LETTRES MENTALES

 

 

[carte postale Favretto]

 

 

 

ce passage "envoûtant" qu'elle nous avait conseillé parce qu'elle était venue l'été dernier faire cette série de photographies qu'elle avait exposée ensuite au printemps dans le hall de l'hôtel de ville, ne correspondait plus en rien aux données séduisantes de son récit ni à la vision certes morcelée mais attirante que nous en avions formée à partir de ses photographies, il s'épluchait devant nous en un long monologue de portes en enfilade et semblait s'incruster comme une veine latérale dans l'enceinte de l'ancienne demeure royale (elle, elle nous avait parlé d'allée centrale de palmiers de fontaines - nous allions dans une autre direction), les lourds battants cloutés grinçaient sur les gonds, il y avait encore des esprits sonores en mouvement ici (des djinns - ces présences qu'elle n'avait su mortifier dans la boîte noire), qui émergeaient vaporeux à la lumière crue fonder un peu de consistance, donner un peu d'apaisement à leurs plaies dans le baume de la chaleur, nous avancions toujours en inspectant minutieusement tout ce que le regard débridé captait par fragments - motifs frises régulières fissures voix - je pressentais cette excroissance inattendue dans laquelle nous devions inévitablement aboutir, séparés de tout, après tout nous étions venus quêter le lyrisme de cette bâtisse solitaire, elle refermait ses pièges, ses magnétismes, sur nous, nous étions bien venus pour nous laisser engloutir par cette matrice d'oubli, vaste serre hypnotique, humide, obscurcie par la touffeur exubérante des plantes entassées là, et secouée du brouhaha d'une grande volière d'oiseaux exotiques, derrière les vitres grises on verrait la somnolence de la mer, la limite liquide, on ne pourrait plus revenir sur nos pas, les esprits avaient verrouillé les portes derrière nous et répandu nos traces de sel pour les effacer, je te voyais te diriger ravie et fascinée vers la grande volière, une langueur d'enfance, un rappel d'anciens désirs, tes bras ouverts déjà ailes, engluée malgré toi engouée dans le grand jacassement

 

On s'évertue comme un vieux maniaque de la mise en ordre des souvenirs à recomposer précisément de mémoire le contenu et l'agencement d'un herbier (pour lequel on avait bricolé cet album désuet avec du carton et de la ficelle que la tante E. trouvait si touchant qu'elle en mouillait les yeux quand elle le roulait dans ses mains) dont on avait dispersé le fonds un jour de noire détresse au sortir de l'adolescence (c'était alors l'époque des grandes colères terrifiantes tonifiantes "famille je vous hais"

 

"ose devenir qui tu es" on allait dans une ascèse un amer renoncement de soi chercher dans les livres l'éblouissement le ravissement des nourritures spirituelles, il était impératif d'ailleurs aux yeux du noyau de communauté qui se concrétisait autour de la cause commune d'aller au bout de soi par tous les moyens, de préférer l'esprit au corps), on va reclasser tous les dépôts visibles de la moisissure humaine que nous livre (Livre) l'expérience, recueillir le semen qui assure la continuité de notre alliance dans les divers moments du devenir à travers le Récit.

 

( Premier mars en route vers Prague notes.

