux, des médailles, des pierres gravées ithyphalliques(23).
Le Phallus, adhérant à une pierre appelée Terme, à un tronc d’arbre façonné ou non en Hermès, recevait, avec le corps dont il faisait partie, chez les Romains, comme chez les Égyptiens et les Grecs, le nom de Priape. Cette idole était représentée avec la tête de Pan, ou des Faunes, c’est-à-dire avec les cornes et les oreilles du bouc. Quand on lui donnait des bras, car il n’en était pas toujours pourvu, Priape tenait d’une main une faux, et quelquefois, de la main gauche, il empoignait, comme Osiris, le trait caractéristique de sa divinité, lequel était toujours colossal et menaçant.
Sa
tête était couronnée de pampre ou de laurier, et sa face ombragée d’une épaisse
barbe.
Ainsi
que l’idole d’Osiris que les Égyptiens portaient en procession pendant les
solennités des Pamylies, celle de Priape était ordinairement en bois de
figuier ; on en voyait aussi beaucoup en bois de saule. Quelquefois, ce
dieu n’était qu’un tronc d’arbre dont une branche figurait, par hasard,
le signe caractéristique que la main de l’art avait à peine ébauché. Tel
est le Priape que Columelle conseille aux cultivateurs de placer au milieu de
leurs jardins. « N’ayez point de labyrinthes, point de statues des héros de
la Grèce ; mais qu’au milieu du jardin le tronc à peine dégrossi
d’un arbre antique, présente et fasse vénérer la divinité ithyphallique ;
que cette branche formidable qui la caractérise, épouvante les enfants, et la
faux dont elle est armée, les voleurs(24)
»
Toutes
les figures de Priape n’étaient pas aussi grossières ; on en voyait
quelques-unes travaillées avec soin, ainsi que le Terme qui en composait la
partie inférieure. Ce que cette figure avait d’humain était entièrement nu
et coloré de rouge(25).
Les
Priapes ont offert dans leur forme, ainsi que les Phallus isolés, un grand
nombre de variétés. Les uns étaient représentés en Termes qui n’avaient
que la tête humaine et le Phallus ; d’autres avaient la moitié du corps
humain, sans bras, ou avec des bras chargés ordinairement des attributs de
cette divinité, attributs tous relatifs à l’agriculture. Il est quelques
exemples de Priape, représenté sous la figure entière d’un homme ; ils
sont rares.
Quelquefois,
le simulacre de ce dieu était figuré, tenant en main une faucille ou une
longue faux, comme le dit Columelle dans les vers déjà cités.
Pour
caractériser l’abondance dont on le croyait en partie l’auteur, pour éloigner
la stérilité dont il était le préservateur, on figurait souvent Priape
portant sous le bras droit une longue corne d’abondance, dont la large
ouverture offrait un assemblage de fleurs et de fruits, productions et attributs
des jardins, auxquels, surtout chez les Romains, cette divinité présidait
spécialement.
Quelquefois
aussi, une longue perche s’élevait par-derrière et au-dessus de sa tête. On
ignore le motif de cette addition.
Tel
est le portrait fidèle de cette divinité, dont, en Italie, on plaçait
l’idole tutélaire dans les vignes, dans les vergers et surtout dans les
jardins.
Quelquefois
cette idole, avec ses attributs indécents, était placée sur les chemins.
C’est alors que Priape était confondu avec Mercure et le dieu Terme. Scaliger
dit avoir vu un pareil Terme dont le Phallus servait à indiquer le chemin. Cet
Hermès phallique se trouvait à Rome dans le palais d’un cardinal(26).
Le lieu où était placé le Terme, l’addition ou l’absence du Phallus sur ce Terme, en bois ou en pierre, formaient la seule différence qui existe entre les divinités Mercure, Pan, Priape, etc.
Le Phallus, ajouté à une borne itinéraire, devait préserver les voyageurs d’accidents, tout comme le Phallus, ajouté à un tronc d’arbre, devait détourner des champs voisins les accidents nuisibles aux récoltes ; c’était l’opinion constante des anciens, et la cause unique de l’érection d’un si grand nombre d’idoles du dieu Priape.
