La punition et la beauté du bondage japonais (Kinbaku)

par Masami Akita

L'histoire du SM au Japon



Masami Akita est auteur de performances, un artiste, mais avant tout un compositeur. Son second CD, ³Music for Bondage Performance³, réalisé avec son groupe Merzbow, est impressionnant. L¹imprimé à l¹intérieur nous apprend l¹histoire japonaise du SM. C¹est  une très bonne esquisse de l¹évolution du SM. La voici;


L¹art SM a pris au Japon de nombreuses formes et il est directement connecté à l¹histoire du pays. L¹un des genres établis de l¹art SM est celui connu comme "Joshu", présentant généralement des femmes prisonnières. Lorsque nous parlons de matériel "Joshu" ou de femmes prisonnières, nous faisons généralement allusion à ces images de torture datant de la période se situant entre la bataille d¹Onin (1467), traversant les ères Sengoku et Edo pour arriver à l¹ère Meiji. La période Sengoku est connue pour ses cruelles méthodes de torture - feu, couteau (sectionner des parties du corps), tatouages, pierres, eau bouillante, billots, chevaux à bascule, et ainsi de suite. Les formes les plus brutales d¹exécution et de torture furent employées au cours de cette période d¹enfer sur terre. Les méthodes de torture et d¹exécution employées contre les Chrétiens étaient très barbares. Il faudrait toutefois noter qu¹il n¹y a rien de particulièrement spécial dans ces brutales persécutions religieuses tout au long de l¹histoire. Ailleurs, ceux qui croyaient en des religions"³mauvaises" ont été traités séparément du reste de la population. Les Chrétiens, au Japon, se faisaient couper les oreilles, les doigts, le nez, ce qui constituait à l¹origine la punition pour ceux ayant commis les crimes de trahison et de fraude. La déformation physique était censée fournir l¹humiliation publique maximale.

Le gouvernement Tokugawa posa en 1742 les fondements de la loi pénale, laquelle instituait sept différents types de punition : mort, exil, esclavage, travail forcé et ainsi de suite, ainsi que quatre types de torture : le fouet (mutchiuchi), pression par les pierres (ishidaki), ligotage par cordes (ebireme) et suspension par des cordes (izur zeme). Il convient de remarquer que chacune des quatre méthodes officielles de torture, datant de cette période, sont toujours considérées comme les principales techniques de torture du SM d¹aujourd¹hui. L¹on peut afirmer que les fondements de l¹art SM d¹aujourd¹hui furent jetés à cette période-là.


L¹autre aspect intéressant de la punition à cette époque est la disgrâcepublique. La disgrâce publique des criminels et l¹exécution publique étaient courantes avant l¹une des dynasties Yamato qui s¹établit à Nara en 794. L¹exécution des femmes n¹était pas ouverte au public mais devint acceptable au cours de l¹ère Edo. D¹après "L¹Histoire de la Punition au Japon" (Takigawa Masajiro), les criminels étaient liés à un cheval et promenés dans la ville avec une affichette décrivant leur crime. L¹auteur fait remarquer que les femmes criminelles excitaient les intérêts pervers des spectateurs mâles. Le but de la disgrâce publique était de dissuader les gens ordinaires de commettre des crimes en leur en indiquant la conséquence, ainsi que d¹humilier les criminels au maximum. Les femmes souffraient plus de la disgrâce publique, ce qui est un thème dominant dans l¹art du bondage d¹aujourd¹hui.

La société japonaise devint plus stable sous le règne de Ietsuna et Tsunayoshi, les quatrième et cinquième shoguns de Tokugawa, et les actes de punition devinrent plus théâtraux. A l¹apogée de la culture Edo, la description de punition était devenue un genre, et la punition était devenue incroyablement populaire comme forme de divertissement de masse, avec une nuance d¹excitation. Les caractéristiques artistiques du SM d¹aujourd¹hui, spécialement le "Joshu" et le bondage, proviennent indubitablement de cette période.