Toujours émouvant en Allemagne de croiser furtivement les destinées de ces familles anonymes qui se séparent sur le quai d'une gare, avec d'une part les personnes qui restent à l'Ouest, et d'autre part ceux qui s'en retournent à l'Est. Dans le compartiment voisin, un couple modeste de vieux Roumains qui rentrent au pays, chargés d'une multitude de bagages. Une tendresse entre eux, manifeste, affermie peut-être du fait qu'ils viennent de se séparer il y a quelques instants de leurs enfants, de leurs petits-enfants dans la désolation propice d'un quai de gare lugubre. Je me demande à chaque fois que j'assiste à de telles scènes : - se reverront-ils jamais ces gens n'est-ce pas la dernière fois? J'ai tant vécu de ces ruptures cruciales dans ma propre biographie (morts précoces séparations amours amitiés impossibles éloignements) que je voudrais endosser un peu de cette souffrance, dans un de ces élans de compassion et de miséricorde qui trahit la nature profondément religieuse, mystique, de ma sensibilité après la mort de ma mère j'avais des hallucinations d'une mort symbolique sur la croix je priais jésus de ne pas mettre un terme à ses souffrances de m'en réserver une partie pour mon rachat - aller là au bout de la difficulté de la condition d'homme déchiré, vers le sacrifice expiatoire), sachant que je pourrais en évacuer les infiltrations dans le canal de l'écriture. Et je demeure fasciné par ces brèves rencontres à peine amorcées, quelques regards, nos destins qui se croisent sans se percuter, j'en conclus à nouveau à une extrême solitude dans notre devenir.)

 

ou peut-être qu'au terme de la déambulation nonchalante dans cette galerie interminable nous aurions atterri dans le petit cimetière silencieux et renfrogné où reposent tous les anciens dignitaires de la province, alignés sous des moignons de plaques émergeant à peine du sol aride, nous nous serions installés un moment à méditer notre histoire sous les oliviers bruissants pendant que d'une mosquée voisine montait un appel à la prière, à l'ascendance, j'entamais une nouvelle portion du récit infini, laconique, l'errance

 

( Lundi notes.

A l'extérieur de Prague, à une douzaine de kilomètres de la ville, perdus dans un petit village (sentiment d'abandon & d'étrangeté) qui disparaît presque sous une épaisse couche de neige fraîche. Il nous a été impossible de trouver à loger dans un hôtel du centre ville, chereté des chambres, inévitables tracasseries dans les bureaux des organismes officiels se chargeant de placer les touristes à leur arrivée. Aperçu une longue queue ce matin devant un stand assurant la distribution (hebdomadaire ?) d'oeufs, immobilité qui contrastait avec l'animation piétonne des rues, les voitures ne circulant presque pas au centre. Saleté extrême du petit magasin d'alimentation local où nous faisons des courses. Voyage en petit groupe : parfois il me devient difficile d'assumer la quête spirituelle que représente ce périple vers ce que je considère dans ma naïve mythologie comme une ville sacrée - en quête d'une refonte de l'être (après de nombreuses lectures récentes appelant dans ce sens) dans la beauté la splendeur urbaine - il est difficile donc d'obtenir de soi le silence et le fil de méditation que doivent nécessairement ménager une telle entreprise.)

 

Mais nous progressons sans crainte dans les voies obscures de la Providence, vers le salut la rémission : les fêtes religieuses rythment inlassablement notre existence, les diverses bénédictions nous garantissent des protections certaines qui officient sur diverses parties du corps ou sur l'ensemble du métabolisme. En ce moment par exemple dans le calendrier liturgique c'est l'avancée du carême, il faudrait aller se faire tracer une petite croix de cendre sur le front, signe nous rappelant à notre humble condition de mortels. Au cours d'autres cérémonies, on nous croise deux cierges sous la gorge pour éloigner tous les maléfices dans le sanctuaire de la parole et de la respiration, à la sainte-agathe, on porte un morceau de pain à sanctifier, on le dépose ensuite quelque part dans la maison pour en éloigner la tentation des flammes et de la foudre, les paysans le broient et le mêlent aux céréales qu'ils distribuent à leurs bêtes en invoquant protection et prospérité, on porte aussi le sel à bénir, je choisis une belle tasse en porcelaine dans le précieux service exposé dans la vitrine du buffet, je la remplis de gros sel, dessus je pique encore une rose éclatante que je vais cueillir au massif énorme qui ombrage l'escalier latéral, on sent des rivalités de clans dans la préparation minutieuse de ces petites offrandes, il faut tout conserver à la maison, tout ce qui est béni, on baigne dans la ferveur des reliques, en été on présente également à la vierge marie des tresses de marguerites des prés qui se dessèchent ensuite dans la pièce odorante et poussiéreuse où fermentent le tilleul la camomille les plantes aux mille vertus, la cérémonie de consécration a lieu en général le soir, je rentre de l'église enivré d'allégresse, je cours de suite au grand jardin, je me couronne solennellement de la petite auréole vert pâle, je danse, je fusionne à la chair invisible de l'ange gardien, premier double que l'on m'a octroyé dans mon ombre, premier corps mitoyen, et dans un même mouvement d'expansion, j'adhère à la terre, aux racines, anthropos : arbre renversé, je ne m'élève dans la lumière que pour sombrer aussitôt dans d'autres ténèbres, je ne sombre dans les ténèbres que pour m'élever aussitôt à une autre lumière.

