Appelons ça une personne qui s'occupe d'entretenir la terre et qui gère plus son potentiel. Ce mouvement englobe des activités différentes. Il faut prendre soin de ses habitants et de ses lieux. Il est obligatoire de donner des directives pour préserver la planète afin qu'elle fonctionne mieux, qu'elle constitue un cadre de vie agréable à l'espèce humaine. C'est mon travail. Le message passe par le subconscient de mon public.
Comment l'exprimes-tu artistiquement ?
Un élément qui est à la base de mes textes comme de mes créations vestimentaires est l'érotisme. Tout est provocant ou sexy, c'est un drain d'énergie qui s'adresse à tout le monde. C'est une formule qui me donne une image "underground" qui m'est chère et est très commerciale à la fois, passe-partout... Oui, le sexe fait vendre car c'est un besoin primaire trop étouffé, refoulé, dont la demande est proportionnelle à la censure et à l'autocensure. Je fabrique des ceintures de chasteté et des robes en plastique transparent, des corsets en différentes matières... Ou j'utilise des matières naturelles (soie, laine...) qui sont moins ouvertement, directement, sexuelles.
Quelle recherche as-tu pour le spectacle ?
La danse est un langage codé, le mime en est la sublimation, mais c'est valable pour toute danse : une danse accroche l'admiration lorsqu'elle exprime quelque chose. Une situation crédible dans chaque lieu nocturne, mais exacerbée sur scène où tous les regards se concentrent sur mon action. Chaque geste, chaque regard possèdent une signification. Danser est une magie, je m'exprime à travers le reflet des émotions de chaque individu. La connexion énergétique avec mes spectateurs est forte et m'influence... J'offre des rêves et je reçois en retour une énergie énorme.
Quel est ton reflet ?
Mon petit serpent de quatre mètres qui ondule sur moi est illustré d'un poème, La danse au serpent... Oui, mon reflet est une image biblique et un concept philosophique, Babalon, la femme écarlate, la Grande Prostituée de l'Apocalypse. L'aspect symbolique et philosophique de la Femme Ecarlate a été amplement décrit et développé par le magicien Aleister Crowley.
Quels sont tes instincts de créateurs ?
Je ne les analyse pas tellement loin. C'est surtout un pari sur la puissance de l'image, en ce qui concerne la photo. Je précise que je suis modèle seulement, toujours devant l'objectif. Quand j'étais enceinte, j'ai été photographiée avec mon serpent glissant sur mon corps. C'est très minimaliste, c'est une métaphore. Je préfère d'ailleurs ne pas chercher trop loin ou fournir une réponse bidon comme : "Je dois bien gagner ma croûte". Sans ma création quasiment perpétuelle et tous azimuts, je serais certainement ultra névrosée.
Comment est ta collection de vêtements ?
Une spécialisation pour noctambules germains ou londoniens. En France, elle se dirige vers des quartiers spécifiques de la capitale ou des soirées spéciales. A Paris, chaque fille qui déambule en minijupe, à moins d'être sous un manteau ou accompagnée - et encore! - se fait siffler de la manière la plus vulgaire et je deviens furieuse dès que ça m'arrive! Ce n'est pas pareil dans les villes du nord, où les gens sont peut-être plus distants mais plus respectueux.
Je jongle avec les matériaux d'antan et contemporains. Je confectionne des vêtements avec des bandes magnétiques de cassettes ou des dentelles anciennes faites à la main, au crochet, ou, provocation, je taille un body dans un sac de jute, hey oui, avec moi, même un sac à patates peut-être ravageur! J'adorerais créer des tenues avec de vrais hologrammes intégrés. C'est profondément érotique à la base mais je ne me confine pas au sacro-saint cuir-latex-vinyl. La soie est tellement plus sexy. Certaines choses qui sortent du siècle précédent sont adaptées de manière moderne voire néo-futuriste, je parle là surtout des corsets taille-de-guêpe. Aussi bien la tradition des substances nobles avec une vision... visionnaire qui explore ou puise ses images dans le 21ème siècle. La styliste Vivien Westwood le souligne également : peu s'invente, mais tout se réadapte.
