TSERING RIMPOCHÉ

POÈMES (extraits)

 

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Les phénomènes de la vie sont comparés à un rêve

Le Bouddha, Les Sutras immuables

 

 

L'oeuvre de Tsering Rimpoché, totalement inconnue à ce jour, peut être datée de la fin du XIe siècle, âge d'or de la poésie et de la littérature tibétaines.

Au moment où Tsering Rimpoché composa ces poèmes oniriques d'une fraîcheur atemporelle et d'une sensorialité presque magique, Naropa était mort depuis déjà quelques décennies, laissant derrière lui de célèbres disciples, dont Marpa et Atisha. Quant à l'errance de Milarepa, elle s'immortalisait aussi sous la forme d'un poème aux sublimes accents métaphysiques.

C'était l'époque où au Sikkim, au Ladak, en Assam, au Népal, chez les kunnupas ou au Bouthan, les fous divins apportaient au peuple les fruits de leurs voyages - métaphores du rêve - et ces chants, ces poèmes qui rendent tangible le chemin qui n'est pas.

Tsering Rimpoché fut probablement, comme beaucoup des poètes de son siècle, adepte de l'errance et philosophe averti. 0n le suppose Naljorpa, c'est-à-dire voyageur et magicien. On le sait Rimpoché («Grand Précieux»), nom par lequel les gens du peuple s'adressent à leurs lamas.

Sa poésie se nourrit aux mêmes sources que celles des fous divins, celles-là même où Milarepa et Marpa trouvèrent l'eau qui ne mouille pas. Contemporains de Tsering Rimpoché, ces moines dérangeants au comportement déroutant, poètes remarquables et errants, étaient connus pour l'étrangeté de leurs moeurs et la singularité de leurs chants.

Tséring Rimpoché... poète surréaliste du XIème siècle. Gloire aux détenteurs vajra !

Annie Vorak et Jean-Luc Colnot

 

 

°°°V°°°

 

J'ai pu écouter

le sable s'égrener sur le sable la mer mourir sur le sable

et le sable en amour se rejeter à la mer

 

J'ai pu tenir le sable entre mes doigts

et ces particules qui le faisaient Roi

redevenir la plage

 

Parfois j'y inscris mes doigts

et je griffe

et l'eau remonte jusqu'au bord

de mon poignet

 

Il y existe un signe effacé

que reprend la lumière pour exalter ses ombres

 

°°°V°°°

 

Je pose ma main sur mon visage

comme il est étrange pour ma main

d'avoir un visage et le visage imagine

comme il peut être étrange d'avoir une main

 

 

°°°V°°°

 

 

jamais je ne suis allé aussi loin que tout à la fin de ma main

qui désirait toucher une herbe

une étoile ou la poussière du chemin

 

Le pèlerin qui passait

me faisait alors l'aumône en me disant

«comment peut-on perdre ses mains»

 

°°°V°°°

 

 

Celle qui avait découvert son sein

se réjouissait car elle pensait

avoir dénudé l'Univers

 

 

°°°V°°°

 

 

Quelque chose tremble

ne répond pas

je pense que c'est un doigt

qui erre sur ma manche

 

Mais si c'était un éclair

une eau engloutissant les sables

ou bien tout à la fin, la fin des Mondes

 

Quelque chose de terrible tremble

je pense que c'est là ma mémoire

 

°°°V°°°

 

 

I’aveugle se regarde

c'est un enfer infini

 

 

°°°V°°°

 

Dressé contre son ombre

il s'efforce de faire glisser son sourire

entre la forme de ce qui semble

et celle qui ne semble plus être

ce qu'il était

quelques signes de doigts errent

au hasard pour indiquer, peut-être,

quelque passage

les silences se sont refermés

mais l'on peut encore entendre siffler

le vent

 

°°°V°°°

 

La barque écourte le long frôlement

des joncs

griffant leur bleu sur le signe des

lunes ils vont

Il y en a un qui tire son oreille

crache sa langue et se renvoie

au ciel

Et c'est comme un remords

et le crapaud déglutit

 

 

°°°V°°°

 

 

À la pierre s'ajoutent les mouvances

d'un jour de sable mort

le jonc jailli du sol a pour

mémoire une crécelle de sel

 

La femme dit: te voilà

aux ombres qui enveloppaient sa nuit

 

Et lorsque le soleil se fracassa

sur les ruines

il y eut un petit rire discret

 

°°°V°°°

 

Quelque chose de sourd

entre tes lèvres

 

Il pleut

 

Une mesure d'eau s'allonge

sur les ombres

 

Les lèvres s'ornent de rouge

la peinture s'écaille

un coin de sourire retombe

 

Quelque chose d'autre

se blottit dans la poussière

 

Il pleut

 

°°°V°°°

 

 

Quelque part il dort

avec sa poussière pour le couvrir

Il se demande s'il rêve

Ici était un fleuve

et là une main avec des veines bleues

 

Les pierres se sont posées entre les rocs

et les sables

les regards ont disparu

 

Il reste cet oiseau

pour se poser, s'élever, repartir

 

L'homme s'efforce de suivre l'oiseau

et mâchonne quelques images

entre ses dents pourries

 

°°°V°°°

 

Ma main pouvait être le serpent

et le serpent ma main

 

Celui qui conduisait la bête

était bleu de regard

 

Et ils passaient sur l'orge

 

De l'autre côté de la rivière

la lumière ne cessait de fixer

ceux de l'autre rive

 

Tout était tentation

 

°°°V°°°

 

Si j'ai gardé ton sourire

c'est pour te le redonner un jour

ou une nuit ou une heure

avec tout cet amour et la lumière

qui est cette si lente transparence

de ton regard crevant le mien

 

°°°V°°°

 

Il n'y a rien ici

sinon une trace de pas

que la lumière même ne dévoile

 

je suis venu, revenu

tout était retenu dans le calme

d'une aile d'oiseau brisant l'été

 

Une nacelle tourbillonnant en les ors

d'un torrent

ou la creuse paume du mendiant

remodelant la terre

 

Tout était comme ce devait être

avec un bleu infini

et ce soupçon de sourire

 

°°°V°°°

 

Le mur si lentement séchait sa terre

le ciel le cerclait de bleu, dur,

infiniment et c'était comme doigt

cernant l'ocre fou d'une fontaine

 

Il n'y avait d'autre mesure que

celle du doigt et du ciel

quelque chose pour commencer

et pour recommencer

 

Quelque chose pour finir peut-être

en le pas souple du boeuf noir 

et pour encore revenir sur la trace de poussière

la trace noire et rouge de son pas

 

© LIBERTE 1991 (Traduction et introduction parues dans la revue Québécoise "Liberté", volume 33, numéro 194, avril 1991)

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