 

( Prague notes.

Découvertes, approches des sites de la ville par bribes de récit. De haut la ville nous apparaît comme un ensemble harmonieux, radieux, dégageant une très belle impression d'esthétique sereine, un rayonnement. Aspect inachevé de ces notes, parti-pris. On songe sans cesse à la splendeur, à la grandeur passées de cette ville, d'où sourd ce lancinant besoin de nostalgie, d'où me vient d'autre part le besoin de retrouver ici à tout prix la beauté, comme une suprême consolation, ma vie quotidienne est-elle donc si triste si morne ? Ne suis-je pas en train de m'inventer la justification intellectuelle de ce voyage - prétexte à l'écriture d'un récit sur la névrose de l'écriture religieuse ? Anecdotes pour l'humain : dans un bistro une vieille hargneuse nous agresse parce que nous ne déposons pas systématiquement nos vestes et manteaux à la garde-robe. Un emploi spécialement créé dans les lieux publics pour résorber le chômage. Comme les dames-pipi qui fleurissent dans tous les wc. Une queue de clients à l'entrée d'un restaurant. Toujours cette discipline résignée. Des rencontres amicales tout n'est pas si noir. Un panneau comique : restaurant 59 m. Au restaurant encore, le serveur, très aimable, nous demande si un camarade peut s'asseoir à notre table. Oui bien sûr.)

 

A la galerie nationale, sur une toile faisant partie de la collection de peintres italiens de l'époque baroque exposée en ce moment, dans un fond de paysage rural, je note la présence animée (illusion de réel) d'un colombier autour duquel des pigeons s'ébattent. Et je me rappelle aussitôt ce vieux pigeonnier désaffecté installé dans le grenier de la maison familiale que j'ai vendue l'hiver dernier. Un jour que je visitais la maison en compagnie d'un de mes oncles, il m'a appris que c'est mon père qui avait aménagé ce pigeonnier dans sa jeunesse. Souvent le soir, en été, à l'heure exquise entre chien et loup, quand je faisais lentement le tour du domaine (il y avait ce passage dont j'avais dégagé les vieilles pierres en grès où j'aimais flâner pour aller saluer le vieux pommier compatissant) avant d'aller dormir, je l'imaginais enveloppé dans la complicité affective des oiseaux duveteux et roucoulants, encore une image glanée sur lui, il ne me laisse pas de répit, s'impose, sournoisement, souvenir qui étoffe le portrait la silhouette que je me couds de lui au fil du vécu, accentué maintenant que cette ancienne demeure est vouée à la destruction.

 

La semaine dernière, avant de partir, j'ai expédié un petit mot à quelques-uns de mes correspondants en leur signalant que je n'enverrai pas de cartes. postales d'ici, mais que je me réserverai des temps de communication télépathique pour leur diffuser des LETTRES MENTALES avec mon énergie mobilisée à tout saisir, à tout engranger.