Quelle est l'organisation physique et mentale de tes représentations ?
Mes idées sont notées puis mes fantasmes se matérialisent. La canadienne Louise Lecavallier m'a définitivement motivée à la danse. Mon premier numéro fut succulent. Je devais danser dans une disco allemande, sur un balcon à huit mètres du sol. Je portais mon costume de chauve-souris : une combinaison lycra avec des jambières flottantes en fourrure, un masque (j'aime porter des masques quand je donne un spectacle) et de vraies ailes de quatre mètres d'envergure. Notant la surprise et l'intérêt du public, je me suis spontanément suspendue à la chaîne qui bordait le balcon... mais ne pus pas remonter. Ces quelques secondes étaient si troublantes et toute la salle a senti ce frisson. Il était évident que moi aussi j'avais un doute. Je me suis balancée avec plus d'élan et suis remontée entière. Aujourd'hui encore cela me trouble quand j'y repense, cette inconscience aurait pu mal se terminer. Mais c'est ce qui donne sa force à mon show. Sans regret!
Ton serpent intervient-il dans ton rôle scénique ?
"La danse au serpent" est une performance minimaliste et impressionne subtilement par la projection d'une image aux symboles forts ; c'est une illustration. J'entre en scène, le serpent sur les épaules, m'enroulant tel un boa et il évolue sur mon corps. Il m'entoure, je l'embrasse ou le mords suivant mon humeur. Ce show est apprécié, bien que je "fasse" peu au sens propre du terme, mais Aiwass est vraiment grand et très beau. Je vis et dors avec lui. C'est une relation intime autant esthétique que décorative. De temps en temps, nous nous baignons ensemble. Il préfère les températures plus fraîches, à l'opposé de mes besoins de chaleur relaxante, mais pour lui je fais un compromis. Lors de son acquisition, j'ai tout de même eu un doute : il ne mange que des rats vivants! Aujourd'hui c'est une routine à laquelle je me suis habituée, qui m'amuse même, c'est quelque chose de naturel.
Ton écriture est bâtie sur quelle architecture ?
Je suis cérébrale. Les expériences réelles et virtuelles, celles de mon imaginaire, m'ouvrent toutes les possibilités. Au travers des quelques projets littéraires sur lesquels je travaille, je m'aperçois que je décris de manière chirurgicale mes propres absurdités psychologiques. J'écris ce que je sens, c'est rare que je m'assois devant mon écran dans le but déterminé d'écrire : trop paresseuse! La création est au départ une vision illuminée. Le reste, la concrétisation de cette étincelle divine, c'est du travail psychiquement intense. Il faut alors extraire ce message de moi à moi de sa virtualité première, tout en restant géniale à chaque ligne.
Tu es une cyber-fille ?
Tout à fait.
Qu'est-ce que ça signifie ?
Je considère tout le progrès technologique comme une démocratisation des sciences. Essayer d'aboutir vers des côtés de l'homme désormais anciens et négligés, la voyance, l'accès à l'information, la communication quasiment télépathique. Dans mes séances photographiques, le départ est une idée de scénario que je suis pendant la prise de vue et ensuite je l'utilise, ce n'est plus qu'un produit, peut-être moins idéal que son double virtuel, non matérialisé, mais quasiment divin. Dernièrement, j'ai posé pour illustrer mon film.
Quelle est la base de ton film ?
Ce sont les "flashbacks" d'une jeune femme durant sa dernière journée, à travers lesquels on découvre le pourquoi et le comment du trop tard... Une prostituée enceinte et entièrement junkie, fraîchement veuve.
Ton roman est-il autobiographique ?