Ces
fêtes étaient nommées Priapées, ainsi que les vers qu’on chantait
à sa louange. Elles rappelaient, à certains égards, les Pamylies des Égyptiens
et les Phallophories de Grecs. Plusieurs monuments antiques, conservés jusqu’à
nos jours, présentent les détails de ces orgies, souvent fort indécentes.
Parmi ceux que Boissart a fait graver, il se trouve un bas-relief qui offre le
tableau de la principale fête de ce dieu. Ce sont des femmes qui y figurent
comme ministres de ce culte. L’une d’entre elles arrose le trait caractéristique
de Priape, tandis que d’autres apportent pour offrandes des paniers pleins de
fruits et des vases remplis de vin. Là sont des groupes de danseuses et de
musiciennes, parmi lesquelles on en distingue une qui agite le siste égyptien.
Ici est une bacchante, portant un enfant sur ses épaules. Plus loin, quatre prêtresses
sont occupées à sacrifier un âne, victime consacrée à Priape.
On
offrait à ce Dieu, outre du miel et du lait, des branches de myrte, symbole des
amours fortunées. Les habitants des campagnes couvraient sa tête de roses au
printemps, d’épis de blé en été, de pampre en automne et de branches
d’olivier en hiver.
Dans
les villes, Priape avait des chapelles publiques, où les dévots, affligés de
certaines maladies qui rentraient dans ses attributions, venaient appendre des
ex-voto, images naïves de la partie malade. Ces ex-voto étaient des tableaux
peints ou des figures en cire, en bois et quelquefois en marbre(27).
On
voyait des femmes, aussi dévotes que lubriques, offrir publiquement à Priape
autant de couronnes que de sacrifices leurs amants avaient fait à leurs charmes. Elles les appendaient à l’énorme Phallus de cette idole, et cette
partie saillante en était quelquefois totalement garnie(28).
C’est ainsi que l’épouse de l’empereur Claude, cette Messaline fameuse par sa lubricité extrême, et bien digne, sous ce rapport, de figurer à côté du trône des Césars, après être sortie victorieuse de quatorze athlètes vigoureux, se fit déclarer invincible, en prit le surnom, et, en mémoire de ces quatorze succès, fit au dieu Priape l’offrande de quatorze couronnes.
D’autres
faisaient hommage à ce dieu d’autant de Phallus en bois de saule qu’elles
avaient vaincu d’hommes dans une nuit(29).
Les différents traits que je viens de réunir prouvent que, chez les Romains, le culte de Priape avait beaucoup dégénéré ; que ces peuples avaient perdu de vue l’objet signifié, pour ne s’attacher qu’au signe, pour n’y voir que ce qu’il y avait d’indécent. Ainsi, par cet oubli du principe, la religion devint le prétexte du libertinage.
Le
Phallus n’était plus cet objet sacré de la vénération des peuples de l’Orient,
ce symbole adoré du soleil, régénérateur de la nature entière, ce dieu
sauveur du monde, dont la présence assurait la conservation, et la propagation
de tous les êtres vivants ou végétants. On l’invoquait, à la vérité,
pour écarter les charmes contraires à la fécondité des femmes ; mais,
dans cette circonstance, bien loin d’être considéré comme un dieu-soleil,
il n’était employé que comme un talisman. Il présidait aux plaisirs légitimes
du mariage, mais encore plus aux excès de la débauche. Si l’on voyait
quelques époux parmi ses adorateurs, leur plus grand nombre était des
libertins et des prostituées.
On
plaçait encore son idole dans les vignes, les vergers, les jardins ; mais
il n’y figurait plus comme l’emblème du soleil fécondant la terre au
printemps, et donnant une nouvelle vie à toutes les plantes. Il n’était que
le vil gardien d’un verger ou d’un jardin, un épouvantail placé pour éloigner
les voleurs superstitieux, les enfants et les oiseaux(30).
Telles
furent, du temps des empereurs romains, les seules fonctions du Phallus, et les
attributions restreintes et humiliantes de Priape. Ce dieu était vraiment réduit
dans l’état de domesticité.