Les véritables actes de torture et de punition étaient presque toujours effectués par les fonctionnaires des classes inférieures. Au cours de la période Edo, lorsque fut établi la société hiérarchique, se saisir des criminels était la tâche confiée à des fonctionnaires des classes inférieures, tels Yoriki et Doshin. Meakashi et Okappiki, qu¹on retrouve souvent dans des romans d¹aujourd¹hui, étaient des détectives privés, même si Doshin leur octroyait le statut officiel de "négociants".

Attacher à l¹aide d¹une corde fut un art développé et maintenu par Doshin, car il fallait différemment attacher les gens de classes différentes. Attacher de manière erronée aurait ennuyé non seulement les criminels mais aussi les fonctionnaires. Certaines techniques de cordes ont été transmises oralement ou gardées très secrètes.

L'humiliation publique et les autorités

Il existe un élément de ridicule en public et d¹autorité dans l¹art SM. Prenons l¹exemple d¹une image avant-guerre montrant la femme d¹un réactionnaire torturée et violée par un violent officier de police. Une autre image, de la période Edo, montre des prisonnières couvertes de honte par un policier local. Un exemple plus moderne nous montre le surveillant d¹un grand magasin s¹amusant avec le corps d¹une écolière surprise en flagrant délit de vol à l¹étalage.Une autre montre un chef de gare violant une fille qui était passée sans ticket.

Dans ces images, les actes de viol et de torture ne sont " justifiables" que parce que la victime a commis une erreur. On peut dire qu¹un certain sadisme est impliqué. La victime accepte le crime et le châtiment, mais néanmoins devant son atroce humiliation. La position sociale des femmes dans ces images est si fragile qu¹elle augmente la différence de pouvoir entre agresseurs et torturée. La fragilité, la faiblesse et autres caractéristiques féminines sont ici présentées multipliées un grand nombre de fois. Cela excite le sens de la honte et stimule l¹appétit masochiste. Aucun viol ordinaire, dans l¹art SM, ne pourrait atteindre à tel niveau.

Cependant, on ne peut classer toutes les personnes excitées par ces images comme des sadiques. Elles peuvent être excitées par sympathie avec les filles torturées et violées sur ces images. En d¹autres mots, elles peuvent se sentir émues en partageant les tremblements du corps, le pouls qui s¹accélère et l¹humidité vaginale provenant de la peur. Cela ne signifie pas, en outre, qu¹elles soient toutes masochistes. C¹est bien là que se situe une barrière entre sadisme et masochisme.

Les magazines SM aprés la guerre

"La seule chose que j¹ai vue, grâce à une personne qui étudiait le bondage depuis 1908, fut le tag pervers", affirme Ito Seiu dans un article publié en 1953 dans le magazine Amatoria. A cette période, le mot SM ne figurait même pas dans le langage courant : tout cela était planqué sous le tapis, et les fournisseurs étaient dits pervers.

Lorsque Ito écrivit ceci, au début des années 50, c¹était l¹époque où les "pulp magazines" d¹après-guerre commençaient à se transformer en marché de masse orienté vers l¹érotisme. C¹est de fait en 1953 que l¹un de ces "pulp magazines", Kitan Club, devint un magazine authentiquement anormal. Kitan Club, lorsqu¹il fut lancé en 48, était un magazine à thème érotique mais destiné aux gens "normaux". La transformation s¹opéra grâce à une série de clichés de bondage effectués par Kita Reiko - connu aussi sous le nom de Suma Toshiyuki, éditeur de Kitan Club et d¹Uramado, et aussi romancier sous le nom de Munomura Ko. Il affirma être le ³dernier disciple du maître du bondage, Ito Seiu³

"Yomikiri Romansu" était un autre magazine de série B, avec des romans érotiques, et possédant un format semblable à celui du magazine alors populaire ³Married Couples³ (NDT : Couples Marriés). Le magazine Romansu contenait des dessins et des photos de bondage faits par le rédacteur en chef, Ueda Seishiro, très fortement influencé par Ito Seiu. Ueda était un régulier des séances de photos organisées par Ito. De nombreuses photos de bondage, provenant de ces séances, finirent dans les pages de magazines SM en vogue comme Kitan Club ou Uramado. On peut dire que l¹esprit d¹Ito Seiu, le grand maître des cordes, a été amené jusqu¹à nous grâce à ces magazines des années 50.

