HISTOIRE (VECUE)

 

S.O., vers le mois de mai 70, me fit part de son intention de monter un spectacle audio-visuel à base de diapositives illustrant une musique de sa composition.

 

Dans le même temps, et dans un souci de vérité, il chercha le moyen d'obtenir une symbolisation sans équivoque de la mort, où se mêleraient le théâtre et la réalité.

 

Il avait depuis quelque temps préparé son coup : avec un ami, il s'était mis en quête d'un cimetière, éloigné autant que possible d'un village. Il l'avait trouvé, à la frontière de deux départements et avait repéré par la même occasion une ou deux tombes...

 

Un après-midi nous embarquâmes, S,O., une fille, J, et moi-même, à bord de l'Austin 1 500, non sans avoir acheté deux pelles et deux torches dans une grande surface, deux litres de sang de boeuf et plusieurs de vin rouge.

 

S.O. conduisit nerveusement pendant une bonne centaine de kilomètres. Nous nous saoulâmes à même les bouteilles, sans regarder la route, attendant 1'euphorie qui ne gagnait qu'à grand-peine nos cerveaux inhibés... La nuit tombait déjà, tandis que la vitesse du véhicule ne nous impressionnait plus.

 

Sans même nous en rendre compte nous atteignîmes la lisière du cimetière, pratiquement en bordure de route, les lumières du village pointant plus loin, au détour d'une courbe...

 

Nous nous mîmes au travail.

 

S.O. m'éclairait, je creusai un moment et passai le relais à J. J'entrepris ensuite un travail délicat : mettre au jour la tête d'un cadavre (la tête seulement), celui-ci approximativement situé. Je ne pris pas garde à l'orage qui s'avançait, majestueux et calme...

 

Les premiers éclairs eurent en partie raison de notre saoulographie : il fallait faire vite, trouver cette tête du diable, le jeu devenait malsain.

 

Enfin je heurtai quelque chose de dur : un lambeau de vieille toile nous révéla un gisant, puis une boule terreuse surgit... Un éclair sans tonnerre donna du relief aux orbites, à l'arête du nez... L'orage éclata enfin, en couches magnétiques successives, labourant le sol vert d'insondables présences...

 

Nos pelles vrillèrent dans nos mains moites...

 

 

---------------

 

 

L'orage ? Quel orage ? Sans bruit, inexorablement, nos mémoires s'avançaient, nues dans la nuit paléolithique. Capter la lumière venimeuse, entourer nos corps bleus de verges. S.O. ricana, la main en bandoulière. Quels couples nous étions à pétrir la boue pure, les squelettes alchimiques ! Creuser dans la forêt des songes, amnésie des temps immémoriaux, pétrir des figurines à base de chair et de glaise. Creusons, creusons, dans les noires imprécations, vitesse sans chaleur, le vin me catapulte au sommet de l'enfance, je fais joujou avec la tête de ma mère, avec la voix surnaturelle de ma mère, tu es là, maman, vois, je creuse pour toi, je pisse dans les bouteilles vides d'alcool de feu, tu es là maman, ma voix répétée au rythme de 1a pioche

 

Parle-moi, revêts les encres, les seins d'or et les habits de feu de 1a Princesse

 

Nous arrivons de ce lointain voyage nus dès les premières giclées de lumière

 

Pétris des boues et de 1'alchimie de nos sentiments

 

Avons-nous quitté la terre ?

 

Quels bruits de liquides parviennent jusqu'à nous, dans lesquels nous immergeons nos mémoires ?

 

Telles bouteilles de sang posées là : pourquoi ?

 

Prenons ce bain précieux d'irrigation rouge, aspergeons les oeufs que nous sommes.

 

Nos corps étendus 1à, près du rut des forêts et des Bêtes-caves, libérant les êtres liquides.

 

Que ? Qu' ? Comme ?

 

From ? Castre éteint, fatigue vouloir de na bo...

 

 

---------------

 

 

J'ai oublié en partie 1e retour.

 

Je sais que l'Austin, à 120 dans une courbe, a fait plusieurs tonneaux. J'ai été éjecté dans des buissons d'épines, sans trop de dommages. Les roues tournaient encore dans 1e vide. S.O. faillit mourir d'une septicémie, 1a fille, enceinte, avorta, J. fut indemne.

 

Plus tard, dans ce lieu quasiment désert, après plusieurs fouilles de la voiture et des buissons alentour, nous ne retrouvâmes jamais, jamais, la TETE que nous avions placée dans la boîte à gants de l'Austin, non loin des bouteilles sanglantes, en vue d'exorciser la MORT.

 

JEAN-PIERRE ESPIL

[texte paru in LE JEU DES TOMBES n°4, janvier 1983.

© Jean-Pierre Espil & Le Jeu des Tombes]