Oui et non. Il y a deux ans, j'avais envoyé une lettre sans réponse. Mon roman contient cette fameuse lettre, sa réponse et... c'est l'histoire d'une fascination fatale. Une personne abandonne tout pour en suivre une autre avec des expériences brusques et intenses. C'est une écriture de femme, instinctive, avec des sentiments forts et des moments très sexuels. Au fil du temps, mes textes sont plus directs, triviaux, et évoluent vers la pornographie mais sans vulgarité. J'aime utiliser toute la force des mots et une certaine pudeur met le côté torride en valeur. L'usage systématique de mots crus ou mal choisis me fait l'effet d'une douche froide. Une autre de mes histoires préférées est "Soixante minutes d'orgasme", sur le kidnapping d'une fille. Je l'épile à la cire, lui fais un fist-fucking et beaucoup d'autres choses. Un poème plein de détails, d'ironies et d'images fortes.
Es-tu proche du milieu s/m ?
Du milieu un peu, de l'ambiance et de l'esthétique, beaucoup.
Comment te situes-tu dans ce milieu ?
Plutôt voyeuse, curieuse, sélective et absolument polysexuelle.
Peux-tu expliquer ?
La sexualité physique et mentale est auto-érotique. Chacun réagit en fonction de ses archétypes. Les fétiches, les obsessions nous font vibrer en fonction de nos préférences. Personnellement, j'adore les femmes japonaises, les hommes allemands, j'accroche moins avec le type méditerranéen. Il y a des personnes aux peaux noires que j'ai intensément aimées mais je me sens absolument incapable de rapport physique avec elles.
Quelle est ta définition du sentiment ?
Quelque chose de sentimental, de romantique, non ? Les sentiments sont des outils de communication plus répandus que la parole. Nous sommes plus influencés par nos sentiments instinctifs envers les autres que parce ce qu'ils peuvent raconter. De bons serviteurs et de très mauvais maîtres.
En fait, qui es-tu ?
Je ne me définis pas tellement. Pourquoi faire ? Tous les jours, on me pose cette question en auto-stop, puisque je me déplace ainsi. Je ne procure jamais la même réponse. Mon statut social est artiste. Je compose des chansons avec des gags un peu macabres, conçois des images ou des projets plus amples. Soixante minutes d'orgasme, soixante minutes de musique et soixante minutes de vidéo-clip est une de mes ambitions.
Tu fais aussi des massages ?
J'ai découvert le Shiatsu il y a quatre ans. Une technique orientale proche de l'acupuncture. La pression des doigts le long des méridiens revitalise et détend, soulage la fatigue et les douleurs musculaires. C'est une médecine préventive et active. Cette communication tactile requiert une concentration et un potentiel magnétique certains. Et le fait d'être projetée dans une situation sensuelle dès le départ me permet d'avoir des relations sexuelles très spontanées. Le mystère est de ne (presque) jamais revoir la personne.
Que fais-tu encore ?
Je conçois des accessoires restrictifs en plastique. J'ai un bâillon très mignon, qui se place entre les dents : un anneau maintenant la bouche ouverte et qui rend impossible l'action de mordre au moment où on n'a pas envie d'être mordu. On pourra également y adapter un autre bâillon, qui s'introduira profondément dans la gorge. Réglable, pour augmenter l'inconfort de la victime selon son excitation.. La ceinture de chasteté est munie d'une clef, qui sera confisquée. On peut ajouter des petits trous pour permettre à la prisonnière d'uriner ou non. Le premier modèle est conçu avec des clous d'un centimètre de long, vissés et dirigés vers l'intérieur. Ils se placent autour du clitoris et près du vagin. Je l'ai testée une demie minute, j'ai eu très chaud.
Tu testes toutes tes inventions ?
Je suis perfectionniste. Mes objets sont solides, pratiques, efficaces et élégants. Ils sont originaux et pervers. Alors je dois les tester.
D'ou vient ton inspiration ?