Respecté,
pendant que les mœurs romaines conservaient encore leur simplicité antique, dégradé,
avili, en raison des progrès de leur corruption, Priape devint enfin un objet
de ridicule ; il fut le plastron des plaisanteries, des sarcasmes de tous
les écrivains. Horace ne pouvait plus ingénieusement ravaler cette divinité,
qu’il le fait par les premiers vers d’une de ses satires. « J’étais
un tronc de figuier, bois fort inutile, lorsqu’un ouvrier, incertain s’il en
ferait un banc ou un Priape, se décida enfin, et au lieu d’être un banc, je
fus un dieu(31).
« On l’insultait jusque dans son sanctuaire, dont les murs offraient
souvent des inscriptions très peu respectueuses pour la divinité, et des vers
qui excitaient à ses dépens le rire des lecteurs(32).
Les écrivains du christianisme vinrent ensuite ajouter leurs déclamations aux insultes des poètes latins, accumulèrent le ridicule et le mépris sur cette divinité déjà vaincue, saisirent avec transport cette place abandonnée par les partisans de l’ancienne religion des Romains, et obtinrent une victoire facile. Le culte de Priape allait être anéanti sans retour, ses idoles et ses autels renversés pour jamais, si la superstition et le génie de l’habitude, la plus indestructible de toutes les affections humaines, ne fussent venues à son secours. Ces deux puissants mobiles de la conduite des peuples triomphèrent de la raison et du christianisme, et parvinrent, malgré leurs efforts continuels, à maintenir en quelque sorte le culte de cette obscène et antique divinité.
C’est
ce que j’établirai dans les chapitres suivants.
(1) Dictionnaire de Pitiscus, au mot Deus.
(2) Les Corybantes étaient des prêtres consacrés à diverses divinités, et particulièrement à Cybèle ; mais comme Clément d’Alexandrie les nommes aussi Cabires, il est vraisemblable que les prêtres qui débarquèrent en Étrurie, étaient attachés au culte des dieux Cabires ; établi dès la plus haute antiquité dans l’île de Samothrace, et où le Phallus faisait partie essentielle des mystères, comme le dit Hérodote.
(3) Clément d'Alexand., Protrept.
(4) « Donec illud membrum per forum transvectum esset atque in loco quiesceret. Cui membro inhonesto matrem-familias honestissimam palàm coronam necesse erat imponere. » (Civit. Dei, 1. VII, chap. XXI.)
(5) « In Liberi sacris honesta matrona pudenda virilia coronabat, spectante multitudine, ubi rubens et sudans, si est ulla frons in hominibus, adstabat forsitan et maritus. » (Ibid., I. VII, chap. XXIV.)
(6) Dictionnaire abrégé de Pitiscus, au mot Senaculum..Geniales dierum, d'Alexander ab Alexandro; I. III, chap. XVIII ; Pompeius Festus, ad mot Mutinus, et les Commentaires sur cet article.
(7) On trouve la gravure de cette pierre antique dans le recueil intitulé :Du culte secret des dames romaines.
(8) L'empereur Héliogabale, au rapport de
Lampride, fit élever sur le mont
Quirinal un édifice pour servir aux assemblées des dames romaines, qui se
rendaient auparavant dans ce lieu lors de la solennité du Phallus. Cet édifice
fut appelé Mæsa, du nom de son aïeule, qui présidait ces assemblées
avec Soemis, mère de ce prince. Il en fit un lieu de débauche.
Crinitus nous a conservé le texte de l'ordonnance qui établit les droits
et privilèges de ce sénat féminin. En voici le commencement : « Jura
visundi, consectandi, susurrandi, gestiundi, suttrudendi, salutandi,
confabulandi, precandi, perpetuo, interdiu, futuariis permissa ex me sunto.
Ex æde, foramine, horto, postico, impluyio, cuncta hæc commoda nemo homini
prohibento, etc. » (Petri Criniti, De honesta Disciplina, 1. II,
chap. VIII, p. 179.)
(9) Les noms Mutinus, Tutinus, se trouvent diversement orthographiés dans les manuscrits des anciens auteurs. Dans les vers de Lucillius, Mætinus est pris pour une espèce de talisman. On y lit aussi Mutinus. Dans Festus, on trouve Mutinus et Titinus ; dans Arnobe et dans saint Augustin, Mutunus, Motunus, Mutinus, Tutunus ; dans Lactance et Tertullien, Mutunus et Tutunus. Mais quelques manuscrits et une vieille édition de Tertullien, portaient Futinus, qui a peut-être donné lieu à saint Foutin, dont il sera parlé dans la suite.