Le magazine Uramado fut lancé en 1955, c¹était à l¹origine un magazine de romans-feuilletons, il devint magazine SM vers 1960 principalement en raison des efforts de Lida Toyokaru, ancien rédacteur en chef de Kitan Club. Lida devint plus tard le principal collaborateur, connu sous le nom de maître des cordes Nureki Chimuo, depuis les jours dorés des magazines SM des années 70 jusqu¹à l¹explosion ultérieure du marché vidéo.

Avec tous ces nouveaux concepts et ces nouvelles directions, Uramado prétendit sur sa couverture être "le magazine SM le plus extraordinaire de tout le pays". Le magazine alimentait de talentueux photographes comme Yoshida Kyu et Fujisawa Shu, sans parler de l¹artiste Nakagawa Ayako. Le magazine imprima également des tonnes d¹images et de photos importés d¹outre-mer par l¹entremise de Phoenix Co.

Morishita Takashige, de Phoenix, avait de nombreux contacts avec des ³maniaques³ et des ³collecteurs³ de la côte ouest américaine, comme John Willie ou le Fakir Musafar, alors éditeur de Fancy, le tout premier magazine au monde portant sur les primitifs modernes. Chose incroyable, Musafar avait déjà visité le Japon et avait été présenté à Kanta Mori (Morishita), comme représentant d¹une croissante et anormale manie de piercing, dans le magazine Fuzoku Kiton.

Malheureusement, Uramado disparut lors de la massive extinction de telles publications au cours des années 60. La fin d¹Umarado signala la fin d¹un âge d¹or pour les magazines ³anormaux³ d¹après-guerre. Peut-être n¹était pas alors acceptable de montrer ouvertement les medias SM, et la seconde heure de gloire des magazines SM survint du début des années 70 jusqu¹aux 80, avec des titres comme SM Collector, SM Select, SM Kitan, SM Mania, SM Fan, SM Sniper et SM King.


Pornographie et SM

Les subtiles différences existant dans l¹art SM, et les diversités entre les différents magazines, sont dures à expliquer au novice. Pour beaucoup, tout cela a l¹air pareil : la victimisation des femmes,. Il y a principalement deux courants dans l¹art SM au Japon, l¹un dépeignant les côtés sombres de l¹esthétique SM, et l¹autre s¹occupant de côtés plus lumineux et plus pornographiques. Il faut se souvenir que ce n¹est que depuis que Dan Oniroku écrivit un roman nommé "Flower and Snake" que le vagin devint plus présent, et que les vibrateurs et les lavements, ainsi que la pénétration anale, furent ajoutés à l¹art SM.

Le prétendu SM soft, et les SM clubs d¹aujourd¹hui sont des produits de la seconde vague. Il y a obsession du vagin, de la vulve et de l¹anus, des parties intimes des femmes qui auparavant n¹étaient pas considérées aussi importantes dans le SM traditionnel. Dans cette forme nouvelle et populaire, le SM n¹est plus que préliminaires, il est rabaissé à n¹être qu¹une entrée devant précéder l¹acte principal de pénétration. Il ne s¹agit certainement pas d¹une recherche esthétique. Pas de problème avec le rapport sexuel, mais le SM n¹en fait pas partie. Le SM popularisé n¹est pas le vrai truc car il n¹est pas une véritable poursuite de l¹art de la torture.

Masami Akita

Si vous êtes intéressé par l¹histoire des photos de bondage depuis l¹après-guerre, recherchez mon livre "History of bondage photos of Japan (Nihon KinbakuShashin Shi)", publié par Jiyu KokuminSha. Il possède 300 illustrations.

Si vous voulez rentrer en contact avec Masami Akita : 105 Parkside Corp. 7-32-14 / TAGINOGAWA, KITA-KU / TOKYO / JAPON.

Le CD ³Music for Bondage Performance 2³ est disponible chez : EXTREME / PO BOX 147 / PRESTON 3072 VICTORIA / AUSTRALIA. Référence : XCD 034.


Traduction : Philippe Pissier, 2000 e.v. Parue en français dans la revue SECRET, spécialisée dans les érotismes différents : BP 1414 / 1000 BRUXELLES 1 / BELGIQUE.