 

on déboucherait soudain dans l'étuve grasse d'une de ces orangeries lumineuses, vastes forteresses construites au temps des règnes les plus fastueux, des techniciens y maintiendraient l'ordonnance d'un cycle de croissance - grâce à un astucieux mécanisme de chaleurs répandues d'irrigations - de fruits étranges ayant les formes évasives de ces agrumes que l'on touche quelquefois en rêve - mais avec une présence une irradiation toutes singulières - pulpeux et acides, aux contours phalliques accentués, contenant ces graines noires dont on assure qu'elles dispensent beauté et jeunesse éternelles à qui les absorbe un soir d'équinoxe tu tends une main avide vers l'arbre tu es déjà en avant de nos désirs d'impérissable

 

( Prague notes.

Dans le vieux bus cahotant qui nous ramène à notre village, la nuit, la lumière étouffée des rues enneigées, puis les usines, la plaine, je me répète un vers ancien : "rien ne sort du pain aujourd'hui". Ces échardes de poèmes restées ficelées en moi constituent une matière vivante, biologique, et non morte, épuisée, comme je l'ai souvent pensé depuis que je me consacre au récit, à la mise en place hasardeuse d'un matériel romanesque diversifié. Rien n'est déjecté de la matière organique qui appréhende le tissu de l'espace urbain, au contraire, tout de ce corps se retourne, hérisse sa peau vers l'intérieur pour doubler le regard attardé encore à rêvasser sur la beauté somnolente de la ville.)

 

LETTRE MENTALE : autour de ce magnifique tableau allégorique de Max Pirner représentant un squelette allongé, recouvert d'un linceul noir, écartant les jambes comme une femme qui accouche et expulsant de sa matrice une jeune fille hagarde, hébétée, émergeant du nid douillet du néant pour se plonger dans l'horreur du monde.

 

( le Récit aussi ne génère que cette mort-vivante cette impasse romanesque le refus fictionnel abouti laissant la trame glisser négligemment comme une navette entre les éléments d'une rêverie inachevée harcelant sans cesse la mémoire impossible de l'enfance )

 

Dans le foin des granges où nous allions faire des culbutes, nous retrouvions quelquefois le cadavre raidi d'un rapace familier de nos domaines, hibou ou chouette - dont nous avions auparavant ramassé et analysé les noires déjections. Nous leur faisions de pompeuses funérailles dans des boîtes à chaussures, marquant d'un signe (bâtonnet fiché en terre) l'endroit précis où nous les enfouissions sous une mince couche d'humus, nous promettant d'aller les exhumer quelques mois plus tard pour voir effectué le travail de la décomposition et pour récupérer les osselets afin d'en faire des pendentifs magiques, des amulettes. Mais jamais nous ne retrouvions la trace de leurs sépultures, nos paysages étaient sans cesse soumis à des modifications, des déplacements, des remaniements - on entassait le bois pour l'hiver une vieille carcasse de voiture on retournait la terre pour gagner une parcelle supplémentaire de jardinage. Et ce récit impossible rejoint là en quelque sorte cette épaisseur du mystère des origines qui demeure malgré les années depuis, il me faut donc bien parler d'une biologie du récit.

 

J'ai dû envoyer des missives à mon retour pour expliquer à mes correspondants bernés le retard conséquent des LETTRES MENTALES : elles sont restées en poste restante dans la ville sacrée, retenues par un décalage de temps qui se mesure en unités supérieures, d'années-lumière, comme le bruit d'une étoile qui nous parviendrait alors que depuis longtemps il ne resterait plus trace de notre regard fixé sur elle.

 

Christophe-Jean GESCHWINDENHAMMER

 

 

[LETTRES MENTALES de Christophe-Jean Geschwindemhammer

(précédé d'une carte postale de Françoise Favretto,

couverture de Jean-Luc Thalinger),

tirage à 100 exemplaires à l'enseigne du JEU DES TOMBES,

en septembre 1987. © Le Jeu des Tombes & l'auteur.]