Jean Guillelme pense qu'il faut lire Mutonus, d'où on a fait, dit-il, mutoniatus, qui signifie un homme fortement constitué à certain égard. Quelques savants sont partagés sur la question de savoir si l'un de ces noms veut dire muet, mutin ou mouton. Il se pourrait que Tutunus ait fait naître ces noms caressants de tonton, toutou.
Il serait plus important de savoir si ces deux mots expriment deux choses ou une seule. Les auteurs anciens les unissent toujours pour exprimer la figure du Phallus. Il est vraisemblable qu'il existait deux espèces de Phallus, dont les figures étaient distinguées par des différences qui sont inconnues.
(10) Ce dieu présidait à l'acte du mariage, mais il n'était pas le seul: les Romains avaient l'usage d'appeler en cette affaire, ainsi que dans beaucoup d'autres, plusieurs dieux à leur secours. Voici la liste de ces divinités conjugales, d'après Meursius. (Antiquit., t. V, de Puerperio)
« Saturnus ut semen conferret ; Liber et Libera, ut semen emitterent, hic viris, illa feminis ; Janus, ut semini in matricera commeanti januam aperiret ; Juno et Mena, ut flores menstruos regerent ad fœtus concepti incrementum ; Vitunus, ut vitam daret ; Sentinus, ut sensum. »
Beyer vient grossir la liste de ces divinités secourables. (Addimenta ad Selden, chap. XVI) : Cinxia, Diana, Hymeneus, Manturna, Mutinus, sive Priapus, dea mater Prema, deus pater Subigus, Venus, Pertunda, etc.
Saint Augustin (Civil. Dei, 1. IV, chap. m) a complété le catalogue de ces divinités obscènes. Entre plusieurs autres, on remarque le dieu Jugatinus, qui rapproche les époux ; la déesse Virginiensis, qui détache la ceinture virginale de la jeune épousée ; Volupia, qui excite à. la volupté; Stimula, qui stimule les désirs de l'époux ; Strenia, qui 'lui donne la vigueur dont il a besoin, et ce grand saint n'oublie pas, dans sa nomenclature, Mutinus et Tutunus.
(11) « Sed quid hoc dicam, cùm ibi sit et Priapus nimius masculus, super
cujus immanissimum et turpissimum fascinum, sedere nova nupta jubeatur, more
honestissimo et religiosissimo matronarum. » (Saint Augustin, Civit.
Dei, 1. VI, chap. IX.) Le même saint dit ailleurs : « In celebratione
nuptiarum, super Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur », (Ibid.,
1. VII, chap. XXIV).
(12) «Et mutunus, in cujus sinu pudendo nubentes præsident ; ut illarum puditiam prior Deus delibasse videatur. » (Lactant. De falsa Religione, 1. I.)
(13) « Etiamne Tutunus, cujus immanibus pudendis, horrentique fascino, vestras inequitare matronas et auspicabile ducitis et optatis ? » (Arnob., 1. IV, p. 131.)
(14) Dictionnaire de Pitiscus, au mot Mutinus.
(15) Meursius, Græciæ Feriata, t. V de Puerperio.
(16) « Quia non supplices humi Mutuno procumbimus atque Tutuno, ad interitum res lapsas, atque ipsum dicitus mundum leges suas et constituta mutasse ? » (Arnob, 1. IV, p. 133.)
(17) Festus, aux mots, Mutini, Titini, Sacellum.
(18) « Pueris turpicula res in collo suspenditur, ne quid obsit rei obscœnæ causa. » (Varon. de Lingua latina, 1. VI.)
(19) Baudelot, Utilité des Voyages, t. 1, p. 346 ; Antiquités de Caylus, t. IV, p. 231.
(20) L’auteur se réfère à un chapitre précédent.
(21) Notes fournies par M. Dominique Forgès Davanzati, prélat de Canosa.
(22) L’auteur se réfère à un chapitre précédent.