De ma perversion, du moyen-âge. Gwendoline m'influence autant que les bandes dessinées, comme ces pantoufles qui servent à étirer les pieds que j'ai pris chez le dessinateur Stanton. Les masques qui rendent impossible le clignotement des yeux sont inspirés de Gwendoline. On peut perfectionner ce masque en apposant des crochets dans les narines. C'est pour améliorer les performances de la résistance de la victime. Une question d'habitude.
Quelle est ta relation avec la douleur ?
Elle ne me dérange pas. L'adaptation est possible. Plus on pratique, plus on s'y fait, et quand je fais l'amour, certaines pratiques classifiées comme douloureuses me manquent intensément car elles apportent une stimulation et une intensité qui me fait perdre le contrôle de moi-même. C'est une progression et une provocation envers mes amants souvent non initiés, évidemment cet aspect là est délicieux. Lorsque je me suis fait enlever une incisive, je suis restée sans prothèse pendant dix jours, exprès pour faire des photos. Le simple fait de parler mettait l'air en contact avec la plaie à vif et j'étais insupportable pendant ces dix jours. Je ne me suis rendue compte qu'après à quel point j'étais sous l'emprise de cette douleur que j'avais vite cessé de percevoir en tant que telle. Je tenais aux images. Je déclenche dégoût pour mieux séduire. j'ai horreur de passer inaperçue. Je suis quelqu'un dont l'originalité doit être remarquée sinon je me sens... pas comprise, pas mise en valeur. Je soigne ma mégalomanie, c'est facile et rigolo. J'aime que les gens me détestent à un certain moment afin de déclencher des émotions intenses. Une des expériences les plus fortes et émouvantes de ma vie fut la naissance de mon fils. Evidemment c'était douloureux, mais j'étais plus forte que la douleur, et elle n'empêche pas que j'ai un souvenir tendre de ce moment. En tout cas elle lui aura donné son intensité, et je tenais à le vivre ainsi, en faisant face à la douleur, malgré les absurdes propositions de péridurale... Qui met des lunettes noires au cinéma ?
Quelle est ta définition du féminisme ?
La définition est humanitaire et concerne les femmes du monde entier et je l'approuve. Plus les consciences et les relations humaines seront évoluées, plus il sera agréable de vivre sur notre planète. Je suis consciente du privilège d'être une blanche européenne du vingtième siècle. J'adore mon côté femme seule par principe. Je me sens alors libre pour mieux être disponible. C'est l'archétype de la femme provocante, Babalon, par rapport à une femme modeste et voilée, qui de gré ou de force renonce à son pouvoir. Mon discours féministe est ainsi. Nous nous libérons nous-mêmes. Lorsqu'un homme me remarque, je le trouble et encore plus sa petite amie. C'est là qu'elle est prisonnière d'elle-même, de ses sentiments envers son homme, des mensonges qui font la règle dans ce cas-là. J'aime passer pour un être léger et facile, ça me fait plaisir. Je suis fascinée par tout ce qui concerne la disponibilité et comment les gens réagissent à ça. L'homme doit se sentir grisé et comprendre qu'il peut tout faire sans limite, censure ou critique. En cela je lui ouvre de nouvelles dimensions. Dommage que mes soeurs réagissent avec une possessivité d'un autre siècle.
Quels sont tes objectifs ?
J'ai des objectifs plus campagnards où je m'occupe de mon domaine à l'étranger. Je me coupe du monde pour mieux créer. Ce sont des périodes axées sur moi-même. Je sors peu et travaille énormément, dans une atmosphère très sympa. Dans cette euphorie, je fabrique des vins à base de fruits et d'épices aphrodisiaques. J'ai d'autres pôles d'intérêt tels que les langues étrangères et l'écologie. Surtout, j'aspire à exister en tant qu'artiste, rencontrer des chorégraphes, réaliser mes films et shows, publier mes livres, mes disques, élargir ma collection de vêtements et d'accessoires, voyager et bien vivre.
[Interview publié in LE PRIVE INTERNATIONAL spécial SM,
premier trimestre 1996 e.v.,
© Adonaï Orlow]