(23) M. de Chaduc, antiquaire auvergnat, avait recueilli plus de trois ou quatre cents pierres gravées ithyphalliques des plus curieuses, suivant Baudelot, « qui hors quelques-unes, dit-il, ne se trouvent pas dans le beau manuscrit que j'ai vu. Il paraît visiblement que ceux dans les mains de qui il a passé, les ont ôtées. » (Utilité des Voyages, t. 1, p. 343.) Les collections des archéologues, et même certains recueils imprimés, offrent une très grande variété de Phallus, de fascinum et de Priapes.
(24) ... séd truncum forte dolatum/Arboris antiquæ numen venerare ithyphalli,/Terribilis membri, medio qui semper in horto/Inguinibus puero, prædoni falce minetur. (Columelle, de Cultu hortorum, 1. X.)
(25) C'est ce qu'expriment ces deux vers de la première pièce du recueil intitulé Priapeia : Sed ruber hortorum custos, membrosior æquo/Qui tectum nullis vestibus inguen habet. Voyez aussi Horace, 1. 1, chap. VIII.
(26) Cette attribution du dieu Priape sur les chemins, est indiquée par la pièce 29 des Priapées : Falce minax, et parte tui majore,/Priape, Ad fontem quæso dic mihi, qua sit iter ? Voyez le Commentaire de Joseph Scaliger sur cette pièce. (Priapeia, p. 141.)
(27) Cet usage est attesté par la pièce 37 du recueil des Priapées, intitulée : Voti Solutio. En voici quelques vers : Cur pictum memori sit in tabellà/Membrum quæritis, unde procreamur ?/Cùm penis mihi forte læsus esset/Chirurgique manum miser timerem.
(28) Plusieurs monuments antiques, et notamment des pierres gravées, représentent de pareilles offrandes. Dans la collection intitulée : Du culte secret des Dames romaines, on voit un monument qui en donne une idée. Une pièce de vers du recueil des Priapées (pièce 40), parle d'une célèbre prostituée, appelée Téléthuse qui, comblée des faveurs de l'amour et des profits de la prostitution, fit une pareille offrande à Priape, qualifié de saint dans la pièce : Cingit inaurata penem tibi sancte corona. Dans la pièce 50, une jeune fille promet à Priape des couronnes, s'il exauce ses vœux : Totam cum paribus, Priape, nostris/Cingemus tibi mentulam coronis.
(29) Cette pratique est représentée sur une pierre gravée Culte secret des Dames romaines, et mentionnée dans la pièce 34 des Priapées : Cùm sacrum fieret Deo Salaci,/Conducta est pretio puella parvo,/Communis satis omnibus futura. Quæ quot nocte viros peregit una,/Tot verpas tibi dedicat salignas.
(30) Et custos furum atgue avium, cum falce saligna/Hellespontiaci servet tutela Priapi, (Virgil., Georg., 1. IV.) ; Pomarii tutela diligens, rubro/Priape furibus minare mutino, (Priapeia, carm. 75.)
(31) Olim truncus eram ficulnus, inutile lignum ;/Cùm faber incertus scamnum faceretve Priapum,/Maluit esse deum, deus inde furum aviumque/Maxima formido, nam fures dexta coercet,/Obscœnoque ruber porrectus, ab inguine palus., (Horat, satyr. 8, 1. I.)
(32) Ce fait est prouvé par quelques pièces du recueil des Priapées. Dans la première, pièce on lit : Ergo quicquid, id est, quod otiosus/Templi parietibus tui notavi. Dans la pièce 40, on fait dire à Priape : Quisquis venerit huc, poeta fiat,/Et versus mihi dedicet jocosos. Et dans la 49 : Tu quicumque vides circa tectoria nostra/Non nimium casti carmina plena joci. Il paraît même que le Recueil des Priapées, et c'est l'avis des savants qui ont avec érudition commenté cet ouvrage, a été composé de pièces différentes, recueillies sur les murs des chapelles de Priape. Il est vraisemblable qu'elles ne sont point l'ouvrage de Virgile, comme plusieurs l'ont cru parce qu'on les a trouvées placées à la suite de ses œuvres.
Extrait de l’ouvrage, Les divinités génératrices (1805)